CHAPITRE 10


Ce matin, ma première pensée est pour Affre.

Je l'ai peut-être empoisonné en voulant le guérir. Je le secoue doucement. Il ouvre les yeux.

- Tu as vu que je t'avais rapporté de l'eau?

- Oui, elle a un goût inhabituel. J'ai même pensé qu'on voulait me supprimer... Il paraît que c'est très courant en ce moment.

- Les nouvelles vont vite.

- Je dors à côté d'un Lézard très important qui parle pendant son sommeil. Quand je suis réveillé la nuit, c'est parfois instructif.

- Je t'ai rapporté une gourde d'eau fraîche.

- Je la boirai entièrement et je penserai à toi.

Quand je retrouve mes amis, ils me reprochent mon imprudence.

- On avait dit qu'on ne se quitterait plus, insiste Octavius.

- C'est plus fort que lui, il se croit invincible, conclut Claudius.

- Vous avez raison, les gars, je ne recommencerai plus.


Par mesure de sécurité, l'énorme Relignas nous escorte jusqu'à la salle d'étude. Nous prendrons notre petit déjeuner sur place et il passera régulièrement voir si tout va bien. Sous couvert de protection, nous serons davantage surveillés. Nous devons aussi nous habituer à vivre à l'écart des autres, mais c'est pour nous un soulagement.

Je retrouve mon cahier et mes écritures ainsi que l'ancien César, déjà installé avec un nouveau livre. Mes copains découvrent aujourd'hui des ouvrages sur les balises, les phares et l'usage des instruments d'orientation.

Aujourd'hui, je pars d'une nouvelle hypothèse: Jove n'aurait utilisé que neuf chiffres en répétant une fois le même. Le nombre 9 offre une nouvelle possibilité: remplir un carré de neuf cases. On place les chiffres dans l'ordre croissant et on peut tracer un parcours en les reliant entre eux. On peut ainsi expérimenter différents dessins: des formes géométriques, des signes, des lettres qui s'inscrivent dans un carré. Si je passe deux fois sur le même nombre, je l'écris deux fois, par exemple 7536895124. On peut choisir que le point d'arrivée soit le même que le point de départ, tel un serpent qui se mord la queue, comme 1523698741.

Quand les possibilités d'un carré sont épuisées, on peut bouleverser l'ordre des chiffres dans les cases. Je me souviens avoir trouvé les numéros des caches d'armes en faisant varier cette figure et en sélectionnant seulement les cinq premiers chiffres. Les quatre coins du carré étaient occupés par les chiffres 1,2, 3 et 4, les autres cases vides par le chiffre 0. On effectuait alors la lecture à partir du coin gauche en tournant dans le sens des aiguilles d'une montre: 102,203,304,401.

Je couvre ainsi de combinaisons des pages entières du cahier avant de me décider à faire une pause pour manger. Nous en profitons pour interroger Gouffre sur la vie des César. C'est un gars qui aime raconter.

- Dans notre formation, précise-t-il, on nous obligeait à prendre des décisions parfaitement illogiques et à les imposer aux enfants avec une courte argumentation. Les autres observaient notre visage qui devait rester absolument impassible. On devait également, sans sourciller, se montrer totalement injustes, considérer avec dédain les pleurs et la douleur qu'on pouvait provoquer. Le soir, quand on se rappelait nos "exploits", il était de bon ton d'en rire. J'essaie de me persuader, depuis mon évasion, que je n'ai jamais pris de plaisir à ces jeux et que j'étais différent. Mais je suis sûr que, si j'étais resté, je serais vraiment devenu comme eux, un monstre froid et cruel, bien pire que les soldats qui exécutent les ordres par crainte ou parce qu'on leur a gommé tous repères moraux. Certains de mes condisciples éprouvaient une forme de jouissance à cet exercice du pouvoir et étaient toujours prêts à aller plus loin. Jove les encourageait dans cette voie... Affre vous a expliqué ce qu'on faisait à ceux qui étaient trop tendres. Comme vous le comprenez, je suis un miraculé.

- Mais tu ne t'amusais jamais? interroge Octavius.

- De rares fois, quand on a reçu nos chaussures aux semelles de feutre par exemple, celles qui te permettent de te déplacer sans bruit. On s'amusait entre collègues à se faire sursauter.

- Mais, aujourd'hui, cette vie solitaire de prisonnier doit te peser? intervient Claudius.

- C'est vrai que j'avais imaginé mon séjour chez les Oreilles coupées comme un passage avant de retrouver le continent, mais j'avais tout faux. Ici, personne ne peut ou ne veut partir. J'espère que vous serez l'exception. Ce qui m'a sauvé, ce sont les livres. J'apprends et je m'ouvre l'esprit en les lisant chaque jour. Certains permettent même de vivre d'autres vies le temps de leur lecture. Tenez, celui-là est magique, par exemple.

Il brandit un gros volume à la couverture rouge et or dont je n'arrive pas à déchiffrer le titre.

- Peut-être un jour, ajoute-t-il, trouverez-vous le temps de penser à autre chose qu'à votre survie.

Cette dernière remarque me rappelle que je dois rencontrer Nairgels pour lui parler de la partie d'inche. Je m'attends à des résistances, voire à un refus. Pendant que mes amis, comme la veille, testent mes hypothèses, j'essaie de mon côté de construire mes arguments.

Avertis de ma demande d'audience par Relignas, trois membres du Premier cercle ont choisi, sans doute par souci de discrétion, de venir eux-mêmes nous voir. Ils s'installent autour de notre table et font comprendre à Gouffre, d'un seul regard, qu'il est de trop chez lui.

- Vous avez réussi à ouvrir le classeur infernal? commence Nairgels, ironique. Non, vous avez encore fait une bêtise qui va mettre en péril la communauté. Je me trompe?

- Je vais vous expliquer, dis-je simplement, et vous jugerez ensuite. Hier soir, je surveillais la douche de mes amis lorsque j'ai entendu un gars qui marchait vers moi: c'était un soldat de la Maison. Il venait me délivrer un message de la part de Rémus.

- Et par le plus grand des hasards, me coupe un Lézard que je ne connais pas, c'est justement à toi personnellement qu'il s'adresse...

- Si tu me laisses finir, tu comprendras pourquoi.

- Laisse-le parler, lance Nairgels.

- Le message était le suivant: Méto, tu m'as promis une partie d'inche avant de partir. Je sais, par Marcus, que tu n'es plus blessé. Il serait temps que tu tiennes ta parole. C'est vrai qu'il y a quelques mois, pour calmer une de ses crises, je lui ai fait cette promesse, mais j'espérais être parti avant la date fixée. Le soldat m'a demandé une réponse tout de suite. Je lui ai dit que je n'avais rien à gagner dans cette histoire. Il m'a répondu que ce n'était pas la réponse attendue et là je l'ai senti menaçant. Il a ajouté que je pouvais, en revanche, fixer des conditions. Alors je lui ai proposé ceci: la libération de Marcus si on gagnait. "Et si tu perds?" a-t-il lancé. Je ne savais pas quoi proposer, à part moi. Alors j'ai déclaré que je me livrerais à la Maison en cas de défaite. Il est parti. Voilà. Bien entendu, ce que j'ai dit n'engage que moi. Ici je ne suis rien, vous me l'avez souvent précisé. On peut donc oublier tout ça, cela sera sans aucune conséquence pour vous. J'ai même hésité à venir vous parler de cette idée tout droit sortie du cerveau d'un enfant malade et violent. Mais je me suis dit que vous deviez juger par vous-mêmes si vous ne pouviez pas trouver un intérêt à accepter.

Ils se lèvent dans un même mouvement et quittent la pièce sans un mot. Mes copains esquissent un sourire.

- Comme ça, elle est beaucoup mieux, ton histoire, Méto, plaisante Octavius à voix basse.

En revenant, Gouffre est bousculé par un des Chevelus qui a fait demi-tour et qui agite un doigt menaçant devant nous.

- Vous trois! Interdiction formelle de quitter la grotte, les Chouettes auront pour consigne de vous abattre si vous traînez à l'extérieur. Compris?


À part attendre, nous ne pouvons plus rien faire. Comment allons-nous, par exemple, connaître l'horaire du bateau qui nous permettra peut-être de partir? Je n'ose interroger Toutèche, car j'ai peur de le mettre en porte-à-faux par rapport à son clan. Me croira-t-il quand je lui expliquerai que même leur chef est prêt à consentir à notre départ, enfreignant ainsi une de leurs lois fondamentales stipulant qu'on ne doit jamais quitter l'île?

Nous voyons avec plaisir Affre entrer dans notre refuge. Il serre Gouffre dans ses bras et s'assoit.

- Méto, je vais beaucoup mieux grâce à ton traitement. Je crois deviner où tu l'as déniché...

- On ne peut rien te cacher, lui dis-je en lui tendant la boîte. Prends le reste et respecte les dosages.

- Tu as pris beaucoup de risques pour moi. Comme je vais mieux et que je sais que vous êtes bloqués ici, j'ai cherché les informations qui vous manquaient pour votre petit voyage. D'abord, les horaires du bateau. Il accostera dans trois jours à 18 heures. Le déchargement dure environ deux heures, ensuite les hommes du continent prennent une heure pour se restaurer avant de repartir. Il y a deux gardes armés en permanence devant le bateau, mais personne à l'intérieur. Il faut donc, entre 20 et 21 heures, grimper sur le bateau en passant par la mer, neutraliser sans bruit les gardiens et partir direction est-sud-est. Et espérer très fort. Je crains que le danger ne vienne plutôt de nos amis Oreilles coupées.

- Nairgels m'a promis de fermer les yeux... si je trouve la combinaison du classeur gris, ce qui n'est pas gagné.

- Je suis surpris par cette largesse. Je crois qu'il veut se débarrasser de vous à tout prix. Vous devrez quand même vous méfier. Il faut vous attendre à devoir tirer sur eux s'ils s'interposent, peut-être même sur Titus.


Relignas nous livre notre repas du soir. Il reste de longues minutes à nous fixer. Avons-nous à ce point des visages de comploteurs?


Je ne sais pas si c'est le manque d'activité physique, mais j'ai du mal à me reposer. J'ai le sentiment d'avoir été bien présomptueux et d'avoir promis des succès qui, dans la réalité, relèvent tous du miracle. Il y a peu de chances que le match d'inche soit autorisé et, s'il l'était, qu'on puisse le gagner. Je doute aussi de réussir mieux que les autres à ouvrir le classeur gris. N'ai-je pas dans le passé réussi seulement par chance ou par hasard? Il ne me reste que soixante-douze heures pour trouver. Sans les renseignements concernant nos véritables identités, comment pourrons-nous faire nos recherches, une fois arrivés sur le continent?


Je vais retrouver Eve. Ce soir, elle arbore un visage dur, comme si elle voulait se protéger à l'avance d'une nouvelle épreuve et avait décidé de renoncer à notre relation. J'ai l'impression de pouvoir lire en elle les questions qu'elle se pose: "Pourquoi es-tu venu? Tu as encore besoin de moi? Tu crois que je te laisserai m'abandonner?"

- Bonsoir, Eve.

- Tu es venu me dire adieu, c'est ça?

- Non, pas du tout.

Je veux lui prendre les mains mais elle refuse. Je décide de tout lui raconter de nos projets sans rien omettre des dangers qui pèsent sur nous. Je lui explique que je saurai bientôt si son frère est encore sur l'île et que, si c'est le cas, on le récupérera avant de partir. S'il se trouve ailleurs, je le chercherai à ses côtés jusqu'au bout du continent. Je lui chuchote qu'elle est mon amie maintenant et que je n'imagine pas quitter l'île sans elle, en la laissant sous la menace de ces Barbares. Je la prends dans mes bras. Elle se laisse faire mais reste figée comme si elle refusait de croire à ce morceau d'espoir. Quand je me détache d'elle, Eve me regarde m'éloigner sans m'adresser le moindre signe amical.


À peine réveillés, Relignas nous conduit dans la salle d'étude où attendent les six membres du Premier cercle, assis à nos places.

- Nous avons réuni cette nuit le Premier et le Deuxième Cercles et avons décidé d'accepter cette partie absurde, dans le seul but de récupérer le corps de Nardre. Ils devront nous le livrer avant le match en signe de bonne volonté. Nous ne voulons pas que son retour soit conditionné par votre victoire à laquelle nous ne croyons pas. Tu ne pourras aligner dans ton équipe que des hors-cercle. Titus ne pourra donc pas participer. Pour le reste de l'organisation, tu t'en occupes et tu nous en réfères.

- Il faudra donc que nous soyons autorisés à prendre une douche en début de soirée pour aller à la rencontre du soldat, précise Claudius.

- Entendu. Je vous rappelle aussi que, au cas où vous réussiriez à ouvrir le classeur, vous n'êtes pas autorisés à le lire. Vous devez nous le faire savoir immédiatement.

- J'avais compris, dis-je.

À peine sont-ils sortis que je reprends ma phrase:

- J'avais compris qu'il faudrait vous mentir encore une fois.

Mes copains rigolent de bon cœur. Octavius s'interrompt, comme s'il venait de se rendre compte des conséquences de leur décision.

- D'abord, il va falloir recruter trois gars suicidaires, et je ne sais pas où on va les trouver. Ensuite, il serait préférable de créer pour l'occasion une ouverture inédite, si on veut avoir une petite chance de gagner.

- Vous vous y mettez tous les deux, moi je m'occupe du classeur.

Gouffre est revenu. Il me frôle les épaules pour signaler sa présence sans trop nous déranger puis s'installe pour lire.

J'ai repris mon cahier depuis une heure et j'aligne des combinaisons avec trois chiffres: 7,3 et 0, en faisant varier leur nombre, par exemple quatre fois le chiffre 7 et le chiffre 3, et deux fois le chiffre 0.

3773037730

7730330377

077...

Et puis quoi? Tout cela ne mène à rien. Je jette violemment le cahier qui traverse la table et va s'échouer aux pieds de Gouffre. En gardant les yeux braqués sur son livre, il envoie sa main gauche chercher à tâtons mon travail et me le tend sans un regard. Je le pose machinalement devant moi. Je dois me calmer et penser au but que je poursuis. Je ferme les yeux. Eve, Marcus, Claudius et Octavius, tous ceux que j'aime rêvent de connaître ce qu'il renferme: peut-être des informations sur notre vraie identité, le lieu où on vivait... Je le sais bien pourtant, mais je me le répète pour m'apaiser. Je dois essayer jusqu'au bout, ne pas baisser les bras. Après plusieurs minutes, j'incline la tête et contemple mon cahier qui est posé à l'envers. Et là, je m'arrête sur une des lignes: 5705705705. Je déchiffre SOLSOLSOLS. Je peux lire des lettres lorsque les chiffres sont à l'envers! Et si c'était la solution? Un message tout simple, un nom fabriqué avec des chiffres? C'est donc ça que cachait cette étrange manière d'écrire les nombres!

Je saisis le classeur, compose les dix chiffres dans l'ordre puis je le retourne.

À l'envers, le 3 ressemble à un E, le 7 à un L, le 4 peut passer pour un h et le 5 est proche du S. 0,8 et forment respectivement un O, un B et un I dans les deux sens. Je dois donc chercher à créer un mot ou une suite de mots qui comporte en tout dix lettres et utilise B, E, I, h, L, O, et S. Je n'ai plus qu'à manipuler ces sept lettres dans tous les sens.

SOLEIL, BILLE, BOIS, SOIE ou SOIS. SOISBELLE: sois belle, mais il manque une lettre. BELLEBILLE: belle bille... mais quel rapport avec la Maison?

BOSSEBOSSE ou OBEISOBEIS ou en mélangeant les deux: BOSSEOBEIS; on doit se rapprocher de la solution.

Jove a dû trouver des mots plus en rapport avec lui, sa famille, la Maison ou l'île. Comment s'appelle cet endroit, déjà? Je l'ai lu dans le journal d'Eve. Elle en citait plusieurs, Denfar, Esbee... Hélios. HELIOS! Hélios comporte les bonnes lettres, mais par quoi le compléter? Peut-être... île? C'est ça, je compose ILEHELIOS: 501734371.

Je prends une profonde inspiration. Non, ça ne marche pas, il n'y a que neuf lettres. J'ai pourtant la conviction que je touche au but. Je vais souffler un moment et reprendrai un peu plus tard. Je ferme mon cahier et, en levant les yeux, je me rends compte que mes amis sont hilares. J'étais tellement pris dans mes conjectures que je ne me suis pas aperçu qu'ils ont l'air de bien s'amuser.

- On fait trop de bruit, c'est ça? demande Octavius. On sort tout ce qui nous traverse l'esprit pour trouver une ouverture vraiment inédite, alors forcément on dit beaucoup de bêtises. Et toi, ça avance?

- Je vous le dirai quand je serai vraiment sûr.

Gouffre revient à point nommé pour nous apporter nos sandwichs. À peine sommes-nous installés pour manger qu'Octavius se tourne vers notre hôte.

- Comment as-tu fait pour t'enfuir? demande-t-il.

- J'ai préparé mon coup très longtemps à l'avance. D'abord, je voulais m'assurer que je serais bien reçu chez les Oreilles coupées. J'ai réussi plusieurs nuits de suite à sortir de la Maison sans me faire repérer. J'ai rencontré leur chef d'alors, qui s'appelait Noucaf. Nous avons beaucoup discuté. Il voulait vérifier que je n'étais pas un espion qui cherchait à s'infiltrer. Il m'a demandé d'apporter un cadeau d'arrivée. Il connaissait l'existence d'un classeur gris qui renfermait des renseignements importants. À l'époque, je l'ai cherché des jours durant, mais en vain. J'ai commencé, à cause de cette quête, à éveiller les soupçons et j'ai senti qu'on allait me percer à jour. De leur côté, les Oreilles coupées ne voulaient pas céder sur leur condition. J'ai fini par être découvert et on m'a alors fait subir des séances de torture destinées à me faire avouer mes intentions. Bien entraîné à dissimuler, je ne me suis pas trahi mais j'en ai gardé un tympan endommagé. J'ai finalement réussi à m'enfuir. Mais les gars des grottes ont longtemps fait peser sur moi la menace de me rendre à Jove car ils me jugeaient inutile et diminué. J'ai pu leur prouver le contraire à plusieurs occasions.

Nous ne posons pas d'autres questions, car nous sentons que ces souvenirs lui sont pénibles à raconter. Mes copains me proposent un schéma d'ouverture pour l'inche. La boule sera coincée en sandwich entre le dos du meneur et le ventre du lanceur qui se cramponnera fermement de tous ses membres à son partenaire. Les autres joueurs les encadreront pour nettoyer ceux qui essaieraient de les décoller. Octavius explique que, s'il ferme bien ses mains, nos adversaires ne pourront pas tenter de lui casser les doigts. Il lui suffira de tenir la position trois ou quatre minutes. L'originalité, c'est qu'on jouera sans placeur. Mon rôle consistera à faire en sorte de neutraliser Rémus. Mes copains espèrent qu'il évitera de tuer celui qu'il considère comme son seul ami.


Le soir, nous demandons à Relignas de bien vouloir amener nos compagnons d'évasion pour organiser notre recrutement. Curieusement, quand il revient, il n'est accompagné que de trois Violets qui se disent volontaires: Flavius, Démétrius et Brutus. J'ai du mal à croire aux miracles et je décide de les interroger:

- Pourquoi voulez-vous nous rendre service? Cela fait bien longtemps que vous ne nous adressez plus la parole.

- Le jeu nous manque, déclare Flavius. Et puis ça nous plaît de jouer avec des grands qui ont inventé des ouvertures. On était parmi les meilleurs chez les Violets et on veut montrer à ceux de la Maison qu'on est encore des champions de ce sport.

Octavius et Claudius semblent convaincus par leurs raisons et nous leur donnons rendez-vous sur la plage le lendemain à 17 heures pour s'entraîner et répéter notre tactique.

Affre passe aux nouvelles un peu plus tard. Le traitement semble lui faire du bien car il marche sans boiter.

Il me dit qu'il réfléchit à l'évasion, avec la complicité de Louche. Ils nous en parleront après l'inche et quand j'aurai réussi à ouvrir le classeur. Il fait comme si tout cela n'était qu'une simple question de temps. Je crois qu'il ne veut pas nous décourager.


Nous nous rendons à la douche. Comme prévu, dès que nous y sommes seuls, le messager apparaît. Quand je lui fais part de l'exigence ajoutée par les Oreilles coupées, il sourit et répond qu'il me suffira de placer dans la balance mes deux compères, qui devront retourner à la Maison avec moi si nous perdons. Octavius et Claudius hochent la tête sans hésiter. Je fixe le match à 18 heures le surlendemain. Il précise, avant de partir, qu'une escorte de six soldats sera sur place pour protéger leurs joueurs et qu'en face ils ne veulent pas en trouver plus. En cas de guet-apens, Jove a précisé que tous ses soldats seront prêts à intervenir en quelques minutes et auront pour consigne de tuer. Le soldat repart sans se retourner.

- Merci les gars, dis-je, très ému.

- Nous sommes amis, répond Claudius, et notre sort est lié depuis déjà longtemps.


Je passe voir Eve au milieu de la nuit. Elle se réveille à peine quand je m'allonge à ses côtés. Nous restons ainsi presque une heure sans parler. Elle me serre la main. Quand elle se rendort et relâche sa pression, je me dégage et retourne dans mon alvéole. Demain, il faudra qu'on envisage ensemble tous les scénarios, qu'elle comprenne bien que je n'imagine pas l'abandonner. J'ai eu une idée près d'elle pour le code: LILEHELIOS. C'est l'article qui manquait. Je m'endors épuisé.


Ce matin, à peine arrivé dans la salle d'étude, je saisis le classeur gris et aligne les chiffres de ma combinaison. Cela ne s'ouvre pas, j'essaie à l'envers, sans résultat. Je décide d'expliquer aux autres ma théorie. Ils semblent impressionnés, surtout Gouffre qui en lâche son livre:

- Hélios, tu connais le nom de l'île, Méto! Tu reçois tes informations de l'Autre Monde?

Je souris pour toute réponse. J'ai eu envie de répondre "presque" mais je me suis ravisé, il aurait pu comprendre que je tenais mes renseignements de l'Entre-deux. Mes copains sont excités et peinent à se concentrer. Ils gribouillent chacun de leur côté, à la recherche d'une solution. Gouffre se replonge dans sa lecture.

- Je ne sais pas si je suis le seul dans ce cas, intervient Octavius, mais je peux lire mes 2 dans les deux sens. Alors, ça pourrait être: ILE2HELIOS. Ce serait un peu comme un jeu de mots, "deux" à la place de "de".

- Je crois que tu es génial, dis-je.

Nous testons l'hypothèse sur-le-champ: 5017342371, puis dans l'autre sens: 1732437105, mais ça ne fonctionne pas.

- Et tu es sûr de l'orthographe du nom? Hélios n'aurait pas deux L par exemple?

- Non, je l'ai vu écrit et j'en suis sûr.

- Sur les cartes anciennes, précise soudain Gouffre en gardant les yeux sur sa lecture, on trouve parfois "île" écrit sans l'accent circonflexe, avec un s avant le l.

Sans attendre, je reprends la manipulation en suivant sa suggestion: ISLEHELIOS, soit 5017343751. Et... ça s'ouvre! Nous nous regardons tous les quatre. Une vague de chaleur afflue soudain en moi. Je soulève délicatement la couverture de métal du classeur et j'observe la première page. Elle se présente sous la forme d'un tableau avec un titre au-dessus de chaque colonne. Je lis à haute voix, de gauche à droite:

- Nom, prénom, date de naissance, fratrie, adresse, nouveau nom et date d'arrivée.

Gouffre suggère que l'un d'entre nous fasse le guet dans le couloir.

- Si vous prenez des notes, apprenez-les par cœur et faites-les disparaître. On est en train de jouer nos vies.

Octavius se dévoue après avoir hésité. Nous parcourons la dernière colonne à la recherche de nos noms. Au bout de la sixième page, c'est l'ancien César qui réagit:

- Là, Philippus, c'était moi! Je m'appelle Alain C., j'ai vingt et un ans aujourd'hui. Fratrie: 3/3, je suis le troisième et dernier enfant de la famille, et j'habitais Zone 17. E189. EO! Là, Sextus, c'était Affre! Il faut recopier les informations pour lui.

C'est au tour de Claudius de découvrir qu'il s'appelle Richard et est l'aîné d'une famille de deux enfants. Octavius, qui trépigne à la porte, s'appelle Jacques et a un frère ou une sœur, Marcus se prénomme en réalité Olivier, mais ça, on le savait déjà. Il est le dernier d'une fratrie de trois. Je découvre que, à la différence des autres, on n'a pas changé mon prénom: je m'appelle Méto M. et j'ai un petit frère ou une petite sœur. Nous recopions tous fébrilement nos lignes respectives, plus celles de Marcus, d'Octavius et d'Affre. Claudius voudrait que je remette tout en place au plus vite, avant que quelqu'un ne nous surprenne.

- Laissez-moi encore une dizaine de minutes, je vais juste parcourir la fin de la liste pour voir si je ne remarque rien de particulier.

Je ne peux pas leur dire que je cherche Gilles, le frère d'Eve. Je m'y reprends plusieurs fois. Il est introuvable. Mes copains s'impatientent. Je referme le classeur et le range soigneusement. Je déclare avec fermeté:

- Pas un mot au Premier cercle avant la fin de l'inche! On est tous d'accord.

Incapables de penser à autre chose qu'à ce que nous venons d'apprendre, nous restons silencieux et immobiles le reste de l'après-midi. Nous savourons notre réussite.


À 17 heures, nous retrouvons sur la plage les autres membres de l'équipe. Nous enfilons avec un plaisir certain notre équipement. Après un échauffement musculaire très complet, mené par notre capitaine, Claudius, nous organisons une courte partie à trois contre trois pour tester la résistance des Violets volontaires. Ils nous surprennent agréablement par leur agressivité. On pourra peut-être le gagner, ce match, après tout. Nous essayons l'ouverture dite de la "grosse bête"; malgré mon acharnement et celui de mes trois coéquipiers, nous ne parvenons pas, au cours des trois essais, à décoller Octavius de Claudius. Nous sommes euphoriques et allons plonger dans l'océan pour rincer notre sueur. Nous chahutons en nous faisant des chatouilles. Octavius et les trois petits hurlent de rire.

Affre nous rejoint sur la plage. Je m'isole avec lui pour lui faire part de la grande nouvelle. Je lui récite ce que j'ai lu sur lui.

- Je te remercie, Méto, mais pour moi c'est trop tard et puis je n'aime pas mon prénom. Le vrai, c'est celui que je me suis choisi.


Quand je pénètre dans l'Entre-deux, je suis très ému; Eve le sent tout de suite. Et comme si j'étais contagieux, je vois son visage qui devient plus grave. Je lui révèle sans attendre que son frère n'a jamais vécu sur cette île. Je m'attendais à ce qu'elle explose en sanglots, après tous les sacrifices qu'elle a endurés pour rien, mais elle semblait s'y attendre car sa voix est maîtrisée:

- Je m'en doutais, depuis quelques mois déjà. Au moins, maintenant, je sais. Je crois que Garry se sentait incapable de s'engager tout seul et qu'il m'a menti pour que je l'accompagne. Mon frère est peut-être parti pour un endroit moins dur.

Je lui donne tous les renseignements obtenus par Affre sur les horaires et le lieu de l'embarquement, au cas où elle aurait à s'enfuir seule, car nous devons envisager l'hypothèse de la défaite à l'inche.

- Je ne sais pas, dit-elle calmement, si je trouverai le courage de m'évader sans vous.

- Sache que, quelle que soit ta décision, je ferai tout pour te retrouver. Je ne t'abandonnerai jamais.

- Quand je vois à quel point tu es fidèle à Marcus, je me dis que je peux compter sur toi. Maintenant, laisse-moi et retourne avec tes frères. Repose-toi bien pour être en forme demain. À bientôt, Méto.

- À bientôt, Eve.

Malgré son conseil, je ne trouve le sommeil qu'aux premières heures du jour. Le réveil est douloureux. Mes amis n'ont pas l'air très en forme non plus. Nous regagnons directement notre refuge où nous passons la journée à cogiter chacun de son côté. Nous avons tous les trois des difficultés à manger. Nous nous forçons sous la pression de Gouffre, qui nous a apporté un plateau spécialement préparé par Louche en vue de la compétition. Il y a un petit mot caché sous une assiette. À demain ou à plus tard. Je crois en vous. L.

À 17 heures, nous nous rendons sur le terrain en tenue. Nous croisons trois Renards portant au-dessus de leur tête un corps enveloppé dans un linge blanc. Des serviteurs de la Maison ont déjà investi les lieux et délimité le terrain. Deux panneaux de bois, percés d'une niche, ont été installés à chaque extrémité. Une ficelle rouge est tendue à une vingtaine de centimètres de hauteur pour marquer les limites latérales. Nous découvrons l'équipe adverse qu'on pourrait surnommer "Rémus et les traîtres", car sont présents Paulus, l'ancien protégé de Claudius, Julius, Publius et Crassus, qui est remplaçant. Je reconnais aussi Mamercus, qui avait disparu avec Numérius avant l'attaque et qu'on croyait mort. Quand je lui souris, il évite mon regard, sans doute pour me signifier qu'il n'est pas libre de parler. Rémus s'approche, me prend dans ses bras et déclare, visiblement ravi:

- Je savais que je pouvais compter sur toi.

- Salut, Rémus, dis-je, un peu mal à l'aise.

Nous nous échauffons ensemble en suivant les indications du fils de Jove. Radzel et quelques Lézards sont venus assister au spectacle. Si ce n'était les deux rangées composées de soldats d'un côté et de Sangliers de l'autre, nous pourrions nous croire revenus quelques mois en arrière.

Les équipes se mettent en place. La boule est jetée au-dessus des deux capitaines. C'est Rémus qui s'étire le plus et intercepte la balle. Ils vont donc engager. Nous surveillons leurs mouvements pour anticiper l'ouverture qu'ils ont choisie. C'est une classique, l'Atticus 2.1: on pouvait s'y attendre car c'est la préférée de leur capitaine. Les deux transperceurs se placent devant le meneur et se jettent tête la première sur les adversaires, le second venant s'aplatir sur le premier. Le meneur fait de même et se propulse en avant pour rouler jusqu'à la cible. Si les transperceurs "travaillent bien", au moins deux ennemis seront assommés avant l'entrée en action de Rémus. Il me revient en mémoire une parade que nous n'avons jamais essayée. Julius se lance et met KO deux des Petits qui complètent notre équipe. Avant même que le deuxième ne s'aplatisse à son tour, je me jette au cou de Rémus et lui subtilise la boule. Je la transmets à Octavius qui saute sur le dos de Claudius pour lancer la "grosse bête". Rémus, vexé, rentre tête la première dans les côtes de notre meneur, qui lâche un cri terrible mais continue à avancer. Je me faufile jusqu'à Rémus pour tenter de l'immobiliser. Je prends un terrible coup dans la mâchoire, mais je me cramponne. J'ai le temps de surprendre un échange de regards entre Paulus et Radzel. Ce dernier fait semblant de se gratter sous le bras. Paulus passe derrière Octavius et glisse ses doigts au niveau des aisselles pour le chatouiller. Je l'entends souffler puis hurler quand il se redresse. Les autres ont récupéré la boule. Enfin, je crois car c'est le trou noir.

Je suis assis sur une chaise, les mains ligotées dans le dos, dans une pièce peu éclairée. J'entends parler doucement. Je me sens observé. Je soulève difficilement les paupières. Quatre ombres me font face. Et puis c'est comme si le brouillard se dissipait. Je distingue à quelques mètres de moi, assis derrière une longue table, deux César et un homme aux cheveux blancs tirés en arrière qui esquisse un geste pour obtenir le silence.

- Bonsoir, Méto, bienvenue à la Maison.


À suivre...

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