CHAPITRE 2
Quelques hommes puants se sont regroupés autour de moi. Je reconnais la voix de celui qui m'a appelé Petit Méto il y a quelque temps. Ce doit être lui qui me plaque un doigt sur la bouche. C'est inutile, je n'ai plus aucune envie de parler. Un autre prend la parole:
- C'est lui? Pas très impressionnant, votre rebelle! Amenez-le près des autres, demain.
Je sens son haleine tout près de moi, comme s'il voulait lire dans mes pensées. Il a dû s'accroupir. Je me décontracte un peu. J'ai le sentiment que mon isolement va prendre fin et je me prends à rêver que les "autres" sont bien mes frères. Il s'est relevé. Mais avant de s'éloigner, il ajoute:
- Ne te réjouis pas trop vite, Petit. Tu auras des comptes à rendre.
J'entends une voix. C'est Claudius! Si je pouvais, j'en pleurerais.
- Méto, je suis là. Ils viennent de t'installer dans notre réduit. Ne fais pas trop d'efforts.
- Claudius! Tu es tout seul?
- Pour l'instant. Je vais t'enlever ton bandage.
- Mais les autres? Ils sont vivants?
- Oui, rassure-toi, Marcus, Titus et Octavius ne devraient pas tarder. Ils sont à la corvée d'eau.
Il entreprend de dénouer le tissu. Après quelques minutes de patience, je sens glisser l'étoffe sur mes cheveux. Le haut de mon oreille retrouve sa place et se fait oublier aussitôt. Je n'y vois toujours rien. Claudius me libère de la cordelette qui m'enserrait le cou, je respire déjà mieux.
- Surtout, ne force pas sur tes paupières. Le Chamane t'a appliqué de la colle sur les cils quand tu résidais dans l'Entre-deux. Je dois juste attendre, pour commencer l'opération, que l'eau tiédisse un peu. Je ne veux pas te brûler.
J'entends ses doigts qui agitent le liquide, pour accélérer son refroidissement. Il prend beaucoup de précautions, j'aimerais qu'il aille plus vite. Pendant que Claudius se penche sur moi, je ne peux m'empêcher de grimacer car ses mains sentent horriblement fort. Je ne lui dis rien. Je veux qu'il reste concentré sur le nettoyage de mes yeux.
- N'essaie pas de les ouvrir avant que je te le dise. Cela va prendre un peu de temps.
Je me laisse faire. Au début, la sensation de brûlure est réelle mais, au fur et à mesure, la peau s'habitue. Je n'attends pas le signal et j'entrouvre l'œil droit avec difficulté. Claudius est presque identique à mon souvenir, à l'exception de traces grisâtres sur son visage et de ses cheveux luisants.
Il semble soulagé et me lance un clin d'œil.
- Depuis combien de temps avons-nous quitté la Maison?
- Ça va bientôt faire trois semaines.
- Et vous vous êtes lavés depuis?
- Ah, tu as remarqué! On le leur réclame chaque jour. Ils nous sourient pour seule réponse. Ici, tout le monde pue et cela ne semble pas poser de problème, Octavius a le corps couvert de griffures. Ça le démange tellement qu'il se gratte jusqu'au sang en dormant.
- J'ai cru comprendre que nous ne sommes pas les bienvenus ici.
- Après la bataille, c'était pire: injures, coups, humiliations... Un déchaînement de haine. Leurs chefs ont fait construire à la va-vite un enclos constitué de pieux plantés serrés, soi-disant pour nous protéger de la violence de certains membres de la communauté. Nous sommes comme des animaux d'élevage. La tension est retombée, mais ils nous restent hostiles. Quand nous devons nous déplacer, il n'est pas rare que des excités en profitent encore pour nous bousculer. Le seul qui échappe à ces désagréments, c'est Titus.
- Tu sais pourquoi?
- Il a été très efficace pendant la bataille. On raconte qu'il aurait liquidé sept personnes à lui seul.
- Sept?... Et à nous, ils nous reprochent quoi?
- Les pertes parmi les Oreilles coupées, dues à notre évasion, et surtout la disparition des corps de leurs amis.
- C'est-à-dire?
- Eh bien, on s'est rendu compte qu'à la fin de la bataille, la quasi-totalité des morts et des blessés ont été récupérés par ceux de la Maison. Mais, ici, un homme qui ne part pas les yeux collés par le Chamane ne gagne jamais ce qu'ils appellent l'"Autre Monde".
- Alors moi, j'avais les yeux collés parce qu'ils pensaient que j'allais mourir?
- Peut-être. Je ne sais pas. Ici, on ne comprend pas tout.
Mes trois frères accourent en même temps, me pressent les mains. Marcus verse une larme. L'émotion me submerge, j'ai presque du mal à respirer. J'aimerais les serrer dans mes bras et ne plus les lâcher. Je suis heureux enfin.
Quand je me réveille, ils dorment tous. J'entends leur respiration comme au dortoir. Je me sens mieux maintenant. Avec eux, j'ai le sentiment qu'il ne peut rien m'arriver.
Tout de même, les dernières paroles d'un des chefs résonnent en moi. J'aurai des "comptes à rendre" pour leurs combattants disparus. Que croient-ils, qu'on a volontairement envoyé au massacre des dizaines d'êtres humains? Qu'on est dirigés par leurs ennemis et qu'on est des traîtres? Tout à la joie de revoir mes proches, je n'ai songé qu'à moi. Après avoir compris qu'ils étaient sains et saufs, je n'ai pas demandé de nouvelles de ceux que nous avons entraînés dans la révolte presque malgré eux. J'ai du mal à évaluer le nombre des dormeurs qui m'entourent. Je tourne la tête et m'aperçois qu'ils sont nichés dans des alvéoles creusées dans la roche. Quelques échelles permettent à certains de gagner les plus hautes: il doit y avoir une dizaine de trous. Quand je me tourne de l'autre côté, je distingue les pieux qui forment comme une grille, nous séparant du reste de la grotte. Il m'est impossible de voir derrière moi, il fait trop sombre, mais j'imagine qu'une barrière ferme notre enclos. Nous sommes donc prisonniers. Moi, fixé à mon lit, je le suis doublement. La lumière est faible. Deux lampes à huile sont disposées dans de petites cavités situées à un mètre cinquante de hauteur. Derrière nos barreaux, j'aperçois une lueur plus vive. C'est un feu de camp installé à même le sol, à une trentaine de mètres de nos couchages. Des ombres immenses se découpent sur la paroi. Elles se lèvent, s'assoient, circulent. Je n'entends rien de leur conversation. Brusquement, le ton semble monter. Des grognements, des sifflements, des insultes incompréhensibles. Un nouveau combat sans doute, mais qui reste localisé loin de nous. Soudain, un bruit de pierre qui tombe dans l'eau, semblable à un signal de fin. Je ne perçois plus que des murmures qui s'éloignent.
Je vais me forcer à me rendormir. Je serai en meilleure forme demain pour parler avec mes amis, si, par chance, on ne les envoie pas trimer au loin avant mon réveil.
Ils sont là et s'affairent en silence autour de moi. Ils sourient tous, heureux de m'avoir avec eux.
- J'ai récupéré un peu de nourriture pour toi, commence Marcus. Ils ne vont pas tarder à nous appeler.
- Pour faire quoi?
- On ne sait jamais avant d'y aller. Du ramassage sur la plage, des trous à creuser, du nettoyage, de la cuisine...
- Y a-t-il eu d'autres survivants?
- Nous ne sommes plus que douze sur les cinquante-deux à s'être enfuis: cinq Rouges, sept Violets mais aucun serviteur. Les autres ont disparu dans la bataille.
- Disparus, ça ne veut pas dire morts... Que sais-tu de Tibérius, par exemple?
- Je l'ai entendu appeler au secours pendant les combats. Il semblait touché à la tête. Mais on ne pouvait rien faire, les soldats étaient si nombreux!
- Qui sont les Violets?
- Brutus, Flavius, Proculus, Aurélius, Démétrius, Sylvius et Lucius.
- Pourquoi ne sont-ils pas venus me voir?
- Je ne sais pas.
- Tu sais pourquoi je suis attaché?
- C'est pour éviter que tu bouges trop pendant ton sommeil. Tu risquerais d'arracher ton pansement. Tu as, paraît-il, une immense cicatrice au ventre et ils ont peur qu'elle ne s'ouvre. Dans quelques jours, tu pourras t'asseoir.
- Vous avez beaucoup discuté avec les Oreilles coupées?
- Non. Ils ne répondent jamais à nos questions. Ils crient seulement quelques ordres de temps en temps.
Hier, ils nous ont juste expliqué comment nous occuper de toi. Autrement, ils nous évitent et parlent dans notre dos. Je n'avais jamais imaginé un accueil aussi terrible. Tu veux boire? propose Marcus.
- Oui.
Il me relève doucement la tête pour me faire avaler de l'eau.
- Je crois que tu devrais te reposer maintenant. Tu es une sorte de miraculé, tu sais.
- Tu n'as pas été blessé?
- J'ai perdu connaissance au début du combat. Mais je ne me souviens de rien. Je ne me suis réveillé que quelques heures plus tard, dans la grotte.
- Et on a une idée de ce qui t'est arrivé?
- Non. Certains ont suggéré que je m'étais évanoui à cause de la peur. Souviens-toi, Marcus le trouillard...
- Je n'ai jamais pensé ça de toi. Je suis sûr qu'il y a une autre raison.
- Peut-être. Ils ont parlé à mi-mot d'un étrange bubon sur ma cuisse gauche, comme si on m'avait fait une piqûre qui se serait infectée...
Soudain, derrière nous, une voix grave appelle:
- Au boulot, les minus!
Le ton est dédaigneux. On sent l'homme presque dégoûté de leur adresser la parole.
Mes camarades partent en courant et tête baissée. Le silence revient. J'ignore combien de temps je vais devoir attendre leur retour.
Durant les quelques jours qui suivent, les douleurs s'estompent peu à peu et je me sens revivre. J'ai tout le loisir de me faire une idée précise du lieu où je me trouve, ayant demandé à mes amis de m'installer au plus près des pieux. Je profite maintenant d'une excellente vue sur tout ce petit monde. Je perçois les sens de circulation, les différentes issues. L'endroit est très vaste et change d'atmosphère tout au long de la journée. Abandonné durant de longues heures, il se remplit à la nuit tombée des cris et des rires des hommes qui reviennent de la "chasse". C'est le mot qu'ils emploient mais je ne vois jamais la moindre trace de gibier. Peut-être le déposent-ils à l'entrée ou dans une cuisine. Je retrouve les autres dans ces moments-là. Ils s'occupent de me nourrir et de me porter jusqu'à des toilettes aménagées à une cinquantaine de mètres de notre prison, dans un recoin de la grotte.
Les Oreilles coupées sont très différents de nous. Ils ne sont pas seulement plus grands, mais également plus massifs. Ils occupent l'espace et sont impressionnants. Leurs barbes et leurs chevelures sont souvent très fournies, parfois structurées par des tressages qui ressemblent à des cordes. Leur façon de s'habiller est étonnante. J'ai mis un certain temps à comprendre que leur accoutrement avait pour base l'uniforme de la Maison: ce sont les mêmes chemises, mais taillées en lanières, parfois agrémentées de coquillages, recouvertes de dessins, de signes. Leurs pulls sont percés de trous aux contours bien dessinés ou sauvagement tailladés. Les pantalons sont tantôt raccourcis, tantôt serrés au niveau des mollets par d'épaisses ficelles. Des broderies grossières utilisant des fils de toutes sortes décorent les vestes. Et que dire de leurs visages, marqués de curieuses cicatrices aux formes géométriques, de peintures noirâtres qu'ils nomment tatouages et d'autres, plus rouges, qui ressemblent à des brûlures? Certains font peur, d'autres me feraient plutôt rire. J'ai réussi à reconnaître quelques anciens de la Maison, enfin, je crois, car ils ont beaucoup changé et portent sans doute d'autres noms maintenant.
Caché derrière mes poteaux, j'ai le sentiment d'être transparent. J'écoute les conversations. Quand des Oreilles coupées viennent s'appuyer contre les morceaux de bois pour discuter, je me mets dans la position du dormeur. J'essaie de mémoriser un maximum d'informations que je trie ensuite pendant mes longs moments de solitude. Le soir, mes copains se regroupent autour de moi et nous partageons ce que nous avons appris.
J'avais évalué le nombre des Oreilles coupées à une quarantaine, mais Octavius me précise que la communauté compte aussi une dizaine de membres travaillant sur la plage et dans les cuisines, que l'on n'aperçoit jamais dans la grotte principale.
Je sais aussi qu'ils ne se rassemblent tous que très rarement, pour des raisons de sécurité. J'ai découvert qu'ils prennent les grandes décisions au sein de différentes assemblées appelées cercles. Les discussions tournent beaucoup autour de paris organisés avant les matchs d'inche. J'ai eu du mal à le croire mais, quelque part dans ces grottes ou peut-être à l'extérieur, se cache un vrai terrain. Ils parient de la nourriture, des coquillages ou des corvées. La question de leur rang revient sans arrêt, ils semblent acquérir une place dans la hiérarchie grâce à des duels. Je pense aux deux combats dont j'ai été le témoin auditif. Mes amis m'ont expliqué un soir qu'il en existe un troisième type, qui se pratique sur des échelles. La communauté est divisée en groupes, des clans qui s'opposent parfois violemment. J'ai également compris ce qui se cache derrière le terme "chasse". C'est du pillage. La quasi-totalité de ce que nous consommons ou utilisons ici est volée ou détournée de la Maison. Une économie de parasites. Je n'arrive pas à m'expliquer comment cette situation peut durer depuis tellement d'années. Si ceux de la Maison décidaient de renforcer les contrôles, ils pourraient facilement affamer les membres de la communauté. Les Oreilles coupées doivent avoir des complices à des niveaux importants car ils mangent tous à leur faim.
Ce soir, quand je retrouve mes amis, Claudius a la mine grave:
- Un des Anciens, dont j'ignore le nom, m'a demandé de tes nouvelles. Quand je lui ai appris que tu allais mieux, il m'a dit qu'on devait s'attendre à rendre bientôt des comptes devant le Grand cercle. Seulement toi et moi, en tant que meneurs du soulèvement. Dès que tu seras sur pied, ils vont organiser un procès.
- Et on risque quoi?
- S'ils prouvent une complicité avec les César ou avec Jove et ses fils, on peut être condamnés à mort.
- Rien que ça! Claudius, sais-tu où est mon sac? Il y avait des documents précieux à l'intérieur.
- Je m'en souviens, ton dossier de sciences naturelles sur les femelles.
- On dit "femmes", Claudius.
- Sur les femmes, tu as raison. Tu te rappelles m'avoir promis un jour que j'en verrais une vraie? Ça ne sera pas pour tout de suite... Il y avait aussi un petit cahier avec nos noms suivis d'une lettre et un classeur métallique fermé par une combinaison à dix chiffres. On nous a tout pris. "On verra plus tard", qu'ils disent. Si tu veux mon avis, on a peu de chances de remettre la main dessus.
- Surtout s'ils nous tuent après le procès, dis-je en esquissant un sourire.
- Je n'aime pas ton humour, intervient Marcus. Je crois que nos hôtes sont capables de le faire.
- Ne dites pas ça, s'insurge Titus. Ces gars sont énervés contre nous parce qu'ils sont malheureux, mais ce ne sont pas nos ennemis. Ils nous hébergent et nous nourrissent, ils ont aussi soigné Méto. Nous leur devons le respect.
- Moi, je n'arrive pas à leur faire confiance, reprend Marcus. Je n'ai toujours pas digéré l'épreuve qu'ils nous ont fait subir le deuxième soir. Toi-même, tu as cru que tu allais mourir!
- C'est vrai, mais ce n'était qu'un jeu. La preuve, nous sommes toujours vivants!
Je voudrais bien couper court à cette discussion, mais j'ai trop envie de savoir ce qui s'est passé.
- Vous pouvez m'expliquer?
Claudius prend la parole:
- La journée qui a suivi les combats a été épuisante. Les Oreilles coupées nous ont fait nettoyer le champ de bataille. Nous devions collecter les armes, les vêtements, les lambeaux de tissu, les douilles, mais aussi retourner la terre souillée par le sang, comme s'il fallait faire disparaître la moindre trace. Les sacs ont ensuite été posés au centre de la grotte. Les gars pleuraient ou laissaient exploser leur colère sur tout ce qui se trouvait à leur portée. Nous faisions donc de grands détours pour les éviter. Au début de la soirée, alors que nous dévorions en silence les quelques restes de provisions oubliés au fond de nos poches, l'un deux s'est planté devant nous et a déclaré que nous allions participer à la "grande épreuve". Les règles étaient simples: on disposait de quatre minutes pour se cacher. Le premier qui serait découvert mettrait fin au jeu, mais serait exécuté sur-le-champ. Si personne n'était attrapé au bout d'un quart d'heure, nous aurions tous la vie sauve. Nous devions attendre le cri de départ pour nous mettre en mouvement. Tu peux imaginer dans quel état de panique nous nous trouvions. Titus nous a réunis pour nous donner de précieux conseils: ne pas rester groupés, mouiller nos avant-bras et notre visage pour les couvrir ensuite de poussière afin de nous camoufler et masquer les odeurs corporelles, nous glisser dans des trous profonds, chercher une position confortable et faire le mort. Un cri aigu suivi d'une immense clameur nous a fait comprendre que la partie venait de s'engager. Le plus dur, au début, a été de parvenir à se séparer et à s'enfoncer dans le noir de couloirs inconnus. Des trous, ici, il y en a partout, mais peu sont d'une profondeur permettant de se mettre à l'abri de chasseurs aussi expérimentés que les Oreilles coupées. À peine calés au fond de nos cavités, il a fallu attendre l'arrivée de la meute surexcitée. Armés de torches et de barres de fer, ils fouillaient au hasard. Nous avons presque tous senti les flammes nous lécher la peau ou les vêtements. Octavius a été brûlé au coude mais n'a pas crié. En fait, malgré l'état d'épuisement et de terreur dans lequel nous nous trouvions, aucun de nous n'a craqué.
- Tu oublies de dire qu'ils en ont trouvé un. On l'a tous entendu hurler et supplier, intervient Marcus.
- Laisse-moi finir, reprend sèchement Claudius. En effet, nous avons entendu des plaintes mais, à la fin du jeu, nous étions tous là. On peut donc penser qu'ils ont voulu nous faire peur en simulant une exécution.
- Tu es absolument sûr, demandé-je, d'avoir eu en tête, à ce moment précis, tous les survivants de la Maison?
- Cette histoire a hanté mes nuits pendant plus d'une semaine. Je me suis repassé sans fin la liste des enfants présents à la fin de la bataille. Et, surtout, j'ai interrogé tous les survivants. J'en suis arrivé à la conclusion qu'il n'y avait eu aucune exécution ce soir-là. Maintenant que tu es au courant, Méto, j'aimerais que nous n'évoquions plus cet épisode. Allons-nous coucher.
Je suis autorisé à m'asseoir depuis ce matin. J'ai toujours très mal au côté droit. Dès que je bouge pour remettre en place l'oreiller ou que je me redresse, ma blessure se réveille et c'est comme si on m'enfonçait des aiguilles dans le ventre. Cette nouvelle position me permet de mieux voir, mais présente l'inconvénient de me rendre beaucoup plus visible. Je dois maintenant tendre l'oreille pour saisir les bribes d'une conversation car les gars s'approchent moins de moi.
Un certain Plautius, qui était Rouge quand je suis arrivé à la Maison, m'a reconnu. Après être passé plusieurs fois à proximité en ne m'adressant qu'un signe discret, il s'est enfin décidé à s'arrêter, un jour où la salle s'était vidée plus vite qu'à l'habitude.
- Je me souviens de toi, Méto. Tu étais un petit animal buté à l'époque.
- Plautius, comme tu as grandi! Tu ne pourrais plus passer sous les portes de la Maison.
- Je ne suis plus Plautius. J'ai renié mon nom d'esclave. Je suis Radzel maintenant. Tu vas mieux, on dirait. Le Chamane a encore fait des miracles. C'est un magicien, tu sais.
- Je l'ai vu quand j'étais là-bas. Il portait même...
- Tais-toi. On ne peut pas le décrire car il est invisible.
- Si, je t'assure, je l'ai vu.
- Tu devais délirer à cause de la fièvre, rétorque-t-il en haussant brusquement la voix, et tu as rêvé que tu le voyais. Un conseil, et pour une fois dans ta vie, suis-le, celui-là: ne me contredis pas quand je t'affirme que tu n'étais pas dans ton état normal. Et surtout, Méto, ne répète à personne ce que tu m'as confié.
Il s'arrête et semble réfléchir.
- Ici, ajoute-t-il sur le ton de la confidence, certains affirment que celui qui croise le regard du Chamane mourra dans les deux jours.
- Je ne dirai rien, c'est promis.
- Moi non plus. Allez, repose-toi maintenant. Si tout se passe bien, je t'emmènerai chasser un jour.
Ce matin, j'ai le droit de faire quelques pas, soutenu par Marcus et Octavius. Ils me lâchent même quelques secondes. Ils se tiennent les bras écartés, comme pour faire la ronde, prêts à me saisir si je vacille. Je suis heureux de tenir debout malgré la douleur, mais soudain une fatigue terrible m'envahit et mes amis me réinstallent dans mon lit. Je m'endors presque instantanément.
Ma rééducation se poursuit. Je dois suivre fidèlement les prescriptions de "celui qu'on ne peut regarder". Chaque jour, il faut que j'ajoute à mon programme dix pas en étant soutenu par mes camarades et cinq pas en solo. À partir du cinquième jour, je dois aussi m'entraîner à grimper à l'échelle, à raison de deux barreaux de plus par jour. C'est dur et je manque souvent de dégringoler, mais je suis très motivé à l'idée de revoir le ciel.
Plautius-Radzel est revenu me parler. Il y semble autorisé, cette fois-ci, car sa voix est plus assurée et il ne passe pas son temps à regarder autour de lui.
- Alors, comme ça, commence-t-il, tu étais un des chefs de cette mutinerie? Tu ne t'es jamais assagi, Petit Méto... Combien de frigos en tout?
- Quatre jours. Un record, d'après Romu, il...
- Romu le chien, tu veux dire! reprend-il, soudain énervé. C'est comme ça que tout le monde l'appelle ici. Pourquoi tu me regardes comme ça? Tu es de son côté?
- Non, je suis avec vous.
- "Ton copain" Romu, ajoute-t-il d'un air dégoûté, a demandé à exécuter personnellement Numérius. Tu te souviens de Numérius?
- Vous en êtes sûrs? Enfin, je veux dire... Comment... comment le savez-vous?
- Un de nos espions était présent. Alors, tu le trouves toujours aussi sympathique, ce fils de chien?
- Non, je ne savais pas, je réponds, sincèrement choqué.
Il me regarde fixement avant de s'éloigner. Il doute de moi, c'est certain.
Mes douloureuses promenades me permettent d'explorer la grotte un peu plus chaque jour. Elle se compose d'une salle principale d'environ quatre-vingts mètres de longueur. Elle s'élargit à mesure qu'on y pénètre et atteint dans sa plus grande largeur une trentaine de mètres. Elle est percée de très nombreux couloirs obscurs. Au fond, quatre cavités ont été aménagées: la première sert à entreposer les réserves, la deuxième abrite la cuisine et la cantine, la troisième est utilisée comme infirmerie. La dernière s'appelle l'Entre-deux: c'est le repère du Chamane. Pour y accéder, on emprunte un court tunnel débouchant sur une massive porte en bois, sans doute récupérée à la Maison, qui en barre l'entrée. Une vaste tente de toile grise composée de couvertures soigneusement assemblées est plantée non loin de ces emplacements essentiels à la survie de tous. C'est la tente du Premier cercle, celle du pouvoir. Les clans se partagent, dans le même secteur, des zones proches de leurs alvéoles respectives. Nous, les Petits, les derniers arrivés, sommes relégués à l'autre extrémité, dans la partie la plus déserte où ne résident qu'une quinzaine d'individus qui n'appartiennent apparemment à aucun groupe. Dans le plafond de la salle principale, il y a des puits de lumière un peu partout. Certains semblent venir d'éboulis naturels, d'autres sont formés par des troncs d'arbres évidés. Cette lumière est amplifiée ou guidée par un système de miroirs et de plaques de métal poli tout à fait impressionnant. Les matériaux proviennent de la cuisine de la Maison: des plats, des plateaux, des saladiers déformés... Au pied de chaque puits, des petits bassins d'argile ont été aménagés pour recueillir l'eau de pluie. Des chiffons sales surnagent dans l'eau boueuse.
- Ces cuvettes, m'explique Marcus un soir, servent à parer les attaques chimiques des soldats. Ces derniers envoient par les trous des morceaux de tissu enflammés qu'ils ont préalablement imprégnés de produits asphyxiants pour intoxiquer les habitants de la grotte. L'eau les éteint presque instantanément.
- Comment as-tu appris tout cela?
- Par Toutèche... enfin, il s'appelait Fabricius quand il était à la Maison.
- Oui, je me souviens de lui.
- Malgré les consignes, il me parle quelquefois en cachette. Nos conversations sont très brèves. Je n'obtiens parfois la réponse à une question que je lui pose que le lendemain ou le surlendemain. Il est très prudent.
- Quel est son rôle ici?
- Il garde une des entrées de la grotte. C'est un guetteur. Il s'ennuie ferme la plupart du temps. C'est pour cela qu'il a accepté de me parier. Il était très bavard avant, tu t'en souviens?
- Oui, il avait eu droit à l'aspirateur un soir, pendant un repas, parce qu'il s'était fait trop entendre...
- En repensant à cet appareil accroché à sa bouche, qui envoyait un flot constant de nourriture... j'ai des frissons dans le dos. J'avais eu peur de m'étouffer moi-même rien qu'en le regardant, ajoute mon ami en grimaçant.
- J'ai testé ce truc avant que tu n'arrives. C'était surtout impressionnant. Le secret, c'était de bien respirer par le nez et de rester très concentré. Mais tu terminais le repas épuisé. C'était quand même horrible, là-bas, non? Je veux dire, on est mieux ici. Tu ne crois pas?
- J'attends de savoir ce qu'ils nous réservent. Ce qui m'angoisse, c'est l'incertitude. À la Maison, au moins, si on suivait leurs règles absurdes, tout allait "bien". Avec les Oreilles coupées, on ne sait jamais comment se comporter.
Il ferme les yeux et grimace en bâillant:
- Méto, je suis fatigué. Il faut que je dorme. Nos journées sont épuisantes. Enfin, maintenant, on n'a plus besoin de somnifères.
Qui sait? Qui sait si on ne nous drogue pas aussi, ici? Visiblement, ils volent tous les produits dont ils ont besoin à la Maison, alors pourquoi pas celui-là? J'ai le sentiment que les Oreilles coupées ne sont pas si différents de ceux qu'ils combattent, avec leurs membres qui se surveillent et se dénoncent entre eux et leurs chefs autoritaires.
J'essaie de faire le point sur ce que je dirai au procès. Nous allons devoir jouer serré. Je ne dois pas être surpris par la moindre remarque ou question. Ils feront tout pour nous coincer, je ne m'attends à aucune pitié de leur part. Je sens que mes bonnes relations avec Romu ne pourront que me nuire, mais qu'il ne servira à rien de les dissimuler: ils ont dû interroger tous mes amis en plus de leur réseau d'informateurs. Comment peuvent-ils penser que nous faisons partie d'un complot? Et dans quel but? Romu disait que son père avait été surpris par notre rébellion. Romu disait... Romu disait... Si je me mets à douter de lui, c'est toute ma vision du monde qui s'écroule. Il m'a ouvert les yeux. C'est lui qui m'a appris à me méfier de l'ordre établi. Ce serait lui... qui m'aurait manipulé et trahi?
Je reçois la visite de Fabricius-Toutèche que je reconnais tout de suite, malgré son épaisse barbe blonde qui s'effiloche en six queues parfaitement équivalentes. Il en tourne une entre ses doigts tout en s'adressant à moi:
- J'avais envie de te voir, Méto. Tu te souviens de moi?
- Parfaitement. Tu as toujours les mêmes yeux souriants.
- Des yeux souriants? Tu es sûr?
Je ne peux détacher mon regard de son oreille coupée. La plupart de celles que j'ai pu observer ici laissent apparaître une cicatrice plus ou moins visible. La sienne est restée fendue et deux morceaux de peau pendouillent. Ils tremblotent même quand il secoue la tête. Il comprend vite ce qui retient mon attention:
- Tu admires mon oreille bifide, Méto? Je suis le seul à en avoir une comme ça.
- Pourquoi?
- Le Chamane était introuvable quand il a fallu me recoudre après l'arrachage de l'anneau. Les frères ont fait le boulot salement. Donc, j'ai eu le choix entre risquer de perdre toute l'oreille à cause de l'infection ou garder un lobe à jamais abîmé. Ce qui était au début une marque honteuse que je cherchais toujours à dissimuler est devenu ma fierté. Grâce à elle, je suis unique, Méto.
- À part toi, tous les autres nous traitent comme des chiens. Pourquoi?
- Ils sont sur leurs gardes. Le danger est partout. Nos adversaires sont prêts à toutes les ruses pour nous anéantir ou voler nos corps. L'infiltration est le stratagème le plus souvent utilisé, avec les faux évadés par exemple. Si les frères n'étaient pas aussi méfiants, on aurait tous disparu depuis longtemps.
- Et toi?
- Moi, je sais que vous êtes restés de braves Petits.
- Et tu leur as dit que tu parlais à Marcus?
- Non, j'essaie d'être discret. Je ne veux pas qu'on m'interdise formellement de vous approcher parce que, dans ce cas-là, je serai obligé de suivre les ordres. Méto, je ferais bien d'aller regagner mon poste. À une prochaine fois.
Peu après le départ de Toutèche, alors que mes yeux commencent à se fermer, je sursaute au bruit d'une cavalcade. Des échos de coups frappés en cadence sur des plaques métalliques me parviennent. C'est sûrement une alerte. Des hommes se regroupent près des puits de lumière, démontent les miroirs et enfoncent des paquets de tissu dans les conduits. En quelques minutes, le noir absolu s'installe, puis, juste après, c'est le silence total. Je n'ose plus respirer. J'ai le réflexe de compter pour tenter d'évaluer le temps. J'espère que mes amis sont à l'abri. Le son d'une cloche semble annoncer la fin de ce que je suppose n'être qu'un exercice pour tester les réflexes de la communauté. Il aura duré plus de onze minutes. Avant de le comprendre, j'ai eu quelques sueurs froides, abandonné de tous et complètement vulnérable.
Mes copains reviennent quelques heures plus tard. Leurs mines sont assombries par ce que je pressens être une mauvaise nouvelle.
J'apprends que notre seul ami, Toutèche, a été puni à l'issue de cette simulation d'attaque pour "abandon prolongé de poste". Selon Marcus, cela ne fait aucun doute, il a été repéré et les autres veulent le sanctionner. J'interroge:
- Vous savez ce qu'ils vont lui faire?
- Non, répond Marcus. Mais il avait les yeux rougis par les larmes quand je l'ai croisé. Il doit regretter sa gentillesse envers nous.
- Pour l'instant, reprend Claudius, nous ne pouvons pas intervenir. Nous devons absolument gagner leur confiance avant de pouvoir espérer être écoutés.
- Tu n'as pas la date de notre procès? À cette occasion, on pourra vraiment s'expliquer, leur faire comprendre qu'on a agi pour aider les serviteurs et qu'on a été obligés de s'enfuir après...
- Nous serons vite fixés. Tu dois passer le test de la grande échelle. Ils veulent être sûrs que tu peux témoigner debout. Comment te sens-tu?
- Beaucoup mieux. Je suis les étapes de ma rééducation à la lettre. Je suis plutôt en avance sur le programme. J'arrive à marcher assez longtemps et je mets moins de temps à récupérer. Pendant que j'y pense, savez-vous où se trouve la salle d'inche? Je cherche de nouveaux parcours pour mes promenades mais j'ai peur de me perdre.
Titus intervient:
- Elle doit être bien cachée. Le jeu me manque. J'en viens presque à regretter la Maison. J'espère que quand je serai initié, ils me laisseront jouer.
- Tu veux appartenir à leur communauté?
- Méto, il faut savoir tourner la page. Notre nouvelle vie est ici, parmi les Oreilles coupées.
- La tienne peut-être, mais pas la mienne!
Marcus change de sujet:
- Tu peux aller voir ce que nous appelons le "mur des grimaces", suggère-t-il. On passe devant chaque matin et on n'a jamais le temps de s'y arrêter. Tu pourras nous raconter. Je t'indiquerai où c'est.
Je découvre que la grotte principale est reliée par un réseau de boyaux plus ou moins étroits à d'autres cavités plus petites. C'est un véritable labyrinthe et, sans les précisions de Marcus, j'aurais pu chercher longtemps. Les Oreilles coupées aiment visiblement dessiner et écrire. La paroi a préalablement été enduite d'une couche d'ocre rouge. Ils l'ont ensuite grattée pour faire réapparaître la roche grise d'origine. Je ne sais où porter le regard. Il y a beaucoup de portraits exécutés avec plus ou moins de dextérité, des dessins d'animaux et de nombreux signes inconnus. Certains ressemblent aux tatouages portés par les habitants des grottes. Dans une cavité un peu à l'écart, je trouve des dizaines de masques modelés dans l'argile et fixés sur la paroi. Les nez sont écrasés, les bouches déformées et les yeux toujours clos. Tous semblent crier leur souffrance.
J'égrène les noms qui sont inscrits en dessous: Reniglas, Ligarnes, Azdrel, Nardre, Nerdra...
Quelqu'un s'est approché. Je l'entends respirer difficilement. J'ai envie de me retourner pour voir à quoi il ressemble. Je jette un coup d'œil furtif dans sa direction. Il est à genoux. Ses cheveux masquent son visage comme un rideau épais qui ondule au rythme de ses lamentations. Au deuxième regard que je lui lance, je comprends soudain qu'il est debout. Je sens mes jambes qui se dérobent. Je sais à qui j'ai affaire: à un monstre-soldat déguisé. Peut-être est-il venu me chercher. Dans mon état, je ne me sens pas apte à me défendre. Et qui m'entendra crier dans ce lieu isolé? Je suis cloué au sol, incapable de faire le moindre pas. J'ai peur... que tout recommence comme avant.
Le monstre-soldat s'approche.
- Tu n'as rien à craindre de moi, me glisse-t-il sur le ton de la confidence, je n'appartiens plus à ceux de la Maison. Ne dis pas aux autres que je t'ai parlé, on me l'a interdit. Je me suis promis de venir chaque semaine rendre hommage à mon frère et je ne savais pas que tu viendrais par là.
Il rejette ses cheveux en arrière et je découvre son visage bosselé et ses yeux rouges de fatigue. Comme je ne bouge ni ne réponds, il insiste:
- Tu dois partir maintenant.
Je retourne vers notre cage, l'esprit encore imprégné par cette visite qui sentait la mort et la douleur. À cet instant, je me jure que l'île ne sera pour moi qu'une étape vers l'ailleurs, vers le monde qui se cache derrière l'horizon. Il existe sans doute, quelque part, un lieu où une vie libre et sans menaces est possible. Dès que j'irai mieux, je partirai à sa recherche et j'emmènerai mes amis.
Ce matin, je gravis sans trop d'efforts les barreaux de l'échelle principale. Marcus me suit, au cas où je glisserais. Mais je suis sûr de réussir. À mesure que je grimpe, je sens l'air frais remplir mon corps. Une fois que j'arrive en haut, la lumière me fait cligner des yeux. Ma blessure a bien cicatrisé. C'est juste une gêne, plus une souffrance. J'y suis! J'ai la tête dans le ciel. Je me saoule d'air jusqu'à en être étourdi. C'est ma première immersion en plein jour depuis... je ne me rappelle pas qu'il y ait eu un jour comme ça avant. L'odeur des pins m'assaille. Elle me renvoie à notre nuit de fuite, lorsque, tapis sous les branches piquantes, nous écoutions Titus. Mon nez s'était empli de ce parfum tenace.
Marcus me ramène à la réalité:
- Méto, pour une première sortie au grand air, je crois que c'est suffisant.
- Oui, tu as raison, je descends.
Arrivé en bas, je suis un peu sonné. Un Chevelu m'attend et m'observe.
- Je vois que tout s'est bien passé, déclare-t-il. Je peux donc fixer une date.
Il parcourt des yeux plusieurs feuilles chiffonnées puis ajoute avec un petit sourire qui ne me dit rien de bon:
- Votre procès commencera dans cinq jours. Profite de tes amis, Méto. Ce sont peut-être tes derniers instants avec eux.
Son regard ne trahit aucune émotion. Pour lui, je ne suis pas plus important qu'une fourmi qu'on écrase en marchant. Un frisson me parcourt le corps. Il s'éloigne, visiblement content de son pouvoir. L'image qui me vient à ce moment précis, c'est celle d'un César qui aurait laissé pousser ses poils, son ventre aussi.