CHAPITRE 3
Le grand jour est arrivé. La salle principale a été organisée pour le procès. Trois cercles concentriques ont été tracés dans la terre à l'aide d'une ficelle reliée à deux bâtons. Le premier est planté au centre et l'autre sert à dessiner les trois circonférences. Claudius et moi avons été placés debout, au centre. La longue procession des Chevelus fait son entrée. Les premiers longent les cercles, en commençant par le plus grand. Les places doivent être déterminées à l'avance car ils s'arrêtent l'un après l'autre et s'assoient. La répartition dans l'espace semble parfaite: un cercle de six, puis un second de douze et un dernier de vingt-quatre. Ceux qui sont le plus proches de nous appartiennent donc au premier cercle, le plus important. Le silence est glaçant.
Je cherche désespérément dans l'assistance des visages connus ou bienveillants pour me rassurer, mais tous baissent la tête, n'offrant à mon regard que leur épaisse tignasse. Quant à nos camarades, ils sont interdits de procès.
Un des hommes proches de moi se lève et déclare d'une voix forte:
- Nous sommes ici pour savoir pourquoi les Petits, représentés par leurs deux chefs Claudius et Méto, se sont lancés dans cette aventure hasardeuse qui a tant coûté à notre communauté. Dix disparus dans nos rangs, dont Nardre, notre ancien chef. Vingt-cinq parmi ces gamins sans cervelle. Nous chercherons aussi à comprendre s'ils ont simplement agi par bêtise et ignorance, ou s'ils ont été des marionnettes entre les mains de Jove. Dans ce dernier cas, nous devrons évaluer leur degré de complicité et en tirer les conséquences.
Celui qui parle s'appelait Cassius à la Maison. Je n'ai pas eu le temps de beaucoup le voir. Je me souviens que les Rouges le regrettaient car c'était une grande figure de l'inche, un nettoyeur intraitable.
- Les Petits, reprend-il, si vous vous adressez à moi, apprenez que mon nom est Nairgels. Je suis le chef des Oreilles coupées. Drazel le Sage dirigera la séance. Mes frères, vous savez le danger que nous courons en nous réunissant tous aujourd'hui. Le procès ne doit pas être interrompu. Faisons confiance à Drazel pour parler en notre nom.
Le chef s'est assis et, les uns après les autres, en suivant l'ordre hiérarchique, tous relèvent la tête, comme une vague qui remonterait lentement un cours d'eau. Drazel s'est levé à son tour:
- Claudius, nous commencerons par toi, car tu as été contacté le premier par les serviteurs de la nuit... Peux-tu nous expliquer dans quelles circonstances?
- Numérius m'a glissé un mot dans la main pendant que je dormais. Il me mettait en garde contre Paulus, qui espionnait selon lui pour le compte des César. Il m'a ensuite expliqué comment nous pouvions correspondre. J'ai su dans quelles conditions misérables vivaient les serviteurs.
- De qui est venue l'idée de la rébellion?
- Je ne m'en souviens pas. C'est arrivé naturellement.
- Ça ne veut rien dire, Petit. Qui en a parlé le premier?
- Peut-être moi.
- Tes amis ont insisté sur ta loyauté, Claudius, intervient Nairgels, et je sais qu'il te sera impossible de mettre en cause un proche, même, peut-être surtout s'il est mort comme Numérius. Sache que nous ne voulons que la vérité. Dans ton intérêt, reste honnête.
- C'est moi, reprend Claudius d'une voix plus assurée. Mais lui aussi le voulait. Je pense qu'il m'a parlé de ses conditions de vie parce qu'il n'en pouvait plus et avait besoin d'aide.
- Et c'est toi qui as contacté Méto ensuite?
- Non, les serviteurs avaient arrangé le rendez-vous pendant une course.
Le sage se tourne vers moi:
- À ton tour, Méto.
Je raconte tout, depuis mon dernier séjour au frigo où Romu m'avait fait comprendre que nous étions drogués pour dormir la nuit et qu'il se passait des choses pendant notre sommeil.
- C'est donc Romu, ce chien galeux, qui t'a mis au parfum? insiste Drazel.
- En quelque sorte. C'est lui, le premier, qui m'a aidé à comprendre.
Le seul fait d'entendre prononcer le prénom du fils de Jove provoque de l'agitation dans les rangs des spectateurs, du dégoût et de la colère. Certains crachent même bruyamment ou font semblant de vomir.
Je suis alors invité à revenir sur tous les épisodes qui ont précédé notre fuite. Je dissèque le contenu de chaque courrier reçu ou envoyé, la préparation de la révolte aussi. Avec moi, ils sont servis. J'ai diverti mes nuits d'insomnie par des exercices de mémoire. Je suis prêt. Je leur récite, dans l'ordre chronologique, toutes les phases de ma prise de conscience, les préparatifs de la révolte, avec les noms des participants et même le détail de nos échanges. Je le fais parce que je veux qu'ils comprennent, mais aussi pour retarder le moment où arrivera la question fatale.
- Méto, comment peux-tu expliquer que tu aies pu pénétrer et rester seul dans le bureau des César ce soir-là pendant l'étude?
Ça y est, il l'a posée. Je fais l'innocent. Je vais le laisser parler mais je suis sûr qu'il en est arrivé à la même conclusion que moi.
- Je l'ignore, Drazel, dis-je timidement.
- Tu l'ignores? Ça m'étonne. D'après tes amis, tu peux toujours tout expliquer. Tu es le "monsieur Je-sais-tout" de la bande. Alors?
Je me tais.
- Je vais t'exposer notre théorie, reprend-il, et elle fait froid dans le dos. Personne, hormis Jove, ne pouvait ainsi dérégler la surveillance de la Maison. Il est le seul à disposer d'un tel pouvoir. Si tu as pu pénétrer seul dans ce lieu interdit, c'est que Jove l'a décidé.
Un murmure agressif monte dans la salle. Le chef l'interrompt d'un geste bref.
Je suis d'accord avec son analyse, à la nuance près que je crois que la complicité d'un seul César a pu suffire. Mais c'est déjà trop grave pour que je puisse l'énoncer devant l'assemblée. Je décide de semer le doute en contre-attaquant:
- Mais toi, comment peux-tu expliquer que Romu nous ait fourni des armes en nous indiquant les caches? Elles ont tué des soldats et, entre vos mains, en tueront encore longtemps.
Je sens au silence qui s'installe que mon argument a porté. Drazel marque un temps avant de reprendre:
- C'est la seule erreur commise par Romu, sans doute dans un de ses accès de folie. Ou peut-être a-t-il voulu sauver quelques-uns d'entre vous, ses amis ou ses complices. Ce n'est pourtant pas un sentimental.
Il se tourne vers l'assemblée et lance:
- Mes frères, nous nous retrouverons demain pour annoncer notre sentence.
La salle se vide dans le même ordre parfait qu'à l'ouverture du procès. Comme un serpent qui se déroule et s'éloigne, la file des Oreilles coupées se reconstitue pour quitter la salle.
Il est minuit. Mes copains dorment, à l'exception de Claudius qui marmonne dans son coin. Parqués durant les débats, ils ont occupé leur temps à creuser la roche pour me construire une alvéole personnelle. Quand je les ai retrouvés pour le repas, je me suis efforcé de sourire pour les rassurer, comme si j'étais persuadé que le pire était passé. Ils m'ont montré ma future couchette.
- Ce n'est pas encore prêt, a précisé Marcus, mais dormir dans un lit est dangereux en cas d'attaque ou d'inondation. On essaiera de finir au plus vite.
- Merci, les gars. Vous êtes vraiment des frères.
- On te doit bien ça, Méto, déclare Octavius, la mine grave. On était tous ensemble et c'est seulement à vous deux qu'ils s'en prennent.
- Merci, mais ne vous inquiétez pas, les choses vont s'arranger.
Je sens que mon coaccusé a besoin de parler. Je l'appelle en chuchotant:
- Claudius! Je peux venir cinq minutes?
- Toute la nuit si tu veux. Je suis trop énervé pour trouver le sommeil.
Je grimpe dans son alvéole. Nous nous asseyons au fond, nos jambes se balançant dans le vide. Même si sa voix reste douce, j'y sens de la colère:
- Ils nous font passer pour des Petits un peu simplets, facilement manipulables, et qui, sans le faire exprès, ont commis une très grosse bêtise. Je n'aime pas cette idée. Il y a peu, nous étions les Grands et nous décidions seuls de nos destinées. Aujourd'hui, nous sommes rabaissés, comme des Bleu ciel tout juste tombés du nid et terrorisés par les César.
- Oui, c'est exactement ça. Mais, avec le temps, ils apprendront à reconnaître notre valeur. Pour l'instant, ils se méfient. Nous leur prouverons bientôt qu'ils ont tort, que nous sommes honnêtes, que nous ne voulons que le bonheur de tous.
- Et tu penses que nous n'avons pas commis d'erreurs?
- Si tu fais allusion à Romu, je crois que nous avons eu raison de lui faire confiance.
- Mais il a tué Numérius de ses propres mains!
- Au début, je ne croyais pas trop à cette histoire mais, en y réfléchissant, j'ai trouvé une explication à cet acte odieux.
- Laquelle?
- Il savait Numérius condamné à mort pour l'exemple. En se chargeant du crime, il pouvait, sans éveiller les soupçons, nous faire passer la liste de ceux qui devaient fuir à tout prix. Il a pensé que sacrifier un gars pour en sauver cinquante, c'était justifié.
- À sa place, tu l'aurais fait, toi?
- Non, Claudius, mais j'aurais sans doute eu tort.
Ce matin, nous attendons dans le silence que le procès reprenne. Nairgels, le chef, a dans les mains une petite feuille pliée en deux. Il se lève:
- Mes frères, pour la sécurité de tous, je vais prononcer la sentence sans attendre.
Sa voix devient solennelle. Il déplie son papier mais le récite sans le lire:
- Le Premier cercle a décidé de voter la clémence pour ces Petits qui se sont laissé abuser par les ruses de Jove et de ses sbires. Éduqués à obéir plutôt qu'à réfléchir, ils n'ont pas compris qu'on leur tendait un piège. Nous n'avons pas décelé en eux de volonté de nous nuire ou de trahir leurs frères. Ils seront dès aujourd'hui à nouveau libres de leurs mouvements mais, par précaution, ils continueront pendant un an à être étroitement surveillés. Et plus tard peut-être, s'ils s'en montrent dignes, ils seront initiés. Mais, d'abord, le sang de nos frères appelle des excuses. À genoux, Claudius!
Mon copain se lance. Sa voix est posée. Il connaît son texte:
- Je m'excuse de tout mon cœur d'avoir causé la mort de vos frères, de Numérius et des autres. En voulant sauver les serviteurs, je les ai précipités vers leur fin. Pardon à tous: aux morts et aux vivants qui pleurent leurs amis.
Il se relève et se tourne vers moi. J'attends l'ordre.
- À genoux, Méto!
- Je m'excuse sincèrement d'avoir causé la perte de vos frères venus nous secourir ainsi que d'avoir provoqué la mort d'enfants et de serviteurs innocents en les entraînant dans ce désastre.
Un barbu au ventre énorme lève la main.
- Méto doit aussi s'excuser pour avoir fait confiance à ce chien de Romu!
- Oui! hurle un autre, il doit renier ce chien de Romu!
Je dois aller jusqu'au bout. Je le sais. Je reprends:
- Je renie Romu à qui...
- Ce chien de Romu! Dis-le!
La voix qui sort de ma gorge me paraît étrangère. Elle est tremblante et un peu trop forte:
- Je renie ce chien de Romu à qui je regrette d'avoir accordé ma confiance.
C'est ce qu'ils veulent entendre. Nous n'avons pas le choix. Nous voulons aussi pouvoir commencer au plus vite une nouvelle vie.
Le soir, c'est à mon tour de parler seul dans mon coin. Je me rejoue la scène du jugement et me répète ce que j'aurais pu dire si j'avais eu plus de courage: "Romu n'est pas Jove! Il s'est opposé à son père, et souvent sans doute, sinon pourquoi aurait-il été condamné au frigo toutes ces années?" Marcus est descendu de son perchoir et vient me toucher l'épaule:
- C'est fini, Méto. Tu dois penser à autre chose. Demain, tu viendras avec nous à la plage. Tu vas tremper tes pieds dans l'eau et les enfoncer dans le sable. Les journées sont épuisantes mais l'air qu'on respire dehors est vivant.
Ma formation commence. Il est prévu que nous, les douze rescapés, apprenions à connaître les différents groupes qui composent la tribu en partageant leurs tâches. Les autres m'expliquent que nous débutons tout en bas de l'échelle, par les Plageurs. Comme je l'avais deviné, la communauté est très hiérarchisée.
- La plage, c'est le refuge des lâches, des idiots ou des éclopés, des indignes, de ceux qui ont renoncé à se battre, me précise Radzel, qui m'a pris sous son aile mais que je n'aime pas. Ils sont loin de la frontière et des lieux de confrontation. Pour eux, la vie est sans risques.
Mes copains les connaissent bien: pendant leur quarantaine, c'est là qu'ils trimaient le plus souvent. Ils savent que le travail est dur. Les Plageurs sont souvent dans l'eau, récupérant les filets posés à marée basse ou encore courbés pour ramasser du bois flotté jusqu'aux dernières lueurs du jour. Beaucoup ont le corps abîmé, et leurs vêtements en lambeaux cachent mal leurs cicatrices. Certains boitent et sont incapables de courir. Ce sont des solitaires, des taiseux, des résignés. Mes copains pensaient qu'ils ne leur adressaient pas la parole à cause des consignes données avant le procès, mais ils n'en sont plus très sûrs. Aucun geste amical, aucun sourire. Mes premiers pas à l'extérieur sont un peu maladroits. Je mets plusieurs minutes à m'habituer à l'intensité de la lumière et à la force du vent. Je m'adresse à celui qui marche devant, peut-être leur chef:
- Bonjour, je suis Méto.
Il n'a même pas un regard. J'insiste:
- Et toi? Comment t'appelles-tu?
- Pourquoi tu demandes ça? Mon nom n'a aucune importance.
Comme je reste près de lui, il consent à lâcher:
- On m'appelle Tordu. Ça te va?
- Comment as-tu décidé de rejoindre les Oreilles coupées?
- T'es vraiment un Petit, toi! Tu apprendras que, dans la vie, on ne décide de rien, c'est la vie qui décide pour nous.
- Qu'est-ce que cela veut dire?
Il souffle, visiblement exaspéré, me faisant sentir qu'il prend sur lui pour me répondre et que je vais devoir me contenter de cette ultime explication.
- Cela veut dire que je suis né pour servir les autres: les Petits de la Maison, les soldats dans les campements, les Chevelus sur la plage... Il faut bien que quelqu'un le fasse.
- Nous ne sommes pas des gens intéressants, intervient un autre, et trop parler apporte souvent des problèmes.
Claudius m'a rejoint et me glisse:
- Il n'y a rien à en tirer. Le seul qui nous parlait librement, c'était Louche, le cuisinier, mais ceux du Premier cercle nous ont vite interdit de le fréquenter.
La plage a sur moi et mes camarades un effet euphorisant. Les pieds nus dans le sable et les flaques d'eau, on ne peut s'empêcher de s'éclabousser ou de se jeter des algues collantes. On rigole comme jamais. On élève la voix, on crie même parfois. La pluie, le vent et le soleil semblent pénétrer mon corps et le nourrir. Le soir, je suis épuisé mais heureux.
- Vous verrez, si vous n'êtes pas déjà montés en grade, qu'on s'amuse moins l'hiver, quand l'eau glace le sang et infecte les blessures, lance Tordu un jour où nos rires l'agacent.
Notre groupe des survivants se scinde petit à petit en deux, sans qu'on l'ait consciemment décidé. Peut-être est-ce l'habitude acquise à la Maison de rester entre enfants de la même couleur, mais les anciens Violets ne nous adressent bientôt plus la parole, sauf quand les circonstances les y obligent. Certains, comme Brutus, avaient pourtant participé activement à la révolte avec nous. Un matin, je l'aborde sur la grève avant une pêche aux crabes:
- Brutus, pourquoi tu m'évites?
- C'est comme ça, c'est tout.
- Non, j'aimerais comprendre. S'il te plaît. Explique-moi. Fais-le au nom de notre amitié passée.
Il marque un temps avant de répondre. Son visage est grave et je le sens ému.
- Après la bataille, nous avons vécu l'enfer, et toi, Méto, tu n'étais pas là pour nous protéger. Je ne suis pas le seul des anciens Violets à regretter la Maison. Nous n'aurions jamais dû t'écouter et te laisser décider à notre place de notre existence. À cause de toi, Cornélius... est mort, tué pendant la bataille.
Il reprend son souffle, visiblement au bord des larmes, et ajoute d'une voix sourde:
- Alors maintenant, laisse-nous en paix, Méto. Oublie-nous.
Je voudrais le prendre dans mes bras mais il me tourne le dos et retourne près de ses copains.
C'est Radzel qui semble avoir été désigné pour nous initier. Son ton condescendant nous insupporte mais nous sommes contents d'être enfin informés. Il nous apprend, à notre grande surprise et pour notre plus grand soulagement, que les Oreilles coupées se lavent parfois:
- Il est en revanche interdit de laver les vêtements qui doivent garder l'odeur corporelle de chacun pour des raisons évidentes de sécurité. Dans les combats nocturnes ou dans les grottes, c'est un des seuls moyens de se reconnaître. Je précise tout de même que les sous-vêtements peuvent être nettoyés aussi souvent que vous le désirez. Mais apprenez à les cacher quand ils sèchent, car c'est comme cela que les fainéants, comme moi, font leur lessive. On vole aussi beaucoup de linge neuf dans les campements.
- C'est pour ça qu'on nous a empêchés de nous laver pendant tout ce temps? s'insurge Marcus.
- Oui, vous deviez d'abord imprégner vos vêtements. Un bon mois est une durée raisonnable pour que ce soit efficace. Et, surtout, l'endroit où sont situées les douches jouxte la frontière et on ne pouvait y emmener des traîtres potentiels.
- On pourra y aller quand?
- Peut-être cette nuit. Je vais en parler au Premier cercle.
- Qu'est devenu Toutèche?
- Vous le reverrez bientôt. Je ne sais pas si vous pourrez facilement le reconnaître. Il ressemble à un nouveau-né, précise-t-il en ricanant, sans que nous comprenions ce qu'il veut dire.
Je m'attends au pire.
Juste après le repas, à la nuit tombée, un Chevelu nommé Denrar vient nous chercher.
- Alors, les Petits, on a besoin de sentir bon? Nous allons d'abord chercher le matériel: du savon, une serviette et même des slips, des chaussettes et des maillots propres! Dès que nous serons dehors, il sera très important de garder le silence et de laisser un espace de deux ou trois mètres entre vous. Nous pouvons être la cible d'un tireur isolé. Sur place, vous pourrez vous détendre car la zone des douches est surveillée en permanence par nos guetteurs et a priori on ne risque rien. Mais rappelez-vous que l'ennemi est rusé. Certains sont morts d'un excès d'hygiène, précise-t-il avec un petit sourire ironique.
Nous le suivons sans mot dire. Après avoir quitté la grotte, nous empruntons d'abord un chemin étroit à flanc de falaise. Lorsque nous croisons des Chevelus, nous devons nous plaquer contre la paroi pour les laisser passer. Le sentier s'élargit ensuite quand nous traversons une petite clairière encombrée d'arbres couchés, qu'il faut enjamber. Nous descendons enfin le long d'une seconde paroi jusqu'à un large surplomb qui sert d'abri. Notre guide désigne du doigt six d'entre nous. Nous nous déshabillons et empilons notre linge crasseux à nos pieds. Juste ceints de nos serviettes, nous suivons ensuite le Chevelu pendant une trentaine de mètres. La terre, à cet endroit, semble plus dure. Denrar s'accroupit et se met à balayer avec ses mains des branches qui jonchent le sol. Nous découvrons bientôt des planches de bois assemblées formant une terrasse. Denrar s'est glissé sous la plate-forme et nous l'entendons tourner un robinet qui grince un peu. L'eau froide nous éclabousse soudain comme une pluie puissante. Je n'ai pas compris d'où elle sort et ne suis que partiellement mouillé. Je me frotte énergiquement avec mon savon en évitant ma cicatrice encore sensible. Le jet nous asperge de nouveau, moins fort mais un peu plus longtemps. Je me décale légèrement vers la droite pour mieux profiter du rinçage. Denrar coupe l'eau. Nous nous essuyons et remettons nos chaussures avant de retourner vers l'abri où nos camarades guettent notre retour pour prendre notre place. Nous nous rhabillons en silence. Je prends une grande inspiration avant de remettre, écœuré, ma chemise et mon pantalon sales. L'opération aura duré moins de cinq minutes.
De retour dans la grotte, chacun fait le point sur ce qu'il a perdu dans le noir: un slip pour l'un, une ou deux chaussettes pour d'autres.
- Il faudra apprendre à mieux vous organiser, annonce Denrar. Vous serez encore guidés la prochaine fois mais ce sera la dernière. N'oubliez pas qu'il est interdit d'aller se doucher à moins de quatre, le risque est trop grand. Beaucoup ne sont jamais revenus.
Même si la crasse n'a pas complètement disparu et que certaines parties de mon corps me démangent encore un peu, je sens que je vais mieux dormir.
Ce matin, lorsque nous le voyons, nous comprenons le sens de l'expression "nouveau-né" employée par Radzel pour qualifier l'apparence de Toutèche: il est entièrement rasé et, quand il soulève ses lèvres, on ne voit plus rien. Une colle brunâtre a été passée sur ses gencives et ses dents. Il ne peut plus écarter les mâchoires. Un trou circulaire a été percé au centre pour faire passer une paille. Radzel nous précise, avec un petit sourire en coin, que la "muselière" est la punition prévue pour ceux qui mettent en danger la sécurité du groupe en parlant trop, malgré les consignes strictes. La durée de la peine dépend de la quantité de matière utilisée, sachant que le seul moyen de s'en débarrasser est de produire un maximum de salive et d'user la colle en frottant avec sa langue. Cela peut prendre deux à trois semaines pour tout éliminer.
- Il va en baver, conclut-il, goguenard.
Il est très fier de son jeu de mots qu'il a dû préparer. J'interviens:
- Et le crâne et la barbe rasés? C'est pour l'humilier?
- Non, pas seulement. Vous verrez vite qu'ici les membres les plus importants portent le poil long. C'est signe de courage et d'ancienneté. Car, dans le combat, on s'attrape par tout ce qui dépasse. Plus vous êtes sûr de votre force, plus vous offrez de prises à l'adversaire. Les trouillards aux cheveux courts et les enfants ne font pas partie du jeu.
- Cela veut dire que Toutèche reprend tout à zéro?
- Tu as bien compris. Vous allez pouvoir profiter de sa "conversation" car il ne pourra rejoindre son clan qu'à l'issue de sa peine.
Il nous sourit comme s'il nous voulait ses complices. Nos regards marquent plutôt la stupeur ou le dégoût devant tant de cruauté. À peine s'est-il éloigné que nous nous précipitons pour entourer Toutèche. Marcus bredouille, troublé:
- C'est de ma faute. Excuse-moi.
Le puni fait non de la tête. Ses yeux se veulent rassurants mais ils ont perdu cette expression que j'aimais tant. Je ne serai jamais du côté de ses bourreaux, même s'ils nous ont sauvé la vie. Je me promets de régler notre dette au plus vite et de les quitter.
Nous partons travailler sur la plage. Aujourd'hui, nous devons rechercher des appâts pour la pêche: des petits poissons, des vers, des crustacés... Notre groupe se disperse pour explorer les rochers découverts à marée basse. Dans une flaque d'eau, je trouve deux oiseaux morts. Je demande à Tordu si leur chair est comestible. Il s'approche et me demande:
- Tu ne les as pas touchés?
- Non.
- C'est mieux. Ils ont les yeux blancs, tu vois. Ils sont morts infectés. Je vais les rapporter à la grotte, on me dira si c'est grave.
Au moment du déjeuner, les Plageurs se rassemblent à l'écart. Ils semblent troublés par le phénomène, comme s'il leur rappelait quelque chose.
Toutèche profite de la pause pour communiquer avec nous en écrivant sur le sable. Il veut absolument rassurer Marcus. Cette punition couvait depuis plusieurs mois. Il l'analyse comme une vengeance d'un des clans qui composent la communauté. Depuis sa victoire au combat contre un certain Nacofu, les autres voulaient sa peau. Notre nouvel ami savait qu'ils trouveraient un moyen de le piéger tôt ou tard. Il reviendra plus fort et prendra sa revanche.
Notre découverte du matin entraîne notre convocation, à Claudius et à moi, au sein du Premier cercle.
- Demain, commence Nairgels, vous ratisserez toute la côte. Il faut éviter que le reste de la chaîne alimentaire ne soit contaminé. Vous brûlerez les cadavres. Vérifiez bien que tout le monde mette des gants. Les Plageurs sont un peu suicidaires, ils négligent souvent les règles de sécurité.
- Et... la Maison... comment être sûrs que les enfants ne seront pas intoxiqués non plus? ose demander Claudius.
- Ils seront prévenus. C'est prévu.
Comme il semble dans de bonnes dispositions, je me lance:
- Comment faites-vous pour communiquer avec eux?
- Tu es bien curieux! Mais, après tout, ce renseignement n'est pas confidentiel. Dans ce cas précis, on va catapulter un oiseau mort lesté d'une pierre gravée contre une des baies vitrées. On fera ça demain dans la matinée, quand les enfants seront réveillés.
- Et vous savez ce qu'ils ont fait aux Petits après notre évasion?
- Tu connais leurs méthodes? Ils ont désigné quelques coupables au hasard pour en faire des exemples. Autre chose?
- Nairgels, je voulais te parler des objets que je transportais à mon arrivée et qui ont été confisqués.
- Je sais de quoi tu parles. Je crois qu'ils sont plus à leur place entre nos mains.
- Je pense que je pourrais vous être utile pour ouvrir le classeur gris, enfin, si vous voulez.
- Explique.
- C'est-à-dire que... je sais déjà comment il ne faut pas faire.
- Nous en reparlerons. Allez dormir et n'oubliez pas ce que je vous ai dit.
Ce matin, Marcus marche en silence près de moi. Je sens qu'il va me demander quelque chose.
- Méto, je sais que tu as compris beaucoup de choses sur les mystères de la Maison, mais tu ne m'as jamais raconté. Quand tu voulais, j'avais peur, ensuite, pendant la révolte, nous n'avions pas le temps, et après la bataille nous avons été séparés...
- Je peux te dire ce que je sais, ou plus précisément ce dont je suis à peu près sûr. Qu'est-ce que tu veux savoir?
- Pourquoi la Maison est-elle cachée dans un volcan, sur cette île isolée?
- Jove a choisi cet endroit perdu pour se cacher du monde parce qu'il nous a enlevés de force à nos familles et qu'on nous recherche...
- Et depuis tout ce temps, personne ne nous aurait retrouvés?
À cet instant, je comprends que ce que je viens d'énoncer est plus une espérance qu'une vérité objective.
- Et pourquoi avoir créé cette Maison? reprend-il.
- Je crois n'avoir deviné qu'une des raisons qui ont poussé Jove à construire cet endroit. Il me semble qu'il a voulu fabriquer un monde qui soit à l'échelle de ses fils, Romu et Rémus, qui ont gardé, malgré les années, leurs corps d'enfants. Jove voulait peut-être qu'ils ne souffrent pas trop de leurs différences.
- Toutes ces douleurs supportées par des centaines d'enfants depuis si longtemps pour les deux siens!
- Sans doute.
- Mais pourquoi a-t-il enfermé Romu au frigo pendant toutes ces années?
- Romu a dû très vite comprendre qu'il vivait dans le mensonge; il a dû menacer de tout révéler à son frère ou peut-être a-t-il cherché à s'enfuir.
- Tu penses que Rémus est encore dupe?
- Oui. Il a une intelligence et une maturité qui ne correspondent même pas à sa taille. C'est encore un petit garçon dans sa tête. Je crois qu'il n'a jamais douté.
- Mais, d'après toi, ça n'explique qu'en partie l'existence de la Maison?
- Oui. Si c'était pour donner le change à ses fils, une dizaine d'enfants, un précepteur, quelques aides dans un lieu un peu à l'écart auraient suffi, tu ne penses pas? C'est trop grand, tout ça. Pourquoi soixante-quatre enfants, des dizaines de gardes et de serviteurs? Pourquoi tolérer, voire peut-être protéger la vie de dizaines d'Oreilles coupées qui se nourrissent grâce à la Maison? Et je ne te parle que de la partie que nous connaissons car, derrière ces portes closes, combien de personnes travaillent dans les laboratoires, à l'hôpital et dans plein d'autres endroits dont nous ignorons l'existence!
Nous arrivons sur le lieu du ramassage. Chacun enfile ses gants. Tordu constitue des groupes et nous assigne des zones à explorer. Je fais équipe avec Titus et un Plageur dont je ne connais pas le nom. Peut-être est-il muet car il utilise un langage uniquement composé de mimiques et de signes. Nous le suivons. La récolte s'avère importante. Nous trouvons des oiseaux piégés entre les rochers par paquets. Certains ne sont pas morts. Notre guide les achève à coups de botte. Nous écrasons au passage, par précaution, tous les crustacés attirés par les cadavres. Quand nous rejoignons les autres, je vois Marcus, à l'écart, qui me fixe. Je m'approche de lui. Il m'attendait et souhaite que nous restions discrets.
- Tout à l'heure, quand j'explorais une grotte, j'ai entendu une voix de petit enfant qui criait. Elle semblait venir du plus profond de la caverne. J'ai appelé ceux qui m'accompagnaient. Mais au moment où ils se rapprochaient de moi, la voix s'est tue. J'ai fini par croire, comme un Plageur me le suggérait, que c'était un simple écho et que je m'étais trompé. Mais quand les autres se sont éloignés, ça a recommencé et, là, c'était plus précis.
- Tu as compris ce qu'elle disait?
- Je ne sais pas si tu vas me croire. On m'appelait par mon prénom.
- Qu'est-ce que tu as entendu au juste?
- "Olive! Olive, viens me voir!"
- Tu es sûr?
Le visage de mon camarade ne présente aucun signe de doute. Je suis troublé. Marcus est persuadé qu'Olivier est son vrai prénom, celui qu'il portait avant son entrée dans la Maison. Je m'apprête à poser la seule question qui pourrait expliquer une partie de ce mystère, mais il me devance:
- Il n'y a que toi qui saches mon vrai prénom, Méto.
- Et après, tu n'as pas tenté de te rapprocher de la voix?
- J'ai essayé mais Titus m'a fait signe de revenir, m'expliquant que les oiseaux ne nichaient pas si loin et qu'il était l'heure de rejoindre le grand groupe. Je voudrais y retourner avec toi.
Avant que j'aie le temps de répondre, je sens les regards de tous nos compagnons qui convergent sur nous. Nos confidences commencent à intriguer. Je souris et nous retournons nous mêler aux autres.
Titus nous interpelle:
- Vous parliez de quoi?
- On s'interrogeait sur cette maladie, dis-je, son origine, sa dangerosité. Disons qu'on est inquiets.
- On doit faire confiance aux Anciens. Ils savent ce qu'ils font, assure-t-il.
- C'est ça, c'est ça, ajoute le chef des Plageurs sur un ton peu convaincu, faites confiance aux Anciens. Bien, tout le monde m'écoute? Avant de manger, nous allons réunir du bois pour brûler toutes les bêtes. Ne vous éloignez pas trop et restez à plusieurs. On se retrouve dans un quart d'heure.
C'est l'occasion ou jamais. Nous attirons Octavius au passage. Claudius, qui semble avoir compris que nous avons une idée en tête, entraîne Titus à l'opposé. Nous suivons Marcus qui court. Devant l'entrée de la grotte, nous demandons à Octavius de commencer à entasser quelques branches tout en faisant le guet.
L'intérieur se rétrécit vite et on ne peut se faufiler que l'un derrière l'autre et accroupis. On s'arrête bientôt pour écouter. Je n'entends rien. Marcus se retourne et chuchote:
- Recule et ne bouge plus. Je crois qu'il veut que j'y aille seul.
Il n'attend pas mon assentiment et continue sa progression. À peine s'est-il éloigné que, déjà, une boule d'angoisse se forme dans ma poitrine. Et si c'était un piège? L'attente me semble longue. Soudain, j'entends un cri d'effroi. Je mets quelques minutes à rejoindre Marcus. Il est évanoui. Je le tire vers l'extérieur. Ses pieds traînent et s'enfoncent dans le sable mouillé. J'arrive épuisé à l'entrée. Marcus semble tétanisé, ses poings sont crispés. On distingue quelques gouttes de sang à l'arrière de son crâne. Octavius se précipite.
- Qu'est-ce qu'il a? On doit retrouver les autres tout de suite ou ils vont s'inquiéter.
Quelques petites claques réveillent bientôt notre ami. Pas le temps de discuter: nous le remettons debout et ramassons le bois rassemblé par notre guetteur. En courant rejoindre les autres, je leur lance:
- Pas un mot sur le sujet. On attend la nuit pour en reparler.
- D'accord, Méto, souffle Marcus.
Dans le silence et la quasi-pénombre, nous attendons d'être sûrs que tout le monde dorme pour grimper dans l'alvéole de Claudius: nous le considérons toujours comme notre chef. Personne n'évoque le fait que Titus, notre ami, n'ait pas été invité, mais je crois qu'à cet instant chacun pense à lui. Marcus refait à Claudius le récit complet des événements. J'apprends ce qui s'est passé au fond de la grotte au moment du cri.
- Une main m'a saisi le bras. J'en ai eu le souffle coupé et je suis tombé évanoui contre un rocher. Je ne me suis réveillé qu'à l'extérieur, quand Méto m'a secoué.
- Tu es sûr que c'était une main... humaine? Ce pourrait être un animal, une chauve-souris, un rat... qui t'aurait effleuré, propose Octavius.
- Non, c'était quelqu'un! Regarde ce que je tenais serré dans ma main en sortant.
Marcus tire de sa poche droite un petit papier couvert d'une écriture malhabile. Je me penche pour attraper la lampe à huile qui occupe une des petites niches.
Olive,
Je peux te livrer des informations sur ta famille. Je t'attendrai ici tous les soirs à minuit pendant les deux prochaines semaines. Viens seul.