Elle avait raison, la môme de l’hôpital : Plaka, ça ressemble vachement à Montmartre. Je voudrais pas liquider vos illusions patriotardes, mais c’est même beaucoup plus pittoresque. Des petites rues étroites, bordées de restaurants où sévissent des musiciens. Des guirlandes d’ampoules, des aboyeurs vantant les délices de la boîte pour laquelle ils racolent. Des feuillages dans lesquels se nichent des projos de couleur. Et puis du populo dans les ruelles. Ça grouille. J’aime bien sentir foisonner les bipèdes. Les hommes, y a que ça de vraiment intéressant sur la planète. Le grand cañon du Colorado et les chutes du Zambèze, ça a de la gueule, naturellement, mais ça n’évolue pas. La nature érosionne, un point c’est tout. Tandis que l’homme, lui, essaie de remonter le courant et y parvient dans une certaine mesure, dans une certaine masure.
Le Bodaninos offre la particularité d’être situé au sommet d’un immeuble, sur un toit en terrasse bordé de plantes exotiques. Des musicos guitarent, violonent et flûtaillent à qui mieux mieux. L’éclairage est suave comme un verre de grenadine. Les serveurs portent des vestes bleu ciel et les tables sont séparées les unes des autres par des haies de verdure.
Depuis ce toit, on domine toute la ville et l’on voit briller l’Acropole sur sa colline. Son et lumière ! Il s’éclaire comme une vitrine ; l’intensité lumineuse monte progressivement et l’illustre Parthénon flamboie un instant. Et puis il s’éteint lentement jusqu’à s’engloutir dans la nuit de velours potelée.
Je fais le tour du jardin suspendu. Ma gosseline hospitaleuse n’est point encore là. Un maître d’hôtel à épaulettes m’attaque en français. Il a pigé illico que j’arrive de Pantruche. Probable que je dois trimbaler l’ombre portée de la tour Eiffel sur mon front ? Il me propose une table en bordure de terrasse et je lui commande un double Lawson’s afin de tromper l’attente. Celle-ci est de courte durée car miss Bureau-des-entrées fait bientôt son apparition. Et croyez-moi, bande de truffes moisies, mais le mot n’est pas trop fort. Cette gamine porte une robe blanche au col bordé de doré. Elle s’est cloqué un maquillage ocre et s’est coiffée façon sirène. Elle marche bien, ce qui est appréciable chez une femme, même lorsqu’on se propose de lui faire adopter la position horizontale, et elle sent bon. C’est rare qu’une fille de condition modeste s’embaume correctement. En général, chez nous en tout cas, les sœurettes proléteuses se parfument à l’eau de Cologne de bazar. Ça vous fouette l’olfactif. Moi je préfère renifler une fosse à purin plutôt que du parfum à bon marché. Me traitez pas de snob surtout, je ne l’admettrais pas. J’y peux rien si mon pique-bise réagit aux senteurs pauvres. C’est hépatique probablement. Je donne un bon conseil aux petites grand-mères : quand elles ne peuvent pas se payer ces minuscules flacons qui coûtent si cher, qu’elles utilisent une bonne eau de toilette, voire une savonnette de marque, ça suffira à m’ensorceler.
— Vous savez que j’ignore votre nom, ma suprême beauté ? je lui balbutie dans les tons moites en la faisant asseoir à ma droite et en m’installant à sa gauche.
— Je m’appelle Alexandra, me dit-elle.
J’en ai la luette qui se prend les pieds dans la glotte et la langue qui s’entortille autour d’une molaire. Je me tombe deux beautés athéniennes en moins d’une plombe et voilà qu’elles s’appellent toutes deux Alexandra. Y a de quoi se la faire peindre en bleu, blanc, rouge et se l’exposer au musée de l’armée, non ?
— Délicieux prénom, je croate (vu ma position géographique).
Nous établissons un menu tout ce qu’il y a de bien et je commence à me dire qu’il va falloir faire fissa si je veux m’empaqueter Alexandra II, avant de réceptionner Alexandra I. La lutte contre la breloque, les gars. C’est ma manière à moi de concourir pour le trophée Baracchi. Je me livre à un rapide calcul. Il est une plombe. Nous aurons fini de jaffer à deux heures. A deux heures et demie nous serons à mon hôtel. Une heure pour lui jouer le morceau de bravoure de « Marthe Richard au service de la France », une demi-plombe pour la reconduire chez elle en taxi, et ça nous mènera à quatre plombes, c’est-à-dire à l’arrivée de la petite Rolls. Vous conviendrez que je ne chôme pas !
— Vous avez l’air rêveur ? remarque-t-elle.
— Je pensais à vous, Alexandra. Je cherchais à définir la nature du trouble infini qui me gagne lorsque vous êtes près de moi ou moi près de vous…
Elle me tapote la pogne.
— Il ne faut pas me faire la cour, Antoine, reproche-t-elle, songez que je suis fiancée.
Elle commence à me courir sur le haricot grimpant avec son militaire, la souris.
— Ecoutez, Alexandra, la chambré-je, en ce bas monde, une seule chose compte : le présent. En ce moment, votre gars est en train de se faire un gros dodo dans sa petite caserne et il ne demande rien à personne.
— Mais justement, il a confiance en moi ! s’insurge-t-elle.
— Vous avez dit le mot, ma belle. Il a confiance en vous, c’est la seule chose qui importe. Pourquoi les banques peuvent-elles exister ? Parce que leurs clients ont confiance en elles. S’ils prenaient brusquement la pétoche et cavalaient retirer leur artiche tous en même temps, les banques feraient banqueroute. Pour les femmes, c’est pareil : elles ne peuvent se permettre de petits extras que lorsque leur fiancé ou leur mari ont confiance en elles. Si le gars en question a des doutes, la femme se doit de les dissiper par une vie exemplaire, mais seulement dans ces cas-là, comprenez-vous ?
Elle me bigle avec des vasistas immenses, puis tout à coup, éclate de rire. Elle a les dents blanches, la laine fraîche, l’haleine fraîche, l’allène[13] frais.
— Ne me riez pas ainsi, à bout portant, imploré-je, j’ai envie de déguster votre sourire…
Elle pique son fard avec une aiguille à tricoter, au risque de le crever, mais ne parvient pas à retrouver son. sérieux.
Le garçon garçonne. Les musiciens musiquent. Ils jouent les petits-fils du Pirée (les enfants ayant grandi). La nuit est douce comme un lit de plume. In petto, pour ne pas faire de bruit, je me demande si mon collègue a fait repêcher la « Victoire de Samothrace » dans les eaux mazouteuses de ce fameux Pirée. Cette idée me travaille le cuir à tel point que, ne pouvant lutter contre l’indécision plus longtemps je décide d’aller bigophoner. La gosse m’excuse et je quitte notre table pour gagner l’intérieur du restaurant. Je carillonne la rousse athénienne, mais on me répond que le commissaire Kelécchimos est rentré se coucher. J’insiste pour avoir son fil personnel avec une telle vigueur qu’on finit par me le donner.
Sa voix hargneuse me nasille des trucs.
— Ici San-Antonio, lui dis-je, vous allez être obligé de me répondre en français car j’ai laissé mon interprète dans un tiroir de l’hôtel. Où en êtes-vous des recherches ?
Il hésite, mais se décide à parler. C’est pas de la sucrette son françouze.
— Je ne rien découvrir ! me dit-il.
— Vous avez retrouvé l’endroit précis où le Kavulom-Kavulos a abordé ?
— Oui, je. Les scaphandriers ont à l’exploration cherché. Mais rien, niente, nada !
— Alors c’est qu’on aura déjà pris livraison du paquet !
— Je enquête prouve non !
— C’est-à-dire ?
— Selon les questions aux gens du port, personne faire la repêche dans le port pour le caisse.
— Et la nuit ?
— Permanence monde. Pour remonter profond le gros poids, nécessité scaphandre, grue, camion, vous comprendre ?
— Parfaitement. Il convient de faire des recherches à Samothrace. La « Victoire » se trouve peut-être sous le bateau ?
— Je déjà ordonné la recherchage.
— Parfait, bonne nuit !
Je raccroche. Décidément, le môme se présente mal. Je croyais dur comme fer qu’on allait, sinon repêcher la « Victoire », du moins apprendre qu’elle avait été retirée de la flotte du Pirée… Alors ?
Je retourne à ma table. Saisi par la beauté de l’endroit je m’arrête en cours de chemin. D’autres restaurants suspendus nous entourent, à des niveaux différents, pareils à des îlots de lumière et lorsque notre orchestre s’interrompt, on entend les autres musiques.
Ça compose un fond sonore improbable qui sourd de la nuit enchanteresse[14].
C’est plus fort que moi, je m’accoude à la balustrade pour savourer. Des coins, des instants de cette qualité, ça se déguste à la petite cuillère, non ? J’en prends plein les gobilles. Ça vous monte à la mansarde, cette musique aigrelette et ces senteurs portuaires et safranesques.
A l’instant où je vais m’arracher à cet abandon, mon attention est attirée par quelque chose de bizarre et d’indéfini. Cela se trouve sur un toit voisin situé au niveau de notre terrasse. C’est embusqué derrière une cheminée. Et je vous parie un bol d’air contre l’air céhoène-pantoufle que vous trimbalez avec tant d’abnégation, que le truc en question est un homme.
Ce qui a accroché mon regard, c’est un reflet de lune sur une surface scintillante. En matant plus attentivement je réalise que le quidam à l’affût est en train d’épauler un fusil à lorgnette. Et ce qui me flétrit la cressonnière, c’est de piger que ledit fusil est braqué sur le gars mézigue, fils unique et préféré de Félicie. Ne voulant pas que cette dernière ait du chagrin, je me casse en deux afin de me mettre à l’abri de la balustrade. Bien m’en prend car, malgré le tohu-bohu ambiant je perçois au moment de mon plongeon le bruit sec d’une détonation. Un fracas de porcelaine brisée le prolonge. La balle que je n’ai pas interceptée est allée fracasser une soupière fumante qu’un jeune serveur coltinait sur un plateau. La soupière a explosé et le môme a lâché le plateau qui s’est écrasé au sol avec son chargement d’assiettes.
Y a branle-com de babat à bord, les zenfants ! J’en contrepète d’émotion ! Le chef de rang morigène le gamin qui proteste. Mais on ne veut pas entendre ses doléances, ni ses condoléances. On le gifle, on l’évacue, on le conspue. Je me redresse et mate en direction du toit. Le tireur a disparu. Pas la peine d’essayer de lui filer le prose ; le temps de dégauchir l’entrée de l’immeuble dans cet entrelacs de ruelles et le zig sera déjà dans sa maison de campagne avec les pinceaux dans ses mules.
Troublé, je rejoins Alexandra II.
— Que s’est-il passé ? demande-t-elle.
— Un petit serveur maladroit, ma beauté, ça arrive dans les plus grandes maisons.
Ce qui me turlupine le turlu, comme disait Chaliapine, c’est que j’ai été identifié et suivi sans que je m’en aperçoive. Pour un poulardin dont l’instinct est passé au papier de verre tous les matins, voilà qui n’est pas glorieux. Je menais mon petit turf sans m’occuper de rien et un zig me matait à la lorgnette, bien décidé à me liquider. En tout cas, si on tient à me balayer du paysage c’est qu’on m’estime gênant. Et si on me trouve gênant, c’est que je suis sur la chaude piste, non ?
C.Q.F.D., mes amis.
Je fais picoler ma conquête afin de préparer le terrain, car San-A., vous le connaissez de réputation, mes trop belles ; c’est pas parce qu’un inconnu dont le nom s’écrit avec un point d’interrogation majuscule a voulu me faire le coup du regretté président Kennedy que je vais négliger la gosseline de l’hosto. Au contraire, ça me met de l’émoi dans la moelle épinière, ce genre de cérémonie. J’ai mes centres nerveux qui patinent.
Lorsque nous quittons le Bodaninos, la mignonne en trimbale un gentil coup dans l’aileron. Je fais fréter un taxi, car je n’ai pas envie de musarder dans les petites rues de Plaka en sachant qu’un célèbre inconnu rêve de me coller une fève dans la viandasse.
Ce serait un jeu d’enfant pour un dégourdi de me planter un morceau de rapière entre deux côtes et de disparaître.
Où allons-nous ? questionne Alexandra II une fois installée dans le bahut.
— Prendre le dernier verre à mon hôtel, dis-je négligemment, comme s’il s’agissait de la chose la plus normale du monde.
— Oh non ! proteste la jouvencelle, et mon fiancé, s’il apprenait…
— S’il apprenait un truc pareil, c’est qu’il aurait des dons de voyance, ma chérie, auquel cas sa fortune serait assurée. D’ailleurs le Baupolos est un hôtel select.
Ça l’ébranle, en attendant mieux.
— Le Baupolos ! bée-t-elle, je n’y suis jamais entrée.
— Vous n’allez pas laisser filer une occasion pareille !
La plupart des jeunes filles sérieuses se dévergondent poussées par la curiosité qu’elles ont du luxe. Les honnêtes travailleuses ne peuvent pas résister à l’attrait d’une belle bagnole ou d’un restaurant à la mode. On ne dira jamais ce que Ferrari et Raymond Oliver trimbalent comme responsabilité dans la rubrique des premiers faux pas !
Un quart de plombe plus tard je pousse la oiselle de compagnie dans le hall marmoréen de mon palace. Kessaclou roupille derrière un philodendron. Il devrait consulter un oto-rhino car il dort la bouche ouverte.
Je bombe jusqu’à l’ascenseur, en soutenant Alexandra.
Le marbre, les plantes vertes, les tapis, l’acajou et les tableaux lui cloquent le vertigo. L’ampleur des lieux aussi. Pourtant elle a l’Acropole sous la main, ma chérie. Un des plus prestigieux monuments in the world ! Matez l’ironie des choses : c’est un hôtel qui l’estomaque. La civilisation grecque, la mythologie avec Zeus et ses camarades bons-dieux, ça la laisse froide, Alexandra. L’architecture d’avant Jésus-Christ, elle s’en tamponne le soubassement, c’est l’architecture Hilton qui la passionne.
Je referme la porte de ma chambre.
— Un doigt de whisky, ma petite fée ?
— Oh non ! c’est trop fort…
— Je vous aiderai !
Elle se laisse tomber sur un canapé, comme une cane happée dans un cas nappé[15].
Je m’abats à son côté après avoir réglé les éclairages. Dans le cinoche c’est la chose essentielle, l’éclairage. Si on arrose trop, l’intimité y perd. Faut jamais surexposer les moments délicats. J’éclaire la salle de bains pour composer une source indirecte, et puis je laisse la loupiote à abat-jour rose, près du plumard. De grandes zones d’ombre subsistent. C’est ici que les Athéniennes s’éteignirent, les gars. Je coule un bras savant sur l’épaule de la gentille.
— Alexandra, velouté-je, comment vous exprimer le sentiment confus dont au sujet duquel je vous ai préalablement causé ?
— Parlez-moi en français, chuchote-t-elle.
— Mais vous ne comprendrez pas, m’étonné-je.
— Ça ne fait rien, c’est pour entendre votre langue…
Je lui souris et je lui balance en pur sanantonien :
— Ma menteuse, petite mémée, plutôt que de te la faire esgourder, je préférerais te la faire déguster ! T’as le clappoir vachement tentant, tu sais, et je voudrais que tu me refiles un billet de logement pour y héberger un panais grand commak !
— C’est merveilleux, fait-elle, on dirait de la musique.
— C’est rien à côté de celle que je peux te jouer, môme ! La flûte enchantée de Mozart, l’Introduction du Roi d’Ys dans l’Ouverture de la Princesse Czardas, et le De profondis Morpionibus au vibraphone !
Elle ferme les yeux. Je me penche sur elle et je fais l’inventaire de sa boîte à dominos. Les trente-deux pièces s’y trouvent rassemblées. La gosse se plaque à moi et participe présente. Début classique, mais comme dit l’autre, il faut passer par là ou par la porte ! Je la renverse sur le canapé. Main vadrouilleuse ! Saut d’obstacle ! Ça biche. Elle dit non, mais en grec, et je ne suis pas censé comprendre. Et puis je lui bouffe ses syllabes une à une. Un instant je me demande si elle est vraiment demoiselle. Je ne me sens pas l’âme défricheuse ce soir. Un instant plus tard je constate que mon appréhension n’était pas fondée. La conscience en repos, je me livre à cet exercice que nous devons, paraît-il, à une pomme défendue (d’où l’expression « Ça ne vaut pas un coup de cidre »).
Elle aime. Elle le dit, elle le gémit, elle le crie, elle l’écrit, elle le mime, elle le râle, elle le roucoule, le gazouille, le clame, le réclame, le proclame, l’affirme, l’assure, le jure, l’objure, le susurre, le chuchote, le zozote, le suçote, le récite, le traduit, le répète, le versifie, le morsifie, le braille, le Louis Braille, l’annonce, l’affiche, le mugit, le vagit, le miaule, l’explique, l’amplifie, le commente, le lamente et l’amante.
Point à la ligne, fermez les guillemets.
Je nous désunis. Mais la voilà qui se raccroche à moi et qui me pleure sur la poitrine.
— Et mon fiancé ? sanglote-t-elle.
C’est le mot de la fin, vous avouerez ?
— Ton fiancé, il est cocu, ma tendresse, lui réponds-je.
Je voudrais bien trouver un autre mot pour qualifier ce qui vient de lui arriver, mais franchement je n’en trouve pas.
Là-dessus, le turlu grésille dans ma chambre. Quarante-deux secondes plus tôt il pouvait provoquer un déraillement.
Je vais décrocher, pensant que le commissaire Kelécchimos va m’annoncer du nouveau. En fait c’est le mec de la réception.
— Mademoiselle Polis est en bas ! me dit-il.
Catastrophe ! Alexandra I radine plus tôt que prévu à mon planninge. Que faire ? C’est du Feydeau de la grande année, ça. Du Labiche ! Du Guitry ! Mais vous n’êtes pas sans connaître l’esprit d’initiative de votre San-A., hein, mes petites biches humides ?
— Dites donc, vieux, fais-je au préposé, ça vous intéresserait de gagner une gratification grosse comme l’Acropole ? Alors conduisez cette demoiselle dans une chambre libre, en lui faisant croire que c’est la mienne et dites-lui que j’arrive.
Aussi taudis, au site, aux faits !
— Bien, monsieur, rétorque imperturbablement l’employé, je conduis cette personne à votre appartement !
Ouf !
— Qu’est-ce qu’il y a ? balbutie Alexandra II.
— Mon patron vient d’arriver, il faut que j’aille lui présenter mes devoirs, expliqué-je en me rajustant avec une rapidité frégolienne.
— Et moi, pendant ce temps ?
— Repose-toi, ma petite poule, le lit est monté sur amortisseurs télescopiques.
Je me file un coup de peigne, je m’oins le museau d’eau de Cologne (bravo Balanciaga !) et je redécroche le biniou afin de demander au nuiteux à quelle chambre il a conduit la « personne en question ».
— Appartement 114 !
— Merci !
Ah ! Françaises, Français, quelle nuit !
— Je croyais que vous occupiez la chambre 69 ? me fait la ravissante, la triomphante, la fracassante Alexandra I.
— On m’a déménagé parce qu’il y avait une fuite dans la salle de bains.
Chose curieuse, je viens de la trouver dans le couloir, se dirigeant vers l’ascenseur. Quelque chose me dit que la fille du diplomate (un sacré voltigeur) avait l’intention de se débiner avant que je n’arrivasse. Je lui fais part de mes doutes.
— Vous rebroussiez chemin ?
— J’ai oublié mon sac à main dans la voiture.
— Qu’à cela ne tienne, je vais vous le chercher.
— Inutile !
— Mais on risque de vous le dérober.
— Mon chauffeur est demeuré au volant…
Je n’insiste pas et lui fais réintégrer la piaule.
— Je ne vous espérais pas si tôt, Alexandra…
— J’ai prétexté une migraine. J’avais hâte de vous revoir…
— Merci du compliment.
Elle me sourit.
— Je n’ai pas beaucoup de temps, vous savez… Grand-père doit m’emmener demain en croisière à l’île de Cérébos.
« Ça ne manquera pas de sel », plaisanté-je pour moi-même.
Ce qu’il y a d’extraordinaire dans la vie, ce sont ces péteuses désœuvrées qui viennent se faire connecter le diffuseur à basse fréquence et qui ne s’en cachent pas. Alexandra I, elle, n’objecte aucun fiancé. Elle ne dit pas que c’est déraisonnable, que sa vertu grince des dents ou qu’elle a des principes.
Elle s’installe sur le pucier à ressorts, légèrement renversée en arrière. Prête !
Allons, San-A., au travail, mon chaud lapin ! C’est pas désagréable de remettre le couvert avec une nouvelle frangine, moins de dix minutes après qu’on ait dit « au revoir-mademoiselle-merci » à la précédente. Pour Alexandra I, croyez-moi, faut pas bâcler. C’est une jeune fille qui en sait déjà long comme un travelling de Cecil B. De Mille sur la question, ses tenants et ses aboutissants. Faut pas essayer de lui vendre des navets pour des asperges ni de lui faire croire que le scoubidou à baleines sert à jauger le fuel sur les tracteurs.
C’est pourquoi, puisant dans mes ressources et dans mes recettes, je lui interprète tour à tour et avec un brio magnifique : le concasseur breton, la bouilloire à sifflet, le manche-après-la-cognée, l’humecteur à papilles, le raton baveur, le cours-moi-après-je-t’attrape, le missil dominici et le python à piton de la pythonisse.
Elle est contente, me vote un accessit, un satisfecit, et m’embrasse.
— Ah ! ces Français, murmure-t-elle en massant ses yeux cernés comme la maison d’un fou sanguinaire, il n’y a qu’eux qui sachent vraiment faire l’amour !
Ça flatte, des déclarations pareilles, vous admettrez ? Avouez que ça vous porte l’orgueil à ébullition, les gars, bien qu’en ce qui vous concerne, le radada à moustaches ne soit pas votre fort ? On a la fibre patriotarde qui se dilate : le slip qui tricolore ! Les pendeloques qui marseillaisent !
— Je boirais bien quelque chose, chéri, me roucoule-t-elle in the trompe of Eustache.
En v’là une que les prouesses plumardières déshydratent.
— Mais comment donc, mon ange !
Je fais monter du scotch et je nous prépare deux glass carabinés.
— A nos amours, Alexandra !
On trinque, mais moins bien que précédemment. Je suis en train de me dire que les parties de jambonneaux c’est bien beau, mais qu’elles ne font pas tellement évoluer mon enquête. Et comme, lorsque je suis lancé sur les soliloques professionnels, je ne m’arrête plus, je me dis qu’il est grand temps de questionner miss Polis sur ses relations avec les deux matelots du Kavulom-Kavulos. Seulement c’est un sujet délicat.
— Nos ébats amoureux m’ont donné mal au crâne, soupire-t-elle. Vous voulez me faire une compresse d’eau froide, chéri ?
— Tout ce qu’il y a de volontiers, m’empressé-je en passant dans la salle de bains.
Je m’empare d’une serviette et la plonge dans le lavabo dont j’ouvre tout grand le robico d’eau froide. C’est alors que, grâce au hasard d’un jeu de glaces, je surprends un truc pas ordinaire… Alexandra I vient de retrousser sa robe et arrache de sa jarretelle un petit sachet de toile. Elle a des drôles de cachettes, cette bergère. Avec promptitude, la voici qui vide le contenu de son sachet dans mon godet. Elle agite le verre pour diluer sa mixture et enfouit le sachet vide dans son soutien-gorge. J’ai dans l’idée, mes filles, que si mon ange gardien n’avait pas fait des heures supplémentaires, j’allais me réveiller mortibus dans quelques heures !
Je tords le linge détrempé et, une fois qu’il a eu son essorage, je prends mon essor.
— Voilà, ma beauté, j’espère que votre migraine va passer ?
Elle se plaque la serviette mouillée sur le front et s’étend sur le paddock.
— Oh ! certainement, mon amour, murmure-t-elle.
Je chope mon verre.
— Vous devriez boire un peu, dis-je. Le whisky, y a rien de tel pour endormir les maux de tête.
— Pas pour l’instant, chuchote-t-elle en fermant les yeux. Mais buvez, vous !
Je porte un toast à la donzelle et j’élève mon verre. Je vois sa paupière gauche se soulever légèrement. Elle surveille vachement mes faits et gestes.
— Je me demande ce que ça donnera à l’analyse, murmuré-je.
Du coup, elle ouvre ses deux vasistas à la fois.
Je mire le verre devant la lampe. Quelques particules de poudre blanche sont encore visibles au fond du godet.
— Ça n’est sûrement pas de l’arsenic, poursuis-je, car l’arsenic laisse des traces et je suppose que vous tenez à ce que mon décès paraisse naturel ?
Vous verriez ce travail ! Elle s’est dressée sur le lit. La serviette mouillée est tombée de son front, mais elle ne songe pas à la remettre en place. Elle me regarde avec des yeux pointus comme des passe-lacets. Je vais déposer mon scotch trafiqué sur le marbre de la cheminée. Un glissement rapide ! C’est miss-poison qui veut se déguiser en miss-courant d’air. Mais j’ai prévu la chose et j’arrive devant la lourde avant elle.
— Hé, dites, Sandra, vous n’allez pas partir comme ça, on ne s’est pas tout raconté, ricané-je.
Elle se met à reculer, et moi à avancer sur elle. Nos yeux sont accrochés les uns aux autres comme des wagons de chemin de fer. A un moment donné, elle se trouve adossée au mur. Comme elle n’a pas la force d’un tank ou d’un bulldozer et que, de toute façon, nous nous trouvons au quatrième étage, elle s’abstient de défoncer le mur.
— Un proverbe de chez moi dit qu’il faut agir avant de parler, fais-je ; on a déjà agi, il nous reste donc à parier… Tu commences ou je ?
Elle reste muette.
— Très bien, je prends l’initiative, môme. Il te suffira de répondre à mes questions. Commençons par les deux marins que tu es allée chercher à l’hôpital.
— J’ignore de quoi vous parlez !
— Et ça, fais-je en lui cloquant une mandale capable de faire cracher ses défenses à un éléphanteau, tu ignores ce que c’est, friponne ?
Elle bascule et choit sur la moquette. Je refoule mes remords de galant « tome ».
— Il y a un flic dans le hall de l’hôtel, lui dis-je. Si tu ne parles pas, ma gosse, je te fais embastiller sur-le-champ, vu ?
Je m’approche du téléphone et mets ma main sur le combiné. La fille se relève et baisse la tête. Je la crois vaincue, mais comment que je l’ai dans le laos ! Car la voilà qui bombe jusqu’à la cheminée ! Avant que je n’aie eu le temps d’intervenir elle a chopé le verre trafiqué et l’a balancé par la fenêtre ouverte.
— Appelez la police, c’est ça ! me lance-t-elle d’un air moqueur.
Et comme votre San-A. bien-aimé reste coi, avec un chouïa d’air pomme sur sa physionomie avenante, la gosse se met à arracher ses fringues, à les mettre en lambeaux, à s’ôter le slip, le soutien-truc, la gaine Scandale, les bas… Et tout en agissant elle hurle des « au secours » qui foutent le chabanais dans l’hôtel ! Ses cris, bien qu’elle soit grecque, sont persans. Ils réveillent les dormeurs, font chialer les enfants en bas âge, perturbent les coïts matrimoniaux, dévastent le système nerveux des insomniaques. Dans l’hôtel, y a des Allemands qui se croient à Dachau, des Américains au Madison Square Garden, des Italiens à la Scala de Milano. Des Belges rêvent qu’on vole le Manneken-Pis, les Suisses que leurs contre-torpilleurs font naufrage dans le lac de Genève, et les Français que la cinquième est en train d’enfanter la sixième !
J’ai largué le bigophone pour ceinturer la môme Alexandra, mais autant vouloir introduire une anguille dans une marmite norvégienne pleine d’eau bouillante.
Quand, enfin, je parviens à la flanquer au travers du lit, ça remue dans toute la volière, ça remue-ménage à outrance ! On entend des piétinements, des interjections, des injonctions, des injections.
Cette peau de garce se marre comme il n’est pas permis.
— Eh bien ! vous allez l’avoir, la police, me dit-elle. Vous venez de me violer ! Je demande une expertise médicale ! « La petite-fille d’un célèbre diplomate », ça va vous coûter cher !
Le plus fort, c’est qu’elle a raison : je vais la sentir passer ! Sa parole contre la mienne ! Impossible de prouver maintenant qu’elle a cherché à m’empoisonner ! Par contre, elle, elle peut prouver que… vous pigez ? Pauvre San-A. ! Bec dans l’eau, mon mec ! Voilà ce que c’est que de vouloir mêler le zigouigoui-folichon au turbin ! Et en plus il y a l’Alexandra II dans une chambre voisine qui témoignera, elle aussi, comme quoi c’est un frénétique de la bagatelle, le San-Antonio. Et le zig de la réception qui dira que j’ai pris deux chambres…
On carillonne à ma porte. Je n’hésite pas d’un nerveux crochet à la pointe de son menton, j’envoie miss Polis au pays de la purée noire. Vite, je lui mets le couvre-lit sur la nudité, la compresse sur le front et je l’arrose de son whisky avant de délourder.
Le personnel de l’étage est là, inquiet, et des clients radinent, avec des yeux brouillés en sautoir et des pyjamas tire-bouchonnés.
Je distribue des sourires navrés, des excuses…
— Ma femme est éthylique, j’explique en montrant Alexandra… Elle a eu une crise et vient juste de s’endormir…
Les autres approchent, reniflent. Ça pue l’alcool. Ils voient qu’elle respire. Ils sont rassurés ou déçus selon leur tempérament. Ils haussent les épaules, marmonnent des grogneries, se retirent… Ouf ! Je l’ai (provisoirement) échappé belle. Je referme la porte et m’y adosse.
Quelle nuit, mes petites poules ! Quelle nuit, je vous jure !