CHAPITRE 1
Un carnage. Comme un match d'inche qu'on aurait laissé durer sans jamais intervenir, un combat jusqu'à la mort de tous les participants. Une immense mêlée, avec des cris terribles qui couvraient presque le bruit des balles. Puis la douleur qui m'a soudain foudroyé. J'ai vacillé sous le choc. Quelqu'un m'a violemment poussé dans un trou. Le passage était assez étroit pour freiner ma chute mais assez large pour que j'atteigne le fond. J'ai eu le réflexe de me protéger la tête avec les mains, mon corps a lourdement cogné le sol. Je me suis glissé à grand-peine dans l'étroit boyau pour tenter de ne plus entendre les hurlements de souffrance de mes camarades ou, peut-être, ceux de leurs victimes. Je ne voulais pas, mais un râle de douleur s'est échappé de ma bouche. En pleurant, j'ai entrepris de dénouer une partie du carapaçonnage de l'inche. Quand j'ai vu le trou béant sous ma poitrine, tout est devenu noir.
On m'a transporté car je ne reconnais pas les parois de ce que j'avais pris pour ma tombe. Je me trouve dans une grotte plus vaste. Les murs paraissent griffés d'une écriture inconnue. Une bougie brûle sur le sol, à quelques mètres de moi. Mon ventre grouille de vie. Des armées d'insectes semblent s'y livrer bataille. Leurs carapaces coupantes entaillent à chacun de leurs mouvements ma chair qui se défait. Je vais mourir peut-être. Je veux mourir. Je souffre trop.
Je ne suis pas seul. Quelqu'un se déplace dans la pénombre. Il est tellement voûté que ses mains effleurent le sol. Son corps est enveloppé d'une étoffe légère qui flotte autour de lui comme un drapeau. Il a les cheveux longs d'un gars qui aurait évité le rasoir pendant de longues années. J'appelle:
- Je suis réveillé! Ohé! Je voudrais boire, s'il vous plaît!
Le silence s'est de nouveau installé. Je suis sûr que l'inconnu m'observe, figé quelque part. Je recommence à appeler pendant plusieurs minutes, en vain. J'en viens à douter de l'avoir vu. Mes yeux me piquent, je sens que je sombre.
On m'a encore déplacé car maintenant je perçois un courant d'air frais. De nombreuses présences circulent autour de moi, mais restent à distance. J'entends des murmures et je voudrais ouvrir les yeux. C'est impossible! Mes paupières semblent avoir été collées et, pour plus de sûreté peut-être, on m'a également bandé les yeux. En serrant le morceau de tissu, ils ont replié le haut de mon oreille droite. Effrayé, j'essaie de relever la tête mais je découvre que je suis attaché au niveau du cou. Si j'insiste, je vais m'étrangler. D'autres liens m'enserrent la poitrine, les chevilles et les poignets. Ma douleur au côté me taraude mais j'ai moins mal.
Je revois les images de l'assaut et les visages affolés de mes frères. Pourquoi ne sont-ils pas avec moi? Peut-être que je les ai perdus à jamais et que je suis l'unique survivant du massacre, celui qui se sentira coupable de ne pas les avoir accompagnés jusqu'au bout, jusqu'à la mort.
Je n'en peux plus et je hurle:
- Je veux qu'on me parle! Je veux voir!
Des bruits de pas se rapprochent, accompagnés d'odeurs fortes d'individus qui auraient oublié de se laver. L'un d'eux se penche sur moi. Je sens son souffle.
- Le petit Méto semble tiré d'affaire. Il faudra prévenir le Premier cercle.
- Et demander si on l'autorise à voir, ajoute le second.
Je ne reconnais pas leurs voix et me risque à les interroger:
- Qui êtes-vous? Où sont mes amis?
- Doucement, doucement, Méto. Tu devras encore attendre. Nous n'avons pas la permission de communiquer avec toi. Plus tard sans doute. D'ici là, tais-toi et ne te fais pas remarquer.
Ils sont repartis. Pourquoi me laissent-ils dans le doute? Ils doivent se méfier de moi. J'étais persuadé, en m'enfuyant de la Maison, que les Oreilles coupées nous accueilleraient à bras ouverts. Nous avons pris des risques tellement énormes pour les rejoindre... Ils ont prononcé mon prénom, je suis sûr de me trouver dans leur repaire; il y a sans doute parmi eux des visages familiers, des grands qui me regardaient à l'époque avec bienveillance. Qui est leur chef? Est-ce que je le connais? Que m'est-il interdit de voir ici?
Tout au long des heures qui suivent, je sens des présences qui m'entourent. J'ai du mal à saisir leurs commentaires car tous chuchotent. Quelqu'un en profite pour appuyer avec force sur le pansement qui recouvre mon ventre. Je crois qu'il veut juste m'entendre souffrir. Je serre les dents. Je ne lui donnerai pas satisfaction.
Petit à petit, les bruits s'éloignent. Les gars semblent s'être regroupés très loin de moi. J'entends une rumeur qui s'amplifie par à-coups. Des souffles rauques me parviennent. On dirait deux bêtes qui cherchent à s'impressionner mutuellement. Que se passe-t-il là-bas? Peut-être organisent-ils des combats d'animaux...
La fatigue s'abat brutalement sur moi.
On m'a réveillé en me glissant dans la main droite une petite gourde tiède. Comme on a sectionné le lien qui enserrait mon poignet, je peux dévisser le bouchon et porter le goulot à ma bouche. C'est une soupe composée de poisson et de légumes cuits hachés grossièrement. Je n'ai pas très faim. Dans ma position allongée, je suis contraint d'aspirer la nourriture très lentement et de bien la mâcher avant de déglutir. Je dois également inspirer profondément avant de reprendre une nouvelle gorgée. Les habitudes de la Maison, où les repas étaient réglés à la seconde près, me reviennent en mémoire. Le goût est un peu fade mais j'apprécie la sensation du liquide qui circule doucement dans mon œsophage. Je guette le retour de mon ravitailleur.
Je l'attends longtemps. Et si, de son côté, il surveillait l'instant où je vais replonger dans le sommeil?
Le bruit revient petit à petit. Soudain on me frôle. Il a posé une gourde froide dans ma main droite et a ramassé l'autre. Je risque un timide:
- Merci. Attends! S'il te plaît! Je m'appelle Méto. Et toi?
C'est inutile car il est reparti en courant, pour éviter le moindre échange verbal, je suppose. J'ai très envie d'interpeller ceux que je sens passer à proximité durant cette journée. Mais quelque chose me dit que je dois suivre le conseil qu'on m'a donné. Je dois me faire oublier: pour qu'on soit gentil avec moi et qu'on me permette de retrouver mes amis, s'ils sont encore vivants.
Je reste éveillé plus longtemps. Mon esprit est constamment préoccupé par la douleur qui me lance sans prévenir. Quand elle se fait trop forte, je respire avec application et j'attends que ça se calme. J'essaie de me concentrer sur autre chose. Je pense à mes frères qui me manquent. Je tente de visualiser chacun d'entre eux pour les garder en moi. Marcus, celui dont je suis le plus proche et à qui, sans l'exprimer jamais, j'ai juré fidélité jusqu'à la mort. Même si j'ai toujours tout fait pour le protéger, il a souffert à cause de moi. Il m'a souvent cru perdu, mort même. Il est du genre anxieux. Je l'ai senti s'éloigner les semaines précédant la révolte, juste avant son passage au frigo. Là, il s'est rendu compte que la peur du danger est parfois plus douloureuse que le danger lui-même et qu'on survit à presque tout. Claudius, notre chef, le premier à avoir compris que le changement était possible, mon premier compagnon de combat. Je ne l'ai vu qu'une fois perdre cette sérénité dont son visage était toujours empreint. C'était quelques heures avant notre fuite, quand il a su que Numérius avait été exécuté et que ceux de la Maison utilisaient le corps de son ami pour nous convaincre d'abandonner. Octavius, le camarade doux et lunaire, plus attentif aux autres qu'à lui-même, l'enfant mutilé suite à un séjour de trop au frigo, parce que ses pensées l'éloignaient souvent de l'essentiel, sa simple survie. Titus, enfin, dont la violence maîtrisée nous rassurait et en même temps nous effrayait. Il parlait de tuer l'ennemi avec tellement de calme, comme si donner la mort était pour lui une tâche normale, presque habituelle. "Je crois que je l'ai fait souvent avant", m'avait-il déclaré un jour.
Je m'endors à plusieurs reprises, peut-être pas longtemps mais profondément, car on a placé une nouvelle gourde dans ma main, sans que je comprenne comment. C'est la même nourriture qu'hier. Je mange très lentement. Je n'ai que cela à faire. Où sont mes frères? Que vais-je devenir sans eux?
J'essaie de me remémorer les derniers moments que nous avons partagés avant que je ne disparaisse au fond d'un trou sombre.
Je dois repartir du début, au moment où la porte a claqué, nous condamnant à ne plus pouvoir revenir en arrière. Après une vingtaine de mètres dans l'étroit tunnel, nous avons rencontré les premières marches d'un interminable escalier qui nous a entraînés vers la base du volcan. Les marches métalliques étaient courtes et glissantes. Une eau noirâtre gouttait çà et là des parois. Enfin, on a distingué la porte métallique qui nous séparait de l'extérieur. Elle était lourde et grinçait un peu. Titus nous a intimé l'ordre de nous taire absolument et de faire les statues. On l'a vu, avec Tibérius, s'enfoncer dans le noir sans hésiter. Nous retenions notre souffle. Chacun, l'oreille tendue, essayait de décrypter ce qui pouvait se passer là-bas. Nous nous serrions les uns contre les autres pour être moins visibles. Soudain, Maximus, un serviteur, s'est mis à trembler et à respirer en chuintant. Il craquait. L'onde de ses mouvements s'est propagée à tout le groupe. Claudius a alors posé ses mains sur sa tête. Les secousses se sont estompées difficilement. Puis il y a eu le signal: trois sifflements brefs. Nos corps n'attendaient que cela et se sont projetés tous ensemble vers l'avant. Une course s'est engagée. On suivait le mouvement sans savoir si le premier dirigeait vraiment la manœuvre. Le groupe s'est étiré de lui-même car beaucoup peinaient à maintenir le rythme. Des serviteurs se sont mis à marcher après quelques dizaines de mètres. Titus et Tibérius nous attendaient sous de jeunes arbres. Titus nous a fait signe d'approcher et de nous accroupir. Avant même que le groupe soit au complet, il a déclaré:
- Nous avons neutralisé le poste de garde. Mais en vous attendant, après les coups de sifflet, nous avons vu des buissons bouger. Nous devons être très prudents. Il s'agit peut-être d'une patrouille partie donner l'alerte.
- Ou des Oreilles coupées qui viennent nous chercher, a suggéré Marcus.
- J'y ai pensé, mais pourquoi seraient-ils repartis? Restons sur nos gardes, sortons nos armes et progressons en silence.
La colonne s'est ébranlée doucement. À peine avions-nous parcouru une centaine de mètres qu'une première balle a sifflé à nos oreilles. La deuxième a arraché un morceau du carapaçonnage de l'épaule de Titus.
- À couvert, et chacun pour sa peau! a hurlé ce dernier.
Combien étaient-ils en face de nous? Des dizaines sans doute. Certains de mes amis hésitaient à bouger et semblaient prêts à renoncer à se battre. C'est alors qu'une voix amplifiée par un mégaphone a retenti:
- Dans votre intérêt, rendez-vous tout de suite!
Trois de nos compagnons se sont levés et ont été abattus immédiatement. Nos adversaires avaient donné le ton, celui d'un combat à la vie ou à la mort. Nous nous sommes dispersés en rampant ou en roulant. Les soldats avaient allumé les puissantes torches fixées à leur casque. Elles illuminaient le décor comme en plein jour. Après avoir dégringolé dans la pente pendant une dizaine de mètres, je me suis remis debout et engagé sur un sentier, suivi de deux camarades. Mais nous arrivions au sommet d'une falaise: il nous fallait rebrousser chemin et affronter nos ennemis. Nous étions sûrs de repartir vers la mort. À cet instant-là, nous avons entendu une immense clameur derrière les lignes des soldats. C'étaient les Oreilles coupées qui venaient à notre secours. Reprenant courage, j'ai armé mon fusil et je suis entré dans la bataille. Le moment était venu pour chacun de montrer sa bravoure. J'ai eu le temps de viser la tête d'un soldat qui s'acharnait sur un serviteur mais comme je m'avançais pour l'achever, j'ai été propulsé par un choc terrible qui m'a écrasé le côté. Je me suis senti chanceler quand... Je me souviens maintenant... Un gros barbu au visage noir de suie m'a poussé dans un buisson d'épines qui cachait un trou dans lequel j'ai disparu, à demi-inconscient.
Cet homme m'a sauvé la vie. J'ai encore en mémoire son regard gris. J'espère que je le reverrai un jour.
On tire sur mon pouce comme si on voulait le casser. Je crie:
- Arrête! Arrête!
- Ouvre les doigts! Je dois récupérer la gourde. Tu es crispé dessus. Allez, lâche!
La voix n'est pas autoritaire mais craintive, presque suppliante. Je desserre mon étreinte peu à peu. Mes dernières phalanges sont durcies et engourdies. Mon visiteur m'effleure les cheveux et me glisse à l'oreille un furtif "merci".
Sa voix peu assurée me fait penser qu'il doit rendre des comptes. Moi qui croyais qu'ici, entre frères révoltés, ils n'avaient pas eu besoin de mettre en place un système hiérarchique fondé sur la peur. Y aurait-il des serviteurs? Quand nous étions devenus les maîtres de la Maison, nous avions essayé d'adopter un modèle de fonctionnement moins dur où chacun pouvait s'épanouir dans l'égalité et le respect de l'autre.
Des rires! J'entends des rires, les premiers depuis si longtemps. Deux gars se poursuivent et s'invectivent. Le premier semble peu enclin à s'amuser.
- Je vais te tuer! crie-t-il.
- Tu sais que c'est interdit de tuer un frère, rigole l'autre.
- Je me débrouillerai pour que ça ait l'air d'un accident.
Ils se rapprochent, me tournent autour. L'un d'eux s'appuie même sur mon lit. Le tissu rêche de son vêtement me frôle l'avant-bras.
- Tu oublies le témoin, lance le poursuivi.
- Ton témoin est aveugle et faible, c'est un Petit de rien du tout qui ne passera peut-être pas la nuit, surtout si on le malmène un peu. Regarde-le! Il est tout effrayé.
Soudain, il pousse violemment mon lit qui bute sur un obstacle, sans doute les genoux de l'autre qui étouffe un petit cri de douleur. Leur odeur à tous deux est presque insoutenable. Je sens la soupe de poisson qui remonte. Ils se font face, cramponnés aux montants opposés. Leurs forces semblent égales car le lit gémit tout en restant en place. Le premier fait mine de lâcher, mais c'est pour mieux pousser ensuite. L'autre cède brutalement, le lit bascule et je me sens partir à la renverse. Je laisse échapper un hurlement de panique. Un instant en déséquilibre, je m'agite pour faire contrepoids. Le lit retombe. Ils semblent s'éloigner. Ma douleur se réveille. C'est comme si on brûlait ma plaie et qu'on appuyait dessus pour que le feu pénètre au plus profond. Je ne peux retenir un violent tremblement qui attise encore plus mon mal. Les deux gars se rapprochent dangereusement. Pétrifié par la peur, je tente de contrôler mes frissons. Mon visage se couvre de sueur. Les voilà qui me sautent par-dessus, provoquant un nuage de poussière. Je suis pris d'une quinte de toux. Le premier trébuche en retombant. Je comprends qu'une lutte similaire à celles de la Maison se déroule maintenant tout près de moi. Une pluie de terre s'abat sur mon visage. Je grimace pour empêcher les particules de rentrer dans mes narines. J'éternue et ma tête part vers l'avant; la ficelle qui m'entrave au niveau de la gorge coupe un instant ma respiration. Je tousse.
D'autres les ont rejoints, j'inhale moins de poussière. Des spectateurs ont dû se placer entre les combattants et le lit, me servant ainsi de paravent. Pourquoi personne n'intervient-il? Peut-être attendent-ils de voir couler du sang.
Je reconnais bientôt les mêmes grognements sourds et les râles que j'avais comparés à un combat de bêtes. Ils luttent d'une manière qui m'est inconnue. Enfin, je comprends qu'un gars a cédé.
- Stop! hurle une voix. Nadrer: 30, Ganeslir: 26. Tout le monde est d'accord?
- C'est ça, Canofu.
Cette fois-ci, c'est bien fini. Je les entends qui s'éloignent, je suis tranquille. Mais pour combien de temps? M'a-t-on planté là, au milieu de leur cour de récréation, pour servir leurs jeux? Je suis épuisé. La douleur se dissipe à mesure que le sommeil m'envahit.
Je suis brûlant, ma tête va exploser. J'ai chaud, vraiment, j'ai tellement chaud. Des pas se rapprochent.
Plusieurs mains se posent sur mon front. On me plaque même une éponge glacée sur le crâne. Je fais le mort, sans avoir besoin de me forcer.
- Un séjour à l'infirmerie semble s'imposer. Il est fiévreux. Il a des tremblements, des convulsions. Je m'interroge sur la cause de cette rechute. Hier, il semblait tiré d'affaire. A-t-il été maltraité depuis? Je l'avais interdit, pourtant.
- On m'a rapporté que des frères s'étaient affrontés dans ce secteur aujourd'hui, mais sans le blesser. Peut-être a-t-il eu peur?
- Je ne veux pas qu'on le perde. Les Petits qui ont survécu à la bataille l'ont décrit comme un cerveau puissant, un décodeur hors pair. Il nous sera utile le moment venu.
- Que fait-on?
- Toi, tu restes à ses côtés et tu essaies de le rassurer, mais sans lui répondre s'il te questionne. Tâche de faire baisser sa fièvre. Je vais ordonner son déplacement pour cette nuit.
- Si tu veux que ses brancardiers ne soient pas tentés de lui faire passer un sale quart d'heure, impose-leur un transport furtif avec défi silencieux.
- Excellente idée.
Je me répète plusieurs fois leur dernier échange. Mes copains, certains du moins, sont vivants. Ils sont quelque part dans ce souterrain. Mon garde-malade me caresse la tête, puis m'asperge les cheveux avec de l'eau. Des gouttes froides s'infiltrent sous mon bandeau. J'espère qu'elles vont m'aider à recouvrer la vue. C'est comme si le gars avait la même pensée. Il m'éponge et entreprend de me sécher le front avec un tissu, sans doute sa manche. Je bloque ma respiration, asphyxié par la puanteur qu'il dégage.
Quand je me réveille, je suis seul. Ma tête me lance. Peut-être m'ont-ils oublié. J'entends soudain un cri animal. S'ensuit un silence quasi parfait annonçant, je le pressens, une nouvelle épreuve.
L'odeur, c'est l'odeur qui me parvient en premier. On s'avance vers moi et, avant même que je puisse comprendre, une main me fourre un chiffon sale dans la bouche. On soulève mon lit. Le déplacement n'est pas linéaire: ils effectuent souvent des virages, ils frôlent les parois. Mais ils prennent des précautions pour ne pas trop me secouer. Si je n'avais pas ce tissu nauséabond coincé dans la gorge, ce serait presque agréable. Ils s'arrêtent et me déposent. Je les entends s'éloigner en marmonnant, comme s'ils étaient énervés ou déçus; ils ont dû perdre le jeu dont parlaient les autres un peu plus tôt. De nouveaux gars ont pris le relais. La cadence est plus rapide. Ils chuchotent:
- Ces lourdauds ont fait des progrès, leur ruse a failli marcher.
- Tu es gentil avec eux. Je n'y ai pas cru un seul instant.
- Nous y sommes.
On retire le linge. J'aimerais vomir, mais mon ventre se tord sans que rien ne sorte. On m'enfonce une aiguille dans le bras, puis une autre près de ma plaie. Je sens que des larmes voudraient couler de mes yeux scellés. Mais, ici, je n'ai même pas le droit de pleurer.