CHAPITRE IX DANS LEQUEL LA FÊTE CONTINUE

Pendant que miss Peau-d’hareng est encore dans les vapes, je la ligote avec les cordons du rideau, la bâillonne avec la serviette mouillée et la coltine dans la baignoire qui ressemble soudain à la tranchée des bâillonnées. Ce faisant, j’aggrave encore ma position. S’il est vrai que les cas désespérés sont les cas les plus beaux, j’ai idée que le mien n’est pas sale !

L’instant (critique) est venu de me convoquer pour une conférence à l’échelon suprême afin de statuer sur les mesures d’urgence. D’ici à très peu de temps, ça va faire un drôle d’esclandre dans Athènes, mes aventures galantes. Je peux d’ores et déjà publier une annonce dans les demandes d’emploi de France-Soir, vu qu’après ce scandale le Vieux me rendra ma liberté. La Révocation de l’Edit de Nantes semblera de la gnognote à côté de la mienne. Comment vas-tu te dépêtrer de ce pétrin. San-A. ? Tu fais toujours le malin ! Tu joues les Casanova ! Les intrépides ! Les irrésistibles ! Les supermen ! Et puis tu te fais blouser mochement par une petite teigne qui n’a pas froid aux châsses.

Alors ? Quelles sont tes intentions, bonhomme-la-lune ?

Je remets de l’ordre dans ma toilette, et, manière de me ramoner un brin les éponges, je vais respirer à la fenêtre. En me penchant, j’aperçois la Rolls de miss Alexandra stationnée devant le Palace. Je me dis que ma seule chance d’obtenir un résultat rapide est là, en bas, qui m’attend. Alors je quitte la chambre pour me rendre dans la précédente où Alexandra II somnole, vannée, en m’attendant.

— Je me demandais ce que vous faisiez, dit-elle. J’ai entendu des cris et je…

Une vieille Anglaise hystérique, l’interromps-je, ces pauvres femmes n’ont jamais couché qu’avec la photographie de Sir Winston Churchill, ça n’apaise pas complètement le système glandulaire.

Tout en causant, je vais piquer, mine de rien, mon camarade Tu-tues dans ma valoche.

— Je porte un document à mon patron et je vous remmène chez vous, mon cher ange, promets-je en lui grumant la menteuse.

Avant qu’elle n’ait récupéré de ce baiser suffoqueur, je suis dans le couloir.


Cette fois, Kessaclou a disparu. La voie est libre. Je sors d’un pas dégagé. Une barre mauve s’élargit au fond de l’horizon, côté est. L’aurore, mes fils… La belle aurore radieuse. Je louche sur la Rolls. Un grand costaud coiffé d’une casquette plate est installé au volant.

Je m’éloigne de quelques pas, me baisse pour échapper à son éventuel regard, puis, plié en deux, je reviens à la hauteur de la portière. De ma main gauche j’actionne la poignée avant droite, tandis que de la gauche je braque mon feu. Ça le réveille, le driveur de ma belle violée. Il tourne vers moi un visage maussade, aperçoit mon feu et porte la paluche à sa veste.

— Non ! Nein ! No ! Niente ! crié-je.

Il interrompt son geste. Je prends place à côté de lui et je ferme la lourde.

— Tu parles français, Popaul ?

Il reste immobile.

Do you speak english ?

Just a little ! me répondit-il.

J’emploie donc cette langue sans laquelle tout le Canada parlerait français. Mais, comme je m’adresse à une majorité d’analphabètes (et méchants) je vous traduis ma conversation afin que vous ne mouriez pas de curiosité.

— File, mon pote !

— Où ?

— Ailleurs, c’est un coin que j’affectionne !

Il démarre. On se croirait en carrosse dans cette tire mérovingienne ! Je ne cesse pas de braquer cet ami. Je m’y connais en hommes (en femmes aussi) et je sens qu’il est du genre plutôt coriace. Avec un zigoto comme môssieur il faut avoir les deux yeux ouverts et des réflexes.

On se met à rouler dans Athènes endormie. On passe devant l’église orthodoxe de Saint-Bornibus, puis devant les ruines du temple élevé à la gloire de Pédérastre ; ensuite on contourne l’arc de triomphe chargé de perpétuer le souvenir de la victoire de Permanganate et nous atteignons la banlieue. Les maisons s’abaissent, les gens se font matinaux, les premiers vélos commencent à circuler.

— Où allons-nous ? demande le conducteur.

— Continue, je te préviendrai quand il faudra que tu t’arrêtes.

Après la banlieue, c’est la campagne. Une buée pâle la nimbe, l’ouate, la cotonne, la calfeutre, l’irréalise.

Bientôt nous atteignons la mer immense et verte dont la ligne d’horizon est toute proche. Un chemin blafard pique vers la grève.

— Tourne à droite, lui ordonné-je.

Il obéit. Le chemin cahote et descend vers une crique léchée par les vagues. Quelques barques gisent sur le rivage comme de gros poissons avariés que le flot aurait rejetés[16].

Je veux bien que cette crique me croque si je ne parviens pas à accoucher le chauffeur de ses secrets.

— Descends et garde les bras levés, sinon ça va être ta dernière aube, mon gars !

Il se conforme en tout point aux prescriptions du docteur. Je sors à mon tour de la calèche. J’aimerais bien trouver un bout de ficelle pour ligoter ce type. Je contourne la Rolls afin d’ouvrir la malle arrière de ce bâtiment. La première chose qui me pète dans la rétine, c’est un fusil muni d’une lunette. Alors là, comme on dit à Bastia : ça se corse ! M’est avis, mes frères, que je suis bel et bien en présence de mon assassin.

— Dis donc, Oswald, l’interpellé-je, je te trouve imprudent de ne pas remiser ton artillerie après tes séances d’arquebuse sur les toits.

Je n’en bonnis pas une broque de plus car, avec une promptitude inouïe, le pilote de ligne vient de sortir un Colt de sa poche et me braque. Comme j’en fais autant nous nous braquons donc mutuellement. Nous ne tirons ni l’un ni l’autre. Nos êtres sont tellement tendus qu’on entend friser nos poils sous nos bras. Vus de l’extérieur on doit ressembler à deux statues de marbre. Habituellement, moi, vous me connaissez : j’ai la défouraille facile. Mais là, j’ai été bloqué par la rapidité d’exécution du gars. En un regard on s’est jaugé et, comme dirait un Auvergnat, on n’a pas « j’ogé » tirer, de peur que l’autre prenne le millième de seconde d’avance qui pourrait être fatal. Que voilà donc une situation ambiguë (comme dirait notre ministre des baths-arts qui n’aime pas les théâtres portant ce nom).

On se permet deux ou trois petites aspirations timides, juste pour dire de s’oxygéner les soufflets.

— Jette ça, baby ! ordonné-je sourdement.

— Non, à toi de jeter ! rétorque-t-il.

— A ce petit jeu, lui dis-je, tu es sûr de perdre.

— Qu’est-ce qu’on parie ? ricane mon adversaire.

— Rien, fais-je, car tu ne t’apercevras jamais que tu as perdu, mon pote.

— Tu crois ?

— Rappelle-toi tout à l’heure, sur ton toit, tu ne m’as pas eu, et pourtant tu avais cent fois le temps de me praliner !

Ça lui mord le nez.

— J’étais gêné par les lumières de la terrasse, ça brillait dans ma lunette…

Il me vient une idée. Mon Dieu, ce que je suis intelligent ! Ecoutez, mes loutes, je ne voudrais pas avoir l’air de m’inventer, de m’éventer ou de me vanter, mais je crois bien que des futés comme San-A. n’ont plus cours sur le marché de la dégourdanche.

— Et maintenant, bébé rose, lui dis-je, tu es gêné par le scintillement de la mer sur laquelle le jour se lève.

Car je tourne le dos à ce que des poètes daltoniens ont baptisé « la grande bleue ». Je me dis que le chauffeur va réaliser brusquement qu’un immense scintillement, un miroitement infini m’entourent. A partir du moment où sa rétine sera préoccupée par la chose, il n’aura plus l’œil infaillible. Effectivement, je le vois ciller.

— Allons, pomme à l’huile, concilié-je, laisse tomber ton Eurêka qu’on se mette à discuter sérieusement, on va pas attendre jusqu’au bal de la Saint-Troude !

— Rien à faire, grommelle-t-il en se payant un mauvais sourire.

— Je te fais une proposition…

— Ah oui ?

— Je compte jusqu’à trois. A trois, on ouvre la main pour larguer chacun sa pétoire, d’accord ?

Bien qu’il se trouve à huit mètres vingt-quatre de moi, je décèle parfaitement l’éclat vénéneux qui brille dans son regard.

— Entendu…

« Et compte sur moi », signifie l’éclat dont à propos duquel je vous cause !

Il est prêt à risquer le paquet. Allons, il faut que je joue ma partie en solo, moi itou. Ah ! ce que ce métier est pénible par moments !

— Un ! compté-je… Deux…

Et à deux je lâche la purée. Il avait fait le même calcul, le fripon. Simplement j’ai le millième de seconde d’avance prévu au programme. Sa balle à lui va se perdre dans la mer tandis qu’il morfle la mienne dans le gras du bide. Le voilà qui lâche son feu et qui tombe à genoux en s’empoignant le Prosper. Une série de très laides grimaces… Il pâlit à vue d’œil !

Je me précipite sur lui.

— T’aurais pas joué au comte, ça ne serait pas arrivé, fais-je.

Il serre les chailles, le pauvre vieux. La sueur ruisselle sur sa frime convulsée.

— Je vais t’emmener à l’hôpital, promets-je, mais auparavant tu vas me dire où tu as conduit les deux matelots quand ils sont sortis de l’hôpital.

Il se couche lentement sur la grève, faisant de la sorte le tas sur la grève. (O Grèce, terre des inversions où un homme inverti en vaut deux !)

Pourvu qu’il ne déclare pas forfait avant d’avoir jacté !

— Ecoute, mon pote, t’as besoin qu’on te ramone la boyasse, et je suis prêt à te confier à un chirurgien, mais auparavant faut me dire la vérité. A quoi ça te servirait d’emporter un secret dans la tombe, dis, tronche-creuse !

Son souffle est saccadé, un gémissement fuse de ses narines. La mer clapote autour de nous et un soleil de carte postale se lève sur les flots, inondant l’univers de sa lumière généreuse, comme il est écrit dans les bonnes compos-francs de cours moyen, première année.

— Tu m’entends, camarade ?

— Oui.

— Les deux matafs du Kavulom-Kavulos, hein, dis-moi, où les as-tu conduits ?

Il balbutie, d’une voix à peine audible :

— Monastère…

— Quel monastère ? Parle ! Le temps presse !

— Monastère du mont Phoscaos…

— Et la « Victoire » où est-elle ?

Il rouvre ses paupières et ses yeux brûlant de fièvre reflètent les merveilleux petits nuages de ce matin neuf.

— Quelle « Victoire » ? Qu’est-ce que vous voulez dire ?

Ma parole, il n’a pas l’air au courant. Ça m’étonnerait qu’il cherche à me blouser en ce moment. En pleine agonie, qu’il est, Julot ! Ma bastos lui a drôlement composté le tiroir-caisse ! Vous pensez, du 9 millimètres, faut une sacrée cuillerée de bicarbonate de soude pour digérer cet aliment-là !

Mon humanisme se rempare (de Carcassonne) de moi. S’agit de le convoyer jusqu’à un poste de secours. Je me baisse pour le prendre dans mes bras, mais à cet instant il soupire « rrrhâ » et lâche la rampe.

Je lui fais le test de la paluche sur le battant. On annonce relâche pour répétition. Mort qu’il est, le tireur de mademoiselle Polis. Je l’abandonne et me redresse, déconcerté. Un bruit me fait tourner le chou. Deux pêcheurs qui radinaient, lestés de filets, viennent de rebrousser chemin. Ils ont largué leur matériel sardineux et ils courent comme des ratés dératés qui auraient des ratés. C’est pas le moment de contempler l’infini pour voir si le Bon Dieu a flanqué assez de lessive dans la mer pour que la maison Kodak y trouve son compte ! Je saute au volant de la Rolls et j’embraye.

C’est la première fois que je pilote un carrosse commak, mes lapins. J’ai l’impression de driver the queen d’Angleterre ! A ce propos, ça me rappelle une blague que mon ami Robinson Friday de l’abbé-baissé m’a racontée : « Une Rolls et une Bentley se trouvent « nez à nez » dans une ruelle de London. Aucun des deux chauffeurs n’accepte de reculer. A la fin, y a le conducteur de la Bentley qui descend et s’approche du chauffeur de la Rolls. « J’aime mieux vous prévenir tout de suite que c’est Monsieur Bentley lui-même qui se trouve dans ma voiture et qu’il n’est pas question que je recule », déclare-t-il. Alors le pilote de la Rolls descend à son tour et ouvre la portière arrière. « Et ça, fait-il, en montrant la reine d’Angleterre, c’est de la m…[17] ? »

Je remonte à toute vibure le chemin qui conduit à la nationale. Ma décision est prise. Maintenant je dois me placer sous la protection du commissaire Kelécchimos, sinon il va m’arriver un turbin. Je fonce en direction d’Athènes. Une première pancarte rédigée en caractères grecs me fout dedans et j’atterris dans la cour d’une usine, au moment où les ouvriers rappliquent. Je fais sensation. Il s’agit d’une fabrique de cageots et tous les caissiers (puisqu’ils font des caisses) me lancent des quolibets aigres-doux, comme quoi « Vivement que le communisme arrive qu’on puisse déguiser les Rolls en brasiers et leurs conducteurs en bonzes non ignifugés. » A quelques mots près, ça doit être ça qu’ils me virgulent, les frileux de la nouille à l’eau.

Je manœuvre au milieu des manœuvres et je fais demi-tour à droite, droite ! Cette fois c’est du nach Athènes !

Maintenant, il fait tout à fait jour. Un sommeil de plomb me brûle les paupières. Si je m’écoutais, je remiserais le contre-torpilleur des Polis dans un champ et j’en écraserais. Des ânons font « ah oui ! » au long de la route, en regardant passer la Rolls.

Je fixe désespérément la « Victoire de Samothrace » modèle réduit qui paraît s’élancer à l’avant du capot. Elle guide mes pas. Me conduira-t-elle jusqu’à la vraie ?

Tout à fait entre nous et la Cordillère des (happy) Andes, c’est pas du tout de suite, mes mignons, vu qu’un barrage de police se dresse au bout de la route.

Je flanque un coup de patin. Cette volaille, c’est sûrement pour mes pinceaux ! Que faire ? Rebrousser chemin ? A quoi bon ? Je joue perdant. Le mieux est d’aborder le problème de front.

Je continue d’avancer à petite allure. Il y a des poulets casqués avec des mitraillettes plein les brandillons qui se hâtent de me coucher (moi qui ai si sommeil) en joue.

— Bonjour ! messieurs, je leur déclame, justement je cherchais un poste de police…

L’un d’eux ouvre la lourde et me fait signe de descendre. J’obéis. Un coup de crosse morflée en pleine gaufre me fait rater les seize marches du perron de la Rolls. Je vois la Victoire du radiateur qui s’envole et je me prends un billet d’orchestre.

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