Qui n’a pas vu deux cents popes réunis dans une chapelle n’a rien vu. Faudrait filmer ça en noir et blanc (vu que la couleur n’ajouterait rien à la chose).
On nous désigne des prie-Dieu et nous voilà partis dans la posture-prière, les mains jointes, la mine recueillie. C’est le silence, à peine troublé par le léger bruit humide des lèvres qui, muettement, réclament au ciel : le pain, la paix, la rédemption, l’eau sur l’évier, le gaz à tous les étages, l’abattement fiscal, des places de parking, la suppression de la vignette, la fin du communisme, la mort des Chinois, moins de malheurs pour les pauvres, plus de pognon pour les riches, des hivers doux, du vin en abondance, la recette des paupiettes de veau, la perpétuité du Gaullisme, celle de la royauté, des résultats dans les chasses à courre, la multiplication des classes de neige, la fertilisation du Sahara, une censure accrue de la presse, une propagation intensifiée du racisme, quelques miracles d’entretien, le rattachement de Chypre à la Grèce, l’extermination des Turcs, des remèdes contre l’eczéma, d’autres contre les hémorroïdes, la béatification de Pie XII, une baisse sur l’essence, la retraite anticipée, un découvert bancaire illimité, l’élargissement de la Côte d’Azur jusqu’au Cap Nord, la fin des haricots, la Légion d’honneur pour tout citoyen majeur et normalement constitué et une place assise à la droite (ou à l’extrême rigueur à la gauche) du père Eternel, amen !
Tout en priant, je mate la mer de popes. Avec les barbouzettes, comment les différencier ? Ils sont uniformes comme un troupeau de moutons noirs !
On reste commak une plombe, en pleine icônerie. Le silence est rompu parfois par une petite toux ou par un borborygme (la nature n’a pas le recueillement absolu de l’âme). Sa Béatitude Béru Ier se met à pousser des soupirs qui ressemblent de plus en plus à des typhons sur la Jamaïque.
— Ça finit par bien faire, me chuchote-t-il, je commence à morfler la crampette du prieur, mec. J’ai les rotules qui font ventouses !
Je lui intime un « chut » péremptoire, mais qui ne le jugule pas pour autant. Après trois autres soupirs désabusés, il reprend :
— Comment veux-tu repérer tes matafs dans ce pot de caviar ? On dirait tous des frangins siamois !
— Attendons, intimé-je.
— C’est gai, la vie de monastère ! Y a de quoi prendre un couteau pour se racler les os des jambes !
A la fin, un pope-chef actionne un claquoir dont le bruit sec vibre longuement sous les voûtes de la chapelle. Tout le monde se lève. On se fout en rang et on gagne le réfectoire, ce qui n’est pas pour déplaire à Béru.
Un petit signe de croix devant nos assiettes en guise d’apéro, et on s’attable. La pitance est maigrelette : tomates en salade, courgettes à l’huile, pêches. Le Boulimique est ulcéré jusqu’en ses profondeurs. Il me virgule des froncements de sourcils de plus en plus mauvais.
— Et le gigot ? souffle-t-il.
— On est vendredi, riposté-je, ça sera pour demain !
— En attendant je vais avoir l’estom’ comme le soufflet d’un Kodak !
Quelques visages sévères se tournent vers nous. Si on continue à se tutoyer des messages, nos actions vont chuter, je le renifle. C’est pourquoi je file un coup de pompe dans la cheville de mon révérend frère. Il est surpris et pousse un cri.
— Oh la vache !
Cent quatre-vingt-dix-huit barbes se tournent vers Sa Rondeur. Un silence horrible succède. Je devine qu’il va se passer quelque chose. Effectivement, l’adjupope de service : un grand rouquin qui pue la ménagerie s’avance vers le Gravos, armé d’une longue badine de bretellier géant (dont le bois est réputé pour son élasticité). Il fait signe à Béru de quitter la table, puis, lorsque mon aminche a obéi, il lui enjoint de s’agenouiller. Alexandre-Benoît est vachement pâlot sous sa fausse barbouze. Je l’exhorte d’un regard éperdu. Alors, tout comme sainte Blandine, il accepte son martyre et s’agenouille. La badine siffle ! Un claquement aigu. Elle frappe le dos de mon camarade.
Je ferme les yeux, comme on doit les fermer lorsque votre bohinge pique droit sur la chaîne du mont Tanatos. Je le sais bien qu’un Bérurier, quelles que soient les circonstances, l’importance d’un enjeu ou la sérénité d’un lieu, ne saurait se laisser flageller sans réagir. On ne badine pas Béru. Ou alors !
Par trois fois encore, la baguette se lève et s’abat (comme la reine du même nom). Je rouvre les gobilles. Mon digne aminche n’a pas bronché. Simplement son regard s’est injecté de sang. L’adjupope remet sa verge dans sa soutane et s’éloigne. Alors, Béru le martyr, Béru le bienheureux, Béru l’abnégateur promis à une future canonisation, Béru lève son bras droit et trace dans la direction du père fouettard un signe de croix (il pense même à le faire à l’envers) ! Nous sommes pétris de compassion, frappés d’admiration, émus à ne plus pouvoir se décoller la menteuse du palais. C’est beau, c’est grand, c’est majestueux, c’est chrétien, c’est suprême. Ça vous retourne la tripe, vous emballe le battant, vous recroqueville les valseuses, vous tire-bouchonne l’estomac, vous dépressionne les éponges, vous creuse le nombril, vous visqueuse les biceps, vous cagneuse les genoux, vous agglomère les radis. Ça ennoblit, ça pétrifie, ça purifie, ça trémousse, ça désinfecte, ça honore, ça glorifie, ça exorcise, ça élargit, ça ténacite, ça dérancune, ça dore, ça endort, ça béate, ça ensainte, bref : ça Béruse.
La briffe est achevée. Béru se relève lentement. Il est l’image de la soumission intégrale, du repentir sans condition. On le devine bourré de grandeur. Il s’est donné, abandonné, tendu, offert, conjugué. Il y a le rayonnement des élus sur sa face rubescente. Il marche dans sa propre lumière. Eclairé de l’intérieur, il est, le Gros, comme un vase d’opaline transformé en lampe de chevet.
Je me place à son côté.
— Tu as été sublime, chuchoté-je.
Il ne répond pas. Il s’éloigne vers le bonheur céleste comme un homme qu’aucune force terrestre ne put détourner de son rédempteur.
Journée calme. On se relaxe vachement chez les barbus du mont Phoscaos. Reprières muettes… Ensuite promenade en rond dans le jardin, bras croisés, tête baissée… Et puis réfectoire à nouveau. La bectance est plus lamentable encore qu’à midi, puisqu’on nous sert en tout et pour tout que trois olives noires par personne. Béru les gobe comme des pilules, noyaux compris.
Ce frugal repas expédié, nous gagnons le dortoir. Il s’agit d’un grand local divisé en boxes fermés chacun par un rideau. Nous sommes répartis à raison de quatre « moines » par box. Fort t’heureusement, le Mahousse et moi pieutons dans deux lits voisins. On se zone donc ! Mais, bientôt, la cure de silence est rompue par des ronflements sonores. Vous pensez bien, les gars, que des zigs auxquels on retire l’usage de la parole se rattrapent comme ils peuvent.
Ça devient vite l’usine Lefaucheux, le dortoir du monastère. Un concerto pour végétations. La fil-art-monique d’Orly, mes chéries. Vous, si délicates, vous prendriez des vapeurs en écoutant ce concours de motos. Il y a les ceux qui ronflent gras comme des beignets dans de la friture, ceux qui ronflent bref comme une allumette frottée, ceux qui ronflent avec accompagnement de flûteau, ceux qui ronflent menu, en chapelet, et puis ceux qui clapotent, ceux qui floflottent, ceux qui dérapent, ceux qui étouffent.
— T’entends ce turbin ? murmure le Gravos.
Nos voisins de box scient leur bûche, eux aussi.
— Les v’là tous à l’établi, poursuit le Gros, c’est peut-être le moment d’opérer nos vérifications, tu ne penses pas, San-A. ?
— Quelles vérifications ?
— C’est maintenant qu’on peut retrouver tes zigotos de la marine.
— En mettant tous les popes à poil pour voir s’ils portent des tatouages ? ricané-je.
— Non, mon mec, simplement en tirant sur leur barbe à poux ! Les types que tu recherches, il leur a pas poussé trente centimètres de poils au menton en quelques jours. Conclusion, ils ont fait comme nous : ils se sont collé du postiche autour de la galoche !
Brave Bérurier ! Machine à policier ! Unique spécimen de la jugeote populaire ! Démonstration vivante de l’esprit analytique de la France éternelle, terre de libertés, patrie du courage et mère de toutes les grandes inventions depuis celle du moule à gaufre, jusqu’à celle du préservatif à crinière.
— Bravo ! mon pote. Pardon : mon pope. C’est magistral. Magistral mais délicat. Ces messieurs vont ameuter la garde si on leur arrache la barbichette.
— On chiquera aux somnambules. Tu vas voir, je démarre par nos copains de chambrée.
Il saute du plumard, en limace, et s’approche du lit voisin. Délicatement il se saisit du système pileux de notre compope et tire. Le pope qui ronflait dans le style Indianapolis pousse une sourde exclamation. Béru se fige. Le pope se retourne et se remet à en concasser.
— Pour lui, c’est du tissé-main, affirme Béru. Tu vois, ça les réveille même pas ! Moi je vais faire le côté gauche du dortoir pendant que t’entreprends le côté droit, jockey ?
La plus extraordinaire partie de tennis-barbe de ma brillante carrière commence. Je démarre à l’extrémité de la salle. Une inoubliable battue, mes aminches !
Je pénètre dans un compartiment de ronfleurs. Le pope du premier lit fait « coin-coin » en pionçant[21]. Je lui tire un poil, vlan, sec. La résistance m’annonce que le poil est de bonne venue. Le dormeur ne s’est pas réveillé. A l’autre… Encore une vraie barbe !
Mais le possesseur de ladite se dresse sur son séant. Impassible, tandis qu’il me regarde avec ahurissement, je continue ma ronde vérificatrice et je vais secouer les barbouzes de ses deux autres compagnons. Toutes sont authentiques. Ça les réveille. Alors je feins un tressaillement et je contemple autour de moi comme si je venais de sortir d’un cauchemar. En matière d’excuse je leur virgule une petite bénédiction nocturne, vite fait sur le gaz. Et puis je quitte leur box pour pénétrer dans le suivant. Comme je change de gourbi, Bérurier émerge d’un rideau. Je le vois se frotter l’avant-bras droit. D’un sourcillement je l’interroge. Il s’approche.
— J’ai trouvé la technique pour à propos de ceux que ça réveille, me dit-il.
Il décrit un geste tranchant.
— Une manchette dans le temporal ! Ça leur réussit mieux que le Phénergan.
La recette n’est pas mauvaise et je me promets de l’employer en cas d’urgence.
Nous continuons notre prospection. J’entends, dominant le concert de ronflements, les « flic-flac » produits par l’avant-bras de Sa Majesté. Il estourbit pope sur pope avec un vaillance de bûcheron.
Soudain, alors que j’attaque mon troisième box, un sifflement retentit, qui m’est familier. Le Gravos vient de découvrir quelque chose. Effectivement il m’adresse un geste pressant. Je le rejoins et il me montre un type endormi auquel il vient de remonter la barbouze sur les yeux.
— En v’là un, mon petit San-A. ! jubile-t-il. Et il a le sommeil coulé dans le bronze car ma partie de tire-barbe ne l’a même pas réveillé.
Je m’incline sur le lit. On n’y voit que pouic dans ce dortoir. Je gratte une allumette pour mater le dormeur et mon cervelet se met illico à faire des bulles. Croyez-moi ou allez vite vite vous faire cuire un œuf, mais le gnace en question n’est autre que Kessaclou. Mais attendez, c’est pas fini. Le pauvre interprète est mort comme tout le contenu d’une boîte de sardines. Il a encore au cou la corde ayant servi à l’étrangler. Sa langue pend entre ses dents crayeuses… Il est chaud, preuve que le meurtre vient tout juste d’être perpétré.
Béru qui s’est aperçu du drame en bave de stupéfaction.
— Eh ben ! dis donc, je crois qu’on arrive en retard. C’était un de tes zouaves ?
— Non, il s’agit d’un flic.
— Quoi !
— Il était chargé de me filer le train, il a dû retrouver ma trace et il est arrivé ici tantôt. Mais les gars que je cherche l’auront repéré et ont pris peur… Manions-nous de les alpaguer.
Je remets la fausse barbe de Kessaclou dans sa position normale et je me grouille de continuer mes recherches, imité par le Valeureux.
A peine ce dernier a-t-il repris son manège qu’il pousse un nouveau cri en forme d’exclamation, avec interjection incorporée et onomatopée facultative. Cette fois, il a du nouveau. A lui tout le bonheur, décidément ! Je retourne auprès du chancard et que vois-je ? Un pope le tient enlacé par le cou et le couvre de baisers barbus en lui roucoulant un tas de grecquises.
Il a une fausse position, Béru, plaqué le ventre contre le matelas du goulu. Il a été cramponné à la surprise. Il se débat en grondant. Il ne veut pas. Il regimbe. Ce sont ses mœurs qui sont orthodoxes ! Il finit par s’arracher à l’étreinte du frénétique qui s’est mépris sur l’objet de sa visite nocturne.
— Tu parles d’une tante à héritage ! fulmine Béru. C’est pas un pope, c’est poupette ! Non mais qu’est-ce qu’il s’imagine ! Que je vais jouer Toi et Moine en deux manches et un tombé !
Le pope, un jeunot à barbe châtaine, lui sourit et continue de mamourer des choses grécopassionnelles. La Grande Béruche lui prend alors la tête délicatement, de ses deux mains.
— Tu vas voir ce baiser brûlant, grand fou ! lui dit-il.
Et « vlan » il lui vote son truc favori : le coup de boule dans les mandibules. Poupette déclare forfait et se déguise en sirop d’absence.
— Continuons !
— Yes, boss ! fait le Gravos que cette répartition de gnons variés survolte.
La fièvre me gagne. Je tire les barbes de plus en plus violemment et je dois, le plus souvent, manchetter les réveillés pour leur calmer l’angoisse métaphysique. Vite ! Vite ! Ça urge ! Au sixième box, je me pétrifie. Mon sang fait la colle d’affiche et mes claouis s’agglutinent. Deux lits sont vides. J’aspers-je deux barbes sur l’oreiller. Nos oiseaux, se voyant découverts, ont filé. Il n’y a pas une minute à perdre.
— Acré, Béru ! lancé-je… Déhottons, mon pote. On se refringue vite fait et on quitte les ordres, mes lascars ont disparu.
C’est la refringuette bolidienne. Pas une radasse du Sébasto qui puisse nous battre au sprint. En moins de temps qu’il n’en faut à un Président de la République pour se faire réélire, nous voilà loqués. Cette fois on abandonne barbe et soutane.
— Allez, en route !
— Je te demande deux minutes seulement, déclare le Kolossal.
— Non, ça urge.
— Alors, pars tout seul, moi, j’ai un travail impossible à remettre !
Et le voilà qui plonge dans un box repéré à l’avance. C’est là que dort, seul, l’adjupope qui lui administra la dérouillée que l’on sait.
— Tu ne t’imagines tout de même pas que j’allais m’effacer de ce monastère sans payer mes dettes, gars. Ou alors c’est que t’as jamais rien entravé à la spicologie de ton Béru.
Il s’approche du dormeur rouquin ; une paire de ciseaux brille dans ses doigts. Clic-clic, cloc ! C’est fait : le pope n’a plus qu’un feston de barbe semblable à l’ornement d’un dargeot triste. Il se réveille, se redresse. Béru le recouche d’une baffe qui aplatirait une locomotive.
— Si j’aurais ta baguette sous la pogne, je te la ferais manger, affirme-t-il. En attendant, voilà toujours de quoi te calmer les aigreurs !
Il lui passe deux doigts dans les trous de nez et tire un bon coup. Le pope fait gnaf-gnaf et son tarin se décolle du bas. Béru retire sa main et d’un revers déguise le pif en hamburger. Un coup de tranchant sur la glotte, un autre dans son estomac. Terminé ! Le père fouettard a perdu connaissance. Ce Béru, vous parlez d’un ravageur tout de même !
Il se tourne vers moi en frottant contre son futal sa paluche endolorie.
— Maintenant, je suis ton homme, San-A.
Nous quittons précipitamment ce tumultueux dortoir. J’ai repéré les êtres et je me dirige dans ce monastère comme dans le drugstore des Champs-Elysées.
Les lourdes ferment toutes avec des verrous, si bien que s’il est impossible d’y pénétrer sans qu’on ne vous ouvre, il est, par contre, aisé d’en sortir. « En l’eau cul rance » ça nous est d’autant plus fastoche que les verrous sont tirés. Nos voleurs de Victoire et buteurs de flic sont passés par là.
Il faut qu’on leur remette la paluche dessus. Le fait que nous soyons dans une île me rassure un peu. Pour quitter Adamos il faut un bateau. Comme ils ne devaient pas en avoir à leur disposition, ils doivent donc en dérober un, non ? Ça ne vous paraît pas logique, à vous ?