CHAPITRE 8
Pendant la matinée, nous découvrons enfin l'occupation principale des Oreilles coupées: la chasse. Nous sommes guidés par un Renard nommé Darren. Il nous explique que cette activité est pratiquée par trois groupes: les Renards, les Sangliers et les Faucons. Ces derniers se déplacent dans les arbres et surprennent leurs adversaires en leur tombant dessus. Les Sangliers se déplacent surtout à quatre pattes ou en rampant sous les branches basses des sapins et n'hésitent pas à aller au contact. Les Renards utilisent plutôt la ruse et sont particulièrement actifs la nuit.
- Et quel est le rôle exact des Lézards? demande Claudius.
- Hein? fait notre guide, un peu gêné. Ils chassent aussi parfois mais ils sont plus spécialisés dans la sécurité.
- C'est-à-dire? insiste mon ami.
- En fait, ils nous surveillent, précise-t-il en baissant le ton, nous, les autres membres de la communauté; ils cherchent aussi des renseignements auprès des autres habitants de l'île, essentiellement des serviteurs. Ils sont très puissants. Mais nous ne sommes pas là pour parler d'eux.
Darren nous entraîne à travers de minuscules sentiers. Nous devons comme d'habitude nous jeter à plat ventre sans réfléchir si notre guide le décide. Nous progressons lentement car, peut-être pour nous tester, il plonge très souvent. Enfin, nous nous arrêtons sur une hauteur pour observer une scène de chasse. Quelques Renards suivent de loin des serviteurs qui tirent une charrette à bras pleine de sacs de patates. À l'occasion d'un virage, deux serviteurs retirent un des sacs et le cachent dans des fougères. Ils poursuivent ensuite leur chemin comme si de rien n'était. Les Renards, arrivés sur les lieux quelques minutes plus tard, récupèrent le sac. Je chuchote à l'oreille de Darren:
- Pourquoi font-ils cela?
- C'est un échange. Dans le sac de pommes de terre, nous allons trouver un message nous demandant de leur rendre un service. On devra peut-être effrayer un autre campement ou bien rouer de coups leurs gardes ou les mouchards du groupe. Eux seraient passibles d'une punition sévère, comme une amputation, s'ils étaient découverts en train de régler leurs comptes. Ils font donc appel à nous. Ranerd arrive, on va bientôt savoir ce qu'ils veulent.
Le Renard tend à son chef un papier sale et chiffonné sur lequel on peut lire: Casser Gros pif.
Sans attendre, nous repartons par un autre chemin. Nous nous arrêtons sous des arbres où nous retrouvons l'autre partie du clan. Darren se tourne vers nous:
- Vous rapportez le sac chez Louche. Le reste de la mission comporte trop de risques pour que vous puissiez venir. Allez-y! Rentrez directement.
Nous les regardons disparaître un à un dans les sous-bois. Le fardeau est tellement lourd à transporter qu'il ne nous viendrait pas à l'idée de faire un détour. Nous parvenons péniblement à la cuisine. Nos poignets sont douloureux et nos paumes zébrées de rouge.
- Content de te revoir, Méto. Alors, vous faites le sale boulot, ce matin?
- Comme tu vois.
Nous retournons près de nos alvéoles et je commence à expliquer mon plan à mes camarades:
- J'ai une idée pour récupérer Marcus. Je me doute que vous allez la juger folle, voire suicidaire, mais c'est la seule que j'aie trouvée et je crois qu'elle peut marcher. Nous allons nous adresser à celui que nous connaissons le mieux à la Maison et qui est le plus facilement manipulable. Il marche à l'affectif et n'envisage pas les conséquences de ses actes.
- Rémus? propose Octavius.
- T'as deviné. C'est un des fils du chef, et on sait que son père l'aime tellement qu'il ne peut aisément lui dire non. Souvenez-vous qu'il choisissait ses cours et était dispensé d'étude. Je vais lui proposer de tenir la promesse que je lui avais faite un soir, quelques semaines avant notre fuite: organiser un match d'inche avec lui. Si on gagne la partie, j'impose le retour de Marcus.
- Et si on perd? demande Octavius.
- Je me livre à la Maison.
Claudius lève les yeux au ciel comme si, pris d'une fièvre, je m'étais mis à délirer ou comme si, tout simplement, je plaisantais. Octavius semble plus inquiet:
- On n'est rien, ici. Comment veux-tu qu'on organise quoi que ce soit? Ça revient à vouloir livrer bataille à trois contre le reste de l'île! Tu oublies qu'on doit aussi se méfier de tout le monde. Méto, reviens sur terre!
- Nous n'avons pas d'autre solution. C'est extrêmement risqué, j'en suis conscient, mais on se doit de tout tenter pour Marcus.
Je marque une pause et observe mes camarades. Je reprends en essayant de me convaincre moi-même:
- Vous verrez, les gars! On va y arriver. Ensuite, quand Marcus sera de retour, on rejoindra le continent pour retrouver nos familles. Je sais, avant cela il faut que les Oreilles coupées me donnent accès au classeur gris ultra-confidentiel et que je décrypte son code à dix chiffres.
Claudius secoue la tête. Un petit sourire perplexe se dessine sur son visage et il détourne le regard. Je crois qu'à cet instant il doute de moi.
L'après-midi nous permet de faire un peu monter notre taux d'adrénaline, car Darren nous assigne comme tâche le pillage d'une cabane à outils. Les pioches et les scies qu'utilisent les Oreilles coupées s'usent dans les travaux de perçage et de terrassement, et les Vipères n'ont pas les instruments qui permettent de les entretenir, les aiguiser ou les réparer. Nous devons également, au passage, déposer les outils abîmés. La mission est périlleuse car, à moins d'une cinquantaine de mètres en contrebas, des serviteurs travaillent dans un champ. Première difficulté: un cadenas muni d'un barillet à trois roues. Je peux assez facilement, grâce au son, retrouver la bonne combinaison, car ils s'en servent souvent. Deuxième difficulté: la porte grince horriblement. Claudius l'enlève de ses gonds et la pose doucement sur le côté. Nous échangeons les outils et refermons la cabane. Mission accomplie.
- Je vois, déclare notre guide, que nous n'aurons pas grand-chose à vous apprendre.
Après le repas, je me mets en quête d'Affre, mais il est toujours introuvable. Je décide de m'installer à l'endroit habituel et de l'attendre. Un petit barbu s'approche et me demande:
- Méto, tu cherches Affre? Il t'attend. Il est dans son alvéole, au fond du couloir à droite, près du puits de lumière.
Je le trouve allongé, le visage crispé par la douleur. Il essaie de sourire en me voyant.
- Content que tu sois là, j'avais peur qu'il te soit arrivé des ennuis. Je suis en piteux état, comme tu le vois, j'ai des douleurs articulaires atroces. C'est normal, c'est bientôt la fin. D'habitude, les soldats meurent au combat avant de ressentir ces souffrances. J'ai beaucoup d'informations à te confier.
Affre m'explique alors que nous devons redoubler de vigilance. Le clan des Lézards et quelques autres se méfient tellement qu'ils préféreraient nous voir morts. Il me confirme qu'ils ont bien essayé de nous éliminer, Claudius et moi, pendant le test, en espérant faire croire à un accident. L'enquête effectuée par un ancien ami d'Affre l'a clairement prouvé. Ces reptiles sont trop puissants et lui n'envisage qu'une seule solution pour nous: fuir l'île avant qu'il ne soit trop tard. Je lui demande si les Oreilles coupées ont trouvé un moyen d'ouvrir le classeur gris. Il m'explique qu'ils ont mis sur pied trois équipes de deux personnes qui se relaient jour et nuit. Elles testent toutes les solutions possibles et écrivent sur un cahier où elles en sont avant de céder leur place.
- Tu sais que, à raison d'une combinaison testée toutes les minutes, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, il leur faudra plus de dix-neuf mille années pour aller au bout des dix milliards de solutions possibles. Je n'exagère pas, je l'ai calculé. Dis-leur que je saurais m'y prendre plus efficacement.
- Je transmettrai, mais on ne m'écoute plus beaucoup, maintenant.
Avant de dormir, je mets en garde mes copains sur les menaces qui pèsent sur nous et la nécessité d'organiser notre départ. Claudius souffle, un peu découragé:
- Il est gentil, ton informateur, mais on s'en doutait un peu. Il ne propose rien.
Fidèle à ma promesse, j'attends que mes amis dorment profondément pour sortir rejoindre celle que je voudrais connaître mieux. Je retiens mon souffle en descendant. À mi-chemin, je reviens sur mes pas pour vérifier qu'aucun ne faisait semblant de dormir.
Eve m'attendait, je le sens. Elle est pourtant carapaçonnée et voilée. Je suis content qu'elle se méfie autant des autres. Elle se débarrasse de son accoutrement et s'installe sur son lit. Je fais un peu la grimace car ça ne sent pas comme d'habitude. Elle le remarque aussitôt:
- Ça pue encore, je sais. Je n'arrive pas à faire disparaître cette odeur. Les Lézards m'ont livré un vieux cadavre que la Maison a dû leur rendre. Ils voulaient que je lui ferme les yeux et profère quelques incantations dans ma "langue". Il n'est pas resté là plus de dix minutes mais je vais garder son souvenir parfumé ici pendant des jours encore. Ils sont partis le brûler pendant l'après-midi. Ils ne l'ont pas remarqué mais, comme tous les corps qui nous reviennent, il avait d'étranges ecchymoses au pli des coudes, comme quand on fait salement les piqûres.
- Pourquoi?
- Je l'ignore.
- Est-ce que tu ne pourrais pas me donner un remède pour mon ami Affre qui souffre de douleurs articulaires?
- Non, je n'ai jamais traité cela. Tout le monde est jeune ici. Affre, c'est l'ancien soldat? Tu lui fais confiance?
- Pas pour tout, mais il est de bon conseil.
- Je vais chercher dans mon livre et j'irai fouiller la réserve de médicaments à la Maison la nuit prochaine.
- Si tu veux bien, je viendrai avec toi et je passerai au dortoir.
- Cela ne te fait pas trop peur d'y retourner?
- Si, mais je dois le faire.
Ensuite, Eve se penche pour attraper un de ses cahiers, qu'elle me met dans les mains. Il ressemble à un livre. Celui-là ne provient pas de la Maison. Je l'ouvre à la première page. Elle pose sa main sur mon poignet et me dit avec gravité:
- Je te fais confiance, Méto.
- Je te remercie, Eve.
Elle me regarde lire sans mot dire. Très vite, je suis happé par le récit.
14 mars 1975
J'ai longtemps regardé tes pages blanches avant d'oser commencer. Ce n'était pas l'envie qui me manquait. Je me sens totalement seule et je ne sais jamais à qui me confier. Ici, tout le monde vit dans la méfiance, au collège comme à la maison. Mon amie Ella m'a dit que ça lui faisait beaucoup de bien d'écrire. Elle se défoule, paraît-il.
Aurai-je la même audace? Puis-je avoir confiance en toi? Quand je contemple le misérable cadenas censé te protéger, je ne suis pas rassurée. Comment réagiraient mes parents s'ils découvraient ce que je pense vraiment d'eux?
15 mars 1975
Ella m'a précisé qu'un journal intime, à sa connaissance, était toujours offert avec deux clefs. Elle en porte une autour du cou et Vautre est enterrée dans un endroit connu d'elle seule.
Mes parents en auraient-ils conservé une pour avoir accès facilement à mes secrets? Ce journal serait-il un piège? Et si c'était le seul moyen qu'ils aient trouvé pour connaître mes pensées, moi qu'ils surnomment parfois le "mur"?
Avant de me lancer, je vais d'abord devoir trouver une super-cachette.
18 mars 1975
Mes parents sont des trouillards et ils méritent bien qu'on les appelle les "pareux" ou les "peurents" entre nous. Avec Gilles, parfois, on les taquine. On leur fait croire qu'on a désobéi juste pour voir leurs réactions. Hier, je leur ai dit que j'avais réussi à suivre intégralement le journal télévisé depuis la salle de bains et qu'ils n'avaient rien remarqué. Ils ont fait semblant de s'en moquer et se sont contentés de nous rappeler que cette mesure visait uniquement à protéger les enfants des images violentes, angoissantes et démoralisantes. Comme à chaque fois, j'avais l'impression qu'ils récitaient une leçon.
Mais, ce matin, j'ai aperçu ma mère en train de tester s'il était possible d'entendre quelque chose du bout du couloir. Et, ce soir, ils avaient considérablement baissé le son.
22 mai 1975
Un nouvel élève est arrivé ce matin dans la classe. Je suis allée avec lui dans la réserve pour l'aider à transporter une table et une chaise. C'est fou comme cette pièce est encombrée. Il est vrai qu'il y a eu beaucoup de départs ces dernières années, surtout vers les pensionnats hors zone, et très peu d'arrivées. Il m'a regardée avec intérêt et m'a demandé comment je m'appelais, où j'habitais et si j'étais une adolescente adoptée. J'en conclus que je suis une personne intéressante.
23 mai 1975
Il s'appelle Charles. On a fait le chemin ensemble pour revenir du collège. Il est un peu curieux. Il veut avoir des renseignements sur tout le monde. En définitive, je ne sais pas s'il s'intéresse vraiment à ma petite personne.
4 juin 1975
Charles n'est pas venu au collège depuis deux jours. Ella m'a demandé si je connaissais son adresse pour lui apporter ses devoirs. J'avais aussi songé à y aller mais il ne m'a jamais dit où il habitait. J'ai décidé de poser la question à l'administration du bahut. La dame m'a dit qu'il était reparti. Elle a ajouté qu'elle trouvait étrange que je m'intéresse à ce garçon et qu'elle en aviserait mes parents. J'aurais sans doute dû m'abstenir, même si je ne crains pas mes peurents.
2 septembre 1975
Je viens d'apprendre qu'Ella est partie dans un pensionnat. Je ne comprends pas qu'elle n'en ait jamais parlé avant. Nous avions choisi nos options pour être sûres de rester dans la même classe au lycée.
Ce que je ne digère pas, c'est que ni sa mère ni sa sœur ne veuillent me donner sa nouvelle adresse. Je ne sais pas ce qu'elles cachent. Je suis certaine en revanche qu'il est inutile que j'insiste. Sa mère m'a lancé un regard presque menaçant quand j'ai abordé le sujet. On va encore avoir à retirer une table dans la classe. Ce n'est pas la première copine que je perds de cette façon. Il serait temps que je comprenne pourquoi leurs parents s'en débarrassent ainsi. Qui pourrait m'expliquer? Personne.
15 septembre 1975
Il m'arrive de repensera Charles. J'ai l'impression que lui savait beaucoup de choses. Une partie de la vérité doit se trouver dans le journal du matin, mais mes parents ne le laissent jamais traîner et ils doivent rendre le précédent pour en avoir un nouveau. C'est, paraît-il, pour économiser le papier.
20 octobre 1975
Ce soir, ma mère m'a annoncé que notre chat avait été écrasé par une voiture. Même si je m'occupais peu de lui, je savais qu'il était là pour moi: certains soirs, il acceptait de rester sur mes genoux. Alors, je lui grattais les oreilles et il m'écoutait parler. Enfin, il faisait comme si et moi, j'avais moins l'impression d'être une folle qui parle toute seule. Quand ma mère me l'a dit, j'ai pleuré et je suis allée m'enfermer dans ma chambre. Pendant le dîner, mon père a déclaré qu'il venait d'apprendre une bonne nouvelle au téléphone: les voisins avaient confondu notre Titou avec un chat errant et Titou était chez eux, sain et sauf J'aurais dû laisser éclater ma joie, mais j'ai repéré une drôle d'expression sur le visage de ma mère.
3 novembre 1975
Encore une fausse nouvelle: notre jeune voisin aurait été enlevé par un "dangereux pédophile". Il s'agit du petit Martin que je garde parfois quand ses parents vont au concert et qui joue avec mon frère au foot.
Je ne comprends pas pourquoi ma mère m'en a parlé comme si c'était un fait avéré. Veut-elle nous habituer pour plus tard à des "nouvelles angoissantes, violentes et démoralisantes"?
Gilles dit qu'elle "perd les pédales".
24 novembre 1975
C'est au tour de mon père de jouer avec nos nerfs. Il nous a laissé croire pendant une semaine qu'il avait un cancer et qu'il n'en avait plus pour très longtemps. Gilles m'a prise à part et m'a assuré que notre paternel mentait.
Ce matin, de "nouveaux examens" donnaient raison à mon frère.
25 novembre 1975
Je me repasse le film de ces derniers mois et j'en arrive à cette conclusion: mes parents se sont amusés à nous faire peur pour observer nos réactions. Au jeu de celui qui ne se laisse jamais avoir, c'est mon frère le vainqueur. Et celle qui tombe à chaque fois dans le panneau, c'est moi.
Avant, ils faisaient tout pour nous préserver, maintenant ils veulent nous endurcir. Ils vont peut-être enfin nous considérer comme des adultes.
16 décembre 1975
Là, on ne joue plus. Gilles a disparu, vraiment disparu. Mes parents pensent qu'il s'agit d'une fugue. Je ne peux pas y croire. Je suis sûre qu'il ne serait pas parti sans me laisser un mot. Pourquoi aurait-il fugué, d'abord? Il est trop jeune pour faire ça. Il n'avait pas eu de bons résultats trimestriels pour son début au collège mais cela ne l'avait pas traumatisé. Il disait qu'il serait sportif professionnel. Je ne comprends pas pourquoi mes parents semblent tellement résignés.
Quand j'y repense, je les ai beaucoup vu pleurer ces dernières semaines, mais c'était avant que Gilles ne disparaisse. J'ai surpris une fois papa dans la voiture, dans le garage, en train de pleurer sur le volant. Et maman avait les yeux rouges tous les soirs quand on rentrait de cours. On dirait que maintenant ça va mieux pour eux.
24 décembre 1975
Je ne peux pas imaginer passer Noël sans mon frère chéri. S'ils ne font rien, je partirai à sa recherche toute seule. Mon père va tous les deux jours au commissariat pour se tenir au courant des recherches. Mais il n'apprend rien. Je suis certaine qu'il ne pose pas les bonnes questions ou qu'il n'insiste pas assez. Après-demain, je vais l'accompagner.
25 décembre 1975
Je n'ouvrirai pas mes cadeaux. J'attends le retour de mon frère.
26 décembre 1975
Mon père s'est énervé. Il a refusé que je vienne avec lui. Il m'a dit que, de toute façon, la loi l'interdisait.
Ma copine Sophia m'a confié qu'on avait kidnappé sa sœur de huit ans pendant la nuit, il y a quatre mois, mais que ses parents lui avaient interdit d'en parler. Elle m'a dit que c'était aussi arrivé au petit frère d'une copine, qui avait disparu sur le chemin de l'école.
30 décembre 1975
J'ai la certitude qu'on me cache depuis longtemps quelque chose de très grave, d'inavouable (c'est le mot qu'a employé Sophia qui pense comme moi). Quand j'ai dit à ma mère que je ne voulais pas attendre encore trois ans pour avoir le droit d'accéder aux informations, elle s'est mise à pleurer: "Ne rajoute pas à notre malheur!" Je sais bien que des enfants ont été retirés à la garde de leurs parents parce qu'ils avaient enfreint cette loi mais, pour une fois, on pourrait tricher! Ils savent bien qu'il n'y a pas assez de policiers pour contrôler tout le monde.
1er janvier 1976
Je vais quitter la maison dès cette nuit, quand ils dormiront. Je ne sais pas si je les aime encore.
Aujourd'hui, en fin d'après-midi, j'ai suivi discrètement mon père au commissariat et je l'ai vu s'asseoir et regarder sa montre. Il a déplié son journal et l'a lu durant trente minutes sans rien demander à personne. Puis il est ressorti. Depuis le début, il faisait semblant. À la maison, j'ai piqué une crise devant ma mère. Je m'attendais à ce qu'elle s'énerve aussi, mais j'ai compris à leur regard qu'ils étaient complices. J'ai peur mais je ne peux pas rester une minute de plus avec eux.
4 janvier 1976
J'ai dépensé presque tout mon argent pour payer le billet de train jusqu'au Port E10. Après quelques heures à errer dans les rues, j'ai rencontré un type qui m'a aidée. Il s'appelle Garry. Il est comme moi.
Il cherche aussi son petit frère parce que ses parents ne font rien. Il a trouvé près de la mer une maison de vacances inutilisée et a décidé de la squatter. Nous allons y rester le temps de nos recherches. Ce qui est bien, c'est qu'on peut se laver et faire des lessives. J'occupe la chambre de la fille de la famille. J'ai presque l'impression d'être à la maison. Garry a eu la bonne idée de piquer de l'argent à ses parents avant de partir. On peut faire les courses avec et manger à notre faim.
Il a entendu parler de bateaux qui transportaient des enfants sur des îles pas très loin d'ici, comme Esbee, Hélios, Siloë, Sélène, Dodgen et Denfark.
5 janvier 1976
Je sais où est Gilles. Il est sur Hélios. C'est à environ trente milles marins d'ici. Le frère de Garry est au même endroit. On le sait parce qu'on a appris qu'"ils" sélectionnaient les enfants en fonction de l'âge et du sexe. Garry a même pu vérifier les noms sur une liste laissée à la capitainerie du port avant le départ. J'ai immédiatement téléphoné à ma mère pour qu'ils aillent chercher mon frère. Mais elle m'a dit de revenir tout de suite et de ne pas m'occuper de cette histoire. Il est clair qu'ils sont complices de sa disparition. Je vais le ramener toute seule, moi, mon Gilou.
Eve me prend le journal des mains. Tant de questions se bousculent que je ne résiste pas à l'envie de l'interroger:
- Mais alors, il existerait aussi des Maisons pour les filles? Et les parents sont au courant et ils laissent...
- Plus tard, coupe-t-elle en me caressant les cheveux, plus tard, Méto. Il faut que tu rentres, maintenant.
À demain soir.
Je retourne à ma couchette sans prendre de précautions. Je suis trop bouleversé par ce que je viens de lire. On nous aurait vraiment abandonnés, alors.
Ce matin, ce sont les Faucons qui nous prennent en charge. Comme la veille, nous devons piller une cabane. Elle est située à proximité d'une des entrées de la Maison et donc d'un poste de garde. Nous ne voulons pas le montrer mais nous n'en menons pas large. Très vite, nous sentons que les choses ne seront pas aussi simples. Une détonation retentit alors que nous venons juste de forcer la serrure. Devant nous surgissent des soldats, qui nous visent de leurs fusils. Nous nous plaquons au sol, les mains sur la tête, incapables du moindre mouvement. Serait-on victimes d'un traquenard? Puis, très vite, d'autres coups de feu éclatent ailleurs et des Sangliers surgissent d'un fossé en hurlant avant de plonger à quatre pattes sous les sapins. Les soldats sautent à leur suite et semblent se désintéresser de nous. Nous n'étions que les appâts. Nous rampons nous mettre à l'abri derrière une souche. La bataille s'est déplacée en contrebas. Les Renards en profitent pour piller les salaisons entreposées dans la cabane. Nous nous relevons et observons de loin l'affrontement. Des corps à corps s'engagent à différents endroits.
À la fin de l'après-midi, les clans comptent leurs membres. Il y a quelques fractures mais pas de blessés graves. Curieusement, les soldats n'ont pas utilisé leurs fusils, comme s'ils voulaient préserver leurs adversaires. De loin, on aurait pu croire qu'ils s'entraînaient ensemble ou qu'ils jouaient à une variante de l'inche. Avec beaucoup de conviction tout de même, au vu des dégâts physiques.
Je suis convoqué par le Premier cercle avant le repas.
- Méto, il paraît que tu pourrais ouvrir le classeur gris, commence Nairgels.
- J'ai dit que je pouvais essayer.
- Comment comptes-tu t'y prendre?
- J'ai eu à décrypter des codes pour préparer notre révolte. Je sais que Jove ne choisit jamais au hasard les combinaisons. Il faut tenter de raisonner comme lui. Si vous me laissez deux ou trois heures en compagnie de mes amis chaque jour avec du papier et des crayons, et que vous nous permettez ensuite de tester nos hypothèses, je crois pouvoir y arriver en une semaine.
- Pourquoi avec tes amis?
- Je ne veux pas qu'on soit séparés, c'est trop dangereux ici. Vous n'avez pas su protéger Marcus et maintenant nous n'avons plus confiance.
- C'est nous qui fixons les conditions. Pas toi. Ici, tu n'es rien! hurle Nairgels.
- À vous de voir, mais mon cerveau ne fonctionne pas bien sous la contrainte. Bonne soirée.
Sans voix, ils me regardent quitter la tente. À cet instant précis, ils me détestent. Je sais aussi que je prends le risque de subir le même sort que Marcus si je m'oppose à leur autorité. Mais il y a urgence. Je veux croire que, lorsqu'ils auront réfléchi calmement, ils viendront me chercher. Les Lézards en charge du décodage doivent commencer à perdre patience.
Avant de rejoindre mes amis, je décide de rendre visite à Louche. Il me reçoit avec un petit sourire que je n'arrive pas à interpréter.
- On peut parler tranquillement, là?
- Non. Viens plutôt pour la vaisselle et amène les autres, ainsi je pourrai donner congé à mes deux aides.
Comme convenu, nous retrouvons le cuisinier un peu plus tard. Nous faisons volontairement du bruit avec les ustensiles car nous nous savons surveillés à distance. Je lui demande de m'expliquer ce qui est essentiel pour réussir à quitter l'île. Il savait que j'étais là pour ça. Il tire un papier de sa poche et me le pose sous les yeux.
Conditions pour réussir
- être plusieurs
- trouver des amis capables de faire diversion et de résister à l'envie de partir -savoir à quelle heure et à quel endroit précis mouillera le bateau
- être armés
- savoir utiliser un bateau et se repérer en mer
Je suis surpris que le cuisinier ait ainsi devancé mon attente. Jusqu'à présent, je le voyais plutôt comme quelqu'un cherchant juste à profiter d'une opportunité pour s'enfuir, mais n'ayant pas l'intention de s'impliquer dans la préparation. Je suspecte mon ami Affre de ne pas être étranger à ce changement. En faisant la plonge, je jette de temps à autre un coup d'œil sur la liste. Mes amis font de même. La vaisselle terminée, Louche enflamme le papier au-dessus d'un des brûleurs de la cuisinière à bois.
Je repars avec Octavius et Claudius qui semblent affolés par l'ampleur de la tâche à accomplir. Je ne suis, pour ma part, pas persuadé que toutes les conditions énoncées soient absolument nécessaires.
Avant de regagner ma couchette, je passe dire bonsoir à Affre qui m'attendait.
- Alors, ils vont te confier le classeur gris.
- Je n'en suis pas sûr.
- Ce n'est pas une question, Méto, j'en ai eu la confirmation il y a cinq minutes. Vous devez tout mettre en œuvre pour quitter l'île au plus vite. Un bateau ravitaille la Maison environ deux fois par mois. Pour avoir des précisions sur son prochain passage, vous allez rentrer en contact avec les serviteurs du camp numéro 7 car ils participent au débarquement des marchandises.
Je lui raconte ma visite chez Louche. Il sourit comme s'il savait déjà tout.
- Il t'a dit que c'était moi qui organiserais la diversion?
Même si j'avais eu l'intuition qu'ils étaient proches, je ne peux m'empêcher de m'étonner.
- Tu pouvais te douter qu'un homme de sa qualité devait compter parmi mes amis. Tu en découvriras bientôt un autre, un qui possède une documentation impressionnante sur des sujets très divers comme...
- La navigation, par exemple?
- Par exemple. Bonsoir, Méto.
- Bonsoir, Affre.
Je repars tout joyeux. J'espère trouver cette nuit de quoi soulager ses douleurs. Il est tellement bon. En approchant de notre coin, je vois un attroupement. Mes copains sont pris à partie par quelques Lézards. Le ton monte. Octavius et Claudius sont plaqués contre la paroi mais ils font face. Je suis étonné que les gars responsables de l'ordre ne soient pas déjà intervenus. Mon arrivée crée une petite diversion. Radzel, le "cruel", qui ne fait plus mystère de sa haine à notre égard, m'accueille par des mots doux:
- Et voilà le pire de tous! Méto, qui se croit tellement supérieur, alors que c'est un petit rien du tout!
- Bonsoir, Radzel, tu viens nous donner des nouvelles de Marcus?
La tension est extrême. Si les coups partent, nous n'aurons pas le dessus. Je dois trouver un moyen d'éviter la bagarre. Je reprends:
- Toi qui es bien renseigné, tu dois savoir qu'à partir de demain le Premier cercle va nous confier une mission aussi secrète qu'importante. Une mission difficile sur laquelle beaucoup ici se sont cassé les dents. Il ne faudrait donc pas que certains nous empêchent de bien commencer la nuit. Nous devons être en forme au réveil. Je pense que tu es d'accord?
Je sens sur son visage comme une hésitation. Il est partagé entre l'envie de nous réduire en poussière et celle d'obéir à sa hiérarchie. Il tourne les talons et sa petite troupe avec. Je sais où il va. J'espère que la manière dont il racontera cet épisode ne les fera pas changer d'avis. Mes amis me tapent sur l'épaule.
- On avait dit qu'on devait toujours rester ensemble, déclare Octavius. Je préfère quand tu es là.
- Je crois, en effet, ajoute Claudius, que ce n'est qu'un début.
Nous décidons en conséquence d'aller ensemble aux toilettes et de rentrer ensuite directement nous coucher.
Je saisis une lampe à huile et commence à rédiger mes messages.
Décimus,
Nous sommes vivants et nous tiendrons notre promesse. Courage. Méto.
Rémus, mon ami,
Une promesse est une promesse. Je te propose de faire enfin notre partie d'inche. Nous suivrons les règles habituelles en cours à la Maison mais jouerons sur un terrain neutre, dans la clairière près de l'entrée ouest. Nous devons chacun de notre côté négocier une trêve pendant la durée du jeu. Si nous gagnons, vous nous rendrez Marcus. Si vous gagnez, je me livrerai à ton père. À très bientôt.
Méto.
Je voulais me reposer une petite heure avant l'expédition à la Maison, mais je me suis endormi. Il est tard. J'espère qu'Eve m'aura attendu. Je prends quand même les précautions habituelles avant de la rejoindre. Elle est prête, la peau noircie et vêtue comme un guerrier. Elle étale elle-même la suie sur mon visage. Je la suis dans la nuit. Elle se faufile dans les boyaux du labyrinthe sans marquer la moindre hésitation. Nous émergeons, après un bon quart d'heure de marche, à proximité d'une porte rouillée fixée dans la falaise. Elle l'ouvre sans difficulté. Nous entamons la montée de six séries de marches et débouchons dans un débarras semblable à celui emprunté pour notre évasion. Nous progressons dans les couloirs en silence, à l'affut du moindre bruit suspect, et pénétrons dans l'infirmerie. Mon cœur bat à un rythme fou. Je me sens fiévreux. Elle me demande de fouiller dans une armoire à la recherche d'"anti-inflammatoires". Je lui fais répéter et commence la manipulation des boîtes. De son côté, elle remplit un sac de compresses, bandes, tubes d'aspirine, seringues et divers flacons. Je trouve deux produits où le mot est cité.
C'est dans les couloirs que je suis soudain bouleversé. L'odeur de la Maison fait resurgir des souvenirs qui me glacent sur place. Sans Eve, je rebrousserais peut-être chemin. Elle m'attrape la main et la presse quelques secondes pour m'entraîner. Arrivé dans le dortoir, je me faufile entre les lits jusqu'à celui de Marcus. J'avais un mince espoir de le retrouver là. Je lui avais même préparé un court message qui disait Nous ne t'abandonnerons jamais. Tes frères, mais c'est un Bleu ciel suçant son pouce qui occupe sa place. Rémus est bien là, lui. Il se démarque de tous ces petits car la peau de son visage est striée de fines rides. Je glisse le papier dans sa main droite que je referme doucement. Je fais de même pour Décimus qui sourit en dormant. Je passe près de Crassus. Si je ne courais pas de risques, je ferais bien un peu craquer le bois de son lit.
À l'abri dans les souterrains, Eve me prend la main de nouveau.
- Tu vois, tu as réussi.
- On n'a pas le droit d'abandonner ces Petits à leur sort. C'est trop dur...
À l'entrée de la salle principale, nous partons chacun de notre côté. Dans mon alvéole, je reprends enfin ma respiration. Ce que j'ai ressenti là-bas n'était pas vraiment de la peur, plutôt un sentiment d'étouffement. Je respirais difficilement et avais de la peine à suivre Eve. Au détour d'un couloir, je me suis arrêté, comme pétrifié. C'est l'odeur de la graisse qu'utilisent les soldats qui a tout déclenché. Des images des violences passées sont remontées en moi. J'avais l'impression qu'une porte allait s'ouvrir avec derrière des monstres-soldats écumant de haine et que tout recommencerait. Heureusement, à cet instant, Eve est revenue sur ses pas. Elle a passé son bras autour de mon cou et m'a chuchoté:
- C'est fini, Méto. Viens, on rentre.
J'espère qu'elle a raison, que cet endroit qui sent la mort et la souffrance appartient à tout jamais à mon passé.