Nous récupérons Kessaclou dans le couloir. Il paraît drôlement hargneux, le chétif interprète ; prêt à m’interpréter un enguirlandage de première en grec moderne. Il aime pas qu’on le traite comme un pot de résédas et qu’on le colle sur le balcon. Les hommes, plus ils sont petits, plus ils sont pétardiers.
— Vous avez du nouveau ? demande-t-il lorsque nous sommes sortis du centre hospitalier.
— Rien, lamenté-je. J’en arrive à penser que les dieux de l’Olympe nous ont fait une blague et ont déguisé la mère « Victoire » en bloc de fonte…
— Puis-je vous demander ce que vous comptez faire ?
— Visiter Samothrace et le Kavulom-Kavulos, réponds-je.
Kessaclou opine.
— Nous avons prévu un hélicoptère militaire pour vous conduire directement de Salonique dans l’île.
— Bravo ! vous faites bien les choses.
Pinuche marche en lui-même. Il baigne dans sa propre lumière intérieure. Je devine que des pensées sherlock-holmiennes gouttent de sa pauvre matière grise, comme d’un vieux robinet au joint usé.
— A quoi songes-tu ? demandé-je au fané.
Il se gratte le bout du lobe, marque un temps et déclare.
— J’attends d’avoir vu le bateau pour t’en faire part !
Un vrai mystère ambulant et déambulant, ce Pinuskos !
— Tu ne peux pas me dire tout de suite ?
— Que non point, je veux me rendre compte de visu.
Retour à l’aéroport. Une banane volante est là qui nous attend. Bientôt nous survolons la mer Egée à tire de pales. Cette fois, mon honorable, bien que vétuste confrère, s’abstient de pioncer. Ses paupières batraciennes font du morse. C’est beau la pensée humaine en action ! Quel plus noble spectacle en vérité qu’un homme aux prises avec les acrobaties de son cerveau ? Comme les chutes du Niagara, le grand cañon du Colorado, l’esplanade des Invalides et deux bras en V sont peu de chose comparativement ! Comme cela force le respect ! Comme cela impressionne ! Ça craque dans le cervelet de la Vieillasse ; ça gondole, ça tire-bouchonne, ça bouillonne.
— Après ce premier témoignage, quel est ton sentiment, noble marathonien de la déduction solitaire ?
— Faut voir, prudence-t-il.
— Mais encore, chère antiquité ?
— Je ne crois pas, en effet, que la « Victoire » ait été descendue au Pirée.
— Pourquoi ?
— Si le commandant a surveillé les opérations et s’ils n’ont débarqué aucune caisse, il n’est guère possible que la statue eût été retirée clandestinement du bateau, vu son poids considérable…
— Ce qui revient à dire ?
— Qu’elle se trouve peut-être encore dans le « Kavulom-Kavulos ».
Je file sur mon camarade et néanmoins ami un coup de périscope vachement aigu.
— Tu te figures peut-être qu’on a pu planquer ce bloc de caillou dans le tiroir à cravates d’une des cabines ?
— Je demande à voir le bateau avant de poursuivre cette conversation, doctorise-t-il.
Impossible de lui en tirer davantage. Le sphinx, il est, Pinaud. Tous les Sherlock-Holmiens ont le culte du secret.
Quelques heures plus tard, notre ami Kessaclou nous désigne l’immensité bleu ardent. Au loin, une tache ocre est piquée sur la mer.
— Samothrace ! annonce-t-il.
Notre zinzin tournique avec un bruit de turbine au turbin.
Les contours de l’île se précisent. A mesure que nous approchons on distingue les escarpements rocheux, les fouilles (en bâton), le sanctuaire des Cabires, les côtes granitiques et, un peu en retrait dans une anse mal abritée des Vents des Dardanelles, un navire blanc au mât duquel flotte le pavillon grec. Mettez sur tout ça un soleil à faire bronzer un petit suisse, ajoutez des barres d’écume argentée, des reflets d’émeraude, une végétation luxuriante et vous obtiendrez la plus belle illustration pour calendrier des postes jamais réalisée.
— C’est beau, bêle le bon bonze.
Sa pauvre bouille couleur de poubelle est embellie par la noble lumière. Lorsque nous descendons de notre bulle de plexiglas, il semble irradié, le radieux.
— Bath bled, murmuré-je.
— Oui, convient mon compagnon, dommage qu’il n’y ait pas de café dans les environs, je meurs de soif ! Ça doit être intéressant de passer ses vacances ici avec un bon fauteuil de toile et du muscadet frappé.
Un canot automobile danse le long du golfe clair.
— C’est pour nous conduire à bord, avertit Kessaclou.
Nous prenons place dans l’embarcation. Un marin vêtu de blanc se tient au volant. Il nous adresse un hochement de tête (étant donné leur réputation, les Grecs n’osent plus branler le chef) et actionne son démarreur.
Il y a une ambiance d’été, de vacances… Je dois faire un effort pour me dire que je suis ici en mission commandée. Et quelle mission ! Retrouver la « Victoire » de Samothrace !
Le Kavulom-Kavulos est mouillé (jusqu’à la ligne de flottaison) à un quart de mille du rivage. En quelques minutes nous abordons à l’échelle de coupée (destinée à l’origine aux rabbins) et nous grimpons à bord du bâtiment. Le commandant en second (devenu commandant en premier depuis l’hospitalisation de son supérieur) nous accueille dans un bel uniforme blanc qui le fait ressembler à un yachtman. A l’exception de sa moustache et de ses galons, il est blanc de bas en haut au point que quand il compisse un mur blanchi à la chaux on ne peut plus le voir.
C’est un homme d’une quarantaine d’années, svelte, beau gosse et aux gestes harmonieux.
— Heureux de vous accueillir, messieurs, nous fait-il en français.
Je lui serre la paluchette et je me tourne vers Kessaclou.
— Là encore nous allons pouvoir nous passer de vos services, mon cher, lui dis-je. Vous pouvez donc aller nous attendre dans le canot.
Rageur, humilié, ulcéré, meurtri, banni, refoulé, diminué, expulsé, déféqué, l’interprète redescend l’escalier.
— Avant toute chose, fais-je à l’officier, nous aimerions visiter la cale.
— A votre disposition, messieurs.
Et de nous entraîner à sa suite dans les flancs du barlu. La cale est divisée en deux parties, l’une plus petite que la seconde et la seconde beaucoup plus grande que la précédente. C’est dans cette dernière que nous débouchons.
Le local est vide, ce qui le fait paraître beaucoup plus vaste. Il me fait songer à la scène d’un grand théâtre lorsqu’elle est débarrassée de ses décors.
— C’est ici qu’était arrimée la « Victoire » ! nous dit l’officier en désignant quatre montants de fer boulonnés dans le plancher. Nous avions bloqué la caisse entre ces poutrelles métalliques spécialement fixées pour assurer à la statue un équilibre absolu.
Des filins d’acier pendent des tiges de fer. Le marin nous explique qu’ils ceinturaient la caisse et la rivaient littéralement au navire.
— On aurait pu mettre le bateau à la renverse sans que la statue ne bascule, précise-t-il.
J’examine le système de fixation, simple mais efficace. J’imagine mal qu’en cours de route quelques dégourdoches aient eu la possibilité matérielle de libérer le mastar colis et de le remplacer par un autre. Le poids énorme de la « Victoire » ne permet pas de la manœuvrer sans le concours de treuils et de palans, il eût fallu qu’une grande partie de l’équipage participât à l’opération, ce qui paraît impensable.
Combien d’hommes à bord ? m’enquiers-je.
— Trente-quatre, officiers compris.
Il a soulevé son sourcil gauche, ce qui ne signifie pas à première vue qu’il soit inscrit au parti communiste, mais qui dénote de sa part une certaine surprise.
— Avez-vous engagé des éléments nouveaux en vue de ce transport ?
Cette fois il lève son sourcil droit, ce qui n’indique pas forcément sa sympathie pour maître Tixier-Vignancour mais bien une progression dans la surprise.
— Qu’entendez-vous par-là ?
Je lui suave du Colgate de la bonne cuvée.
— Ma question est pourtant fort simple. Au moment de quitter votre port d’attache pour Marseille, avez-vous engagé de nouveaux marins ?
— Sans doute, répond l’officier. Les équipages se défont et se refont. Je pense que nous avons dû enrôler une demi-douzaine d’hommes à Patras avant de prendre la mer.
— Il me serait agréable de m’entretenir avec eux !
Cette fois, l’officier ouvre toute grande sa bouche, ce qui ne veut pas dire qu’il souffre des végétations, mais qui démontre que sa surprise arrive à son paroxysme.
— Je ne comprends pas pourquoi ? finit-il par murmurer, profitant de ce qu’il a le bec ouvert.
Je lui répondrais bien que son incompréhension me laisse aussi froid : qu’un nez de chien, qu’une main de femme, qu’un cœur de contractuel, que le bec verseur d’un esquimau souffrant de la prostate, qu’un souvenir professionnel de Paul-Emile Victor ou qu’une panne de chauffage dans la Galerie des glaces, seulement je suis un garçon bien élevé (merci à la Blédine Jacquemaire) et qui représente la France éternelle en terre étrangère. Je suis un ancien footballeur et c’est pourquoi quand en général des goals viennent se faire voir chez les Grecs, ils ne font pas comme chez eux, mais comme chez Zeus[4].
— Simple formalité, éludé-je.
— Si vous voulez bien me suivre, je vais consulter le livre de bord !
J’o-ké-je.
— Tu viens ? demandé-je à Pinuche.
Ce dernier est à quatre pattes à l’autre bout de la cale.
— Un moment, dit-il d’une voix chevrotante, je procède au relevé de certains indices.
Retenant mon début d’hilarité, je suis le commandant en second jusqu’à sa cabine. Le Kavulom-Kavulos est un barlu moderne, magnifiquement équipé. On n’a rien négligé pour le confort de l’équipage en général et pour celui du commandant en (simple) particulier. Son appartement comprend : un salon avec vue sur la mer pourvu de sofas profonds comme des fosses marines et d’un piano aqueux ; un bureau plein de cartes (bridge et tarot) et orné d’une boussole, d’un sextant et d’un compas (ce dernier étant sous verre car le commandant qui est myope se le collait régulièrement dans l’œil) ; enfin d’une chambre à coucher possédant tout le confort et jusqu’à un lit.
C’est dans le bureau que l’officier m’introduit. J’évite de le précéder car être introduit par un Grec est toujours un instant délicat.
— Asseyez-vous, monsieur le commissaire. Que puis-je vous offrir ? Whisky, punch, porto ?
Connaissant les marins comme je les méconnais, je me hâte d’opter pour le punch, ce qui me vaut un sourire satisfait.
Il presse sur un timbre à deux drachmes et un mataf surgit. Le personnage est assez singulier pour solliciter mon attention. Je me demande s’il s’agit d’un matelot ou d’une matelote (d’anguille car il trémousse du sac à miches). Il est mince, avec des formes au deuxième et au rez-de-chaussée. Il a les yeux faits, un soupçon de rouge à lèvres, des souliers à talons hauts et ses tifs sont si longs qu’il les noue sur sa nuque au moyen d’un ruban de velours.
— Sertékuis, préparez-nous deux punchs ! ordonne mon mentor, lequel est un peu cuit par l’alcool (ce qui est normal puisqu’un mentor n’est jamais cru).
— Avec du citron vert, chéri ? roucoule le steward.
Le commandant lui fait les gros yeux et opine. Il a envie d’opiner dès qu’il voit Sertékuis.
Tandis que la matelote opère, l’officier compulse le livre de bord. Il feuillette lentement les pages car elles sont entièrement écrites en grec, or, long nabot être grec soi-même de père en fils[5] les caractères de cet alphabet sont difficiles à lire.
Il s’arrête au troisième alinéa de la page 126 et murmure :
— Nouzivlo (ce que, malgré votre inculture notoire, vous aurez traduit pour « nous y voilà »).
— Contrairement à mon estimation, dit-il, nous avons engagé quatre marins et non pas six.
— Leurs noms, je vous prie !
Il récite :
— Féfissa, Sakapélos, Olimpiakokatris et Tédonksikon.
— Cela vous ennuierait-il de convoquer ces hommes ici à tour de rôle ?
— Du tout !
Sertékuis, la jolie marine, nous sert deux punchs qui flanqueraient de l’énergie nucléaire dans un camembert à point.
— Cétikcébon ? demande-t-il en grec et en minaudant à son commandant.
— Parfait ! approuve icelui.
Lors, l’officier écrit les blazes des marins précités sur une feuille de bloc et enjoint à la ravissante matelote de convoquer les intéressés. Je regarde partir Sertékuis. Comment qu’il tortille du valseur ! Le commandant a les yeux braqués sur les hanches de son steward. Il y a de la nostalgie dans ses prunelles marines. Il s’aperçoit que je l’observe, rougit un peu sous sa casquette et murmure :
— Un charmant petit mousse…
Il y en a qui prennent la bière sans mousse et d’autres qui préfèrent prendre le mousse sans bière[6].
— Il vous sert d’ordonnance ? demandé-je, histoire de cacher la mère Dochat.
— Voilà ! fait-il soulagé.
M’est avis que cette ordonnance c’est plutôt un remède ! Nous trinquons et, par magie, le bruit de nos verres entrechoqués provoque l’arrivée inopinée de Pinaud. Le démantelé paraît survolté ; entendez par là que ses paupières sont légèrement soulevées et que sa moustache tombe moins bas.
— Alors, Duchenock-Holmes, le cueillé-je à froid, ça carbure selon le plan tracé à l’avance par Conan Doyle ?
— Mieux que tu ne penses, San-A. Mieux que tu ne penses !
— Raconte !
— Prématuré, hermétique le Pantelant. Je voudrais poser une question à monsieur l’officier.
— Je vous écoute ! s’empresse l’intéressé.
Pinaud se racle le corgnolon.
— Nous avons vu le commandant Komtulagros à Salonique. A un moment donné il nous a dit que l’accès de Samothrace était difficile aux bateaux et que c’était à cause de cela qu’on avait choisi le Kavulom-Kavulos pour y transporter la « Victoire ». Qu’a-t-il donc de particulier ?
Dix sur dix pour la Vieillasse. La question est pertinente. Si le Sagace se met à faire fonctionner sa matière grise à outrance, m’est avis qu’on va se l’arracher à la Maison Poultok.
— Notre bateau appartenait au duc de Coquil-Saint-Jacques, répond l’officier, comme si cette révélation devait constituer une explication.
— Et alors ? insisté-je, sans crainte d’étaler mon non-savoir.
Au passage, je voudrais attirer votre attention sur l’intérêt qu’il y a à avouer son ignorance. Trop de gens jouent les savants, les affranchis, les documentés alors qu’ils ignorent de fond en comble (si j’ose dire) la question larguée sur le tapis vert de la conversation. Il existe toute une panoplie d’homme informé : hochements de tronche entendus, raclements de gorge doctoraux et surtout bouts de phrases-qui-laissent-accroire-que ; tels que, deux points ouvrez les guillemets : « Ben voyons… C’est évident… En effet… Exactement… Ça va de soi… J’allais le dire… » Les interlocuteurs de ces bluffeurs du savoir s’enfoncent de plus en plus dans leur sujet, pensant être compris, sans s’apercevoir qu’en fait ils récitent un monologue. En réalité l’humanité est ignare ; elle est bourrée d’analphacons m’as-tu-vu qui font mine de tout savoir et qui s’imaginent en réalité que Diane de Poitiers était une actrice du Français, Gershwin une marque de bougies de bagnole et Savonarole un coureur cycliste. S’il y a de l’honneur à savoir, il n’y a pas de déshonneur à ne pas savoir. L’ignorance est une page blanche sur laquelle il faut écrire la vérité.
Le commandant joint ses sourcils épineux.
— Vous ne savez pas qui était le duc de Coquil-Saint-Jacques ?
— Je sais qu’il était riche, savant, français, catholique et vacciné, dis-je, mais là s’arrête pour moi sa biographie.
Il était passionné de recherches océanographiques, déclare mon interlocuteur.
— Ah oui ! dis-je (sincèrement car je viens de me rappeler ce détail). N’est-ce pas lui qui a fondé le musée océanographique de Fouzy-les-Bains dans le Cantal ?
— Exactement !
— Ainsi le Kavulom-Kavulos lui appartenait ?
— Oui, à l’époque le navire s’appelait Le Goujon Frétillant. Lors de la mort du duc, la duchesse l’a vendu à l’armateur grec Onisoikimalis et il a été reconverti en cargo.
Le Délabré revient à ses moutons.
— Pourquoi est-il, mieux qu’un autre, apte à aborder Samothrace ?
— Parce qu’il est à fond plat.
— Comme la poêle Téfal ? lancé-je étourdiment.
— Exactement, riposte mon vis-à-vis qui n’a pas lu mon paragraphe consacré à la stupidité des gens voulant avoir l’air d’être « au courant ».
— Et pourquoi est-il à fond plat ? insiste le Pinuchet.
— Pour faciliter l’exploration… Le fond du bateau était en verre, un verre spécial capable de supporter une pression de 122 fromagiques bismuthés au millimètre carré dans le sens de la largeur !
— Fantastique ! décrète le Bredouilleur, lequel n’a pas non plus lu le paragraphe que je vous cause.
— Et ça n’est pas tout, il est pourvu d’un sas virgulateur à mouvement rectifié permettant des plongées à basse fréquence.
— Voyez-vous, bêle l’Admiratif. Puis, courageusement, il demande :
— En somme, ça consiste en quoi ?
— Vous aimeriez que je vous montre ?
— Volontiers, acceptons-nous.
Lors, l’officier nous emmène dans un coin du bâtiment situé entre la poupe et la proue, mais un peu plus à gauche. Ce qu’il nous désigne ressemble à une trappe pratiquée dans le pont. Il y a deux volets en acier surexposé, hermétiquement joints.
— Alpha bêta gamma delta epsilon ! crie notre guide à un marin.
Evidemment, ne parlant pas grec, je suis incapable de vous donner la traduction de cette phrase, toujours est-il que le marin actionne un treuil. (La mère rit de mon treuil, comme disait le patron d’une péniche). Nous nous penchons au-dessus d’un puits que le soleil n’éclaire pas jusqu’en ses profondeurs.
— Au fond, un autre panneau coulisse, explique le commandant, permettant aux plongeurs de descendre par là.
Nous nous penchons. Des échelons de fer sont soudés à la paroi. A ma vive surprise, le Délectable s’engage par l’orifice et commence à descendre.
— Où vas-tu ?
— Examiner ! me répond sa voix réverbérée par le conduit.
Je me tourne vers l’officier.
— Vous disiez qu’on avait reconverti le bateau initialement équipé pour les explorations bathymétriques en cargo, d’où vient qu’on ait laissé subsister ce sas ?
Il fait la moue.
Pour éviter des frais. S’il est facile de faire du neuf à la coque[7] il est par contre très coûteux de modifier la structure interne du bateau. D’autant plus que le volume utilisé par ce sas n’est pas très grand.
Le puits métallique grossit le bruit de la descente pinuchienne. Les semelles du Débris raclent les barreaux et son souffle ressemble à celui d’un lion superbe et généreux. Enfin il arrive au fond du sas. Je vois danser tout en bas le maigre faisceau d’une loupiote. L’examinateur est à pied d’œuvre. Je le laisse « investiguer » et je regagne les appartements du commandant. Deux marins sont debout dans le couloir, qui nous attendent en compagnie de Sertékuis.
— Voici Féfissa et Sakapélos, ma commandante, annonce ce dernier. En ce qui concerne Tédonksikon et Olimpiakokatris, je vous rappelle qu’ils ont été débarqués au Pirée : intoxication alimentaire !
— Ah ! fichtre[8], murmure l’officier.
Il va compulser le livre de bord.
— Effectivement ces deux hommes ont été pris de vomissements et hospitalisés à l’escale du Pirée, convient-il.
Le livre de bord, c’est comme le port-salut : c’est écrit dessus !
En moi, y a mon petit lutin qui fait tilt.
Je ferme la porte de la cabine, pour rester seul avec les marins. C’est Sertékuis qui m’interprète. Grâce à lui, j’apprends que Féfissa et Sakapélos avant d’être engagés sur le Kavulom-Kavulos naviguaient tous deux à bord du Sibélétron, un pétrolier jaugeant dix mille tonneaux, dont trois de Juliénas. Leur bâtiment ayant pris feu, à la suite d’une imprudence de l’armateur qui avait jeté son cigare dans la citerne principale[9], ils durent chercher du boulot ailleurs.
Je leur demande s’ils connaissaient les deux autres matelots engagés en même temps qu’eux et ils me répondent que non. Leurs certificats sont bons. Ces deux garçons ont l’air sérieux.
— Vous avez participé à l’embarquement de la « Victoire » à Marseille ? leur demandé-je.
Ils répondent négativement, ce qui signifie qu’ils branlent le chef de gauche à droite, puis de droite à gauche.
— Et au Pirée, vous avez aidé à la manœuvre de débarquement du fret ?
— Non, déclare Féfissa, nous autres, nous sommes mécaniciens et nous travaillons dans la chambre des machines.
Que ne le disaient-ils plus tôt.
— O.K., merci, les congédié-je.
Une main me frôle la hanche. Je constate avec un indicible effroi qu’elle appartient à Sertékuis.
— Vous avez des yeux merveilleux, me gazouille la matelote, j’adore les Françaises !
J’hésite entre lui expliquer à ma façon que je ne suis pas celle qu’il croit, ou le lui laisser croire histoire de rigoler. Pour prévenir toute fausse manœuvre je m’adosse à la cloison.
— Dites-moi, Sertékuis, je lui gazouille, vous avez des tuyaux à propos de Tédonksikon et Olimpiakokatris ?
— Comment cela, des tuyaux ? questionne-t-il, intéressé.
— D’où venaient ces deux hommes ?
— Ils avaient travaillé à bord d’un bateau américain, me renseigne la chère âme.
— Il y a un médecin à bord ?
Elle fronce ses sourcils peints comme ceux d’une poupée de porcelaine.
— Non, mais c’est le maître d’équipage qui fait fonction d’infirmier…
— J’aimerais le voir…
Sertékuis se penche sur moi et son souffle parfumé me file le vertigo.
— Vous êtes très exigeant, grand méchant ! s’enhardit-il.
Je me demande s’il va m’être possible de me contenir. Stoïque, je décide que oui.
— Quelle est votre lotion d’après rasage ? me susurre-t-il. Ce qu’elle sent bon !
« Va-te-faire-voir », de chez Milliat Frères, lui dis-je. C’est à base d’essence de nouilles en bâton.
Frôleuse, il laisse tomber un coin de son maillot pour dénuder son épaule gauche. Intenable, qu’elle est, le mousse. C’est votre San-A. chéri qui commence à s’en faire de la mousse, pour le coup !
— Allez me chercher le maître d’équipage ! enjoins-je.
Son regard de biche me virgule un reproche mouillé et il s’éloigne. Le commandant qui se demande ce que je suis devenu apparaît.
— L’interrogatoire de ces hommes vous a éclairé ? demande-t-il.
— Rien !
— Ah, lamente l’officier, pour un mystère c’est un mystère ! Venez donc prendre un autre punch.
Je m’apprête à céder à son invitation lorsqu’un grand bruit suivi d’un grand cri retentit. Nous courons le long de la coursive en direction du pont. Des marins cernent l’entrée du sas. Ça discute, ça gesticule…
Je fends la foule pour me pencher sur l’orifice. On ne distingue, au fond du puits, que la lumière immobile de la torche électrique. Aussitôt j’enjambe le rebord de métal et j’entreprends de dévaler l’escadrin de fer.
Parvenu au fond du sas je découvre Pinaud inanimé sur la trappe servant de plancher. Il a une guitare à l’équerre, ce qui prouve qu’elle est brisée. Il respire, mais son valdingue l’a estourbi vachement et il vagabonde présentement au pays du cirage noir.
— Il est mort ? me crie l’officier.
— Non, trouvez une corde assez longue pour qu’on puisse le remonter.
Je ramasse la loupiote qui, par miracle, ne s’est pas cassée, elle, et j’examine mon malheureux compagnon. M’est avis que l’enquête est râpée pour lui. Il porte une moche plaie à la calebasse et il est d’une pâleur de cire, et même de triste sire !
— Pinuche, appelé-je doucement ! Ça ne va pas, pépère ?
Niente ! Le silence !
Dieu merci, les cordages ne manquent pas sur un barlu et dix minutes plus tard mon pote est hissé sur le pont. On lui introduit le goulot d’une bouteille de rhum entre le râtelier et, tel le nouveau-né lorsqu’on a tranché le cordon qui lui permettait de vivre par personne interposée, voilà la Vieillasse qui tète. L’alcool le ranime. Il ouvre un vasistas poussiéreux et émet un cri de douleur.
— Et alors, voilà que tu exécutes le numéro des Cléran’s à toi tout seul, vieille Guenille bleue ? l’interpellé-je.
Plus vert qu’une pomme pas mûre posée sur un billard, qu’il est, Pinuche. Il a un spasme.
— Je souffre, bavoche-t-il.
Or, donc, précisément, le maître d’équipage que j’avais mandé pour mon usage personnel se pointe. Faut que je vous dise sans plus attendre qu’il s’agit d’une maîtresse d’équipage. J’ai déjà vu des grandes follingues en circulation, mais des comme cézigue jamais.
Grassouillet, avec des nichemards de cantinière, les cheveux longs et réunis en chignon, le postère qui se balade comme le balancier de votre horloge, du vert sur les paupières, du noir aux sourcils, un soupçon de rouge aux lèvres, des boucles d’oreilles et des chaussures à hauts talons. Marrant, ce bateau, vous ne trouvez pas ? Au cours de ma valeureuse existence j’ai appris à ne plus m’étonner de rien, pourtant je dois dire que cet équipage en délire me coupe le sifflet. Le maître d’équipage se penche sur Pinaud, le palpe délicatement et déclare un truc que Sertékuis me traduit aussitôt.
— Il a une double fracture de la jambe, une fracture du bassin et un traumatisme crânien.
Pour un début ça n’est pas si mal !
— Il y a un hôpital à Samothrace ? demandé-je.
— Oui.
— Alors aidez-moi à l’y conduire.
On amène un brancard. On y dépose le gémissant Pinuchet et, à grand-peine, on le descend dans la vedette automobile où Kessaclou se morfond.
Sertékuis et le maître d’équipage me font escorte. Le premier soutient la jambe brisée de la Vieillasse tandis que le second nettoie sa plaie à la tête.
— Que t’est-il arrivé ? demandé-je à mon cher vieux compagnon.
Il claque des dents à l’aide de son râtelier double corps à suspension hydraulique.
— Je remontais, et puis, à mi-hauteur, j’ai raté un échelon…
Il referme ses yeux que la souffrance révulse.
— C’est pas de chance, hein ?
— Non, lugubré-je, c’est vraiment pas de chance !