CHAPITRE XV DANS LEQUEL NOUS PASSONS NOS DERNIÈRES HEURES EN TERRITOIRE GREC

— Entrez donc, mademoiselle Polis, invite Kelécchimos.

Alexandra pénètre dans le burlingue. Je suis assis dans le fauteuil des inculpés et j’ai les menottes aux poignets. Ce qu’elle est bathouze cette frangine. C’est sûrement une petite garce, mais je ne regrette pas de me l’être payée ! Elle eût manqué à ma collection !

La voici par exemple qui chique dans le grand maintien. Elle oublie notre partie de jambons de la nuit dernière pour se rappeler qu’elle est petite-fille de diplomate. Faut la voir me défricher le panorama d’un œil altier et méprisant.

— Vous reconnaissez cet homme ? demande le commissaire.

— Parfaitement, déclare-t-elle. C’est l’abject individu qui a abusé de moi.

— Dis donc, Sandra, je l’interpelle, tu ne crois pas, ma blanche colombe, que toi par contre tu abuses de notre crédulité !

— J’espère qu’il sera lourdement châtié, ajoute-t-elle en ignorant mon interpellation. Du reste, grand-père interviendra directement auprès du ministre de la Justice.

— Pour te sauver la mise, dis, miss Crevette !

— En somme, résume Kelécchimos avec beaucoup de calme et d’autorité, cet homme s’est introduit à votre soirée et il vous a demandé de passer à son hôtel pour vous faire part d’une grave communication relative à votre grand-père. Une fois seul avec vous, il vous a fait subir les derniers outrages ?

— Hélas ! Quelle horreur !

Ce qu’elle joue bien la comédie ! D’ac, elle était venue pour me fader au cyanure, mais pendant l’intermède qui précédait le coup du poison, je suis prêt à vous parier douze prépuces en état de marche contre un pic pneumatique que cette jouvencelle mordait les draps !

Kelécchimos fait un signe. Son planton introduit alors le citoyen Olimpiakokatris.

En le voyant surgir, la môme blêmit.

— Et cet individu, reprend le commissaire, vous le reconnaissez ?

Elle se domine, regarde l’arrivant et secoue la tête.

— Jamais vu !

C’en est trop, j’arrache les menottes-bidon de mes poignets et je m’approche d’Alexandra I d’un pas furax.

— Change de disque, fillette, ou sinon je te fais péter la frimousse pour t’apprendre à empoisonner les flics français et à participer au vol des biens nationaux !

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire !

Je lui montre ma carte.

— Commissaire San-Antonio ! Tu croyais avoir affaire à quelques truands qui voulaient s’immiscer dans tes combines, hein ?

Je vais ouvrir la porte. Dans le bureau voisin, Alexandra II attend sagement son tour de déposer.

— Vous reconnaissez cette fille ? lui demandé-je en l’entraînant vers la petite-fille du diplomate.

C’est chouette de les voir face à face, les deux Alexandra. Bath serre-livres ! Quand je penserai à la Grèce, ce sont les minois de ces minettes qui viendront me hanter.

— Oui, je la reconnais, affirme la réceptionnaire de l’hôpital, c’est elle qui est venue chercher les deux marins.

Boum ! Servez chaud ! Miss Polis se laisse tomber dans le fauteuil que j’occupais naguère et qui lui revient de droit vu que c’est celui des inculpés.


— Qu’est-ce que tu comptes faire, San-A. ?

Le gros, toujours en bermuda et coiffé de la toque de pope, fait sensation dans les rues d’Athènes. Les cyclistes en titubent sur leur vélo, les piétons déjantent du trottoir et les automobilistes s’entre-pare-choquent à qui mieux mieux.

— Je téléphone au Vieux pour qu’il enquête à Marseille, dis-je ; et puis je me cogne un roupillon à grand spectacle, avec rêves d’or incorporés, vu que je n’ai pratiquement pas pioncé depuis quarante-huit plombes.

— Viens à mon hôtel, c’est discret, on n’entend pas un bruit.

— D’ac.

La proposition du Gros m’agrée car je n’ai pas envie de me farcir le personnel de mon palace dont je redoute la légitime curiosité.

— Elle a passé des aveux, la souris ? demande l’Hénorme.

— Complets. Un cas intéressant de blouson doré. Elle avait profité de la position importante de son grand-père pour organiser un trafic de drogue dans le dos du Vieux.

— Et pour la « Victoire » ?

— Elle n’était au courant de rien. Simplement, l’officier amerlock dont nous a parlé Olimpiakokatris, et avec qui elle avait des contacts « professionnels », lui a demandé de planquer ses deux hommes. Mais sans lui fournir d’explications. J’ai idée que ce John Hywalker a agi pour son compte personnel, encore que je me demande bien ce qu’il a pu fiche de cette « Victoire » !

— Peut-être qu’il voulait la mettre sur la cheminée de sa cabine ?

— Je ne pige pas du tout les mobiles de ce bonhomme, car un objet pareil n’est pas d’une revente facile !

— Nous voilà à Tome ! franglise mon ami, le pope balubien.

Il passe un porche et m’entraîne au fond d’une esplanade herbeuse. L’hôtel Kadémorpion peut être silencieux, paumé comme il se trouve au fond de son terrain vague.

— On se croirait à la cambrousse, hein ? souligne l’Intrépide.

— C’est tout Courbevoie ! admiré-je. T’as trouvé l’adresse de cet établissement select écrit à la m… sur un mur de gogues, avoue ?

Ça le défrise.

— Oh ! d’ac, mec, c’est pas le Grillon, bougonne-t-il.

— Ce serait plutôt le cancrelat !

— En tout cas on y est pépère et les prix sont abordables. J’ai pas un budjette de commissaire, moi. Alors je préfère passer un mois dans une crèche simple, mais de bon ton, plutôt que de folâtrer huit jours sur les « T’es errant » d’un palace où ce qu’on te sert dans des plats d’argent des trucs que tu pourrais aussi bien bouffer au bout des doigts ailleurs ! Jaffer à la chochotte, c’est pas dans mes emplois, San-A. J’ai des dégoûts modestes, moi. Et je me demande pourquoi t’est-ce que j’irais carmer une fortune pour une salle de bains dont j’ai pas l’utilité.

C’est l’être d’exception, Béru. Le zig qu’on a fait entièrement à la main. La caste des grands penseurs et pas celle de l’oncle Tom ! Il a une parfaite notion de l’humain, et il sait qu’entre un homme grand et un homme petit, il ne peut guère y avoir, en fin de compte, que vingt centimètres d’écart.


Nous pénétrons dans un établissement pisseux, qui précisément sent l’urine. Les murs sont dégradés comme un général factieux. Quelques plantes artificielles tentent d’apporter un peu de gaieté dans ce lieu concentrationnaire, mais n’y parviennent pas. La fleur de cellulo, sur la scène du Châtelet, à la rigueur, peut faire champêtre : pas dans l’entrée d’un hôtel pourri, propre à abriter des nuits béruréennes.

Sa Pomme demande une turne for me à la vieillarde avachie derrière un comptoir déglingué.

Elle répond que le 18 est libre. Une clé tordue ratifie cette affirmation. Je m’inquiète de savoir s’il y a le téléphone dans les chambres, ce qui paraît scandaliser la douairière. Déjà beau qu’il existe à la caisse, le bignou. Elle me défrime d’un œil suspicieux. Qu’est-ce que c’est que ce voyageur sans bagages qui vient troubler sa quiétude moisie par des questions saugrenues !

Je lui dis de m’appeler la France éternelle, bastion de la démocratie, et lui refile sur un bloc-notes graisseux le numéro du Vieux.

— Ma clé est pas z’au tableau, remarque Béru, donc la Berthe est laga, je vais y faire sa joie de vivre, moi le manque de sommeil ça me survolte le scoubidou et j’ai Mademoiselle âge tendre qui se prend pour Toscanini. Pique un bon roupillon après ta communication. Et fais une bise au Tondu de ma part. Dis-y que, puisque je fais des extras pendant mes vacances, je mérite une rallonge. Oublie pas, surtout. J’ai pas encore digéré mes coups de trique, non plus que la satonade dans le bas-baquet !

Je promets et il s’engage dans l’escalier.


Le boss se montre satisfait de mon enquête et écoute complaisamment le récit de mes tribulations. Il loue (pas très cher) l’intervention miraculeuse de Bérurier et me charge de lui adresser ses chaleureuses félicitations.

Il en est là de ses compliments lorsqu’un grand bruit en forme de fracas retentit dans l’hôtel. Ce badaboum est ponctué par des cris, des glapissements et des imprécations. Je vois un zig dévaler les marches branlantes et s’écraser au bas de la caisse. Le Mahousse, vêtu de son seul polo et de ses chaussettes, paraît, superbe d’impudeur et grandi par le courroux au sommet de l’escadrin.

— Fumelard ! Sadique ! Tronche de rat ! Pot de m… ! Sate tante ! Cataplasme ! Tête à claques ! Poubelle ! Goret ! Porc ! Cochon !

A court de pléonasmes il se tait, haletant, avec les joyeuses qui font drelin-drelin entre les barreaux de la rampe.

— Que se passe-t-il ? demande le Vioque au bout du fil.

— Deux ivrognes qui se battent, mens-je.

— Je voudrais que vous rentriez tout de suite, San-Antonio, car l’enquête n’est pas terminée et j’entends que vous la meniez jusqu’à la victoire finale !

— Le temps de prendre quelques heures de repos, patron ! En attendant vous faites draguer le port de Marseille.

— Ben voyons !

— Et puis, si vous pouviez vous occuper du rapatriement de Pinaud, lequel est demeuré à Samothrace avec quelques fractures.

— Je m’occupe de tout !

— Merci, je vous appellerai dès que je poserai le pied sur le sol sacré de la mère patrie !

Je raccroche. Dans l’hôtel, la bacchanale continue. Sans souci pour sa tenue, le Gros continue d’agonir le zig qui gît au bas des degrés et qui, lentement, se remet debout.

— Paltoquet ! Burnes creuses ! Fouille-au-train ! Guette-au-trou !

L’invectivé de la semaine se débine sans demander son reste, d’ailleurs je crois qu’il n’en avait pas en arrivant. Je m’empresse d’aller rejoindre sa virulente Majesté.

C’est l’alerte au gaz dans l’hôtel. Ça grouille sur les paliers. Des touristes demandent ce qui se passe ; en grec, en allemand, en rital, en espago, en britiche, en sud-coréen, en mongolien, en javanais, en se grattant le der, en gesticulant, en s’apitoyant, en sanscrit, en conscrit, en vitupérant et surtout en louchant sur la tenue fantaisiste de Bérurier.

— Mais quel est l’objet de ce scandale ? demandé-je civilement.

Je retrouve toujours le ton mondain quand je viens de conversationner avec le Vieux.

— Parle-moi z’en pas ! fulmine La Dorure d’une voix qui retrouve son registre normal. Tu l’as reconnu, cet ouistiti ?

— J’ai pas fait gaffe, non.

— C’était le chauffeur du car ! Imagine-toi que je tambourine à ma lourde. Un moment se passe, vu que ma Berthe dormassait. Enfin elle délourde. Je me précipite sur Bobonne avec la fringale sensorielle que Je t’avais prévenu. Avant qu’elle n’eût le temps de piger, je l’avais culbutée sur la carpette, Berty, à la cosaque je lui faisais le Don de ma personne. Dans les moments de grosse passionata, le plumard est désuet. Pour se mener la régalade à bout de course, le mâle faut qu’il retrouve ses instincts soudards. Un pucier, ça va pour les nonchalants de la bagatelle ; les vrais terribles on se déguise en uhlan farouche ! La guerre de septante, dans le style « ô ma France, regarde ce que l’invasionneur fait de tes femmes ! ». Bref, je lui votais les gros crédits pour l’embellissement de son édifice quand j’entends éternuer à deux pas de moi. Je regarde et qu’aperçois-je, sous le plumard ? Le chauffeur du car qui nous matait ! Tu parles d’un voyeur voyou ! Une vraie vermine ! Ma Berthe lui porte vachement au disjoncteur à ce gredin ! Se planquer commako dans sa chambrette pour mater ses moments d’estase, faut avoir du toupet, non ? Suppose que je soye pas arrivé à point, hein ? A force de la poursuivre de ses acidités il aurait fini par se payer l’étage du dessus et par sortir de sous le plumard pour s’installer dedans, non ?

— Qui sait ? abondé-je.

— Cette pauvre Berthe, soupire le Gros en écrasant un pleur. Ah, c’est pas marrant tous les jours d’être une nana désirable !

Загрузка...