CHAPITRE V DANS LEQUEL ÇA COMMENCE A CARBURER

Deux petites chattes, ces marines du Kavulom-Kavulos. La maîtresse d’équipage s’autorise à me faire de l’œil à travers ses longs cils, tandis que Sertékuis s’amuse à me glaglater le bout du lobe.

C’est gentil à elles de me tenir compagnie dans la salle d’attente de l’hôpital de Samothrace pendant qu’un chirurgien opère le tendre Pinaud.

Je me dis que je pourrais peut-être questionner le maître d’équipage comme j’en avais primitivement l’intention.

Mais pas moyen de parler sérieusement avec ces deux folles. Elles en avaient classe d’être consignées à bord et cette récréation inattendue les survolte.

— Ecoute, joli cœur, dis-je à Sertékuis. La gaudriole est une chose, mais le turbin en est une autre. Tu vas demander à ton pote de me répondre, sinon je vais me montrer désagréable.

Ma sévérité ramène un peu de sérieux chez les linottes.

— Primo, fais-je, à bord de quel bateau américain naviguaient Olimpiakokatris et Tédonksikon ?

Mine de rien, cette mouche de Kessaclou se rapproche. Je l’avais oublié, celui-là. Je lui montre la lourde d’un geste autoritaire.

— Ça vous ennuierait d’aller vérifier dehors si le soleil se couche bien à l’ouest, ce soir ? lui lancé-je.

Il commence à prendre l’habitude de ces évictions. Il ne s’insurge même plus. Avouez qu’il manque de nouilles au bord du fion, le pauvre biquet. Etre interprète et avoir à me driver auprès de gens qui causent la langue de Molière aussi bien que moi, c’est un truc à vous filer des idées de chômage dans le bulbe. Il sort d’un pas à la fois traînant, feutré et nostalgique.

— Réponse ? fais-je à Sertékuis.

Cégnace me redresse le nœud de cravetouze, puis me tapote le revers.

— Ils étaient à bord du Good Luck To You, me renseigne-t-il.

— Qu’est-ce que c’est que cette bête ?

— Un yacht appartenant à une vieille actrice américaine, Barbara Slip, vous devez connaître ?

— Si je connais ! Qui ne la connaît, à part vous peut-être, bande d’endoffés. Une gloire du muet ! La reine d’Hollywood ! Seize fois mariée à seize milliardaires. Lorsque le cinoche se mit à causer elle dut se retirer des studios car elle était bègue. Pendant plusieurs années elle joua à la ville les Garbo, s’enveloppant dans les voiles (assez transparents) du mystère. Et puis, à la fin de la guerre, elle n’y tint plus et commandita un grand film en stéthoscope-douleurs dans lequel elle tenait le rôle d’une grand-mère dont le petit-fils est bègue. Afin de ne pas complexer le chiare elle se force à bégayer et exige de ses larbins qu’ils bégayassent aussi. Le film s’appelait en français : Je te le le et il est sorti en exclusivité dans un cinéma de La Muette.

La critique n’avait pas été tendre et Barbara Slip, ulcérée, se retira définitivement de la vie artistique.

— Que faisaient-ils à bord du Kavulom-Kavulos ? poursuis-je.

— La manœuvre courante.

— Ce sont des types sympathiques ?

Il secoue la tête en faisant la grimace du monsieur chargé d’exprimer les méfaits d’une vésicule biliaire bouffée aux mites.

— Des brutes, avoue-t-il.

Il baisse la voix.

— Tout à l’heure, vous avez demandé aux deux marins s’ils avaient participé au chargement de la « Victoire », je peux vous dire que ce sont Olimpiakokatris et Tédonksikon qui se sont chargés de la manœuvre à Marseille.

Je bondis.

— Hein ?

— Parfaitement, minaude la rapporteuse.

Je revois la scène telle que nous l’a restituée le journal télévisé. Des oriflammes grecques et françaises garnissaient le pont et l’ouverture de la cale était cernée par des draperies aux couleurs des deux nations.

Au moment où la précieuse caisse s’élevait dans les airs, les hymnes nationaux retentissaient et tout le monde se tenait au garde-à-vous… Sauf les marins chargés de la manœuvre !

Si vous pouviez voir le turbin de mon cerveau, vous seriez confondus, les gars ! Marcoule ! Que dis-je : Cap Kennedy !

— Quand les deux marins sont-ils tombés malades ?

Sertékuis se tourne vers la maîtresse d’équipage et traduit. Le renseignement m’arrive, catégorique : ils ont été pris de vomissements la veille de l’arrivée au Pirée.

— Etait-ce grave ?

L’infirmier opine (ce qui ne le change pas).

Intoxication alimentaire due à l’ingestion de conserve avariée. Il leur a administré des granulés de Zomplok double, mais devant l’inefficacité de ce médicament, il a conseillé au commandant de faire hospitaliser les deux marins.

— Donc, dis-je, ils n’ont pas participé au déchargement des voitures ?

— Non, puisqu’on les a eux-mêmes déchargés, plaisante Sertékuis qui a une forte envie de biaiser.

Ça s’assemble, ça se ressemble, ça coagule, ça ramasse, ça s’organise sous ma petite tronche.

— A quel hôpital les a-t-on conduits ?

— A l’hôpital Konokos.

— Et, depuis, vous êtes sans nouvelles d’eux ?

— On a eu autre chose à foutre, s’enhardit cette mâtine (qui doit embellir certains matins).

— Bon, vous allez rentrer à bord, décidé-je.

Il devient éploré, Sertékuis. Il n’admet pas cette prise de congé peu protocolaire. Il espérait secrètement la grande javouze romaine avec, en grand gala exceptionnel, Mon Culte sur le Parthénon en version sous-fifrée. Et puis voilà qu’au lieu de lui jouer Gratte-moi-l’Acropole-je-te-chatouillerai-le-Temple- de-Vénus, je l’envoie à la niche sans ménagement.

— On ne va pas se quitter comme ça, proteste-t-il, en me passant ses beaux bras autour du cou.

— Non, soupiré-je, on ne va pas se quitter comme ça !

Et, pour le lui prouver, je lui place un coup de genou dans les vibreuses. Ça devrait lui faire plaisir au demeurant, vu qu’il manœuvre dans le bas morcif, mais il prend un vilain teint plombé et se casse en deux.

Je le ranime d’une solide paire de tartes aux noyaux de quetsches. Ça lui redonne des couleurs. Il a les cannes qui applaudissent et les yeux qui font la pâte à beignet.

Le maître d’équipage me demande des explications. En grec ofkors. Ne parlant pas sa langue (et n’ayant aucune envie d’y goûter) je lui réponds avec mes poings. Comme ça il n’aura plus besoin de se peinturer les stores en vert, avec les lunettes de soleil que je viens de lui offrir il en a pour huit bons jours à se tremper les lampions dans de la camomille. Je refoule ce joyeux tandem jusqu’à la lourde derrière laquelle le citoyen Kessaclou est en train de s’exorbiter le radar.

— Reconduisez ces belles marinières jusqu’à leur barlu et tâchez de ne pas vous faire violer en cours de route ! dis-je à l’interprète.

— Du nouveau ? se permet-il.

— Non, mon dear, mens-je. Je suis comme la sœur Anne de madame Barbe-Bleue, je ne vois rien venir !

Kessaclou hausse les épaules et fait signe aux marins de lui filer le train. Pensif comme un roseau, je reviens dans la salle d’attente. La porte du bloc opératoire s’ouvre et la Vieillasse débouche à l’horizontale sur un chariot. On vient de réduire ses fractures[10] au même dénominateur et, sa souffrance étant calmée par des analgésiques, le cher homme arbore un visage détendu. Je l’escorte jusqu’à sa chambre. Couloirs faisant il me parle.

— J’ai des choses intéressantes à t’apprendre, San-A.

— Et peut-être que moi z’aussi, réponds-je.

— Mes investigations dans la cale et dans le sas ont porté leurs fruits.

— Et c’est du pur sucre ?

— Du positif ! murmure le bouquetin des Alpes.

Brave Pinuche tuméfié, brisé, disloqué, fracturé, facturé, fêlé, frêle, fébrile, flagellé, flageolant, flanellé, flétri, flexueux, cassé, fracassé, concassé, désossé, amenuisé et pourtant intact dans sa vie professionnelle. Constant ! Content ! Consentant ! Emietté mais uni ! Démantelé mais fort ! Plein de ressources et de sources ! Poulet jusqu’aux ergots.

Un infirmier samothracien le transvase du chariot à son lit.

— Tu crois que je vais être bloqué ici longtemps ? s’inquiète la Vieillasse.

— Dans quelques jours je te ferai rapatrier, promets-je.

— Je voudrais le plan de l’île et une bonne documentation sur Samothrace.

— Pourquoi-ce ?

— Il doit y avoir encore des vestiges à mettre au jour ! J’aimerais appliquer mon esprit de déduction à l’archéologie, C’est un compartiment qui…

— Un compartiment de non-fumeurs, tranché-je, parle-moi un peu de tes découvertes.

— Ah oui !..

Il redresse son oreiller et promène sa langue racornie sur ses lèvres minces.

— Primo, examen de la cale, rubrique-t-il.

Il prend un temps comme un homme dont la garde-robe est peu fournie et qui est soucieux de ménager ses effets.

— Figure-toi que j’ai découvert dans un coin de cette dernière une certaine quantité de sciure de bois.

— Et alors ?

— Donc on a fait de la menuiserie dans la cale, déduit Sherlock-Pinaud. Conviens que ça n’est pas un endroit indiqué pour se livrer à un tel travail ?

Le fossile me désigne sa veste accrochée au portemanteau.

— J’ai prélevé un peu de cette sciure, elle se trouve dans ma blague à tabac ainsi que des clous tordus trouvés au même endroit. Nanti de ces indices, phrase le Bêlant, tu devrais aller examiner la caisse débarquée dans l’île. Si la sciure provient du bois de la caisse et si les clous sont les mêmes, cela prouvera que le faux emballage a été construit à bord…

Avouez qu’il devient passionnant, Pinuche ! Sa matière grise, c’est du phosphore à l’état pur.

Secundo, examen du sas, enchaîne l’aimable…

Il grimace de douleur à l’évocation de son valdingue.

— Sais-tu pourquoi je suis tombé ?

— Tu me l’as dit : tu as raté un échelon.

— Je l’ai raté parce que j’examinais la paroi du sas à l’opposé de l’échelle. Il y avait des traces de frottement récentes dans le métal rouillé. De même, le plancher du sas, qui est mobile, sinon ça ne serait pas un sas, a fonctionné récemment car on a graissé le rail sur lequel il coulisse.

Je me penche sur le lit et je lui pose une grosse bisouille sur le front.

— Ecoute Vieillard, lui dis-je, tu confirmes de bout en bout l’hypothèse que je venais de mijoter. Maintenant je sais de quelle manière se sont opérés la stupéfiante substitution, ainsi que le débarquement de la « Victoire ».

Ses cils (Sorel) mités, miteux, minables et miséricordieux battent comme les ailes d’un oiseau affolé par l’intrusion d’un matou dans sa cage.

— Alors là, soupire-t-il, tu me bats !

— Je suis ton supérieur, fais-je observer, il serait immoral qu’on me remette à la fin de chaque mois une enveloppe mieux garnie que la tienne si je ne me montrais pas un poil plus efficace que toi !

C’est un soumis et il admet. La résignation, c’est sa force, à Pinaud. Une force négative, mais qui l’emmène loin dans le stoïcisme. Il s’incline devant les conventions, la tombe du Soldat inconnu et l’intelligence de ses clefs. L’idée ne lui viendra jamais de contester les valeurs établies. Il croit en la justice, au papier-monnaie, à la fidélité des femmes et à la publicité des journaux.

— Voilà, exposé-je. Deux matelots au moins du Kavulom-Kavulos sont dans le coup. Ce sont eux qui, à Marseille, ont procédé à l’embarquement de la Victory of Samothrace.

Le pont était tendu de banderoles et de drapeaux. Pendant que la grue du port enlevait le pacson, on jouait les hymnes nationaux et on faisait du garde-à-vous sur le barlu. Les deux compères ont dirigé la caisse dans l’ouverture du sas qu’ils avaient actionné et qui est voisine de celle de la cale.

— A peine trois mètres séparent les deux fosses. A cause de cette forêt d’oriflammes, les assistants n’y ont vu que du feu ! Auparavant, nos gaillards avaient rassemblé les parois d’une caisse dans la cale, ce qui explique les traces de menuiserie dont tu parles… Un habile tour de passe-passe ! Le plus culotté depuis le vol du train postal anglais ! Ils ont admirablement exploité les particularités du bateau. On avait choisi le Kavulom-Kavulos à cause de ces particularités, et à cause d’elles le coup a pu être réussi !

— Fantastique ! bée Pinuche.

— Ensuite, continué-je, ils n’ont eu qu’à attendre le Pirée pour faire jouer le fond du sas et larguer la « Victoire » dans le port grec.

— Et ces deux types, tu les connais ?

— J’ai leurs blazes. Malins, ils ont joué les malades pour se faire débarquer à Athènes. Ils ne tenaient pas à moisir à bord jusqu’au moment où l’on découvrirait le poteau rose.

— Que vas-tu faire ? questionne le Cassé.

— Foncer à l’hôpital Konokos pour retrouver la trace de ces deux zigotos, et puis alerter la police hellénique afin qu’elle enquête dans le port pour tenter de découvrir comment et quand on a procédé au repêchage de la « Victoire » !

Pinaud a le regard humide. Il me brandit une main frémissante.

— La Victoire, bredouille-t-il, la Victoire, San-A. Elle t’appartient déjà !

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