CHAPITRE VII DANS LEQUEL LA CHASSE A L’HOMME DEVIENT UNE CHASSE A LA FEMME

En quittant l’hosto, je me dis que j’ai omis de lui demander son prénom. Qu’à cela ne tienne, je comblerai cette lacune plus tard.

J’entre dans un troquet pour écluser un gorgeon de vin blanc à la résine. Des potes m’en ont beaucoup parlé. Je trouve le breuvage aussi dégueulasse que possible et je conseille au barman de le virer dans son bac à plonge. Je me rabats sur l’annuaire des téléphones. Ça désaltère moins, mais ça n’est pas écœurant. Partant du numéro donné par la standardiste, il m’est aisé de trouver le nom et l’adresse de l’abonné auquel il se rapporte. Qu’on soit à Athènes, à San Francisco, à Bouafle ou à Pointe-à-Pitre, le procédé demeure le même. J’obtiens le tuyau suivant : Dimitro Polis, 41, Place du Roi-Krados-Ier[11].

Un bahut m’y pilote. Ça se situe dans le quartier résidentiel. Dix heures sonnent à ma montre-bracelet et l’endroit est silencieux. C’est à peine si l’on entend des échos atténués de l’émission de Guy Luxor, Inter-Ruines. Des maisons riches, pourtourées de jardins à la grecque[12] se succèdent autour de la place du Roi-Krados-Ier.

C’est bourré d’ambassades dans le coin et d’embrassades sous les palmiers de la place car les amoureux viennent volontiers se grumer la muqueuse dans cet endroit discret.

Le 41 se trouve là où il doit être, c’est-à-dire exactement entre le 40 et le 42 (fillette). Il numérote une vaste construction de style byzanto-hélicoïdal avec apports oryctéropes. C’est immense, à colonnes, plâtreux, muni d’un perron à double révolution et de l’eau sur l’évier. Je perçois un brouhaha de conversations et je note qu’une file de bagnoles se trouve le long de la grille. Doit y avoir réception dans la crèche du citoyen Dimitro Polis. Effectivement, des ombres grouillent derrière les rideaux.

Moi, vous me connaissez ? Je ne suis pas le genre de pègreleux qui moisit sous les ombrages de l’indécision.

D’un geste sec, je rajuste mon nœud de cravetouze et je franchis la grille avec d’autant plus de facilité que la porte est ouverte à deux battants. D’un pas alerte je gravis les degrés du perron. (Il y en a dix et non pas cent, sinon je me mettrais à bouillir.) Délibérément, et avec l’aide de mon seul index, j’appuie sur le bouton de la sonnette. Je n’entends pas résonner le timbre, mais il fonctionne pourtant quelque part dans les profondeurs de l’office car un loufiat fringué pingouin délourde peu après. C’est un vieux jeton dévalué, avec une couronne de tifs blancs, un râtelier qui fait les pointes et des gants de Saint-Cyprien. Il me toise d’un œil vigilant.

— C’est moi, je lui fais, en espérant qu’il ne parle pas le français.

Il ne manie pas ma langue, croit que je viens de lui fournir mon blaze, s’incline, s’efface et m’introduit (il est grec, ne l’oublions pas) dans un salon aussi vaste que le hall des expositions de la Porte de Versailles.

Il y a un drôle de trèpe dans la strasse. Du beau linge, croyez-moi. Les messieurs sont en smok ou bleu-croisé et les gerces portent plus de bijoux que de vêtements. Ces belles gens sont réparties en petits groupes papoteurs. Les vioquards gisent sur les sofas dans des poses cachalesques, les plus jeunes s’entre-baratinent et les génaires pillent le buffet. Quelques bouilles me défriment, mais dans l’ensemble je passe plutôt inaperçu. Tout ce qu’Athènes compte de snobinards semble être réuni ici. Ces mecs, c’est le genre « Père a changé la Bentley parce que les cendriers étaient pleins ». Comme on dit dans les milieux huppés de chez nous : « Faut se les faire. »

Je commence par louvoyer jusqu’au buffard, histoire de me décaper mon reste de résine. J’aime pas avoir le palais reboisé par la forêt landaise. Je montre une bouteille de bourbon au serveur et je lui fais signe de me servir la portion pour adulte. Mon verre à la main, je commence alors à vadrouiller dans le salon. C’est marrant la facilité avec laquelle on peut s’introduire chez les gens de la haute. Plus ils sont riches, plus c’est fastoche. Y a que chez les pauvres qu’on pénètre difficilement. Ils open leur door avec parcimonie, sans ôter la chaîne de sécurité, les fauchés. Leur deux-pièces avec alcôve et gogues dans l’escalier, ils le défendent jalousement, comme un bastion, des fois qu’on viendrait leur piquer leur almanach des pététés, ou l’étui à lunettes de grand-père… Ils ont pas confiance, les pauvres. On les a trop exploités, trop faits cocus, ils appréhendent.

Dans la haute, c’est grand, c’est nombreux, c’est trop poli pour ne pas être au net. Un visage nouveau, on se dit qu’il appartient à quelqu’un de l’assistance. Je connais les gnaces, à Pantruche, qui ne s’alimentent que de cocktails et réceptions chez les approvisionnés du carnet à souches. Suffit de savoir se tenir, d’avoir des loques à ses mesures et de l’arrondi dans les gestes. Jamais de geste à angle droit dans la bonne société, rappelez-vous de ça.

Mes oreilles radardes se mettent à faire du surplace en écoutant parler français dans un coin près du piano. Il y a là une paire de vieilles tarderies goitreuses qui discutaillent de la réception : deux mémés avec des fripes en dentelle, des bijoux sur les fanons et les cheveux couleur d’acier suédois. L’une parle français avec un accent d’Europe centrale et l’autre avec celui du seizième.

— Trrès cherrre, fait la Balkanique, ce buffet est somptueux, mais le caviar n’est pas iranien !

— Ça m’étonne de Dimitro, répond l’autre, en général il fait bien les choses !

Sans doute aura-t-il été filouté par son maître d’hôtel !

— On ne trouve plus de bons domestiques, déploré-je en m’avançant hardiment sur ces éminentes personnes. C’est une profession qui se perd. Et cependant, comme elle est belle ! Combien il est exaltant de servir chez les gens de bonne compagnie ! De vider leurs cendriers, de plumeauter leurs vitrines, de changer leurs draps, d’ôter leurs assiettes souillées pour les remplacer par des propres !

Les dames me regardent, m’écoutent et m’approuvent.

— Excusez-moi, fais-je en mimant la confusion, j’ai omis de me présenter : vicomte Arebour de la Fusée-Hatlas.

Les vieillardes m’accueillent avec ravissement. Ordinairement, les vioques sont fuies. Aussi, lorsqu’elles trouvent un gnard qui s’intéresse à elles, les voilà illico au bord de la pâmoison. En moins de temps qu’il n’en faut à un citron mûr pour devenir une citronnade, je suis cerné, assailli, accaparé, aggloméré, annexé, réduit, conquis. Faire bavasser ces deux seringues est un jeu d’enfant. La converse est facile à orienter avec mesdames les mémés. Il suffit d’un mot bien placé, voire d’un sourcillement pour faire du slalom dans leur papotage magique. Au bout de dix minutes j’en sais tellement long sur Dimitro Polis qu’il me faudrait la valeur de douze Bottins pour vous l’exposer. Mais la concision étant à mon style ce que la ligne droite est à deux points, je vous le résume en deux coups « d’écuyère à Pau ».

Sachez tout d’abord que Dimitro Polis est ce grand vieillard à cheveux blancs que vous voyez là-bas, entre sa cravate et la cheminée. Il ressemble à François Mauriac en plus jeune et en moins gaullien. Il a le teint jaune, l’œil intelligent (l’autre œil aussi), le dentier entièrement fait à la main, la pomme d’Adam en relief (on dirait qu’il a avalé un jeu de cartes) et l’estime de ses amis. C’est un ancien diplomate retiré des chargés d’affaires.

Il est allié à la famille royale grecque par un ami de son père et possède une fortune tellement considérable que, pour en faire le compte, il lui faudrait vivre encore cent trois ans, ce qui paraît assez improbable.

Il vit en compagnie de sa petite-fille, Alexandra, une gosse de vingt-deux ans et six mois dont les parents ont péri dans un accident de vibromasseur (mauvais contact alors que l’appareil était branché sur la force) quand elle était encore bébé. La gosse que je vous cause, c’est celle qui se tient dans l’embrasure de la fenêtre ; en vous penchant un peu vous pouvez l’apercevoir facilement : pas la rousse, la blonde avec un grain de beauté au coin de la lèvre et de longs cils recourbés. Aux dires des deux mégères, elle a une réputation de coucheuse qui n’est pas faite pour m’impressionner. La jeunesse moderne est commak ! Avant, les filles qui se mariaient déberlinguées constituaient la tare d’une famille. Elles l’éclaboussaient d’une honte indélébile. Maintenant tout a changé et la frangine qui se laisse marrida avec sa vignette de garantie passe pour une pomme.

Je file un compliment aimable à mes toupies, dans un style « quel dommage que je ne soye pas venu au monde au siècle dernier, ce que vous deviez être belles il y a quatre-vingts ans ! » et, me prenant par la main, je m’emmène balader sur le circuit de miss Alexandra.

Cette gosse, plus on s’approche d’elle, plus on s’aperçoit qu’elle a du chien, du chat, de la branche et de quoi y accrocher votre hamac. Les nières, faut qu’elles soyent en technicolor car les canons de la beauté se sont modifiés comme le reste. Jadis, la toute-belle devait avoir la peau blanche et des flotteurs gonflés au gaz d’éclairage. Maintenant faut que son épiderme ressemble à du noyer ciré et que sa poitrine ne dépasse pas un certain calibrage. Les glandes s’atrophient, les gars.

Les hormones se bousculent. On gave trop les chiares de vitamines et pas assez de lard fumé. La carotte râpée fléautise dans les rangs femelles. Depuis que la nana se dépoitraille à tout va dans les soirées et qu’elle bikinise à l’extrême sur les plages, elle a le souci constant de présenter au peuple une académie raisonnable.

Le décarpillage est sans surprise désormais. Quel jeune marié n’a pas vu sa fiancée à loilpé avant sa lune de miel ? Nos dabes, eux, ils se payaient de l’émoi la nuit de leurs noces. Le déballage était angoissant. Ils savaient pas bien, au juste, ce qu’ils allaient dégauchir sous les froufrous. Ça tenait de la pochette-surprise, de la vente sur catalogue… L’âme conquérante, fallait avoir si on voulait obtenir la paix des profondeurs. Lutter contre les attaches, les falbalas, les dentelles, les boutons, les épingles, les lacets, les baleines… De quoi se monter le raisin en crème fouettée pendant l’opération ! Tandis que maintenant, hop-là ! Deux pressions et quinze centimètres de fermeture Eclair à actionner et vous êtes à pied d’œuvre. Une mariée se déloque aussi vite que la vedette du Châtelet entre deux scènes.

Tout en gambergeant je m’approche donc d’Alexandra. Cette souris, on s’en approchera jamais assez. On aimerait s’exercer dans le rôle du passe-muraille sur son académie.

Elle bavasse avec une copine. Je m’arrête (à mon corps défendant) et lui distribue une série de sourires envoûtants qui finissent par requérir son attention.

— Puis-je me permettre de me présenter, mademoiselle Alexandra ? lui susurré-je.

Elle est tout ouïe. Je ne voudrais pas me filer des coups de latte dans les molletières, mais j’ai la nette impression d’être son genre (en attendant de devenir le gendre de son père).

— Antoine Arebour, bluffé-je, je suis le neveu par contumace de la princesse Chmirnoff… Ma tatan n’a pu répondre à l’aimable invitation de monsieur votre père car elle vient de subir une grave opération, puisque aussi bien on vient de lui faire l’ablation du cœur et qu’on en a profité pour l’amputer du foie ; mais elle m’a chargé de la représenter.

— Vous la représentez très bien, pouffe l’adorable Alexandra.

Son regard friponnise vilain. Si on écarte un peu son iris, on lit dans sa prunelle des trucs tellement inavouables que je me ferais censurer en vous les racontant ici.

— J’ai beaucoup entendu parler de vous, poursuis-je. Et j’aurais donné mes deux bras pour vous connaître si je ne m’étais dit qu’ils pourraient encore m’être utiles après avoir fait votre connaissance.

Ça l’amuse tellement qu’elle largue sa camarade pour m’entraîner à l’écart.

— Vous êtes français ? demande-t-elle.

— A un point que vous ne pouvez pas réaliser, déclaré-je. Si vous aviez un peu de temps à m’accorder après la soirée, je pourrais vous faire visiter mon pedigree.

— Vous allez vite en besogne ! apprécie la ravissante enfant.

— Nous vivons à l’heure du spatial, lui fais-je observer.

Elle réfléchit, m’examine… J’en profite pour faire danser mes mécaniques.

— Ça va se terminer tard, objecte-t-elle.

— Tard dans la nuit, cela signifie tôt le matin. On pourrait plus mal commencer la journée, non ? Vous me permettez de venir vous attendre aux aurores ?

— Non, dites-moi plutôt où je peux vous rejoindre !

Hé, les mecs, j’ai idée que les deux tapissières de tout à l’heure m’ont pas tellement berluré en m’affirmant qu’Alexandra ne payait jamais d’excédent de bagage pour sa vertu quand elle prenait l’avion.

— Je suis au Baupolos Palace, chambre 69, vous ne pouvez pas vous tromper.

Son regard humide me pourlèche la calotte glaciaire.

— D’accord, je passerai vous dire bonjour. Mais vous ne partez pas tout de suite ?

Je louche sur le cadran de ma tocante. Faut pas que j’oublie mon rembour avec la petite réceptionnaire, ça ne serait pas poli.

— Je suis obligé de me retirer, lamenté-je, car c’est l’heure où je dois porter son tilleul-menthe à ma tante.

Je pousse un grand coup les feux de ma rétine.

— A tout à l’heure, Alexandra.

C’est hardi, hein ? Le petit ravageur d’Athènes, votre cher San-A., mes poulettes. Soyez pas jalouses surtout. N’oubliez pas que je suis en service commandé. Mon cœur vous reste, avec ses accessoires. Néanmoins, reconnaissez que c’est du travail rapide ! En moins d’un quart d’heure je suis entré dans la maison, j’ai appris la vie de ses habitants et obtenu une ranque de la demoiselle. Je me permets même de l’appeler par son préblaze. On peut aller plus vite, mais alors faut tourner en accéléré. Je m’éclipse en ayant la satisfaction du devoir accompli.

Tout en déambulant je me paie un petit tour d’horizon sur l’affaire. Je pige pas l’intervention de M. Polis là-dedans. Ce vieillard chenu, riche et digne, honoré, adulé, acidulé, médaillé, diabétique et grand-père ; cet ancien diplomate ; ce membre de la gentry athénienne ; que peut-il bien avoir à faire avec les marins qui ont escamoté la « Victoire » ?

Et sa chère petite-fille, belle, choyée, aimée, racée, élégante, instruite et orthodoxe, en quel honneur s’amuse-t-elle à aller chercher ces malfrats à leur sortie de l’hosto ? Car je ne doute pas un instant que ce soit elle la fille à la Rolls qui attendait Tédonksikon et Olimpiakokatris devant le Konokos-hôpital.

Alors ? Qu’en déduire ? Qu’en conclure ? Que Dimitro Polis a fait piquer la « Victoire de Samothrace » pour en décorer son salon ? Ou bien qu’il a voulu rendre cette statue à la terre qui l’a vue naître ? Ça paraît insensé de prime abord, mais, moi, rien ne m’étonne.

Tout est possible en ce monde et il n’y a qu’une chose qui soit réellement invraisemblable : c’est l’invraisemblance !

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