Dans la vie, il faut toujours s’attendre à tout, et principalement au reste. Bien se dire que rien n’est immuable, ni les hommes ni la nature !
Si un jour vous trouvez les plaines de l’Oural à la place du mont Blanc, de la crème fouettée dans le carter de votre bagnole ou le vaste front d’un grand penseur sous la visière d’un contractuel, évitez d’être étonné. Le seul intérêt réel de l’existence réside dans ses bouleversements.
Lorsque je sonne à la porte de Pinuche, en cette frileuse matinée de septembre, je m’attends à trouver dans l’encadrement, soit Mme Pinuche, soit son cher débris de mari, soit à la rigueur leur femme de ménage. Or c’est Sherlock Holmes qui m’ouvre, en chair, en os et en grande tenue. Sherlock soi-même, portant le fameux complet à carreaux et le bitos à double visière. Sherlock tenant une loupe à la main (laquelle loupe est attachée autour de son cou par une chaînette d’or).
J’ai droit à un œil jaunasse et terne, grossi dix fois. Vite j’escamote ma stupeur en vertu du conseil donné plus haut et je salue cette émanation du passé d’un sourire.
— Salut, San-A ! me fait la voix bêlante du fossile.
Renseignements pris, il s’agit bel et bien de monsieur l’inspecteur principal Pinaud. Sa moustache roussie par les mégots ressemble à une vieille brosse à dents surmenée. Il a l’œil cloaqueux, le nez pendant, la bouche en accent circonflexe et la bouille légèrement de traviole comme si elle avait été modelée par un gaucher provisoire…
— Tu vas à un bal costumé ? demandé-je.
— Entre !
Je pénètre dans son trois pièces sur cour aussi lumineux que la couverture d’un bréviaire. Depuis qu’ils ont revendu le café tenu naguère par Mme Pinaud, les Pinuche ont réintégré leur ancien appartement du boulevard Lévitan (ex-Magenta).
— Je te reçois dans mon cabinet de travail ! s’excuse la guenille grise, autrefois c’était le salon.
Ma surprise va croissant, comme disait un pâtissier turc.
Du salon il ne reste qu’un fauteuil Arouet[1] constellé de taches. Le papier Louis XVI des murs disparaît derrière des rayonnages garnis de grimoires, de cornues (plus ou moins gentilles et biscornues), de bocaux, de becs Bunsen et d’autres objets non identifiables. Le local tient de la bibliothèque et du laboratoire, avec par-dessus le blaud l’atmosphère équivoque d’un antre d’alchimiste.
— Pose-toi là ! m’invite Sherlock en me désignant le fauteuil au dossier duquel est accrochée une veste d’intérieur à brandebourgs.
Eberlué, j’obéis.
— Y a un peu de désordre, s’excuse Pinaucchio, mais mon épouse est en cure à Aix-les-Bains pour ses rhumatismes et notre femme de ménage s’est foulé le poignet en encaustiquant les pieds d’une table Louis XIII.
— Tu fais des recherches ?
— Dans un sens, oui, déclare mon surprenant vis-à-vis en sortant de sa poche une pipe qu’il se met en devoir de bourrer. Vois-tu, San-A., poursuit-il, il y a quelque temps, au cours d’un voyage en chemin de fer, j’ai lu un livre de Conan Doyle et ç’a été pour moi une révélation.
— Pas possible ?
— Yes, fait-il étourdiment tant il est plein de son personnage. J’ai compris que les méthodes d’investigation du héros de Conan Doyle étaient les seules valables car elles ne font appel qu’à l’intelligence et à l’esprit de déduction.
Il toussote dans sa main en cornet, allume sa pipe et continue.
— Nous crevons de la routine, dans la police actuelle. Nous roulons sur des rails et avec des œillères. Nos principaux outils sont l’indicateur et le passage à tabac. Depuis Vidocq, quels perfectionnements avons-nous enregistrés ? L’identification par les empreintes et le portrait robot ? Admets qu’en plus de cent ans c’est maigre !
— En effet, conviens-je, cueilli à froid par ce réquisitoire.
— Le policier actuel, qu’est-il ? enchaîne ce délicat analyste. Il a deux visages, à vrai dire : le tien et celui de Béru. C’est ou bien un commissaire instruit et beau-parleur ou bien un sombre cogneur qui trouve les criminels comme un goret trouve des truffes. Chez ces derniers, c’est l’odorat qui remplace l’intelligence.
Pinaud lâche une bouffée bleutée et braque le tuyau de sa pipe dans ma direction.
— Une troisième catégorie d’enquêteurs doit se créer, San-A., celle des véritables cerveaux ! Des déductifs ! Ceux qui sauront interpréter chaque détail d’une affaire ! Ceux qui sauront traduire les apparences ! Désormais, déclame le Bêlant, je rejette le matériel policier dont nous usions, pour renouer avec les méthodes du maître. Je jette mon revolver à la poubelle pour le remplacer par une loupe, et je laisse mes menottes dans un tiroir afin de ne plus utiliser qu’un mètre de couturière !
— C’est ça, gouaillé-je, tu iras alpaguer Riton-les-Belles-Noix avec un mètre de couturière, mon biquet !
Là, Pinaud occulte hausse ses chétives épaules.
— Il se trouvera toujours des hommes de main pour maîtriser les coriaces, ce qui importe c’est de démasquer les coupables, ensuite, leur arrestation n’est plus qu’une formalité.
— Tu m’as l’air vachement en transe, Bonhomme-la-Lune.
— Je le suis parce que je travaille à bloc. Le sens de l’observation est une chose qu’on affûte tout comme la lame d’un couteau, mon petit. Veux-tu une démonstration ?
— J’aimerais ! avoué-je.
— Je devine ton scepticisme et il me serait agréable de le dissiper. Prenons par exemple le motif de ta venue chez moi…
Je rigole urbi et orbi.
— C’est ça, devine un peu ce qui m’amène !
Là je me cintre comme un arc-boutant roman. La raison qui m’amène ici est tellement extraordinaire, tellement effarante que la plus lucide des extralucides, celle qui traduit le mieux le marc de café en français, ne serait même pas fichue de la subodorer !
Le fossile se livre alors à une gymnastique fantastique. Le voilà qui se met à me tourner autour comme un chien tourne autour d’un bec de gaz. Il se hausse sur la pointe des nougats, ou bien s’accroupit. Il me mate à la loupe et à l’œil nu ; me palpe, me hume, me grume, m’ausculte, me consulte, me suppute, me goûte, me dégoûte (il sent l’ail), me détecte, me débusque, m’investit, me conquiert, m’apprécie, me démystérise, me réalise, me simplifie, m’aplanit, me dénominateurcommunise, m’écoute, m’interprète, me restitue.
Cela dure, mais je prends patience. Enfin il laisse retomber sa loupe sur sa poitrine, comme la marquise terrifiée par une braguette déboutonnée laisse retomber son face-à-main.
— Ma valise n’est pas prête, murmure-t-il enfin.
Je frémis.
— Et, poursuit le nouveau Sherlock Holmes, ma femme a porté mes vêtements légers chez le teinturier. Je n’ai que des costumes d’hiver. En Grèce, je vais crever de chaleur !
Un qui a le regard en portée de musique, c’est bien votre cher San-Antonio, mes poulettes. Ça se met à vaciller autour de moi. Se peut-il que le bon débris ait réellement découvert l’objet de ma visite ! Mais alors il est plus fort que son maître, Pinuchet ! Il pulvérise le mystère. Avec lui l’isoloir de la pensée n’est plus qu’une vitrine illuminée. Aucun anonymat n’est plus permis !
— Continue, haleté-je.
— Je comprends que le Vieux soit dans tous ses états, reprend docilement la Gatoche. Une affaire pareille, si elle est connue, risque de faire couler beaucoup d’encre.
Je vis dans un rêve. Je me dis que tout ça n’est pas pensable, que je vais me réveiller et qu’il n’y aura plus de Sherlock Holmes, plus de Pinaud devin : la blafarde réalité va revenir, morne et quotidienne, sans mystère.
— De quoi parles-tu ?
— De cette disparition inimaginable, parbleu ! me répond-il de son ton tranquille. Le ministre des Beaux-Arts doit en faire une maladie.
Je me dresse et le cramponne aux épaules.
— Finis tes giries, Pinuche.
— Comment, mes giries ! C’est la vérité ou non ?
— Justement, ça l’est trop pour que tu l’aies devinée.
— Ça n’est pas de la divination, San-A., mais de la déduction !
— Très bien, me calmé-je, en ce cas explique-moi le cheminement de ta pensée.
Il opine et tire quelques bouffées de sa pipe en me considérant d’un œil évasif.
— Si tu veux… Je vois que tu sors d’une conférence qui a duré un bon bout de temps car ton pantalon fait des poches aux genoux ; or nous sommes le matin et tu n’es jamais parti de chez toi sans avoir un pli impeccable ! La conférence en question a eu lieu chez le Vieux car tu sens son parfum, lequel est, si je ne m’abuse, « Cuir et Poil » de chez Chmugle. Cette conférence fut âpre car on a pétri les revers de ton veston. C’est une fantaisie que tu ne pourrais tolérer de quelqu’un d’autre que le Vieux ! Il y a dans ta poche deux billets d’avion pour Athènes ! Tu comptais emmener Bérurier avec toi et tu arrives de chez lui. Je le sais car on est en train de regoudronner son trottoir et il y a des particules d’asphalte en fusion à tes semelles. Tu ne l’as pas trouvé puisqu’il est parti en vacances hier soir avec Berthe, alors tu t’es rabattu sur moi.
Derrière son écran de fumaga, il a l’air d’un vieux ouistiti déguisé en Sherlock Holmes. Son regard est pareil à deux gouttes d’huile figées.
Pourquoi, soudain, me sens-je gêné par son insolente perspicacité ? Pis que gêné : incommodé. Il m’entraîne vers les frontières indécises de la quatrième dimension, le Dévasté. Gentiment du reste, et sans plastronner. Je lui ai demandé une preuve de son nouveau savoir et il me l’administre, un point c’est tout.
— Bravo pour la première partie de cette démonstration ! fais-je à la Vieillasse, il m’intéresserait maintenant de savoir ce qui t’a amené à me parler de vol et de Beaux-Arts ?
Le Déchet se cueille une paupière entre le pouce et l’index et se la remonte de trois centimètres, mettant à l’air libre une rétine couleur de pisse d’âne.
La fumée m’irrite les yeux, m’explique-t-il.
Il se racle misérablement la gorge. Tout ce qu’il fait a quelque chose d’avorté : ses gestes sont incertains et ses paroles frisent. On dirait qu’il vit sur de la tôle ondulée.
— Les journaux et la télé n’ont parlé que du retour en Grèce de la Victoire de Samothrace, San-A. On nous a montré le départ de la statue du Louvre, son embarquement à bord du Kavulom-Kavulos et le bateau en mer avec les ministres se serrant la pogne. Et puis voilà qu’on ne nous fait pas voir son débarquement à Samothrace et qu’on nous apprend que les grandes festivités prévues dans l’île sont repoussées de quinze jours because le roi de Grèce aurait la grippe ! Tout cela ne me paraît pas catholique, ni même orthodoxe. Et j’en tire la conclusion suivante : la Victoire de Samothrace a disparu. La police grecque n’arrive pas à remettre la main dessus et la France dépêche là-bas son meilleur limier, en l’occurrence le commissaire San-Antonio. Me suis-je trompé ?
Sa petite toux catarrheuse se fait entendre à nouveau.
— Pinaud, balbutié-je. Tu es le flic le plus confondant de l’après-guerre. Effectivement, tu as deviné juste : ON A VOLÉ LA VICTOIRE DE SAMOTHRACE !