CHAPITRE 7


J'ai très bien dormi. J'avais demandé à Claudius de me donner un des cachets qu'il conservait pour Marcus. Si cette nuit devait être la dernière, je la voulais sans cauchemars.

Juste avant, c'est Titus, rentrant se coucher, qui m'a sauvé la mise et m'a permis de ne pas donner d'explications.

Comme je regardais notre ancien ami s'approcher, j'ai constaté que, à la différence des autres soirs, il n'essayait pas d'éviter nos regards, il nous souriait au contraire. J'ai senti qu'il allait même nous adresser la parole.

- Les amis, a-t-il dit avec enthousiasme, demain est un grand jour pour moi car je vais être accueilli au sein de la communauté. Je vais changer de nom et de lieu de couchage. Vous êtes tous invités à la cérémonie qui se déroulera juste après le dîner. Vous viendrez, j'espère?

- Pourquoi pas? a répondu Claudius sans hésiter, comme s'il voulait montrer que les événements de la journée n'avaient eu aucun effet sur lui.

- Pourquoi tu nous invites? a interrogé Marcus, un peu agressif. Je croyais que tu voulais faire une croix sur ton passé, et donc sur nous? Surtout après ce qu'il s'est passé ce matin... Pourquoi nous avoir tiré dessus?

- Je ne vois pas de quoi tu parles, a-t-il répondu d'un air gêné. Ici, on ne tire pas sur des amis. Bonne nuit, les gars, et à demain soir alors, si vous vous décidez...

Nous nous sommes regardés tous les quatre, partagés entre la perplexité et l'amusement.


Ce matin, je repense à notre ex-ami qui va s'engager pour le restant de ses jours dans le clan des Sangliers. Comment peut-il envisager une telle existence, uniquement centrée sur la lutte pour gagner ou conserver un peu de pouvoir? Cela ne peut pas constituer une vie.

- Méto, c'est l'heure, m'annonce Claudius. Pirève nous attend déjà. Je ne sais pas ce qu'il nous réserve aujourd'hui.

- Et tes brûlures dans le dos?

- Je ne sens plus rien.

- J'aimerais bien les voir sous un puits de lumière, tu permets?

- D'accord, mais fais vite.

Il relève son maillot de corps et je commence l'inspection. Je commente:

- Ta peau a été superficiellement entaillée par une lame très fine. C'est le savon, en pénétrant dans les cicatrices, qui a réveillé la douleur. Maintenant, une croûte marron s'est formée.

- Quand j'y repense, je ressentais des picotements hier matin après mon retour de l'Entre-deux. Je pensais que c'étaient des puces... Méto, que te veut le Chamane?

- N'en parle pas aux autres, s'il te plaît, Claudius.

- D'accord, mais promets-moi de tout m'expliquer très vite.

- Ce soir, si tu veux.


Pirève partage le petit déjeuner avec nous. Après quelques bouchées, il se décide enfin à nous parler:

- Je voulais d'abord vous féliciter pour votre comportement d'hier. Vous vous en êtes bien sortis. Une Chouette qui veillait sur vous m'a rapporté le zèle, voire l'acharnement dont ont fait preuve certains membres de la communauté qui vous testaient. Sachez que le Premier cercle a chargé un Ancien d'enquêter à ce sujet. Aujourd'hui, rassurez-vous, vous ne serez pas livrés à vous-mêmes. Nous avons une urgence. On a découvert que le couloir sud était obstrué par un gros éboulement. Il faut le déboucher au plus vite parce que c'est la seule issue vers la plage. Vous devez savoir que ce genre d'incident est rarement le fruit du hasard. La Maison a peut-être prévu une attaque pour ce soir. Finissez vite de déjeuner et rejoignez-nous.

- Vous avez entendu? commente Marcus. Une attaque pour ce soir, moi qui espérais que la situation finirait par s'apaiser.

- Je préfère mourir plutôt que retourner à la Maison, déclare Octavius, catégorique. J'espère que les Oreilles coupées nous confieront des armes et qu'ils nous laisseront nous battre jusqu'au bout.

Claudius lui tape gentiment sur l'épaule, pour le réconforter, puis lui sourit et déclare:

- Pirève a seulement évoqué un risque d'attaque. Ne dramatise pas tout de suite. Sache que je n'ai prévu ni de retourner à la Maison ni de mourir aujourd'hui.

Je sais maintenant que tous les récents événements sont liés. Nous empêchons Marcus de tomber dans un piège en le dissuadant de se rendre dans la grotte, alors les Lézards nous font tirer dessus pour nous intimider, peut-être même pour nous tuer, car ils pensent que je fais obstacle à leur plan. Peut-être veulent-ils aussi montrer à ceux de la Maison qu'ils font tout ce qu'ils peuvent pour récupérer Marcus en nous attaquant tout près de la frontière, là où ils se savent observés. De leur côté, ceux de la Maison, voyant la perspective de l'échange s'éloigner, peuvent avoir décidé de faire pression sur les Lézards en menaçant d'attaquer la grotte... Nous sommes au milieu d'une tempête qui n'a pas encore réellement éclaté.


Vu l'étroitesse du couloir, il est impossible que plus de quatre personnes travaillent en même temps: nous ne déblayons qu'une demi-heure à tour de rôle. Deux autres équipes prennent le relais. Des membres du Premier cercle passent régulièrement pour observer l'avancement des travaux. La galerie est entièrement nettoyée en fin d'après-midi. Des Vipères examinent la roche et discutent. La présence d'humidité révèle que l'éboulement a été préparé ou provoqué de l'extérieur. L'hypothèse d'une attaque imminente est donc retenue.

Après le repas, malgré l'alerte, beaucoup d'Oreilles coupées se rassemblent au milieu de la salle principale. Regroupés par clans, les Chevelus s'assoient, s'agenouillent ou restent debout pour profiter du spectacle de l'initiation. Toutèche s'est rapproché de nous. Les Sangliers ont tracé sur le sol un cercle d'un mètre de diamètre environ. Ils y versent plusieurs litres d'eau. L'un d'entre eux remue la terre avec soin. Puis notre ancien ami Titus est invité à s'allonger sur le ventre et à plonger la tête dans la boue épaisse qui s'est formée. Après avoir lancé leur cri de guerre, tous les membres du clan viennent marcher sur la tête de notre ami. J'ai peur qu'il ne s'étouffe et j'esquisse un mouvement pour aller à son secours. Toutèche me retient fermement et me glisse à l'oreille:

- On est tous passés par là et jamais personne n'en est mort. La symbolique de ce rite est la suivante: le nouveau doit faire corps avec la terre de l'île qu'il s'engage à ne jamais quitter. Il montre sa soumission aux règles de la communauté et à son clan en se laissant fouler aux pieds. Les autres lui témoignent leur solidarité en appuyant sa résolution. Quand il se relèvera, ce sera une nouvelle naissance pour lui. Demain matin, lorsque la boue aura séché, les Sangliers couleront du plâtre dans l'empreinte de son visage et son masque ira rejoindre les autres sur le mur du Souvenir. Ainsi, même s'il disparaît un jour, son image restera à jamais ici.

Je comprends enfin pourquoi les portraits de ce que nous appelions entre nous le "mur des grimaces" étaient tordus par la douleur. Je regarde Marcus qui a choisi de fermer les yeux. Ce supplice est interminable. Je me demande comment Titus fait pour reprendre son souffle.

Il se relève enfin, crache un peu puis lève les bras en signe de victoire. Il est alors porté en triomphe par les siens dans une immense clameur. Je n'envie pas une seconde son bonheur. Autour de moi, hormis chez mes trois camarades, c'est la joie qui domine. Même Toutèche semble partager la liesse générale et sourit. Il nous explique que les Sangliers vont maintenant dessiner sur le front, le torse, le dos et les bras de Titus la lettre S. S comme Solidarité, Soumission, Souvenir, Secret, Sédentarité.

- Et comme Sadisme et Saloperie, ne peut se retenir Marcus. Moi aussi, je vais m'enfuir de cette île de tarés.

- Qu'est-ce que tu viens de dire, Petit? s'exclame un Lézard qui s'est faufilé près de nous sans qu'on le remarque.

Avant même que nous ayons le temps de réagir, il envoie son poing dans la figure de Marcus. Nous intervenons aussitôt, décidés à partager les coups destinés à notre frère. Il faut frapper fort et rester debout. Heureusement, je m'aperçois vite que nous ne serons pas lynchés par le groupe de nos adversaires, de plus en plus nombreux, car de gros Chevelus s'interposent en criant. Ils nous extirpent de force de la mêlée et nous conduisent devant le Premier cercle.

- Je ne suis pas là pour écouter vos explications, commence Nairgels. Marcus a insulté la communauté. Nous déciderons de sa peine plus tard. En attendant, vous serez privés de nourriture pendant deux jours.

Un barbu me tâte la tête. Il montre aux autres sa main barbouillée de sang. La douleur me parvient seulement maintenant. Ma vision se brouille.


Je reconnais le lieu avant même d'ouvrir les yeux, grâce au calme et à l'odeur si particulière. Je suis dans l'Entre-deux, à la même place que la première fois, près du mur couvert d'étranges écritures. Je sens que mon crâne est entouré d'une bande. Ma tête semble prise dans un étau. Je peine à garder les paupières ouvertes. Je ne suis pas attaché, pourtant je ne peux bouger les membres et ma langue paraît engourdie elle aussi.

Le Chamane est planté devant moi, son visage est couvert de suie. Il porte un large manteau avec une capuche qui lui cache le haut du visage. Il s'en débarrasse et entreprend de défaire les protections d'inche qui modifient sa silhouette. Il ne porte plus qu'une longue chemise qui descend jusqu'aux genoux, avec une fine ceinture de corde à la taille. Il s'écarte de mon champ de vision, j'entends couler de l'eau. Il doit se laver le visage et les mains. Il se penche sur moi. Ses longs cheveux sont détachés. Je sens son odeur, si différente de celle des Chevelus. Et je vois ses muscles pectoraux étrangement gonflés. Dans un éclair, tout le puzzle se reconstitue. Le Chamane est une femme et ce sont ses mamelles, je crois me souvenir qu'on emploie un autre mot, ce sont ses seins qui bougent sous le tissu.

Elle sourit, mais son visage ne montre aucune gentillesse. Elle me parle. Le ton est glaçant.

- Enfin! Tu es là, Méto. Tu avais compris depuis longtemps déjà, n'est-ce pas? Parfois, connaître la vérité permet de rester en vie, parfois, c'est le contraire. Je t'ai soigné, Petit, et tu ne mourras pas de ta blessure à la tête. Je vais te garder et profiter de ta présence quelque temps. J'ai rarement l'occasion de parler à des êtres conscients ou tout simplement vivants.

Elle s'allonge tout près de moi et inspecte mon visage. Avec son doigt, elle évalue l'importance du duvet au-dessus de ma lèvre supérieure, peut-être pour estimer mon âge. Elle reste là une bonne heure à m'examiner. Je suis complètement à sa merci. Je ne sais où porter les yeux car son regard froid m'effraie. Je scrute le mur. Peut-être que, si j'arrive à comprendre ce qui est écrit, je trouverai une idée pour m'en sortir.

- Nous ne serons pas dérangés, annonce-t-elle soudain, les Puants croient à une attaque. Mais j'ai eu l'occasion d'aller faire un tour à la Maison dernièrement et je n'ai pas remarqué l'agitation habituelle qui précède un assaut. Je vais te préparer une purée et te la ferai manger comme à un bébé. J'aimais faire ça autrefois avec mon petit frère.

Son visage ne montre aucune pitié. J'ai plutôt l'impression qu'elle veut s'amuser. Je détourne les yeux vers le mur gravé.

- Tu t'intéresses à mes textes mais leur cryptage pourtant fort simple n'est pas à ta portée. Ah! j'allais oublier, c'est l'heure de ta piqûre. Je ne veux pas que tu te mettes à brailler ou à gigoter dans tous les sens pendant mon sommeil.

Elle se lève et va s'activer loin de moi. Je reconnais l'odeur de l'alcool, ce qui signifie qu'elle stérilise l'aiguille. Elle s'applique pour que je ne souffre pas. Pourquoi tient-elle absolument à me tuer? Pourquoi le fait qu'elle soit une femme doit-il rester un secret? Pour me calmer, je me concentre sur ces curieuses lettres qui courent le long de la paroi. Il y a plusieurs lignes de longueurs différentes.

Je vais me focaliser uniquement sur la première. Chaque signe doit représenter une lettre, comme quand on code un message en remplaçant une lettre par son rang dans l'alphabet. Méto s'écrit 13 5.20.15. Ici, chaque lettre est remplacée par un signe. Je sais qu'en cherchant celui qui revient le plus fréquemment, on trouve le e. Celui qui le représenterait ressemble à un t en minuscule mais avec une barre horizontale plus basse, elle est juste au milieu de la barre verticale. Cela pourrait aussi être un E majuscule inachevé. Alors on aurait un alphabet de lettres inachevées. Des points placés à côté de certains signes pourraient orienter la manière dont il faut compléter la lettre, par exemple: I. Si je relie la base du trait vertical jusqu'au point, j'obtiens une sorte de J anguleux. Grâce à cette méthode, je déchiffre quelques lettres: E - E ELLE - EJ. Je ne connais pas de mot se terminant par J. Si elle utilise un langage qui m'est inconnu, je ne trouverai jamais!

Elle revient et m'assoit sur la couche, contre le mur. Elle entreprend de me faire manger mais, avec ma langue engourdie, c'est très difficile. Elle me caresse la tête en évitant ma blessure. Quand je ferme les yeux, je suis presque bien. J'ai au fond de moi l'impression d'avoir déjà vécu ce moment. Lorsque cette pensée se forme dans mon esprit, sans que je puisse le maîtriser, des larmes coulent sur mes joues.

Elle prend une voix plus douce pour me parler:

- Il ne faut pas t'inquiéter, Méto. Je ne te ferai pas souffrir et puis dis-toi que la vie sur l'île, dans la Maison ou dans les grottes, ne mérite pas d'être vécue. La vraie vie est ailleurs, mais elle n'est ni pour toi ni pour moi. Ne pleure pas, petit Méto. Je te tuerai sans plaisir mais il le faut, c'est comme ça.

Elle a de nouveau disparu. Je dois reprendre mon travail de décryptage. Il ne faut pas que je pense... que sa prochaine piqûre me sera sans doute fatale, que je vais mourir sans avoir retrouvé mes parents... Je relis la suite des lettres que j'ai réussi à former dans ma tête. Et si...? Et si je prenais la phrase à l'envers, le premier mot serait: JE - ELLE E - E. Deux lettres identiques avant ELLE, elle avait tort, la solution est à ma portée: Je m'appelle Eve. Elle s'appelle Eve. Mes yeux se ferment.


À mon réveil, elle est de nouveau collée contre moi et elle dort. Je ne sais combien de temps va durer ce sursis. Je pense à mes amis. Que font-ils sans moi? Sont-ils sains et saufs? J'espère que les Oreilles coupées n'ont pas sauté sur l'occasion pour se débarrasser de Marcus en négociant une trêve avec la Maison. Ils auraient trouvé une justification à leur lâcheté. Elle bouge et pose ses lèvres sur ma joue. Comme lorsqu'elle caressait ma tête pendant le repas, ce geste me renvoie à un sentiment enfoui dans ma mémoire et je souris malgré moi.

- Qu'il est mignon! s'écrie-t-elle. Quel dommage que tu sois un garçon, je t'aurais bien gardé.

Elle s'éloigne. Je l'entends rire toute seule.

J'arrive à bouger la langue: je me sens presque capable de parler. Comme elle ne fait plus attention à moi, j'en profite pour continuer ma recherche:

Je m'appelle Eve.

Je cherche mon frère.

Ne jamais faire confiance à ces Barbares.

Celui qui connaît mon secret doit mourir.

Cette dernière phrase est répétée au moins dix fois.

Elle se penche sur moi. Je ne veux pas qu'elle m'endorme. Je me lance avant qu'il ne soit trop tard:

- Tu es venue sur cette île pour chercher ton frère.

Elle me plaque violemment deux doigts sur la bouche pour me faire taire. Je continue en tremblant:

- Permets-moi de te parler un peu. Je ne crierai pas et n'essaierai pas de m'enfuir. Je veux juste comprendre. Tu me tueras plus tard, je me laisserai faire.

Elle ne m'écoute pas et plante sans attendre l'aiguille dans ma jambe. Je suis encore trop faible pour me défendre. Elle me fixe dans les yeux mais ne pousse pas sur la seringue.

- Tu as quelques minutes, Méto.

- Pourquoi devrais-je mourir? Je suis un enfant! Je n'ai rien à...

- Tais-toi! coupe-t-elle. Je ne peux faire confiance à personne. Les Barbares, même quand ils sont très jeunes, sont capables d'actes d'une cruauté inouïe. J'ai vu le corps mutilé de...

Elle s'interrompt, braque sur moi un regard dur et ajoute d'un ton sec:

- Je me suis juré de ne jamais tomber vivante entre leurs mains. La discussion est terminée. Je n'ai plus envie de parler.

Elle appuie lentement sur la seringue pour pousser le liquide dans ma veine. Je dois encore essayer avant que le produit agisse. Je bredouille à toute vitesse:

- Je ne suis pas comme eux! Je n'ai jamais trahi personne... Je le jure!... Je suis gentil... Je ne veux pas mourir!

Elle achève son geste et retire l'aiguille.

- Arrête de geindre comme un nourrisson! Si tu veux que je t'écoute encore un peu, il faudra te montrer plus intéressant. Je perçois en toi quelque chose de légèrement différent. Mais ne te berce pas d'illusions: tu ne feras pas exception à la règle.


Je suis complètement épuisé mais j'ai le sentiment d'avoir franchi une première étape. Je dois trouver le moyen de faire durer nos échanges. J'ai l'intime conviction que plus on connaît les gens, plus c'est difficile de les supprimer. Elle a les cheveux marron orangé comme Octavius. Se pourrait-il qu'il soit son frère? Elle le connaît, puisqu'il m'a accompagné dans l'Entre-deux pour déposer Èprive et qu'elle lui a tiré les cheveux. Peut-être était-ce pour en vérifier la couleur?

L'injection produit son effet et mes paupières se ferment brutalement.


- Alors, Petit Méto, on se réveille? Je vais te permettre d'utiliser mon point d'eau car j'aime les garçons propres.

Elle m'aide à me lever. Elle passe mon bras autour de son cou et nous progressons vers le fond de sa grotte. Je revois, en la traversant, les médicaments, le gros livre et des cahiers semblables à ceux de la Maison. Elle me déshabille en détournant le regard et me plonge dans une très grande bassine d'eau chaude et savonneuse. Elle me frotte le dos. Je me laisse faire. Elle me lave les cheveux avec du shampoing. Elle me rince la tête puis entreprend de m'essuyer. Je me sens bien. De nouveau, des larmes irrépressibles affluent dans mes yeux. Elle me tend une serviette et s'écarte de moi.

- Sèche-toi, dit-elle d'une voix soudain plus grave.

Elle s'éloigne. Je retrouve mon calme au bout de quelques minutes. Je suis encore ankylosé et je mets un certain temps à me rhabiller avec les affaires propres qu'elle a préparées pour moi. Quand elle revient me chercher, elle me sourit comme si elle était fière de moi. De retour dans le lit, je décide d'engager la discussion. Elle ne semble pas s'y opposer.

- Mon ami Octavius n'est pas ton frère?

Elle paraît surprise par ma remarque. Dans un premier temps, j'ai bien songé que je pourrais le lui faire croire. Mais je la sais trop fine pour se laisser ainsi manipuler.

- Non, répond-elle. Les cheveux et l'âge correspondent mais pas la couleur des yeux.

- Tu l'as beaucoup impressionné, dis-je.

- Je sais. Dis-moi, tout à l'heure, pourquoi pleurais-tu? C'est parce que tu avais du savon dans les yeux?

- Je ne sais pas. C'est venu tout seul. Peut-être que ma mère, quand j'étais petit... Je ne me souviens de rien... Si elle venait me chercher un jour, je crois que je ne pourrais pas la reconnaître. On m'a volé mes souvenirs et parfois... ça me fait si mal.

- Parle-moi de la vie dans la Maison.

Pendant plus d'une heure, je lui raconte tout: les règles absurdes, les châtiments, les injustices, les mouchards, la peur qui nous étreint à chaque seconde. Elle m'écoute attentivement, me fait préciser des détails. J'évoque aussi la révolte, nos espoirs et la frustration d'avoir abandonné les Petits. Je profite du récit, mais sans trop appuyer le trait, pour lui montrer que je suis fidèle en amitié, que je ne trahis jamais mes serments. Je lui parle de mes frères, Marcus, Octavius et Claudius. J'insiste enfin sur les attaques dont nous sommes victimes de la part des Oreilles coupées. Je veux qu'elle comprenne que je ne suis pas de leur côté. Je termine en lui posant à mon tour une question:

- Sais-tu ce que les Oreilles coupées ont fait de mes amis depuis leur arrestation?

- Ils les ont relâchés. Un affreux Lézard s'est porté garant du blasphémateur, qui est maintenant surveillé par son clan. Je vais faire à manger, Petit Méto.

Radzel. Marcus est entre les mains de ce gars cruel et prêt à toutes les traîtrises. Je dois retourner dans la grotte principale. Je ne peux pas le laisser sans protection. Mais comment faire pour sortir d'ici? Je sens que la situation évolue doucement. Elle n'a pas parlé de me piquer de nouveau. C'est un signe encourageant. J'ai l'impression qu'elle me traite un peu comme un petit frère. Je ne crois plus représenter désormais un réel danger pour elle tant que je reste dans l'Entre-deux. Mais comment faire maintenant pour qu'elle me relâche? Quel gage de confiance puis-je lui donner?


Elle revient et nous mangeons en silence. J'aurais envie qu'elle me parle d'elle. J'aimerais savoir depuis combien de temps elle est ici et ce qui se passe au-delà de l'île. Je n'ose pas. Je la regarde.

- Ne me regarde pas comme ça, déclare-t-elle. Je ne suis pas gentille. C'est en inspirant la peur que j'ai survécu ici. Tu dois me craindre, Petit Méto. Si j'ai soigné beaucoup de Puants, c'est pour ne pas attirer l'attention, mais sache que j'ai laissé mourir les plus pourris, ceux que je voyais profiter de la faiblesse des autres. Je joue la régulatrice.

Elle se lève, revient avec la seringue et me pique dans la cuisse. Je risque une question:

- Tu crois encore que tu retrouveras ton frère?

- Si je n'y croyais plus du tout, je me serais injecté une bonne dose pour partir dans ce qu'ils appellent l'Autre Monde.

Je la contemple en train de revêtir son accoutrement de Chamane. Elle va sortir. Je n'ai aucune idée de l'heure qu'il est quand je m'endors.


Ce matin, j'arrive à manger sans son aide et elle me laisse faire. Ce ne sont pas les plats habituels préparés par Louche. Je respire un grand coup avant de lâcher cette phrase dont j'ai pesé tous les mots. Je me domine pour ne pas trembler.

- C'est très bon, Eve.

- Tu ne dois pas m'appeler comme ça. Je te l'interdis.

Je vois qu'elle est troublée. J'attends quelques longues minutes avant de continuer:

- Tu n'aimes pas la cuisine préparée par les Oreilles coupées?

- Je préfère décider de ce que je mange et puis ça m'occupe. En dehors des lendemains de bataille ou de matchs d'inche et des séquelles de leurs rituels imbéciles, je suis souvent inactive.

- Quels rituels?

- Demain, ils vont trancher les lobes de ton ancien copain Titus sans aucune raison valable, puisqu'il ne portait pas l'anneau. Ils vont le charcuter avec un couteau mal stérilisé. Alors, il souffrira le martyre pendant des jours mais n'osera pas se plaindre parce que c'est une brute comme les autres. Quand on me l'amènera, il sera bien infecté. Au fait, il est affublé désormais du nom ridicule de Sangelir. J'espère qu'il sera moins cruel que celui qui le portait précédemment.

- Titus est un tueur. Il le sait depuis toujours et il nous l'a prouvé. Mais c'est encore mon ami. Où es-tu allée hier?

- J'étais dans la Maison.

- Comment fais-tu pour y pénétrer?

- J'ai un trousseau de clés qui me permet entre autres d'accéder à la réserve des médicaments.

- Et tu ne fais jamais de mauvaises rencontres?

- J'y vais pendant l'heure morte, les nuits où les Renards n'y sont pas non plus...

- J'aimerais faire passer un message à Décimus pour lui dire que je ne l'oublie pas. Tu sais, c'est un des Petits dont je t'ai parlé hier.

Elle me sourit. Je la regarde droit dans les yeux avant de demander:

- Tu ne vas pas me tuer? Tu sais que tu peux avoir confiance, que je ne te dénoncerai jamais.

Elle se lève sans me répondre et me tourne le dos. Elle revient avec sa seringue et me la plante sans même lever les yeux vers moi. Je me laisse faire, j'ai parlé trop vite.


Quand je me réveille, elle est près de moi et m'observe. Elle a dû prendre sa décision.

- Petit Méto, j'ai trouvé un message pour toi devant l'entrée de l'Entre-deux.

Elle me tend la feuille dépliée.


Méto,

On a besoin de toi. Marcus a disparu cette nuit. Octavius et moi espérons que tu vas bien. Claudius.


Je m'agite. Il faut qu'elle comprenne.

- Eve, je dois les rejoindre. Je ne peux pas abandonner Marcus. Je t'ai parlé de lui, il est comme mon frère et j'ai toujours veillé sur lui. Je te jure sur sa tête de ne jamais te trahir. Je te supplie de me laisser sortir.

Une douleur me tord le ventre, j'ai envie de crier. J'essaie de me maîtriser et de capter son regard. Elle est comme absente et ses yeux paraissent vides.

- Je... je te promets aussi de tout faire pour retrouver la trace de ton frère! Je... je connais des gens qui savent. Je vais les interroger... Je reviendrai t'aider, je te le promets... Comment s'appelle-t-il?

- Comment comptes-tu t'y prendre? J'ai déjà tout essayé.

- J'ai rapporté du bureau des César un classeur dont je n'ai pas encore découvert le code. D'après moi, il renferme tous les renseignements sur les enfants passés sur l'île.

Nous restons de longues minutes silencieux, à nous regarder. Finalement, elle déclare en détachant bien ses mots:

- Si tu me trahis, je te tuerai aussitôt. Tu as compris?

Je hoche la tête. Je n'ose pas encore me lever, même si je crois comprendre qu'elle va me laisser partir. Elle reprend:

- Tu reviendras?

- Oui, je te le promets. Je suis sûr que je peux t'aider.

À ma propre surprise, je sens que j'ai envie de revenir.

Je reste persuadé qu'elle a beaucoup à m'apprendre. Et elle est si différente. Elle semble lire dans mes pensées car elle ajoute:

- Attends la nuit pour sortir et n'oublie pas de remettre tes vêtements puants avant d'y aller.


Je guette dans la pénombre le moindre bruit suspect. Puis je me lance. Les feux ne brûlent plus depuis longtemps, mais j'ai appris à me repérer. C'est comme autrefois dans le dortoir, quand on était de service pour éteindre la lumière et qu'il fallait zigzaguer dans le noir absolu au milieu des lits si fragiles avant de retrouver le sien. Mes copains dorment. Je grimpe à l'échelle et je me glisse dans mon alvéole. Dès que je ferme les yeux, je vois Eve. Quand je le pourrai, je retournerai la voir. De toute façon, elle sait où je suis, elle n'hésitera pas à venir me chercher.


Claudius me secoue. Il est visiblement soulagé et heureux de me revoir vivant.

- On a vraiment cru qu'on t'avait perdu! Octavius, viens voir! Méto est là.

J'entends, en réponse, les mots étouffés de notre ami:

- Je sais, je sais, j'arrive.

Je comprends qu'il est en train de pleurer sous le coup de l'émotion et qu'il se cache. Je me lève, monte dans son alvéole et le prends dans mes bras quelques minutes. Les sanglots s'apaisent. Il est temps de revenir aux choses sérieuses.

- Et Marcus?

- Radzel l'a fait libérer après l'avoir forcé à des excuses publiques. Le Premier cercle avait décidé de le séparer de nous pour qu'il effectue sa rééducation plus efficacement.

- Ça veut dire quoi, sa rééducation?

- C'est une période plus ou moins longue où on fait comprendre ses erreurs à un enfant et "on lui enfonce dans le crâne, par tous les moyens, les vraies valeurs de la communauté". Ce sont les mots exacts de Radzel que je te rapporte.

Claudius me raconte ensuite en détail toutes les démarches qu'ils ont entreprises pour retrouver Marcus. Ils ont d'abord exploré la grotte et ses alentours avec minutie. Ils ont ensuite harcelé Radzel et les Lézards qui l'avaient fait emménager auprès d'eux pour le surveiller. Ces traîtres leur ont dit qu'ils avaient uniquement reçu l'ordre d'empêcher notre ami de blasphémer à nouveau, mais que Marcus était autorisé à prendre sa douche à minuit et à faire un détour par la plage en revenant. On ne pouvait pas être plus explicite sur leur implication dans sa disparition, et Marcus était tombé dans le piège. Quand, enfin, ils ont fait part à Nairgels et au Premier cercle des soupçons qu'ils avaient vis-à-vis du clan de Radzel et de leur inquiétude au sujet du sort de notre ami, ils se sont entendu répondre qu'on n'allait pas risquer des hommes pour partir à la recherche d'un enfant qui refusait les règles de vie des Oreilles coupées. Claudius en a conclu qu'on ne pouvait compter que sur nous-mêmes.

- Eh bien, dis-je avec un ton que je veux assuré, nous allons rentrer nous-mêmes en contact avec la Maison.

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