CHAPITRE XI Dans lequel c’est comme toujours le commissaire San-Antonio qui finit par épater tout le monde

Mon hébétude est telle que je me vois dans l’obligation pénible de lui faire répéter.

— Zobedenib a assassiné le marchand de nouilles ?

— Ce marchand de nouilles a un nom, je vous prie, fulmine le Vieux.

Jamais je ne l’ai vu aussi mauvais, le père La Crinière. Il aurait appris le même jour que sa femme le trompe, que l’administration le licencie et qu’il a un cancer au côlon qu’il ne serait pas plus pétardier.

Ça barde, San-A., il y a de la démission dans l’air. Si tu ne te contiens pas, l’irréparable risque de se produire !

— J’aimerais connaître les détails, risqué-je.

Il s’assied dans son fauteuil pivotant, saisit un crayon et, rageusement, dessine une feuille de Welvichia mirabilis sur son buvard.

— M. Bourgeois-Gentilhomme était parti pour Londres.

— Je sais.

— Tout de même !

Je serre si fort mes poings que j’entends craquer mes cartilages.

— Il était à l’hôtel Queen Victoria. Zobedenib, au début de l’après-midi, lui a rendu visite. Que s’est-il produit exactement ? Mystère… Toujours est-il qu’au bout de quelques minutes le vieillard plongeait par la fenêtre et s’écrasait quatre étages plus bas sur la marquise de l’hôtel.

Je hoche la tête…

— Ensuite ? dis-je.

C’est à mon tour de contrer le Vioque. Il croyait que j’allais partir en digue-digue et réclamer des sels. Eh bien, il en est pour son attente, le père Ladorure.

— Comment, ensuite ? Vous trouvez que ça n’est pas suffisant, ça ?

— Il a reconnu avoir défenestré le cher monsieur ?

Le boss hausse les épaules.

— Il prétend que c’est un suicide.

— C’en est peut-être un ?

— Ah ! oui… Et le Yard a retrouvé sur le Petit Marcel un collier de perles appartenant aux Bourgeois.

— Comment explique-t-il sa provenance ?

Rire aigrelet, que dis-je, vinaigré ! du Vieux.

— M. Céleste Bourgeois-Gentilhomme le lui aurait donné avant de se précipiter par la fenêtre… Vous imaginez cela ?

Je soutiens son regard sardonique.

— Très bien, patron.

— Vous dites ?

— Je dis que je crois les déclarations du Petit Marcel. À propos, moi aussi j’ai du nouveau. Sa secrétaire et son assistant se sont suicidés.

Il passe un doigt entre son cou de dindon et son col en Celluloïd renforcé.

— C’est sérieux ?

— Pour la fille surtout, puisqu’elle en est morte. Maintenant, si vous voulez bien appeler l’hôpital Beaujon, nous saurons où en est le gars.

Il hésite, puis décroche son bigophone et demande l’hosto.

— Le monsieur s’appelle Landowski, renseigné-je.

Je le laisse bonimenter aux différents services qui font le barrage ; quand il raccroche, sa mine sévère s’est quelque peu détendue.

— Il paraît qu’il s’en tirera, annonce-t-il. Sa forte constitution…

— Tant mieux, soupiré-je, j’ai toujours la consolation d’être arrivé à temps pour lui. Puis-je user de votre fil afin d’appeler la morgue ?

— Faites.

Dans la boutique Viande-Froide, je demande à parler au toubib des entrées. Je le connais, c’est un vieux farceur qui ne se plaît qu’en compagnie des macchabées. Plus ils sont rassis, plus il est heureux.

— Le docteur Nécrofage ?

— Qui est à l’appareil ? s’inquiète sa voix rocailleuse.

— Le plus beau commissaire de France et de la périphérie.

— Ah ! C’est vous, San-A. ?

— Je ne vous le fais pas dire, ris-je.

Le Vieux, en face de moi, fait claquer ses osselets pour témoigner de son agacement.

— On vous a expédié une rouquine, voici un moment, vous l’avez réceptionnée ?

— Très bien, ne vous tourmentez pas pour elle, il ne lui est rien arrivé en route.

Il a l’humour tout ce qu’il y a de noircicot, le doc.

Faut dire que ce ne sont pas ses patients qui risquent de s’en formaliser.

— Vous l’avez examinée un peu ?

— En la déshabillant, oui. Mais je n’ai pas pratiqué l’autopsie.

— Selon vous, elle est morte depuis combien de temps ?

Il ne répond pas tout de suite car Nécrofage n’est pas un étourdi. Il a toujours sur lui une balance de Robert Val pour peser le pour et le contre.

— Voyons, réfléchit-il. On me l’a apportée voici une demi-heure. Il est quatre heures moins vingt… Elle a dû trépasser sur les choses d’onze heures ou de midi.

Je sursaute.

— Tant que ça ? Vous êtes sûr ?

— Et comment !

— Il y avait un gars avec elle. Il en réchappera aux dires de vos collègues de Beaujon.

— Tant mieux pour lui.

— Ça ne vous paraît pas extraordinaire que la fille soit morte et pas l’homme ?

— Non. Dans ces histoires d’asphyxie au gaz, tout est question d’organisme… Il est normal qu’un homme survive à une femme, surtout s’il est en pleine force.

— Même qu’il survive plusieurs heures ?

— La chose est fréquente.

— O.K., merci.

Je remets délicatement le combiné sur sa fourche.

— Vous avez des conclusions à…, débute le big boss.

— Pas encore, mais ça vient. Je vous demande la permission de me retirer, patron. Vous aurez de mes nouvelles dans le courant de la journée.

— J’y compte.

Je file. L’atmosphère de ce burlingue est irrespirable aujourd’hui.

Je dégringole les marches et j’entre en coup de vent dans mon bureau.

Ce qui rend la vie rassurante, ce sont ses redites.

Le père Pinuche est à nouveau en train de faire de la Mobylette autour de la pièce, heurtant parfois un classeur, ou bousculant un siège.

— Stop ! crié-je.

Il me fait un grand geste et hurle :

— C’est toujours la même chose ; je me rappelle plus comment on fait pour s’arrêter !

— La manette des gaz en avant, hé, gâteux !

Il obéit et son engin s’arrête après une toux de bronchiteux.

— Lave tes mains sales et amène-toi, Pinuche…

— Où ?

— À l’hôpital.

— Mais j’ai passé ma radio ce matin.

— Ce n’est pas pour toi, c’est pour rendre visite à un ami.

* * *

Le médecin chef est un homme affairé qui n’a guère envie de participer à une enquête policière. Il m’écoute cependant avec beaucoup de patience et, quand j’ai fini de lui exposer mes désiratas, comme disait la señora Doña Et Cætera y Tréma Con Comlalune, il hoche la tête.

Il presse un timbre. Un infirmier paraît.

— Voyez avec monsieur, lui dit le médecin chef, en me désignant d’un pouce désinvolte. Et essayez de lui donner satisfaction.

Je n’en demande pas plus. Je chope mon zig par une aile, et je l’entraîne dans le couloir afin de l’affranchir.

L’arrivant est un grand type sympa, aux yeux rieurs et dont le teint tendrait à prouver qu’il ne s’hydrate pas qu’avec de l’eau distillée.

Je lui explique point par point ce que je désire.

— Le gazé est-il en état de parler ? je questionne.

— Je pense, oui.

— Bon. Transportez-le dans une chambre à un lit. Au préalable je vais m’y cacher.

— Ce ne sera pas commode.

— Arrangez un système de penderie fermée par un rideau, je me mettrai derrière.

— Très bien.

— Lorsqu’il y sera depuis un moment, dites-lui qu’il a la visite d’un monsieur qui se prétend de la police. Et faites une réflexion tendant à exprimer votre étonnement à ce sujet, genre : « Il n’en a vraiment pas l’air. » Vu ?

— Je ne vois pas trop où vous voulez en venir, fait l’infirmier.

— L’essentiel c’est que moi je voie à peu près, non ? pouffé-je.

Il admet et tout se déroule comme indiqué. Cinq minutes plus tard je me cache derrière un rideau en Nylon blanc dans lequel j’ai percé un trou. Je suis installé sur un petit tabouret de métal et il ne me reste plus qu’à attendre.

La pièce étant pourvue d’un poste de radio, j’ai branché celui-ci sur un poste diffusant de la musique douce, ce qui couvre le bruit menu de ma respiration.

Les filets sont tendus, le poiscaille n’a plus qu’à radiner. Et il radine, sur un chariot halé par mon infirmier assisté d’un de ses collègues.

Ils couchent Landowski, lui demandent s’il veut quelque chose et sortent.

Dans mon petit théâtre guignol, je guette. Lando reste immobile un bon moment. Puis il ouvre un store et mate autour de lui. Il ouvre l’autre. D’où je suis, je le vois de trois quarts. Je puis vous affirmer que le regard du Polak n’a rien de comateux.

Il est aux aguets. J’ai l’impression qu’il « sent » ma présence. Tel un gibier flairant le chasseur, il est crispé, attentif.

Toc-toc à la lourde.

Le scénario continue. Re-voilà mon infirmier. Au second toc du toc-toc Landowski a refermé les yeux.

L’homme en blanc remonte au chevet du gazé.

— Dites-moi, fait l’infirmier. Il y a là un drôle de type qui insiste pour vous voir d’urgence. Il se prétend de la police, mais je me demande si c’est vrai : il a une telle dégaine…

Lando, comme au prix d’un suprême effort, a rouvert les yeux. On dirait qu’il est à deux doigts d’expirer.

Un comédien de first classe.

— Je le fais entrer quelques minutes ? demande l’infirmier. Vous n’êtes pas obligé de répondre à ses questions, vous savez…

Léger acquiescement du gars Lando.

Intermède comique : l’entrée de Pinuche.

Pinaud, il est tout ce que vous voudrez, certes ; cacochyme sur les bords ; diminué, mais il a le sens de la situation. Ganache, sans aucun doute. Mais efficace dans tout ce qui concerne son turbin.

Brave Pinuche ! Je lui donnerais l’accolade en l’entendant débiter ses sornettes de sa bonne voix chevrotante et pénétrée. Comme il la sait bien, sa leçon ! Avec quelle intelligence professionnelle il la débite, ménageant ses effets, prenant des temps ; clignant ses yeux mités ou lissant sa moustache aux poils de laquelle tremblotent les reliefs de ses quatorze derniers repas.

— Je m’excuse de vous rendre visite en ce moment, m’sieur Lando…

Brave homme ! Il est vrai qu’il débuta sur les planches, Pinaud. Il a joué La Porteuse de pain, jadis (c’est lui qui faisait le pain) et on a beau dire, c’est comme l’École normale supérieure ou la vérole ; ça vous laisse toujours quelque chose.

— Qui êtes-vous ? soupire son valeureux partenaire.

— Mon nom ne vous dirait rien. Je suis détective privé. J’ai dit carrément « Police » aux infirmiers parce qu’il fallait que je vous voie avant la vraie police qui ne va pas tarder à s’amener…

Serait-ce une idée ? Il me semble que l’autre a sourcillé. Il est intéressé et il songe un peu moins à jouer les agonisants.

J’écoute mon chose-frère et je me dis in petto, puisque je me parle latin au plus fort de mes réflexions, qu’en effet, Pinaud fait détective privé. L’œil du bidet ! Adultères en tout genre, avec eau chaude et froide. Filature. Discrétion assurée…

— Bref, enchaîne le vieux déchet, j’étais chargé par la famille Bourgeois-Gentilhomme de surveiller discrètement le vieux monsieur… À son âge, hein ? C’était la prudence même. Seulement en filant à Londres il m’a pris de court, le Céleste. Je n’avais pas sur moi le prix du voyage. Mon patron, faut dire, ne les attache pas avec des saucisses… Je me suis fait laver la coiffe, vous pouvez m’en croire… Je vous raconte tout ça, mon pauvre, c’est pour vous dire…

« Donc, quand il a été parti, qu’est-ce que j’avais de mieux à faire qu’à m’occuper de vous puisque vous vous étiez intéressé à Céleste ? Le micmac de cette nuit, je me suis demandé ce qui allait en découler pour vous. Mais on dirait que ça n’a pas trop mal marché, hein ?

Là, un grand, un long, un interminable silence pendant lequel Lando assimile (il a la méthode).

Tout va dépendre de ses réactions. Il ne bronche pas. Situation délicate, voire intenable pour Pinaud. Faut avoir son calme pour tenir. Il tient. Il fait même mieux : il poursuit l’attaque.

— Voyez, mon pauvre, en vous surveillant, quelque chose me disait que je perdais pas mon temps… Conclusion, malgré votre déguisement, je vous ai vu sortir du 1406 et le coup du concierge de l’Alcazar pour remettre la clé… Hein, c’est vous dire…

Toujours mutisme absolu chez l’adversaire. Le gars San-A., celui qui n’a pas la Légion d’honneur mais qui séduit toutes les filles séduisables, sent la partie noble et intime de sa personne s’amoindrir, ce qui est dommage. A-t-il commis la plus monstrueuse erreur de sa belle carrière ? Hmmm ? Répondez voir, bande de pochetés, puisque le zig se tait.

Mon Pinaud sort de sa poche un innommable mouchoir à carreaux, maculé de cambouis et de mille autres trucs plus ignobles. Il le déploie, ce qui fait un bruit de vache en train de mastiquer une pomme verte et s’en essuie le coin des yeux.

Il se frappe toujours pas, Pinuche. Il est en mission. Il l’accomplit. Je lui commanderais d’aller arracher les poils des oreilles du ministre des Affaires en cours d’annulation, il irait avec la même tranquillité souveraine.

S’étant décamoté les miradors, il se mouche. Puis il s’essuie la moustache sans déplacer son tire-gomme d’un millimètre. Ensuite il finit sa sérénade.

— Bien arrangé aussi le coup du gaz. Comme alibi c’est réussi. Vous liquidez la gosse qui commence à en savoir trop, et comme on se base sur l’heure de sa mort pour déterminer l’heure de la fuite, vous êtes blanchi pour la question du concierge, hein ? Vous avez mis des lunettes noires, un chapeau tyrolien…

Sa mémoire lui joue un petit tour. C’est l’âge et le muscadet. Il se rappelle plus très bien ce que je lui ai seriné. Il a peur de faire un pas de clerc. Et il a raison d’hésiter. Ça revient.

— Pendant l’asphyxie vous étiez dans la salle de bains. Vous restiez devant la fenêtre ouverte. Quand la fille a été morte vous avez fermé le gaz et vous êtes allé à l’Alcazar. Puis vous êtes revenu, vous avez rouvert les robinets et vous êtes retourné dans la salle de bains en faisant couler l’eau par terre pour combler l’interstice sous la porte, et vous tenir ainsi à l’abri du gaz. Quand les flics ont sonné à la porte, vous êtes allé vous étendre près de la fille en avalant tout ce que vous pouviez de gaz pour vous intoxiquer un brin.

« Bon, voilà. Tout ça pour vous dire que je ne vous bluffe pas. J’attends vos propositions.

Cette fois, Landowski se décide à l’ouvrir.

— Quelle proposition ? demande-t-il d’une voix suave.

Pinaud hoche la tête, bon enfant.

— J’ai des goûts modestes et des besoins raisonnables. Je préfère vous laisser faire une offre. Si elle est trop basse, j’essaierai d’avoir mieux du côté de la famille…

— Vous ne m’avez pas regardé…

Et c’est vrai. Pinaud ne regarde jamais ses interlocuteurs. Ses yeux innocents vagabondent dans la pièce pendant qu’il parle ou qu’on lui parle.

Lando, d’une voix étrangement doucereuse et persuasive, répète :

— Voyons, regardez-moi, et vous comprendrez…

Pinaud, pas contrariant, le regarde. Et voilà que, tout à coup, il cesse de battre des paupières. Son regard reste planté dans celui de Lando. Jamais le père Pinocchio n’a soutenu ainsi les mirettes d’un zig. D’ordinaire ses lampions font bravo au bout d’une seconde deux dixièmes. Qu’est-ce que ça veut dire ?

Eh bien, les gars, ça veut dire que j’ai vu juste. Mais n’anticipons pas.

Landowski parle. Son ton est bas, les syllabes traînent, interminablement.

— Vous ne savez rien, dit-il. Riiiien… Vous avez rêvé…

Pinuche est immobile, figé. L’autre continue la séance.

— Vous avez inventé tout cela. Vous êtes sale de vos péchés ! Oh ! comme vous êtes sale ! Comme vous êtes sale !

Et le miracle s’accomplit. Pinuche sort son pauvre mouchoir, les yeux toujours rivés à ceux de Landowski.

Avec des gestes lents et gourds de somnambule, il le frotte sur son pauvre visage fripé, ce qui ne le rend pas propre, bien au contraire.

— Oh ! non… Non ! fait lentement Landowski. C’est inutile… Seule l’eau de la Seine peut vous nettoyer. Il y a de la belle eau, dans la Seine. De la belle eau pure, limpide, chaude, douce… Douce comme une peau de femme. Vous allez y aller. Vous plongerez dedans… Vous fermerez les yeux et vous resterez immobile, l’eau vous lavera… Vous lavera… Vous lavera… Vous serez propre… Propre… Vous resplendirez ! Votre peau aura un éclat merveilleux… Il faut y aller. Allez dans la Seine ! Allez-y vite !

Le gars Pinuche se dresse. On dirait un automate. Il fait un demi-tour à l’allemande et se dirige vers la porte. C’est le moment d’intervenir.

— Pinaud ! je meugle. Arrête, eh, patate, cet enviandé vient de t’hypnotiser…

En me reconnaissant, Landowski blêmit. Il tente de sauter de son lit, mais son menton, comme par hasard, arrive juste sur mon poing droit qui se précipitait à sa rencontre.

Il part à la renverse. Je le relève avec la main gauche. Je lui ajuste deux parpaings d’un quintal chacun sur la bouille et il est endormi à son tour.

Vite, je me lance sur les talons de Pinaud. Car Pinaud ne s’est pas arrêté. Il arrive au bout du couloir, et j’ai beau hurler à la garde, il continue de filer. Des infirmiers radinent. Je leur montre le Pinuchet.

— Faites vite ! Ceinturez-le, il va se flanquer à la Seine !

Les gars s’empressent. Moi je rentre dans la piaule afin d’avoir une petite conversation avec Landowski.

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