CHAPITRE 5


À l'aube, je grimpe dans l'alvéole de Claudius avant le réveil de nos compagnons et lui montre la poignée de cachets que j'ai réussi à voler.

- Je ne te demande pas comment tu as fait, commence-t-il.

- Non, c'est mieux que tu ne saches pas. Il faudra trouver une solution pour les lui faire avaler au moment du repas. Je ne suis pas sûr que le médicament n'ait aucun goût.

- Confie-moi quelques pilules, je vais faire des tests. Je serai prêt demain soir. D'ici là, reste près de lui et évite qu'il ne prenne des risques inutiles.

Toutèche nous explique pendant le petit déjeuner qu'il ne met plus sa muselière à tremper la nuit, car elle fond trop vite. Il ne veut pas battre des records; cela pourrait laisser croire qu'il a triché ou bien que la pâte n'était pas assez épaisse au départ et qu'il faudra augmenter la dose pour la prochaine fois. Il ira donc montrer au Premier cercle qu'il a fini sa peine en début de semaine seulement. Il se passe sans cesse la main sur le menton en souriant. Sa barbe commence à être visible. Ce n'est déjà plus un nouveau-né.

Radzel vient nous annoncer que nous quittons les Plageurs pour rejoindre ceux qui entretiennent les galeries.

- Ce matin, il s'agira d'une simple visite mais, dès cet après-midi, vous manierez la pioche et la pelle. Finies, les promenades au grand air!


C'est Èprive, avec un bandeau autour de la tête et son nez bleuâtre, qui nous sert de guide. Il essaie de sourire mais on sent qu'il n'est pas tout à fait remis de son choc de la veille et qu'il peine à trouver ses mots.

- Nous allons circuler le plus souvent à couvert, explique-t-il. Dans les souterrains, les risques d'éboulement sont réels. La roche s'effrite suite aux pluies ou aux dégradations volontaires de nos ennemis. Nous devons laisser des espaces entre nous lorsque nous progressons et porter les casques de l'inche.

Nous nous enfonçons en file indienne dans un boyau étroit où l'on ne peut progresser qu'à quatre pattes. Nous débouchons dans une première chambre percée d'un trou circulaire à son sommet. Elle ressemble à s'y méprendre à l'endroit où j'ai atterri pendant la bataille.

- Voici une entrée de secours. Quand vous fuyez l'ennemi à la surface, vous pouvez emprunter ces passages secrets. Si vous participez un jour à la "chasse" ou à une bataille, vous apprendrez à mémoriser leur localisation. Ils sont presque invisibles de l'extérieur car camouflés par des buissons. Il faut plonger tête la première dedans. La cheminée freine votre chute et ensuite vous pouvez retrouver la grotte principale grâce aux passages.

- Mais la largeur du trou est adaptée à quel gabarit? demande Octavius. Aux Sangliers ou aux Vipères?

- Aux Sangliers, ce qui fait qu'un gars de petite taille doit écarter les bras et les jambes pour freiner sa descente; mais les Sangliers doivent veiller à ne pas trop grossir car on ne peut sans cesse élargir les entrées, elles seraient trop facilement repérables.

- Et c'est déjà arrivé qu'un gros reste coincé dans un trou? reprend mon copain en rigolant.

- Malheureusement oui, et cela ne nous a pas fait rire. Il s'en est finalement sorti, mais en causant la disparition de trois frères qui voulaient plonger à sa suite. Nous entretenons aussi les trous d'aération et les puits de lumière. Chaque jour, nous parcourons des centaines de mètres de galeries pour vérifier qu'aucun passage n'a été bouché par l'ennemi. Ce matin, nous ferons la tournée ensemble.

Le rythme de la visite est très intense. Èprive s'arrête souvent pour sonder la roche avec son bâton et prendre des notes. Il nous montre à chaque fois ce qu'il écrit. On a déjà une idée de notre activité de l'après-midi: déblayer un éboulement qui bouche partiellement un passage, étayer la voûte d'une chambre qui s'écroule ou commencer le perçage d'un nouveau tunnel. Je remarque qu'à plusieurs reprises notre guide touche son front avec sa main droite.

- Nous allons maintenant visiter un poste avancé de surveillance. Comme il n'est relié à aucun souterrain, nous sommes obligés de ressortir. Étant situé tout près de la frontière, il est très exposé aux tireurs isolés de la Maison qui nous prennent pour cibles quand nous nous déplaçons. Il faudra donc être particulièrement vigilants. Si vous voyez un de vos équipiers se jeter au sol, faites de même sans réfléchir; il aura peut-être perçu un bruit que...

Il marque un temps pour retrouver le fil de sa pensée:

- Le bruit... le bruit que vous n'avez pas su, euh... discerner. Allez, on y va.

Je regarde mes copains, qui semblent plus inquiets de l'état de fatigue de notre nouveau chef que de la marche à effectuer à découvert.

Il n'y a qu'une vingtaine de pas à faire pour gagner le poste de surveillance. Nous nous laissons ensuite glisser dans une tranchée profonde de plus de deux mètres. Èprive reprend à voix basse:

- Comme nous sommes juste à côté des positions ennemies, nous devons rester discrets. Ces postes sont occupés en permanence par des guetteurs qui se relaient sur l'échelle par tranches de deux heures. En cas d'attaque-surprise, ils font retentir la cloche pour prévenir les autres postes et la grotte principale.

Notre guide est épuisé. Il ferme les yeux régulièrement quelques secondes, comme pour récupérer de ses efforts. Je le sens au bord de l'évanouissement. Claudius me fait un signe qui confirme mes craintes. Je décide d'intervenir:

- Camarade, tu ne vas pas bien. Il faut rentrer te faire soigner.

- Ça ira, les Petits, j'ai presque fini.

À peine a-t-il terminé sa phrase qu'il se plie en deux pour vomir. Il se tient contre la paroi et reprend son souffle. Les trois guetteurs au repos, qui jusque-là nous ignoraient totalement, se rapprochent.

- Titus, comme tu sais tirer, tu vas rester là jusqu'à mon retour. Je vais ramener les Petits ainsi que notre ami. Deux d'entre vous vont le soutenir.

Le chemin du retour nous paraît très long. Nous nous relayons pour aider le blessé. Quand cela est possible, nous le portons. Lorsque nous arrivons à la grotte principale, il semble n'y avoir personne. Notre nouveau guide, le dénommé Choteute, nous entraîne jusqu'à l'Entre-deux. Il s'agenouille devant l'entrée et demande, apeuré:

- Chamane! Chamane, s'il vous plaît! Un frère en souffrance!

Nous attendons quelques longues minutes. Comme rien ne se passe, je pousse du coude le guetteur pour qu'il réitère sa demande. Il met son doigt devant sa bouche pour réclamer le silence et me fait signe de courber l'échine. La lourde porte s'entrouvre. Le Chamane apparaît alors, enveloppé dans son grand manteau. Un tissu dissimule son visage, à l'exception de ses yeux. Son regard fiévreux balaie rapidement notre petite assemblée. Curieusement, sa stature me semble plus imposante que cette nuit. D'un geste bref, il nous invite à transporter le blessé à l'intérieur et se retire. Je tiens Èprive sous les bras et Octavius a saisi ses chevilles. Nous suivons le mystérieux personnage sur quelques mètres à peine. L'endroit me paraît plus sombre aujourd'hui. J'ai l'impression d'être observé, plus précisément d'être reniflé. Quand je tourne la tête pour vérifier, je croise le regard vert du Chamane juste derrière moi, qui lève la main pour me frapper. Je baisse les yeux immédiatement mais n'évite pas la claque sur mon front. Nous posons Èprive sur un lit et nous nous éloignons sans nous retourner. Octavius pousse un cri. Le Chamane lui a arraché quelques cheveux au passage. Soulagés d'être sortis de l'antre, nous soufflons quelques secondes avant de rejoindre les autres.

- La peur que j'ai eue! lâche mon copain. Je n'aimerais pas me retrouver tout seul face à lui.

- Qu'est-ce que tu as fait pour qu'il te tire les cheveux?

- Je n'en sais rien et je ne me voyais pas le lui demander!

Choteute s'éloigne et nous regagnons nos alvéoles en attendant le repas du midi.


Après le déjeuner, un nouveau tuteur, nommé Pirève, est désigné. Sans nous adresser la parole, il nous entraîne d'abord devant une paroi sur laquelle figure une large croix. Deux pelles et deux pioches sont posées à la gauche du dessin. Il nous désigne en touchant mon sternum ainsi que celui de mes trois amis. Puis il indique à Titus et aux Violets de le suivre. Je regarde les autres et saisis une pioche. Je suis pris d'une envie soudaine de frapper. Marcus fait de même. Nous synchronisons nos coups pour ne pas nous blesser. Claudius et Octavius ramassent les pelles et nous regardent en souriant. Au bout de vingt minutes, nous changeons les rôles et déblayons pendant qu'Octavius et Claudius se défoulent contre la paroi. La Vipère repasse et nous indique l'endroit où les gravats doivent être évacués. Notre ouvrage avançant doucement, nous perdons vite notre enthousiasme. Nous terminons la journée épuisés. Nous regrettons déjà la plage.

En passant près de l'Entre-deux, je repense au malaise d'Èprive. Je ne comprends toujours pas qu'il ait décidé de se charger de notre visite dans l'état où il était. Quand j'en parle aux autres, ils trouvent cela tout à fait normal. Claudius m'explique que, chez les Oreilles coupées, on ne doit jamais montrer sa faiblesse. N'importe qui pourrait en profiter pour défier celui qui est mal en point et, en cas de victoire, occuper sa place dans la hiérarchie. Il a voulu sauver sa peau.


Pendant le repas, en mâchant une pomme de terre à la crème, je songe soudain qu'elle a exactement le même goût que celles que nous consommions à la Maison. Et le reste de ce que nous mangeons également. Comme ils connaissent mieux l'île que moi, je demande à mes amis ce qu'ils savent à ce sujet.

- Ils ne volent tout de même pas les repas tout prêts dans les cuisines?

- Je crois t'avoir déjà parlé de notre ami Louche, intervient Claudius. Nous l'avons un peu fréquenté au début de notre séjour ici, quand tu étais dans le noir, entre la vie et la mort. Face à l'hostilité des autres, sa cuisine était notre refuge. Lui ne nous insultait jamais, il tenait même des propos assez vifs sur les Chevelus. On a beaucoup épluché de légumes et également frotté quantité de gamelles pendant cette période. On était tellement bien avec lui et il nous racontait beaucoup d'histoires: cela a fini par agacer les Chevelus qui nous ont envoyés sur la plage où, comme tu l'as remarqué, communiquer est quasiment impossible. Pour revenir à ta question, Louche a été enlevé par les Oreilles coupées pour faire le même travail que celui qu'il effectuait pour les César et les enfants. Il se considère lui-même comme une prise de guerre. Et c'est un très bon cuisinier. Chaque début de semaine, il établit une liste des ingrédients dont il a besoin et les "Chasseurs" lancent des raids pour les lui procurer. Ils chapardent des sacs de légumes près des campements des serviteurs de la Maison, volent des poules et des lapins. Ils vont jusqu'à dévaliser les réserves situées à l'intérieur même de la Maison. Mais ça, tu l'avais déjà compris.

En écoutant ce récit, je ne peux m'empêcher de repenser à l'impressionnante quantité de médicaments qui se trouve dans l'Entre-deux. Ce stock vient lui aussi de la Maison. Cet approvisionnement régulier leur paraît naturel à tous. Mais il ne l'est pas. Je ne saisis toujours pas pourquoi les César ne renforcent pas les serrures. Je les connais, pourtant: quand il s'agit de protéger leurs secrets ou d'empêcher les enfants de circuler la nuit, ils savent déployer des trésors d'imagination et d'efficacité. Je suis sûr que les Oreilles coupées ont leur utilité sur l'île. Ils participent à une sorte d'équilibre. Je n'en perçois pas encore le sens, mais c'est ma conviction. Peut-être servent-ils d'adversaires aux soldats pour s'entraîner en prévision des vraies batailles qui se déroulent sur le continent? Je crois que je ne comprendrai que lorsque j'aurai répondu à cette question qui me travaille depuis ma première conversation, sur l'île, avec Claudius: pourquoi les soldats récupèrent-ils les corps de leurs ennemis à la fin des batailles? Qu'en font-ils après?

Au moment où nous quittons la table, j'aperçois Marcus qui chahute en silence avec Toutèche. Claudius en profite pour me prendre à l'écart et me chuchote à l'oreille:

- J'ai écrasé un cachet entre deux pierres quand nous sommes rentrés, dans mon alvéole. J'ai transporté la poudre dans un morceau de papier plié. Je l'ai versée dans mon verre pendant qu'on mangeait. Tu n'as rien vu de tout cela?

- Non, mon frère. Tu es très doué.

- Méto, j'ai besoin que tu me surveilles ce soir, au cas où je montrerais des signes de fatigue particuliers. Il ne faudrait pas que cela se remarque. On pourrait attirer l'attention des Oreilles coupées ou de notre ami.

- Entendu. J'ai l'impression que tu as mis Toutèche dans la confidence.

- Je lui en ai dit le minimum. Il a déjà eu beaucoup d'ennuis.

- Et puis, en ce moment, on ne risque rien car il est moins bavard.

Nous rions sous cape de cette dernière remarque. Nos copains nous rejoignent. Eux aussi sont souriants. J'essaie d'apercevoir Titus. Nous étions si proches au moment de la rébellion. Désormais, il nous évite. Je le repère au milieu des Sangliers. Comme chaque soir, ses nouveaux camarades répètent des enchaînements de combats en poussant des cris. Leurs frères les encouragent ou les huent, selon l'humeur. Ils font tout pour qu'on les remarque. Les autres clans sont plus discrets. Les Faucons s'entraînent aussi à la lutte, mais par deux et en silence. Les Chouettes, les Vipères et les Renards sont assis en cercle et discutent. Les prises de parole sont ordonnées. Je remarque qu'au sein de chaque groupe l'un des participants est à genoux et tourne sans cesse la tête vers l'extérieur, sans doute par crainte qu'ils soient espionnés et pour donner l'alerte en cas d'attaque.

J'abandonne mes copains pour retrouver Affre qui, comme à son habitude, se tient à l'écart.

- Tu m'avais dit que nous pourrions discuter de nouveau...

- Que veux-tu savoir?

- Comment tu es arrivé ici.

- Je ne suis pas surpris par ta demande. Mais, avant que je ne commence, deux avertissements: d'abord, ne m'interromps pas. garde tes questions pour une autre fois, et puis il faut que je sois honnête avec toi. Je ne te dirai pas tout. Certaines informations ne doivent pas être divulguées en dehors du Premier cercle. Même si je vis aujourd'hui en retrait, je ne peux renier mes engagements de fidélité et de loyauté envers les Oreilles coupées.

Je décide de ne pas contester d'emblée ce dernier point même si je le trouve totalement injustifié. Qui sont-ils pour décider de dire ou de cacher la vérité? Mais je lui suis déjà très reconnaissant qu'il accepte de m'en raconter une partie. Pour le reste, je me réserve le droit de revenir à la charge une autre fois. Il ferme les yeux comme pour mieux se souvenir et se met à raconter d'une voix neutre:

- Je suis né environ six ans avant toi et mes premiers souvenirs remontent à mon entrée à la Maison. J'ai eu la preuve, en allant sur le continent, que les quelques bribes de souvenirs auxquelles je me raccrochais étaient le fait d'une construction artificielle et erronée. Sache que le monde qui nous entoure au-delà de la mer est loin de celui de tes rêves. Mais je n'ai pas le droit de parler de la vie là-bas.

"J'ai passé quatre années à la Maison sans jamais fréquenter le frigo. J'étais le type même du A, de ceux qui ne prennent jamais d'initiative, suivent le troupeau et obéissent aux ordres. Après avoir "craqué", j'ai découvert que deux Maisons cohabitaient dans un même lieu, la deuxième étant le reflet de la première, avec ses dortoirs, ses salles de sport et de classe, et même ses César. Ceux de la deuxième ne m'ont pas menti sur les réalités de notre vie future. Ils m'ont montré l'existence que menaient les serviteurs et les soldats. J'ai observé les premiers, privés de nourriture et de sommeil, se tuer à la tâche. J'ai vu les paillasses poisseuses où ils dormaient quand ils pouvaient, enchaînés les uns aux autres. J'ai découvert l'immense anneau à leur oreille que leur chef saisissait violemment à pleine main, quand ils étaient trop lents. J'ai pu voir aussi, dans l'hôpital, les opérations que subissaient les soldats et la douloureuse rééducation qui s'ensuivait mais, à l'époque, je n'ai voulu retenir que leur vie d'après: les courses à quatre pattes sous les sapins à poursuivre les pillards qui vivaient dans les souterrains, les parties d'inche sans protections, les bagarres sans règles et les énormes quantités de nourriture dont ils disposaient. Leur quotidien ressemblait à un jeu plein de dangers excitants. Nos chefs s'étaient bien gardés de nous parler de ce qu'on nous obligerait à faire sur le continent et des produits qu'on nous forcerait à ingurgiter pour nous rendre moins sensibles à la douleur et aux émotions. Ces substances ont causé la mort prématurée de beaucoup de mes camarades de l'époque, dans des circonstances que j'ai du mal à évoquer encore aujourd'hui. Tu dois également savoir qu'il y avait parmi nous des enfants. Au départ, ils étaient prévus pour la Maison des Petits, mais l'opération qui visait à détruire leur mémoire autobiographique ayant atteint d'autres zones du cerveau, ils étaient incapables d'apprendre. Ils se retrouvaient donc directement soldats. Ces gamins étaient tout spécialement drogués pour devenir des candidats aux missions suicide. Leur conscience réduite les rendait plus manipulables et compensait leur manque de force physique. Ils faisaient peine à voir, mais on n'avait pas le temps de s'attacher à eux car ils mouraient très vite.

- Après les souffrances des opérations de greffes osseuses, quand on a eu la chance qu'elles n'occasionnent aucune complication comme des infections ou des rejets, tous les soldats vivent une période euphorique. On se sent indestructible. Ceux qui n'appartiennent pas à notre troupe baissent la tête sur notre passage, même les César semblent nous craindre. On apprend à manipuler des armes dangereuses, on prend des risques qu'on a plaisir à raconter le soir venu pour épater nos camarades. Mais, progressivement, quand commence le travail pour lequel on a été conçu et entraîné, les choses se gâtent. On voit souffrir ou mourir ses anciens amis et puis, dans les moments de lucidité, on se remémore les actes cruels et inutiles qu'on a trop souvent commis. On s'en serait cru incapable quelques mois plus tôt. Peu à peu, beaucoup de nos frères d'armes adoptent des comportements qui trahissent leur envie d'en finir au plus vite ou bien ils se mettent à surconsommer ce qu'on appelle les drogues de combat. Un jour, j'ai décidé que je m'enfuirais et j'ai eu la chance de rester en vie assez longtemps pour aller jusqu'au bout de mon idée. Je savais qu'une autre existence serait impossible sur le continent. On m'aurait tiré dessus ou lynché avant même que je puisse expliquer que je me rendais. Sur l'île, ma trahison présentait plus d'intérêt. Je pouvais livrer des informations. Mais cela ne s'est pas fait facilement, j'ai dû gagner la confiance des membres du Premier cercle. Ils m'ont imposé de tuer un de mes frères de combat pour leur prouver ma bonne foi. Je l'ai fait sans trop d'arrière-pensées car ma victime m'avait plusieurs fois parlé de son intention de mettre fin à ses jours. Ensuite, j'ai pu débuter une vie nouvelle. Grâce à mes conseils, les Oreilles coupées ont appris à mieux se protéger de ceux de la Maison. Je suis monté dans la hiérarchie petit à petit, jusqu'à occuper le troisième rang. Depuis deux ans, je me suis mis en retrait. Je n'arrivais plus à "chasser" ou à combattre sans mettre en danger les autres car mes os et mes muscles me font terriblement souffrir. Aujourd'hui, je ne pourrais même plus m'enfuir, j'ai des difficultés à rester debout plus d'une heure. Je sens la vieillesse qui me courbe chaque jour un peu plus. J'ai vingt ans, Méto. C'est bientôt la fin pour moi.

Il reste un long moment silencieux, la tête baissée. Je suis bouleversé par son histoire. Je sens qu'il est temps que je parte mais je n'ose le faire avant qu'il ne m'y invite. Il lève enfin son regard et se force à sourire. Il finit par lâcher:

- À demain, Méto. D'ici là, fais attention à toi. Ne prends aucun risque.

Je hoche la tête en me redressant et cours retrouver mes camarades. Je cherche Claudius du regard, je m'en veux de l'avoir laissé si longtemps. Octavius décode mon angoisse:

- Il est allé se coucher. Visiblement, le boulot de taupe l'a épuisé.

Nous repartons vers nos alvéoles. Marcus prend une voix des plus innocente pour me demander:

- Méto, on pourrait aller se doucher et faire un petit détour en rentrant. Qu'en penses-tu?

- Demain, Marcus, demain.


Le matin, quand je me lève, j'aperçois Claudius qui fait les cent pas tout seul le long du mur. Je le rejoins.

- J'ai très bien dormi, me confie-t-il. Le somnifère n'a pas de goût. Je pense que c'est celui qu'on prenait à la Maison. Le temps de réaction au cachet est de trois quarts d'heure.

- Cela me semble parfait.

Il acquiesce et se tourne vers nos amis qui viennent nous saluer. Tous se plaignent des courbatures occasionnées par le travail de la veille.

- On risque de ne pas voir le ciel pendant une semaine, gémit Marcus.

Pirève ne nous laisse pas finir notre repas. Nous devons le suivre sans attendre dans un boyau de la partie est. Heureusement, le matin, nous sommes à l'étayage. C'est plus technique et moins violent. L'après-midi, nous bouchons une issue pour, soi-disant, tromper l'ennemi en cas d'attaque. Nous devons empiler des cailloux, des vieilles planches et cimenter le tout. Puis notre formateur fabrique devant nos yeux impressionnés un enduit imitant, à la perfection, la couleur de la roche alentour. Nous l'appliquons à l'aide de petites spatules. Pour finir,

Pirève grave son nom en petit à l'aide d'un couteau et nous invite à faire de même. Je demande des nouvelles d'Èprive. Son ami m'assure qu'il est sorti de l'Entre-deux mais doit rester couché le plus possible. Il nous explique qu'Èprive a demandé à être déclaré hors combat pendant une semaine. C'est un droit qu'on ne peut utiliser qu'une fois.

Au début du repas, je fais signe à Marcus que je veux lui parler en particulier. Pendant que nous nous écartons du groupe, il est prévu que Claudius lui prépare sa mixture. Je l'interroge au creux de l'oreille:

- Tu veux y aller ce soir?

- Et comment!

Nous retrouvons nos amis. Claudius me fait comprendre qu'il a accompli sa mission. Le dîner se déroule comme à chaque fois; nous nous repassons le film de la journée en y ajoutant des commentaires et en imitant les Oreilles coupées que nous avons rencontrés. Je m'aperçois avec soulagement que Marcus est plus réservé que d'habitude. Ce sont sans doute les premiers effets du médicament. Je lui demande le plus naturellement possible:

- Tu vas bien, Marcus?

- Je suis un peu fatigué ce soir. Je crois que je vais aller directement me coucher.

- Je t'accompagne.

- Pas la peine. Dors bien.

Je le regarde s'éloigner. Je pense que dès le lendemain, quand il sera en capacité de réfléchir, il se posera des questions. Dans quelques jours, il aura deviné. En le trompant ainsi, nous courons le risque qu'il nous mente à son tour et se jette dans la gueule du loup.

Je décide donc, sur-le-champ, de m'ouvrir à Affre du problème en omettant de mentionner ma visite dans l'Entre-deux. Son regard me transperce. Se doute-t-il de quelque chose?

- J'ai entendu parler de cette affaire et j'ai déjà commencé à enquêter auprès des Chouettes, qui observent discrètement nos ennemis à longueur de journée. Ils n'ont repéré aucun individu étranger à la communauté depuis des semaines. Je pense comme eux que l'action vient de l'intérieur, peut-être du clan des Lézards, car leurs membres sont doués pour travestir leur voix. Il y a deux entrées à cette grotte, une par la plage, l'autre par un trou dans la falaise. Si tu décides d'y aller un soir, poste des amis à chaque issue pour éviter les surprises.

- Mais pourquoi les Lézards essaieraient-ils de piéger Marcus?

- Ce n'est qu'une supposition. Et pour répondre plus généralement à ta question, sache qu'on a vu par le passé des Oreilles coupées acheter une trêve en offrant à l'ennemi des "cadeaux". Ton copain Marcus peut en être un. Que sais-tu sur lui?

Je lui raconte l'épisode de la bataille, que j'interprète comme une première tentative d'enlèvement. Affre se gratte la tête:

- Ne fais rien dans l'immédiat. Je vais essayer de t'aider. Maintenant, il faut que je réfléchisse. À demain.

Je retourne près de Claudius et d'Octavius qui s'entraînent ensemble au combat sur échelles. Je les regarde s'amuser pendant quelques minutes. Comme je me dirige vers mon trou, j'ai soudain un mauvais pressentiment et je me mets à courir. Je grimpe sur l'échelle pour vérifier que Marcus est bien là. Ouf! Je me suis inquiété pour rien. Je redescends, en souriant de mon imagination. Je regagne mon alvéole. Je sens tout de suite une odeur inhabituelle. J'attrape une lampe et éclaire mon antre. Rien d'étrange à première vue. Je soulève l'oreiller pour vérifier la présence des médicaments volés. Ils sont bien là, mais disposés d'une manière bien particulière. Les cachets dessinent un M majuscule barré d'un trait horizontal. Je repose la lampe et m'allonge. Je dois me calmer et essayer de comprendre. Est-ce que Marcus aurait déjà compris? Non, ce n'est pas lui. La réponse s'immisce lentement mais inexorablement en moi. Je reconnais cette odeur. Quand je ferme les paupières, je sens deux lueurs qui brillent et me transpercent: les terribles yeux verts du Chamane.

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