CHAPITRE 6


Je me suis réveillé avant les autres et me tiens sur mes gardes. Je m'attends, dans les jours qui viennent, à une ruse du Chamane qui m'enverra directement entre ses griffes. Je suis sûr que mes jours sont comptés et j'ignore vers qui me tourner. Ces imbéciles d'Oreilles coupées le craignent tellement qu'aucun n'osera intervenir. Même pas Affre qui semble pourtant avoir compris tant de choses ici. S'ils savaient que leur "sorcier" ne fait rien de magique, qu'il utilise la même médecine qu'à la Maison... Mes frères accepteraient sûrement de m'aider mais se feraient tuer sans aucune forme de procès s'ils osaient franchir les portes interdites de l'Entre-deux. Je vais devoir me débrouiller par moi-même. Être sur mes gardes et déjouer les pièges pour retarder l'inévitable.

Pourquoi s'en prend-il à moi? J'aurais été aperçu lorsque je volais les cachets et on m'aurait dénoncé? Je suis pourtant sûr de n'avoir rien entendu cette nuit-là. Ou bien le Chamane m'aurait surpris lui-même et saurait donc que je l'ai vu dormir sans son accoutrement... Veut-il cacher qu'il est plutôt frêle? Le fait qu'il soit un adulte imberbe signifie peut-être qu'il a la même maladie que Romu et Rémus. Est-il leur frère? Cela expliquerait sa présence: surveiller les Oreilles coupées et informer son père des futurs plans d'attaque de la Maison, par exemple. Si je connaissais les réponses, je pourrais arranger la situation.

Et Marcus? Je dois absolument l'aider avant de me retrouver enfermé dans l'Entre-deux, ou en partance pour l'au-delà. Il ne faut pas qu'il soit sans protection au moment où il risquera sa liberté au fond d'une grotte la nuit.

J'aperçois Claudius qui descend de son alvéole. Il m'interroge sur ma discussion avec Affre. Je décide de ne pas lui parler du reste:

- Tu te souviens du carnet que j'ai trouvé avant notre fuite, avec nos noms auxquels ils avaient accolé les lettres A, E ou G? Je connais maintenant une partie de la solution: les A deviennent serviteurs ou soldats. Nous deux, nous n'aurions pas eu ce choix terrible à faire puisque tu es G et que je suis E.

- Et tu sais à quoi correspond la lettre A? A comme quoi?

- J'y ai réfléchi pendant la nuit. J'ai deux hypothèses. Les A étant les plus nombreux, ceux de la Maison ont choisi la première lettre. Mais pourquoi alors ne pas avoir choisi B et C pour les autres groupes? Ou bien, comme tu le suggérais: A est le début d'un mot qui pourrait être Asservi, comme les esclaves qui doivent obéir sans réfléchir. Les deux autres lettres correspondraient à de meilleurs emplois, comme ceux des César par exemple.

- Comment feraient-ils pour transformer des gars sympathiques comme nous en d'horribles César? Tu as l'air épuisé, Méto. Ce n'est quand même pas ce problème qui t'a empêché de dormir?

Je ne veux pas lui mentir, alors je préfère changer de sujet:

- J'ai parlé à Affre de Marcus et de son désir irrépressible d'aller au-devant des pires ennuis. Il va nous aider. Pour ma part, je pense qu'il ne faut pas trop tarder à agir. Marcus va vite se rendre compte qu'il est drogué pour dormir comme à la Maison. S'il découvre que c'est nous, il agira seul et nous ne pourrons plus le protéger.

- Allons-y demain soir, alors! Qu'on en finisse avec cette histoire! déclare Claudius, agacé.

- Cela dépendra des informations que me donnera Affre après la veillée.


Au petit déjeuner, Marcus m'observe bizarrement. Peut-être me soupçonne-t-il déjà? Ou bien a-t-il remarqué que je choisis avec méfiance ce que je mange, que je hume discrètement chaque aliment, que j'absorbe à chaque fois une toute petite quantité et la mâche longuement pour repérer le moindre goût suspect?

Ce qu'ils m'ont raconté la veille sur Louche devrait me rassurer. Si le cuisinier se sent peu en sympathie avec les Oreilles coupées, pourquoi les aiderait-il à m'empoisonner? Je dois me rapprocher de lui pour qu'il me connaisse, peut-être même qu'il m'apprécie. Cela m'éviterait des ennuis. J'ai la conviction que, sur cette île, seuls les marginaux, les hors cercle, comme ils les appellent avec mépris, sont dignes de confiance. Je fais immédiatement part à mes amis de mon envie de rencontrer Louche. Cette idée les amuse.

- Cela doit être possible, commence Octavius, maintenant que nous sommes plus libres. Le plus gros problème, c'est lui. Aura-t-il envie de te recevoir? Il est parfois difficile à aborder.

- Je t'accompagnerai après le travail, propose Marcus. Il m'aime bien.

- Parfait.

- Il l'appelait son petit poulet, s'amuse Claudius. Quoique, quand on voit avec quel entrain il les décapitait vivants avant de les préparer, tu devrais drôlement te méfier!


La journée est épuisante. Nous creusons et déblayons jusqu'au soir. Cela a au moins l'avantage de me faire oublier, par moments, la menace qui plane au-dessus de moi. Comme promis, Marcus me présente à Louche qui m'accueille froidement par une petite moue qui signifie que je ne l'intéresse pas du tout. Mon ami se sent obligé de faire mon éloge:

- C'est un gars très intelligent qui a déjà résolu plein de problèmes compliqués quand nous étions à la Maison et même depuis que nous sommes à l'extérieur.

Le cuisinier se tourne alors vers moi et m'interpelle:

- Méto? C'est ça, ton nom? Je vais te dire les choses clairement: tu m'impressionneras le jour où tu trouveras comment quitter cette foutue île pour retrouver la civilisation!

- C'est dans mes projets aussi, j'ai déjà commencé à y réfléchir. Si je vis assez longtemps, je trouverai un moyen, je te le promets.

Il me regarde sans sourire. J'ai le sentiment que ma remarque a fait son effet et qu'il me croit. Nous le saluons avant de partir. Il nous gratifie d'un clin d'œil et d'un "À très bientôt alors, les petits gars".

Lorsque nous partons rejoindre nos camarades, Marcus me glisse à l'oreille:

- Pourquoi tu as dit "Si je vis assez longtemps"? Je te trouve bizarre depuis ce matin. Tu te sens menacé?

Comme je fais mine de ne pas comprendre, il insiste:

- Méto, si on veut survivre ici, on doit avoir une totale confiance l'un en l'autre. C'est le cas pour moi. Jamais je ne douterai de toi. J'attends de ta part que ça soit réciproque.

Je réponds d'un ton ferme:

- Bien sûr que c'est réciproque!

- Et cette idée de quitter l'île, cela te paraît possible? Si c'est le cas, je veux en être.

- Je n'ai jamais imaginé m'enfuir sans toi!

Nous rejoignons les autres en silence.


Lors de la veillée, je retrouve, comme d'habitude, l'ancien monstre-soldat. Je délaisse mes copains, mais ils ne m'en tiennent pas rigueur. Ils pensent que j'y vais uniquement pour recueillir des informations sur l'île et la Maison, que je leur transmettrai ensuite. Mais j'apprécie de plus en plus Affre, qui, malgré son expérience, me parle comme à un égal. J'ai aussi été très ému par le récit de sa vie, par les choix douloureux qu'il a dû faire. Enfin, j'ai l'impression qu'il m'aime bien.

- Bonsoir, Affre.

- Bonsoir, Méto. J'ai enquêté aujourd'hui. Maintenant que je suis hors cercle, c'est plus compliqué pour moi. Certains, me devant beaucoup, parfois même la vie, acceptent de me parler mais en y mettant une condition.

- Laquelle?

- Toujours la même. Ils me disent: "Je te donne ce renseignement à condition que tu me promettes de ne jamais plus t'adresser à moi." Je dois donc faire attention à ne pas les interroger à la légère.

- Je comprends. Je te remercie de ce que tu fais pour nous.

- Je sais que tu ferais la même chose pour moi si je te le demandais. N'est-ce pas, Méto?

- Bien sûr, dis-je timidement.

- Mais revenons à notre affaire. Certains membres m'ont confirmé que des Lézards étaient en tractation secrète avec des émissaires de la Maison qui seraient prêts à déclarer une trêve et surtout à leur rendre le corps de Lazdre, leur héros disparu durant votre évasion. Mes informateurs ne savent pas ce que les Lézards ont à proposer en échange mais il s'agit peut-être de ton ami. Tu sais que, dans le carnet "AGE", Marcus est le seul sans lettre attribuée...

- Tu as eu accès au carnet que j'ai rapporté de la Maison! Au reste aussi?

- Pas directement, Méto. Mais quelqu'un que je connais travaille dans la salle des écrits; il a eu pour charge de l'étudier en détail et même de l'apprendre par cœur. C'est une précaution prise pour limiter les conséquences des vols.

- Tu peux donc me dire à quoi correspondent les lettres G et E?

- Je suis sûr que tu as déjà un début d'explication. Je me trompe? Je te crois capable de trouver sans moi. Et puis, ne perdons pas de temps avec ça. Pour notre affaire, nous avons deux possibilités. Éventer le complot, en utilisant une lettre anonyme envoyée au Premier cercle. Les Lézards seront alors convoqués et nieront en bloc. Puis ils annuleront d'eux-mêmes leur échange avec la Maison et on n'en reparlera plus. Nous pourrions aussi les piéger et dénoncer la négociation, mais cela, tu t'en doutes, comporte de nombreux risques pour nous et plus particulièrement pour Marcus. Je te laisse y réfléchir et consulter tes proches, si tu fais le choix de les mêler à cette aventure. Prends ta décision. Dans les deux cas, je te suivrai. Bonne nuit, Méto.

Je comprends qu'il veut arrêter là la discussion. Je m'y résigne.

- Bonne nuit, Affre.

Ce soir, quand je retrouve ma couchette, je soulève machinalement mon oreiller. Les cachets ont carrément disparu. J'essaie de me raccrocher à l'idée que c'est Claudius qui a décidé de les prendre, dans la mesure où c'est lui qui s'occupe de les faire avaler à notre ami, mais je doute que ce soit le cas. Je redescends de mon alvéole pour aller vérifier que Marcus est endormi. Il l'est. Curieusement, Claudius dort déjà lui aussi. Je vais interroger Octavius. Il me répond qu'il les a vus partir ensemble au milieu de la veillée, Marcus regrettant de ne pas avoir le courage d'aller se doucher.

De nouveau, je reste éveillé. J'ai peur et la discussion avec Affre a soulevé beaucoup de questions. Il me paraît évident qu'il faut faire mine d'accepter la rencontre avec Marcus pour piéger les Lézards. Cette stratégie mettra fin aux agissements de ces reptiles et permettra à mon ami de vérifier par lui-même qu'il avait affaire à un complot.

Le fait que la Maison ne semble pas envisager sa future fonction, en ne lui attribuant aucune lettre, pourrait vouloir dire que sa simple existence le rend intéressant. Je ne parviens pas à m'endormir mais je ne peux pas non plus profiter de cet état de veille pour réfléchir. Des images viennent sans arrêt brouiller mon esprit. Je sursaute au moindre bruit. Quand le matin arrive, je me sens mieux, comme si j'avais survécu à une épreuve. Mais, en marchant pour aller déjeuner, j'ai l'impression que des forces me tirent vers l'arrière pour m'empêcher d'avancer. Je m'assois près de mes camarades qui semblent parfaitement reposés. Au milieu d'eux, je me sens protégé, je me laisse aller et sombre brutalement sans avoir rien avalé.

On me secoue. Mes copains me parlent. Je perçois la voix de Marcus:

- On t'a laissé dormir le plus longtemps possible mais, là, il faut vraiment y aller. Tu veux venir ou retourner te coucher?

- Je veux rester avec vous. Je ne sais pas ce que j'ai, mais je dors mal la nuit.

- Tout le contraire de nous, déclare Claudius. N'est-ce pas, Marcus, on s'endort super tôt, tous les deux!

Mon copain sourit bizarrement, peut-être a-t-il déjà compris. Je les suis. Peu à peu, je reprends le dessus. Claudius sort de ses poches les morceaux de pain et les deux barres de chocolat de mon petit déjeuner. Il me les tend. Bien que je n'aie pas envie de manger pour le moment, je récupère les provisions. Arrivés sur notre lieu de travail, mes amis s'organisent pour me ménager, ils m'invitent même à reprendre mon somme commencé au déjeuner. Acceptant leur proposition, je m'écroule sans attendre sur un tas de gravats. Quand je me réveille, je vais nettement mieux, même si cette position très inconfortable m'a laissé des courbatures. J'avale mes morceaux de pain et offre mon chocolat à mes amis. Seul Claudius cède à la tentation et engloutit les deux morceaux.

- J'adore ça, dit-il, comme pour se justifier.

Il profite d'un moment où nos deux amis frappent le mur avec cœur pour m'expliquer pourquoi il s'est endormi si tôt la veille. Il a été obligé de suivre Marcus. Dans un premier temps, ce dernier parlait d'aller prendre une douche mais, après avoir fait quelques dizaines de mètres, il titubait de fatigue. Claudius l'a aidé à remonter dans son lit puis a décidé de ne pas ressortir pour le surveiller. Je lui demande s'il a récupéré tous les cachets dans mon alvéole. Il me répond qu'il n'y a pas touché et a encore quatre nuits en réserve.

En fin de matinée, c'est à son tour de donner des signes de fatigue inhabituels. Il demande à s'asseoir puis se plaint du ventre. Il est pris de spasmes et vomit un peu. Nous appelons Pirève qui nous ordonne de le suivre jusqu'à l'infirmerie.

Le Chevelu qui l'examine est perplexe. Il nous interroge:

- Il a mangé quelque chose de particulier ce matin?

L'infirmier fait des signes à notre tuteur. Ses gestes et son visage expriment son impuissance. L'état de notre ami est trop grave et dépasse ses compétences. Il est, d'après lui, préférable de s'en remettre à l'intervention du Chamane.

Nous devons laisser Claudius à l'entrée. Sentant notre réticence à l'abandonner, Pirève s'approche et nous empoigne fermement pour nous contraindre à quitter les lieux. Soudain, un bras jaillit de l'ombre et tire Claudius vers l'intérieur.


Je me sens coupable d'être là. C'était à moi de me retrouver dans l'Entre-deux. Le chocolat m'était destiné. C'est moi qui ai enfreint la loi. Claudius ne méritait pas ça. Espérons que le sorcier s'apercevra vite de son erreur et l'épargnera.

Avant le repas, je décide d'aller interroger Louche. Connaissant le cuisinier, je ne prends pas de chemin détourné et lui explique que mon ami a été empoisonné. Comme tous les aliments transitent par sa cuisine, je m'attends à une réaction un peu vive: il pourrait croire que je le rends responsable. Sa réponse me montre qu'il n'en est rien:

- C'est possible, dit-il. Comment es-tu sûr qu'il s'agit du chocolat?

- C'est une longue histoire. Pour faire simple, j'ai reçu des menaces et je sais qu'on cherche à m'atteindre. Ce matin, Claudius est tombé malade une heure à peine après avoir mangé ma portion.

- Tu es menacé? Et tu sais par qui?

- Non, enfin peut-être... Louche, pourrais-tu me dire qui, en dehors de toi, approche la nourriture?

- Mes deux aides. Deux pauvres gars rejetés par la Maison, parce que leur cerveau n'a pas supporté les tripatouillages infligés à leur arrivée. Ils sont très dévoués mais aussi très limités dans leurs actions et donc incapables d'empoisonner du chocolat. Bien entendu, le Chamane vient parfois la nuit goûter les produits stockés ici et faire de grands gestes au-dessus. Le matin, il m'arrive de trouver des paquets salement éventrés, que je n'utilise donc pas.

Comme je ne réponds pas, Louche me fixe un instant en grimaçant:

- Ne me dis pas que tu suspectes le Chamane d'être la cause de...

- Non, je pensais à quelqu'un d'autre. Merci pour tout. À bientôt.

- Fais attention à toi. Je ne voudrais pas qu'il arrive malheur à celui qui va peut-être me faire quitter cette maudite île.

Au repas du soir, je parle peu. Marcus approche sa bouche de mon oreille:

- Je renonce à aller dans la grotte.

- Sage décision. Ce soir, sans Claudius, cela n'aurait pas été prudent.

- Tu n'as pas compris, je ne veux plus y aller du tout. Ce qui est arrivé à notre frère aujourd'hui, ton état ce matin, l'épuisement que je ressens chaque soir, tous ces événements ont débuté quand j'ai décidé qu'on retournerait à la grotte. Cette affaire prend une tournure qui me fait peur, Méto. Je commence à percevoir ce que vous essayez de me faire comprendre depuis le début: il s'agit d'une machination.

Je lui serre l'épaule pour lui montrer mon affection. Je suis fier de lui et qu'il arrive enfin à comprendre qu'il avait tort de s'entêter. Je me mets à rêver un instant qu'il l'ait fait quelques jours plus tôt. Claudius serait près de nous et je serais tranquille.

Après le dîner, je retrouve Affre. Je ne veux pas lui parler de mes problèmes. Je viens pour chasser pendant quelques instants l'image de mon ami aux prises avec le Chamane.

- Bonsoir, Affre.

- Bonsoir, Méto, tu sembles fatigué et très inquiet.

Je pourrais lui faire la même remarque. Je vois qu'il fait un réel effort pour maintenir ses yeux ouverts.

- C'est vrai, dis-je, mais je n'ai pas envie de t'expliquer. Peut-être une autre fois.

- Comme tu veux. Mais je serai au courant tôt ou tard. Alors, tu peux peut-être travailler à ma place et me dire ce que tu crois savoir sur les enfants G et E. Je me contenterai de rectifier tes erreurs.

- J'ai raisonné comme pour les A. J'ai trouvé A comme Asservi, qui obéit. Pour G et E, je pense au contraire que certains d'entre eux donnent des ordres... Alors, peut-être que G correspond à Guide. Les César doivent appartenir à cette catégorie. Pour les E, j'ai pensé à Éducateur, comme les professeurs. Mon problème, c'est que je ne peux raisonner que sur les emplois que j'ai rencontrés durant mon séjour à la Maison, mais il y a sans doute un grand nombre de personnes qui exercent des fonctions différentes dans des parties du bâtiment cachées au regard des enfants.

- Tu m'impressionnes, Méto. G comme guide, ça me paraît brillant et c'est l'idée principale. Pour le reste, je vais apporter des corrections. Les professeurs appartiennent aussi au profil G. Ce sont d'anciens César qui ont failli. Qu'ont-ils en commun?

- Un handicap physique dû à une chute, mais pas celle que l'on raconte, pas l'histoire de l'escalade qui a mal tourné. Ce serait plutôt une punition, puisque tu disais qu'ils avaient commis des erreurs.

- Exactement, un César qui manque de sévérité, qui montre par exemple de la sympathie ou de la compassion envers des élèves, perd son statut et doit affronter l'épreuve de la falaise: une marche en plein vent sur un rocher à l'arête fine et irrégulière. Ne pas tomber tient du miracle. La chute entraîne des séquelles visibles qui les désignent à jamais comme des ratés aux yeux des autres.

En l'écoutant, je revois mes professeurs boiteux, aveugles, hémiplégiques, s'affolant quand un élève montrait le moindre signe de rébellion. Ils ne voulaient plus jamais être surpris en position de faiblesse.

- Et les E, alors?

- C'est une caste à part et peu nombreuse. Personne n'est autorisé à leur adresser la parole. Ils continuent à s'exercer physiquement et étudient beaucoup. On les entend souvent s'exprimer dans des langages inconnus. Je sais aussi que certains se rendent parfois sur le continent. Mais pour quelles missions? Je ne l'ai jamais su. Cela te suffira pour ce soir. Je vois que tu as besoin de récupérer; moi aussi. À demain.


En me dirigeant vers mon alvéole, je sens toute la fatigue accumulée durant les dernières vingt-quatre heures s'abattre sur moi. Je peine à regagner ma couche, j'ai des courbatures du cou jusqu'aux mollets. À peine allongé, je m'effondre.

Je me réveille bien avant les autres. Comme je descends l'échelle pour me rendre aux toilettes, je passe près de l'alvéole de Claudius. Il est revenu! J'entends sa respiration régulière. Il semble indemne. Je suis soulagé. Si seulement les choses pouvaient s'arranger un peu!

Ce matin, je dispose de presque une heure avant le lever. Je ne suis plus fatigué. Je ferme les yeux et laisse mes pensées vagabonder. Je revois Décimus le soir où nous avons quitté la Maison. À moitié endormi, il tentait de comprendre ce que je lui disais. On les abandonnait à leur sort, à la vengeance des soldats. Je suis pratiquement certain qu'il n'a pas entendu la promesse que je lui ai faite avant de lâcher sa main, celle de revenir et de les sauver tous. Comment imaginer aujourd'hui pouvoir tenir cet engagement? Maintenant que nous connaissons les Oreilles coupées et savons que leur unique but est de rester sur l'île en toute sécurité, il paraît clair qu'ils n'organiseront jamais la grande révolte dont j'avais rêvé. Je ne peux compter que sur mes proches.

Claudius est réveillé. Il ne se rappelle rien, n'a aucun souvenir d'être rentré se coucher. Il a dû être l'objet du transport furtif avec défi silencieux. Toutèche nous rejoint pour nous présenter sa bouche grande ouverte. Il garde çà et là, sur les molaires, quelques traces de la plaque. Son châtiment a officiellement pris fin ce matin. Il va pouvoir réintégrer son clan et reprendre son activité de guetteur.

- Je n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi, les gars, nous déclare-t-il solennellement.

- C'était la moindre des choses, répond Claudius, tout ça est arrivé à cause de nous.

- Seulement pour une petite part, je vous l'ai déjà dit. À bientôt et n'hésitez pas à venir me voir pendant les veillées, je pourrai vous présenter des amis.


Aujourd'hui, le groupe de travail se scinde en trois. Pirève nous explique notre mission. Nous quatre allons travailler en complète autonomie, dans un poste de surveillance isolé. Un endroit dangereux car proche de la frontière, nous précise-t-il. Nous nous y rendrons donc sans escorte, "comme des grands". Mes copains sont euphoriques, car c'est la première fois que les autres nous font confiance. Pour ma part, je trouve cette soudaine liberté un peu suspecte.

- Essayons de faire en sorte que ça ne soit pas notre dernière sortie, déclare Claudius. Soyons très prudents.

Nous avons une feuille avec un plan et des instructions. Octavius porte le sac avec notre repas pour midi, moi celui contenant le matériel de réparation. La progression est lente car il est recommandé de se déplacer uniquement en rampant. Arrivés au bord du trou, nous nous laissons glisser jusqu'au fond. À notre grande surprise, le poste est inoccupé. Nous déplions la feuille pour lire notre mission. Nous devons réparer la cloche d'alerte, fabriquer une nouvelle échelle et creuser, dans la partie droite du trou, une cavité pouvant abriter quatre personnes en cas de pluie. En ouvrant mon sac, nous découvrons que nous ne disposons que d'un marteau, d'une pioche, d'une hachette, d'une scie et de ficelle. Claudius et Octavius, chacun leur tour, en montant sur mes épaules, ressortent du poste. Ils se chargent de trouver du bois pour la construction de l'échelle. Avec Marcus, nous nous occupons de la cloche. Nos copains tardent à revenir. On entend au loin des détonations. Que se passe-t-il là-bas? Nos frères sont-ils en danger? Incapables de nous concentrer sur notre tâche, nous décidons d'arrêter le travail pour les guetter.

Après plus d'une demi-heure d'absence, nos deux amis tombent dans le trou en catastrophe. Ils sont très essoufflés. Octavius a du mal à articuler:

- C'est un piège, on nous tire dessus des deux côtés! Les tirs provenaient surtout de nos amis des grottes. Claudius pense même avoir repéré Titus derrière un des fusils.

- C'est peut-être une épreuve? Peut-être qu'ils ne voulaient pas vous atteindre vraiment, juste tester vos réactions?

- Je n'en suis pas si sûr, intervient Claudius. Regarde ça.

Il défait son casque pour me montrer un impact impressionnant. Le métal est fendu sur une longueur de dix centimètres.

Au fond de notre trou, nous nous sentons malgré tout à l'abri. Décidés à continuer les travaux, nous nous organisons pour alterner les tâches plus ou moins fatigantes. Lorsque l'échelle est terminée, je me porte volontaire pour la tester. Alors que j'aborde la première marche, Marcus me tend un bâton sur lequel il a perché son casque. Je comprends tout de suite son idée et reprends mon ascension en tenant le morceau de bois à bout de bras. À peine celui-ci dépasse-t-il du trou qu'un tir groupé se déclenche, envoyant voler à plusieurs mètres la protection de métal. Nous savons à quoi nous en tenir. Je propose d'attendre la tombée du jour avant d'envisager une nouvelle sortie.

- Je crois qu'Octavius a raison, affirme Marcus en chuchotant, ils veulent vraiment se débarrasser de nous.

Plus question de faire comme si de rien n'était et de continuer à aménager l'abri. Serrés les uns contre les autres dans le coin le plus étroit, nous restons un long moment prostrés sans rien dire. Mais je ne tiens plus:

- Mais qu'est-ce qu'ils veulent, ces salauds? S'amuser? Nous effrayer au risque d'en tuer un?

- Je crois que Radzel et les Lézards sont derrière tout ça, répond Claudius. Comme ils ont compris que nous avons déjoué leur ruse de la grotte et que nous ne les laisserons jamais livrer Marcus à la Maison, ils se vengent et ordonnent aux Sangliers de s'entraîner sur nous, comme si nous n'étions que de vulgaires lapins.

- Mais quel est leur rôle, ici, à ces affreux reptiles? demande Marcus. On dirait qu'ils ont tous les droits, ceux-là! J'avais cru comprendre que les ordres n'émanaient que du Premier cercle. Je l'ai toujours su: ici, c'est pire qu'à la Maison!

Au bout de deux heures, Claudius distribue la nourriture que nous mangeons lentement pour faire passer le temps. Enfin, le soleil se couche. Depuis notre prison à ciel ouvert, nous apercevons les premières étoiles. La chance est de notre côté: cette nuit, la lune n'est pas au rendez-vous. Nous nous extirpons avec une extrême lenteur de notre abri et nous rejoignons en tremblant le premier trou de secours. La distance n'est pas grande mais nous sommes épuisés. Marcus en oublie d'écarter les jambes pour freiner sa chute et tombe lourdement. Il se relève en souriant mais se tient l'épaule gauche. Malgré la fatigue, je sens de nouveau la colère monter en moi. De quel droit jouent-ils avec nos vies? Claudius m'attrape par le bras. Sa voix est calme. Je devrais l'admirer pour ce contrôle qu'il a sur lui-même mais, à cet instant, il m'énerve. Je ne peux pas être comme lui. C'est trop d'efforts.

- Ce qu'ils s'attendent à voir, Méto, c'est cette rage que tu exprimes maintenant. Ils ont tout fait pour la susciter. Essayons de rentrer comme s'il ne s'était rien passé. Ainsi, on leur montrera qu'ils n'ont pas gagné.

Je respire profondément. Je me frappe les joues comme pour me punir. Je sais qu'il a raison.

Nous retournons lentement à la grotte principale, passons devant le clan des Lézards qui semblait nous guetter de loin et baissons la tête pour ne pas trahir nos sentiments. Nous percevons leurs murmures que j'interprète comme une moquerie. Je relève la tête et essaie de sourire. Claudius rigole carrément. Devant son visage hilare, nous partons tous les quatre dans un contagieux fou rire, qui sonne peut-être faux tant il est fort et bruyant. C'est pour nous comme une explosion libératrice. Nous sommes passés si près de la mort.

Après le repas, comme Affre demeure introuvable, nous décidons d'aller nous doucher. Nous rejoignons sur le chemin cinq Vipères et deux Faucons. Marcus regarde avec insistance du côté de la plage; j'espère qu'il ne va pas changer d'avis et nous entraîner dans une expédition suicide. Nous avons eu assez d'émotions pour aujourd'hui. Tandis que nous nous rhabillons, Claudius me fait part de sensations de brûlures occasionnées par le savon tandis qu'il se lavait. Je lui promets de regarder cela au retour. Comme nous repartons, Marcus s'approche de moi et déclare en souriant:

- Quand je pense qu'il y a peut-être quelqu'un qui m'attend en ce moment, prêt à me livrer des secrets sur ma famille, et que je ne vais pas y aller!

Je suis à peine surpris de sa réflexion. Je le regarde en essayant de rester neutre. Il ajoute d'un ton qui se veut léger:

- Je plaisantais, Méto. Je t'ai dit hier que j'étais guéri.

Je n'en suis plus si sûr. Arrivé près de nos alvéoles, j'inspecte comme prévu le dos de mon ami à la lueur d'une lampe à huile. De longues lacérations rouges couvrent son dos. À cet endroit du corps, il ne peut les avoir faites lui-même.

- Approche la lumière, réclame Octavius, je crois que ce sont des écritures.

Il déchiffre avec peine:

- Regarde, c'est ton nom, Méto! M, E, T et O, mais barré par deux traits!

Marcus vient vérifier en promenant son index au ras des marques.

- C'est bien METO qu'on a écrit, confirme mon ami. Quelqu'un t'en voudrait? Tu as une idée de qui cela pourrait être?

- Malheureusement, oui.

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