CHAPITRE 4
Titus ne dormait pas. Je ne m'en suis pas aperçu pendant que je brûlais le message au-dessus de la lampe à huile ni même en remontant dans ma couchette. Je le réalise seulement à mon réveil, quand je constate que son alvéole reste vide trop longtemps. Je comprends tout de suite qu'il nous a entendus et qu'il s'est senti trahi par ses frères. Puisqu'il en est ainsi, il se tournera vers les autres. Ce matin, il a définitivement choisi son camp. C'est triste mais nous sortons du mensonge et je me sens soulagé. Je préviens mes amis. Je ferai le porte-parole au cas où nous serions interrogés sur notre discussion de la veille. Marcus me promet de ne pas intervenir. Nous attendons notre convocation en faisant comme si de rien n'était.
Un énorme Chevelu vient en effet nous chercher. Nous le suivons tous sans rien demander.
L'accueil est beaucoup moins amical que lorsqu'ils nous ont fait venir pour les oiseaux morts. À la manière des César, ils prennent le temps de nous scruter avant de s'adresser à nous, comme pour déceler notre angoisse ou faire monter la tension. Je ne sais pas pour les autres, mais j'ai vécu cette situation si souvent que j'en sourirais presque.
- Alors, les Petits, on attend vos explications. Soyez brefs et surtout convaincants.
Je regarde mes copains comme pour réclamer le droit de parler en leur nom. Ils acquiescent d'un hochement de tête. Je commence:
- Je pense que notre ami Titus vous a rapporté fidèlement l'échange que nous avons eu hier soir tous les quatre. Je connais son honnêteté et je sais qu'il n'a pas déformé les paroles que nous avons prononcées. Vous savez donc qu'aucune décision n'a été prise à ce moment-là pour tenter quelque chose sans vous prévenir. Nous avions besoin d'analyser la situation de notre côté. Mais, sachant combien la communauté a été frappée récemment à cause de nous, nous aurions décidé, je le sais, de tout vous raconter dès ce matin. Je suis pour ma part persuadé que tout ceci n'est qu'une mise en scène élaborée par ceux de la Maison pour récupérer Marcus.
Les Chevelus se regardent en silence puis leur chef intervient:
- On va encore une fois vous laisser le bénéfice du doute et supposer que vous auriez respecté votre parole. J'ai quand même une question: pourquoi avoir écarté Titus, ton "ami", de votre discussion?
- On ne voulait pas qu'il croie qu'il avait à choisir un camp.
- Sache qu'il est de notre côté maintenant. Vous devez vous mettre dans le crâne qu'ici la sécurité prime sur tout le reste. Vous n'avez le droit à aucun secret envers nous. Nous devons tout savoir sur tout le monde. Nous seuls ensuite sommes aptes à faire le tri des informations. Marcus, tu restes avec nous ce matin. Les autres, retournez brûler les oiseaux. Et sachez qu'il n'y aura pas de prochaine fois.
- Et pour l'enfant qui m'a parlé, qu'est-ce que vous allez faire? demande notre ami avant que nous ne soyons séparés.
- Vous n'avez pas à le savoir, répond Nairgels d'un ton cassant.
De retour à la plage, nous retrouvons Toutèche qui me demande, par gestes, de lui expliquer pourquoi nous étions retenus auprès du Premier cercle. J'aperçois plus loin Titus qui baisse la tête. Je me débrouille pour que nous soyons affectés à la même zone de travail, car j'ai besoin de lui parler. Tordu montre au groupe ce qui constitue la frontière avec le territoire de la Maison: un petit rocher dont la forme évoque une tête d'oiseau de proie. Nous ramassons chacun notre lot de cadavres. Au moment de l'incinération, je me rapproche de celui qui, pour moi, reste notre ami. Il me fait face et affronte mon regard. Je suis partagé entre l'envie de lui faire des excuses et celle de lui faire des reproches.
- Titus, on ne peut pas t'en vouloir. On t'a écarté et tu étais donc libre de faire ton choix. Le fait que tu te rapproches des autres nous rend tristes car on sent qu'on te perd.
- Je veux m'intégrer au plus vite parmi les Oreilles coupées et devenir un combattant respecté. Je n'oublierai jamais ce que nous avons vécu ensemble mais je veux grandir. Et si cela nécessite que nous soyons séparés, tant pis!
Pendant le déjeuner, Toutèche nous montre l'état de sa bouche. Nous constatons le faible avancement du processus d'usure de la pâte à punir. Il nous explique, en écrivant dans le sable, que s'il frotte sa langue dessus sans arrêt, le produit peut devenir irritant et entraîner des saignements et une perte du goût. Octavius, qui a visiblement beaucoup réfléchi au problème, propose une solution:
- On pourrait desceller l'ensemble de la plaque pendant la nuit et la mettre à tremper dans un récipient pour que cela fonde plus vite. Il suffirait de la repositionner chaque matin avec une colle alimentaire.
- Une colle alimentaire? interroge Claudius.
- On peut utiliser du sucre. Quand on le chauffe avec un peu d'eau, il devient liquide puis se solidifie en refroidissant, et il a une couleur vraiment semblable à ce produit. En plus, le goût est bon. Il y a malgré tout quelques risques de brûlures. J'ai fait le test cette nuit au-dessus d'une lampe à huile. Vous pouvez voir le résultat.
Octavius soulève ses lèvres et nous montre ses dents du haut. À la limite avec les gencives, un cordon marron irrégulier est fixé sur l'émail. Il passe sa langue dessus en souriant. Toutèche semble convaincu.
Marcus revient dans l'après-midi; il a l'air presque joyeux, comme s'il avait réussi à jouer un bon tour à quelqu'un. Moi qui avais peur que ces brutes ne le terrorisent ou ne le frappent, j'ai le pressentiment que cela cache quelque chose. Il vient me rejoindre près du bûcher. Je demande:
- Tout s'est bien passé?
- Oui, ils n'ont pas mis mon témoignage en doute. Ils m'ont fait répéter chaque mot pour qu'ils puissent retranscrire le récit de cet épisode, que j'ai dû signer. Ils m'ont indiqué qu'ils allaient faire fouiller les grottes pour retrouver des indices. Ils voulaient surtout être sûrs que je n'irais pas faire une bêtise tout seul, alors je les ai rassurés.
- Tu n'iras pas?
- Non, je n'irai pas... tout seul. Je leur ai même promis et juré.
Il scrute mon visage à la recherche d'une réaction et ajoute:
- Je n'irai pas tout seul puisque tu viendras.
Et Marcus part dans un grand éclat de rire. Malheureusement, je sais qu'il ne plaisante pas. Je connais son esprit buté. Je me souviens qu'à la Maison, il refusait de me parler des jours entiers parce que je prenais trop de risques. Ce qui le rendait totalement inoffensif jusqu'à maintenant, c'était la peur. Mais comme il a survécu à la révolte, il se croit désormais invincible. Les chefs du Premier cercle ont dû déjà tout lui expliquer et mes arguments risquent eux aussi de tomber à plat. Je tente néanmoins de le faire changer d'avis:
- As-tu réfléchi à ce qui t'est arrivé pendant la bataille? À ta perte de connaissance probablement due à une injection? Ils ont déjà, à ce moment-là, essayé de te récupérer. Je crois qu'ils ont été surpris que tu t'évades avec nous car c'est eux qui ont tout fait pendant des années pour te rendre peureux. Je suis persuadé que tu représentes beaucoup pour Jove et ses amis.
Son visage devient grave. Je suis content qu'il n'ait pas balayé mon raisonnement d'un revers de la main. Mais je sais que la partie n'est pas gagnée pour autant. Il me glisse avant de s'éloigner:
- On en reparlera un peu plus tard.
À la nuit tombée, pour la première fois, nous sommes invités à nous approcher du feu de bois. C'est un rituel que nous observions de loin jusqu'à maintenant. Tous les clans sont présents et discutent chacun dans son coin. Nous écoutons les conversations sans toujours bien les comprendre. Quelques Chevelus s'écartent bientôt de leur groupe pour s'entraîner aux différents types de lutte. J'assiste à un combat sur échelles. Les deux adversaires se font face pendant plusieurs secondes. Ils déterminent ensemble le moment de l'affrontement. Les deux échelles sont plantées à environ deux mètres de distance. Chaque combattant grimpe quelques barreaux et vient violemment percuter l'autre en se projetant vers l'avant. La lutte s'engage alors à coups de tête, de poing et de pied. Chacun cherche à déséquilibrer son adversaire et à le jeter par terre. Ceux que je regarde finissent ensemble dans la poussière. Ils se relèvent, se prennent dans les bras et se congratulent. L'un des deux est désigné vainqueur, peut-être parce qu'il a touché terre quelques secondes après l'autre. En les voyant côte à côte, je distingue mieux les ressemblances dans leurs accoutrements. Ils portent le même signe, sur leur visage et leurs vêtements: deux petits triangles dont les angles les plus aigus pointent vers le bas, semblables aux crocs d'un fauve. Le premier s'appelle Ganeslir. C'est lui qui est venu secouer mon lit quand j'étais seul et abandonné dans le noir. Son copain se nomme Slirgena. Ces noms sont composés avec les mêmes lettres, comme deux autres noms dont je me souviens, qui étaient gravés sur le mur près des visages déformés: Relignas, Ligarnes. Si je remets les lettres dans l'ordre, je dois pouvoir reconstituer le mot d'origine. "Sanglier"! C'est donc le clan des Sangliers. Je sais que bientôt je décrypterai les autres.
Des combats s'engagent maintenant autour de bassines d'eau sale. Les gars s'empoignent par les nattes ou les barbes et essaient de se contraindre mutuellement à boire la tasse. Mes copains ne semblent pas se lasser de ces spectacles. Moi, je cherche un visage familier qui pourrait m'accueillir dans son cercle de discussion. Je n'aperçois que l'ancien monstre-soldat que j'ai rencontré le jour où j'ai découvert le "mur des grimaces". Il se tient un peu à l'écart, appuyé à une paroi. Je décide de l'aborder:
- Je peux m'asseoir près de toi?
- Si tu n'as plus peur de moi, Méto, sois le bienvenu. Mon nom est Affre.
- Et tu n'appartiens à aucun clan?
- Tu as déjà déduit ça? J'avais entendu que tu savais réfléchir, on ne s'était pas trompé. Je sais aussi que tu aimes beaucoup poser des questions.
- J'aime surtout comprendre.
- Et tu t'intéresses aux autres. Tu as donc sans doute compris que certains membres de cette communauté étaient hors cercle. La plupart du temps, cela résulte d'un choix individuel. Lassé, ou incapable, pour cause de blessures, de conserver son rang dans la hiérarchie, on se met hors-jeu. On est alors seulement toléré au vu des services rendus par le passé. On perd son nom d'initié, qui sera libre pour un autre, ainsi que son droit de vote aux assemblées. Je parlerai volontiers avec toi une autre fois mais il est temps que je regagne ma couche. Je me fatigue très vite à mon âge. Mon corps devient soudain si douloureux qu'il m'empêche même de réfléchir. Ah oui, j'allais oublier, s'il te prenait l'envie de faire une bêtise...
- Pourquoi ferais-je une bêtise?
- Tout le monde ressent le besoin de prendre des risques inconsidérés, le plus souvent pour de nobles sentiments, comme l'amitié ou la fidélité. Donc, si un jour tu vois que tu vas passer à l'acte, n'hésite pas à m'en parler avant. J'ai beaucoup d'expérience dans ce domaine et je pourrai sans doute t'aider. Bonsoir, Méto.
- Bonsoir, Affre.
Revenus dans nos trous, nous attendons que le silence s'installe pour aider Toutèche à tester l'idée d'Octavius. Il appartient au clan des Chouettes, ce qui paraît normal pour un guetteur. Heureusement, son alvéole n'est pas trop éloignée des nôtres. C'est Octavius et moi qui aiderons notre nouvel ami pour cette première opération, Marcus et Claudius restant sur place pour surveiller le sommeil de Titus ou de tout autre curieux. Je repense à ma discussion avec Marcus. Je doute de lui faire entendre raison. Ce qui me rassure, c'est qu'il ne tentera rien sans moi. Je trouverai des moyens de retarder le plus possible cette aventure. Et Affre? Puis-je lui faire confiance? Il semble si bien me connaître. C'est un peu comme s'il savait lire en moi. Cela en serait presque effrayant s'il n'avait ce regard doux et franc.
Octavius me presse le poignet. C'est l'heure d'y aller. Nous nous plaquons contre la paroi et rejoignons Toutèche. Octavius grimpe dans l'alvéole qui se trouve à deux mètres de hauteur. Je reste sur l'échelle et assure l'éclairage. Mon copain tire de ses poches une tasse en métal et une petite gourde, une cuillère à soupe et un canif. Il entreprend d'abord d'entamer la pâte au ras de la gencive inférieure de Toutèche, qui émet bientôt un petit gémissement et saisit l'instrument pour finir le travail lui-même. Il n'y arrive qu'au bout de longues minutes, non sans avoir souffert. À plusieurs reprises, de ses paupières crispées s'échappent des larmes. Octavius verse le contenu de la gourde dans la tasse et Toutèche met sa muselière à tremper. Il respire profondément avant de parler:
- Merci d'être venus, dit-il en se tordant la bouche. Rendez-vous dans six heures pour refaire la soudure. Bonne nuit. Attendez...
Il passe la tête à l'extérieur de l'alvéole et tend l'oreille. Il me fait signe de les rejoindre dans sa couchette. Une clameur s'amplifie doucement. Des gars sont en marche. Ils crient des phrases dont je ne parviens pas à saisir le sens. Quand ils se rapprochent, Toutèche nous plaque contre la paroi du fond. Il ne faudrait pas qu'on nous découvre là, on suspecterait un complot et la tricherie de notre compagnon serait peut-être dévoilée au grand jour. Ils sont une vingtaine à s'agiter et vociférer. Après quelques minutes d'attente, Toutèche chuchote:
- Ils sont partis à la chasse à l'enfant.
J'ai le sentiment d'avoir à peine fermé l'œil quand Claudius me réveille discrètement. Lorsque je le retrouve en bas de l'échelle, Octavius semble un peu soucieux. Toutèche nous accueille chez lui avec un large sourire. Il tient dans la main gauche la plaque de pâte qui semble s'être un peu affinée. Nous reprenons nos positions de la veille. Octavius sort une pincée de sucre de sa poche et la dépose dans la cuillère. Toutèche crache dedans. Je me retiens de rire. En quelques secondes, la flamme de la lampe fait son effet et un liquide marron apparaît comme par magie. Octavius verse délicatement le mélange sur l'intérieur de la muselière et, après une dizaine de secondes d'attente, la tend à notre ami guetteur qui la replace contre ses dents. Nous l'observons, un peu anxieux. Après quelques mouvements de lèvres, il lève son pouce en signe de victoire. Octavius et moi ouvrons la bouche en grand pour faire mine de crier notre joie puis nous regagnons nos couchettes afin de profiter de quelques instants de repos avant le lever du jour.
Sur le chemin de la plage, Claudius nous raconte ce qu'il a entendu au sujet de l'expédition de la nuit:
- Ils l'ont cherché pendant deux heures mais ils n'ont rien trouvé. Ils semblent penser qu'il n'y a jamais eu d'enfant et que le renseignement était bidon, ou bien que l'enfant aurait été prévenu de leurs intentions. Dans les deux cas, ils nous ont à l'œil.
Il se tourne vers Marcus qui ne réagit pas. Je profite des quelques minutes qui nous restent pour informer mes copains de ce que j'ai appris de l'ex-monstre-soldat.
- Tu crois que Affre, ça vient d'affreux? demande Octavius. Comme Tordu, qui est un peu bancal?
- Non, je pense que ce nom a une signification que nous ne connaissons pas.
- Et pour les autres clans, tu as trouvé? interroge Claudius.
- Oui, mais à vous de faire l'effort. Si je vous dis: Nadrer, Nardre, Nerdra et Denrar? Allez! Faites marcher votre cerveau!
Piqués au jeu, mes copains se taisent jusqu'à ce qu'on arrive à notre aire de travail.
Je fais équipe avec Marcus qui, comme je le supposais, n'a pas changé d'avis. Il ne veut pas négliger le moindre renseignement qui lui permettrait de revoir un jour sa famille.
Nous passons au milieu de colonies d'oiseaux qui nichent parmi les cailloux à même le sol. Nous sommes accueillis par des piaillements franchement hostiles. Certains volatiles viennent jusqu'à frôler nos crânes avec leurs becs pour nous impressionner. Tordu décide de battre en retraite en nous assurant que ces oiseaux-là ne sont pas contaminés.
- C'est plutôt bon signe, dit-il. Les autres ont dû contracter la maladie ailleurs et sont juste venus mourir ici. C'est peut-être l'île de leur naissance et l'endroit où ils se reproduisaient chaque année.
Nous occupons notre après-midi à ramasser du bois. Marcus m'entraîne discrètement vers ce qu'il appelle la "grotte de sa famille". Il entreprend de la fouiller. Je le regarde faire. Il soulève tous les cailloux à sa portée. Soudain, il se retourne. Il tient un papier à la main qu'il me lit sur-le-champ:
Olive,
Aie confiance. Les autres ne peuvent rien contre nous. À bientôt.
- J'en étais sûr. Figure-toi que j'ai rêvé cette nuit que je rencontrais mon frère, me lance-t-il en sortant.
- Et il ressemblait à quoi?
- À toi! Alors, forcément, ça donne envie de faire sa connaissance!
Maintenant, je sais que je ne pourrai l'éviter, ma fameuse "bêtise", aussi je lui déclare avec calme:
- Donne-moi trois jours pour préparer la rencontre. Quand je rejoins Claudius, son regard est plein de reproches.
- Ne me dis pas que vous y êtes retournés? Tu ne crois pas que nous sommes tous surveillés maintenant?
- S'ils m'interrogent, je dirai que je l'ai convaincu mais qu'il a voulu y retourner une dernière fois.
- Si je comprends bien, il n'a pas renoncé?
- Non, il faut qu'on gagne du temps, mais je ne sais pas comment.
- Il voudra s'y rendre la nuit, c'est ça? Alors, on pourrait le droguer avec des somnifères tous les soirs... comme à la Maison.
Après lui avoir rapporté les paroles d'Affre, je fais part à Claudius de mon intention de retourner demander conseil à l'ancien monstre-soldat. Mon ami n'a pas confiance. Il pense que mon informateur est en mission pour le Premier cercle. Ils l'auraient chargé de découvrir nos secrets en sympathisant avec nous, car ils ont compris qu'ils n'obtiendront rien par la force.
- Et puis, ajoute-t-il, toi qui es si méfiant d'habitude, tu ne trouves pas bizarre d'avoir fait sa rencontre justement le soir de notre convocation devant le Premier cercle?
J'y ai déjà songé, bien entendu, mais mon instinct me dit clairement que cet homme est fiable. Seulement, ça, je ne peux pas l'expliquer à Claudius.
Le soir, pendant le repas, une rumeur circule. Un match d'inche sera organisé le lendemain sur la plage.
Ces rassemblements pouvant mettre en péril la sécurité de tous, les Oreilles coupées essaient de garder la nouvelle secrète le plus longtemps possible. Les gars se réunissent par petits groupes pour mettre au point des stratégies. Je ne pense pas que les matchs opposent des clans car je ne vois pas qui pourrait faire le poids contre les Sangliers, qui regroupent les spécimens les plus impressionnants de la communauté. Je décide de retourner voir Affre. Claudius m'interroge du regard. Je le rassure d'un geste: ce n'est pas ce soir que je vais tout déballer à mon nouvel ami.
- Bonsoir, Affre.
- Bonsoir, Méto. Tu veux que je te parle de la chasse à l'enfant déclenchée par ton ami Marcus? Sache qu'ici ces alertes sont prises très au sérieux. La Maison a plusieurs fois élaboré de savants scénarios qui utilisaient des Petits échappés ou naufragés. La confiance qu'on leur a accordée alors a causé de nombreuses pertes. Maintenant, on se méfie... Un autre problème, peut-être?
- J'ai un copain qui dort très mal. Il doit s'être accoutumé aux somnifères de la Maison. À cause de cela, il est très...
- N'en fais pas trop. Dis simplement que tu as besoin que ton ami dorme.
- Plus précisément, c'est lui qui a besoin de dormir...
- Je crois que c'est un peu la même chose. Le seul endroit où on peut en trouver, c'est dans l'Entre-deux...
- J'y suis allé quand on m'a cru mort, on y soigne les blessés graves mais je sais qu'il s'agit d'un endroit sacré et interdit. On ne doit pas parler de celui qui... Alors j'imagine qu'on ne peut pas lui demander non plus de la poudre pour mon ami.
- En effet, tu devras trouver une autre solution.
- Bonne nuit, Affre.
- À demain, Méto.
Je suis énervé car ce "vieux" ne m'est d'aucun secours. Je vais devoir me débrouiller tout seul. J'ai entendu dire que la porte de l'Entre-deux ne comporte pas de serrure. Que la terreur et le respect qu'inspire cet endroit maintiennent tous les gars à distance. Mais moi, je sais qu'il n'y a rien de magique là-dessous, je l'ai déjà vu, celui qu'ils appellent le Chamane, et je ne suis pas mort pour autant. Je décide d'aller me coucher plus tôt car je dois rattraper ma courte nuit. Toutèche nous a dit qu'il se débrouillerait tout seul. Octavius me rejoint en courant.
- Toi aussi, tu es crevé? Méto, je voulais également te dire que je suis là et que tu peux compter sur moi.
- Je le sais, Octavius. Bonne nuit.
Ce matin, Radzel vient nous avertir que nous devrons préparer le terrain pour le jeu. Il nous explique que la partie change d'emplacement à chaque fois pour éviter que les soldats ne montent un guet-apens. Près des deux tiers de la communauté seront présents. Nous devrons également vérifier le matériel et l'équipement, éventuellement faire des réparations. Même si je n'avais pas imaginé une seconde pouvoir participer, le rôle de serviteurs qu'on nous impose me déplaît. Dans ces moments-là, je comprends mieux Titus et son désir d'être initié au plus vite. Je pense aussi à Optimus et aux autres travailleurs qui nous ont servis chaque jour pendant des années, sans qu'on en prenne vraiment conscience. Ils n'auront pas pu saisir l'occasion de la révolte pour changer de condition. Combien sont morts? Et combien, après de probables punitions, ont retrouvé leur misérable vie?
Marcus profite de la présence de notre guide pour lui demander si on pourrait retourner se doucher.
- Déjà? répond Radzel avec son sourire crispant. J'en parlerai à Denrar.
Nous commençons par récupérer de grands paniers remplis de pièces servant au carapaçonnage. Nous devons vérifier les lanières et en recoudre certaines. Octavius nous fait une démonstration. Nous sommes particulièrement impressionnés par sa dextérité à enfiler le fil dans le chas de l'aiguille. Je me rends compte que je ne m'étais jamais demandé comment on fabriquait ou réparait des vêtements. Installés sous de grands arbres, nous en profitons pour faire le point sur le nom des clans. Claudius commence:
- Alors, notre ami Denrar est un Renard, n'est-ce pas? Leur symbole est une grosse larme. Pourquoi?
- Je crois qu'elle figure la large queue de l'animal. Mais je n'ai pas vérifié.
Octavius se lance:
- Radzel est un Lézard. Une queue en forme de S est leur signe. Toutèche est une Chouette et porte un œil circulaire sur le front. Tu en connais d'autres?
- J'ai eu affaire, avant de vous retrouver, à un Canofu du groupe des Faucons. Leur symbole est un triangle isocèle pointant vers la droite, dont on aurait tracé la médiatrice.
- Tu peux dire un bec d'oiseau, Méto, on comprendra, ajoute Marcus.
Cette remarque amuse mes amis. J'aime les voir joyeux, même quand c'est pour se moquer de moi.
Le match a lieu sur une plage proche de l'entrée principale. Ce sont deux équipes très élargies puisque chacune comporte douze joueurs. Le terrain est tracé en conséquence. Les spectateurs viennent s'agglutiner le long des lignes. Ils font office de murs. Deux paniers cubiques sont accrochés avec des ficelles sur le torse de deux Chevelus placés à chaque extrémité du terrain. Les Oreilles coupées ont revêtu leur équipement, des versions agrandies et rafistolées des modèles de la Maison. Les plus massifs ne sont que partiellement protégés par le carapaçonnage car on aperçoit de nombreux et larges espaces entre les pièces. Pour différencier les équipes, les joueurs arborent un bandeau de couleur. Les Rouges affronteront donc les Noirs.
Le match commence et je comprends vite que les spectateurs ne restent pas inactifs. Dès qu'un joueur se rapproche d'une des limites, des pieds se tendent pour l'atteindre. À l'occasion d'une tentative de tir, le gros qui tenait la petite cage subit une telle pression qu'il se retrouve propulsé sur le terrain. Il est renvoyé violemment par les joueurs à sa place. À la différence du sport pratiqué à la Maison, les actions sont moins lisibles. Les coups sont très violents et le plus souvent totalement gratuits. Des conflits se règlent dans certains coins sans que la partie soit interrompue. Et par qui pourrait-elle l'être? Il n'y a pas d'arbitre. Les Noirs se lèvent soudain pour réclamer un arrêt de jeu aux Rouges. Il y a un blessé à évacuer. C'est le placeur, un certain Èprive. Les spectateurs s'écartent pour le laisser passer. Sans attendre, le match reprend avec un nouveau, imberbe celui-là. Quand il se rapproche de moi, le doute n'est plus permis, c'est Titus. Ils ont recruté Titus! Je me demande si la fierté qu'il doit ressentir d'avoir été choisi n'est pas gâchée, à cet instant, par la terreur. Il s'infiltre dans les lignes adverses. Un énorme Sanglier lui sert de garde du corps. Bientôt, tous deux marquent un temps. Ils ont dû prévoir une tactique. Le gros saisit mon ami et l'envoie avec une force incroyable s'écraser contre les spectateurs. Titus roule à terre puis se dresse en hurlant. La boule lui arrive miraculeusement en pleine tête. Il mord dedans juste avant qu'elle ne touche le sol. Sans regarder, il l'envoie directement dans le panier. Au lieu de se lever pour laisser éclater leur joie, les joueurs se jettent sur Titus pour le recouvrir. On voit alors se construire une pyramide suante et grondante, qui se met à onduler. Après quelques minutes, le paquet se défait. Titus est porté en triomphe par ses camarades. Beaucoup des joueurs toussent ou crachent. Dans cette variante de l'inche, on mange beaucoup de sable.
Les spectateurs font aux gagnants une haie d'honneur vociférante, avant de regagner en courant leurs postes dans la grotte et à ses alentours. Les joueurs se rassemblent pour former une procession jusqu'à la mer. Ils se déshabillent et vont plonger dans l'eau froide en beuglant.
Nous devons, pour notre part, ramasser puis ranger le matériel, classer les pièces de rembourrage et mettre à tremper dans l'eau froide, comme nous l'apprend Octavius, les combinaisons ensanglantées et trempées de sueur. Quand ils repassent, les héros du jour ne nous lancent pas un regard, pas même Titus, tout à son bonheur. Marcus est allé prendre des nouvelles du dénommé Èprive. Il n'a qu'un nez cassé et un traumatisme crânien sans perte de connaissance.
- Autrement dit, presque rien, commente mon ami.
Nous restons un long moment silencieux. Personne ne veut commenter le match qui nous a laissé un goût amer.
- Au fait, Méto, reprend Marcus, Èprive, c'est quel clan?
- Les Vipères. Elles glissent en silence dans les hautes herbes et les rochers, elles nichent parfois dans des trous. Leurs morsures peuvent être mortelles. Tu te rappelles les cours? On en sait des choses, quand même!
- Oui... On sait même comment agir pour freiner la progression du venin vers le cœur.
Denrar passe nous chercher pour la douche finalement autorisée. Cette fois-ci, il nous regarde faire et n'intervient qu'en cas d'erreurs importantes. Claudius ouvre le pas. Il a pris des repères et marche sans hésiter. Je ne crois pas que j'en serais capable. Nous sommes moins nombreux que la première fois. Pourtant, notre guide nous impose de passer en deux groupes. Ceux qui ne se lavent pas doivent être à l'écoute, prêts à intervenir en cas de danger. Pendant que nous attendons les autres, Marcus me glisse à l'oreille:
- Tu as vu que nous sommes situés au-dessus de la "grotte de ma famille"? C'est à peine à quelques dizaines de mètres. On aura une excuse toute trouvée si on se fait surprendre, le jour où on choisira d'y aller.
Je n'ai pas envie de lui répondre. À cet instant, mon ami m'énerve. Je pense déjà à mon expédition du soir et aux risques que je vais prendre pour lui.
De retour dans la grotte, Denrar constate que nous avons fait des progrès car personne ne se plaint d'avoir égaré du linge pendant l'opération.
- C'est bien. Vous êtes mûrs pour y aller seuls la prochaine fois. Mais pensez toujours à avertir quelqu'un de votre sortie. Bonne nuit, les gars.
Dans mon alvéole, j'attends que tous mes copains soient endormis. J'essaie de visualiser le trajet qui me sépare de l'Entre-deux.
C'est le moment: je n'entends plus rien. Si je patiente encore un peu, je risque de m'endormir tout à fait. Je descends doucement de ma couchette et rejoins un des bassins d'eau sale. Je m'en asperge le visage et les bras avant de saupoudrer de la terre sur ma peau. Je rase les murs et m'accroupis aux abords des alvéoles.
Je traverse successivement les zones des Lézards, des Renards et des Sangliers. Je sursaute au bruit d'une brute qui éructe pendant son sommeil. Ça y est, j'y suis. Avant d'entrer, je prends le temps d'écouter. J'entends distinctement le bruit régulier d'une respiration. J'entrebâille à peine la lourde porte et je me faufile à l'intérieur. Des lampes brûlent sur le sol. Je me souviens de ces murs couverts d'une étrange écriture. Au fond, je distingue des étagères remplies de boîtes de médicaments. Elles sont toutes parfaitement rangées. Un gros livre intitulé Principes de la médecine d'urgence est posé sur une chaise. Je ramasse une lampe sur le sol et j'entreprends de lire tous les emballages, à la recherche de somnifères. Après une dizaine de minutes, je tombe sur quatre flacons de cachets blancs: des sédatifs puissants recommandés en cas d'opérations graves comme des amputations. Je décide de ne pas en voler un.
Je vais plutôt mémoriser la notice et prélever une quinzaine de cachets dans les différentes fioles. Ce sera plus difficile à repérer. Ensuite, je repose la lampe et me dirige vers la sortie. Je suis attiré par l'odeur inhabituelle qui semble venir du recoin où dort le Chamane. Je me cale contre le mur et retiens ma respiration. Je sais ce que je risque s'il se rend compte de ma présence.
Je détaille le dormeur. Ses longs cheveux cachent le haut de son visage. Je remarque que son menton est complètement imberbe. Avant de sortir, je me plaque contre la porte pour m'assurer qu'il n'y a pas de bruit suspect à l'extérieur. Tout est parfaitement calme. Je retourne à ma couchette.
Je suis fatigué mais j'ai du mal à trouver le sommeil, ce visage m'obsède. Il est comme celui d'un vieil enfant. Avant ce soir, je ne connaissais que deux personnes atteintes d'une maladie qui empêche de devenir adulte.