CHAPITRE VIII Dans lequel je continue — selon moi — à mystifier Sherlock Holmes

Un que je n’ai pas encore vu et que je veux voir, c’est le pipelet de l’Alcazar. Je n’ai eu que son timbre au téléphone et j’estime que c’est nettement insuffisant ; aussi me propulsé-je dans sa grotte dès que Zobedenib a tourné les galoches.

Je trouve un brave miroton qui fut plombier-zingueur et qui s’est lancé dans la Conciergerie, comme Marie-Antoinette, à la suite d’un accident au cours duquel il perdit trois doigts et demi à la main droite, et un et demi à la main gauche, ce qui représente une main, somme toute, répartie sur les deux. Avouez que je suis doué pour les maths.

Il est veuf, grand, sexagénaire, tuberculeux et chauve. Lorsque je me présente dans son gourbi, le cerbère est occupé à se confectionner deux œufs sur le plat, ce qui est à mon avis la meilleure façon d’utiliser deux œufs, quand on possède de surcroît : le chauffage au gaz, une poêle et un paquet d’Astra anticomplexe.

— Voulez que je vous dise, moi ? fait-il après que nous avons lié connaissance. Voulez que je vous dise ?

Je veux bien. Il y va :

— Ce micmac est pas clair.

Ayant dit, il soustrait les fesses de sa poêle à la langue bleue du gaz, éteint celui-ci et s’installe à une petite table recouverte d’une toile cirée pas cirée afin de consommer séance tenante et devant moi ses deux poulets inaboutis.

— Qu’entendez-vous par « pas clair » ? hasardé-je.

— Je veux dire pas clair, un point c’est tout.

Il se verse un gorgeon de rouquin en regardant grésiller les œufs dans la poêle.

— Voyons, fais-je, qu’avez-vous fait après la représentation d’hier ?

— Je suis été aux coulisses pour surveiller le monde qui se repoile et y refiler des bons de séance…

— Qu’appelez-vous des bons de séance ?

— Ben, les gonzes qui vont faire les guignols sur la scène, y voient pas le spectac’ puisqu’on les endort et qu’au fond le spectac’ c’est z’eux. Alors comme y z’ont payé leur place et que la direction, pas folle, veut pas leur rembourser, on leur donne une entrée gratuite pour un autre jour. C’est astucieux. Y reviennent avec leurs copains…

— Vous avez vu la personne endormie que gardaient les gardiens de la paix ?

— Le gros lard ?

— Oui ?

— Oui.

— Il était monté sur scène…

— Je sais, je l’ai vu quand il est sorti z’avec les autres.

— Lui avez-vous remis une contremarque à lui aussi ?

— Non.

— Vous êtes certain ?

— Certain. J’ai fait ma distribution, mais quand j’ai eu fini je l’ai plus vu…

— Ça ne vous a pas surpris ?

— Pff, non. Y en a toujours qui se barrent sans attendre.

Il attaque ses zeux parce que, œufs non plus n’attendent pas.

— Après ?

— Quoi, après ?

— Après la distribution de tickets, que s’est-il produit ?

— Ben, j’ai balayé le vestiaire. Ces c… — là, ils se croyent autorisés à balancer leurs mégots n’importe où !

— Quand vous avez eu fini ce délicat travail, restait-il encore quelqu’un dans le théâtre ?

— Oui, monsieur Zobedenib.

Le concierge se paie un jaune d’œuf complet, le mange délicatement en négligeant de torcher le second jaune, lequel a fait un brin de conduite au précédent et qui ne l’a quitté que pour se réfugier dans la braguette du concierge qui me paraît être un lieu de grand repos.

— Vous l’avez vu s’en aller ?

— Bien sûr. Il part toujours le dernier à cause qu’il est méticuleux et que ça lui prend du temps à se défroquer.

— Il était seul ?

— Tout seul.

— Son assistant ?

— Oh, lui, il chôme pas. Il attend même pas que le rideau soye baissé. Tout de suite dehors !

— Les machinos ?

— Y en a pas. C’est l’électro qui fait le rideau. Quand on a un zig qui assure tout seul le spectac’ on marche en équipe réduite…

— Et il est parti avant le Petit Marcel, cet électricien ?

— Bien avant.

— Personne n’est entré dans la loge de Petit Marcel pendant qu’il se déshabillait ?

— Non. Les gens qui veulent des orthographes ou des renseignements l’attendent au salon qu’est fait pour, près de ma loge. C’est écrit à l’entrée.

— Quand Zobedenib est parti, vous vous trouviez avec lui ?

— Non. Je restais pour éteindre.

— Et la clé de la loge ?

— Il l’a posée là, sur la tablette. Et moi, quand je suis t’été de retour, je l’ai accrochée là.

— Après, qu’avez-vous fait ?

— J’ai bouclé la cabane et j’ai monté me coucher. J’ai une grande chambre au sixième dans l’immeuble à côté.

— Vous voulez me donner la lumière partout ? Je vais faire un tour en coulisse.

— Comme vous voudrez, consent-il en récupérant son deuxième œuf sur sa position stratégique.

Il se lève et me précède au fond du couloir où se trouve le tableau des interrupteurs. Il m’offre la sauce des galas.

— Faut que je vous accompagne ?

— Inutile, pour ce genre d’investigation je préfère être seul.

— Eh ben, investiguez bien, moi je vais finir de casser la graine.

* * *

Est-il besoin, bande de ce-que-vous-êtes, de vous décrire mes errements dans le théâtre de M. Poulatrix, le champion olympien du lancement du disque (spécialisé dans le trente-trois tours) ?

Faut-il vous parler de toutes les lourdes de loges que j’ouvre et referme ? Du torticolis que je morfle à force de marcher tête basse ? Dois-je vous rendre compte de mes virouzes à quatre pattes dans la poussière des coulisses et des dégagements ? Est-il nécessaire de raconter mes ascensions sur les portants, mes inspections dans les bureaux du régisseur et du big boss, mon intrusion dans la cabine de l’électro ? Non, n’est-ce pas ? Je vous ferais bâiller et ce serait déroger à vos habitudes puisque vous n’ouvrez en général la bouche que pour dire des couenneries.

Rien de plus fastidieux que cette minutieuse inspection destinée à me faire trouver quelque chose sur la nature de quoi je n’ai aucune idée. Encore un des alinéas de notre turbin, comme dit Béru quand il ne s’est pas nourri de soporifique. La plupart du temps nous ne savons pas ce que nous cherchons, mais nous le cherchons. Et, ô ironie, il nous arrive de le trouver.

Au bout d’une heure je renonce. Tout est O.K., rien ne traîne. Pas d’indices ! Je suis vanné. Mes cannes jouent au vibromasseur et dans mon intérieur ça s’éboule comme une carrière de sable. Je sens que si je ne prends pas un peu de repos je vais tomber en quenouille. Le gars San-A. décide en conséquence de s’accorder un petit entracte.

Je rejoins donc la loge du gardien.

Lui aussi il a dû mal pioncer cette notche. Il digère ses œufs, vautré dans un fauteuil d’osier, les mains sur le ventre, les yeux clos.

J’ai du regret à le réveiller. Mais je me dis que je dois l’aviser de mon départ, sinon, en s’éveillant, il sera chiche de fréter une caravane de secours pour partir à ma recherche.

J’entre dans sa loge et je module un sifflement vipérin. Ça ne le fait pas réagir, l’accrocheur de clés.

— Hé, patron ! glapis-je, vous pouvez éteindre l’auberge, je m’en vais.

Toujours pas de réponse. Je m’approche de lui afin de le secouer, vu qu’il a un sommeil d’une profondeur insondable. Et je comprends pourquoi il ne réagissait pas.

Le frère n’est pas près de se réveiller. Un gars astucieux lui a enfoncé dans le cœur une tige d’acier terminée par une boucle, dans le genre de celles qu’utilisent les géomètres pour métrer un terrain.

Boulot parfaitement propre. Pas une goutte de sang sur les fringues du pipelet. Le monsieur qui a accompli cette opération s’y connaît en anatomie.

Je palpe mon brave homme. Il est chaud. Chaud, mais mort. Son pouls annonce clôture annuelle.

Un qui commence à se dire qu’il vit une drôle d’histoire, c’est bien le commissaire San-Antonio, les gars ! Elle a été bien inspirée, la Wenda de mon cœur, de me traîner au music-hall hier ! Il n’y a qu’à moi que ça arrive, des trucs commakos, vous ne l’ignorez pas ! Heureusement d’ailleurs, parce que, autrement, je n’aurais à vous raconter que la mort de Louis XVI et comme la plupart d’entre vous savent qu’il n’a pas péri de la rougeole, ça manquerait de suspense.

Je zieute autour of me, comme ne dirait pas un Anglais. Tout est dans l’état où je l’ai laissé une heure plus tôt.

Je ne sais plus que penser. Qui a bien pu buter ce concierge ? Quelqu’un qui savait qu’il savait ce que ce quelqu’un ne voulait pas qu’on sache ?

À voir.

Je décarre après avoir tiré le rideau de la loge, fermé celle-ci à clé et mis la clé dans ma poche.

Mon petit doigt qui est de bon conseil, lorsqu’il ne vadrouille pas dans le corsage d’une dame, me chuchote qu’il est grand temps d’aller bavarder de ces multiples incidents avec le Vieux. Jusqu’à présent je ne savais pas si cette affaire était vraiment une affaire. Je n’avais comme point d’interrogation que ce sommeil du pote Béru. Dorénavant et à partir d’à présent, c’est du sérieux. Il existe un cadavre ; un vrai, en chair et en os.

Je retourne donc aux Établissements poulardins en me demandant si je vais roupiller un jour. Dans cette affaire d’endormeur et d’endormis, il n’y a qu’un mec qui fasse tintin pour le dodo, et natürlich c’est votre San-A. voluptueux, mesdames ! Je me déplace comme dans un rêve, la calebasse bourrée de coton et les flûtes en caoutchouc mousse. Je me dis que si je ne me paie pas un couple d’heures de ronfle, plus, au réveil, une douche froide, un bol de jus et une escalope soit milanaise, soit bolognaise (je ne suis pas sectaire), il va y avoir du flic étendu dans le ruisseau.

Retour to the Bourriqu’s House. Je demande au standardiste de m’annoncer chez le Vioque. Le préposé prend sa mine la plus grave, celle qu’il réserve pour les enterrements en musique, les mobilisations générales et les tirages de la tranche spéciale de Pâques, pour m’annoncer que Son Excellence le Tondu est en conférence avec le ministre de l’Intérieur et avec le chef des cabinets de la gare de Lyon. Ordre de ne pas le déranger.

Je ne suis qu’à demi emmouscaillé. Ce temps mort va me permettre de récupérer.

— Je vais piquer un roupillon dans mon bureau, annoncé-je, car cela fait plus de trente heures que je suis sur mes cannes. Défense de me déranger. Si Pinaud revient s’entraîner pour le Bol d’or avec son quarante-neuf centimètres cubes, envoie-le chez Plumeau.

Le standardiste se gondole.

— Il n’est pas fait pour la motorisation, dit-il. Déjà une fois il s’était acheté un scooter. Il n’a jamais pu s’en servir et c’est sa bonne femme qui l’utilise pour faire le marché.

Je hausse les épaules. Pinaud, lui, il n’est pas bonnard pour le deux-roues. Ni même pour le quatre-roues. À la rigueur la roue toute seule, je dis pas, à condition que ce soit celle d’une brouette…

Je m’approche de l’escadrin d’un pas traînant.

— Dites, m’sieur le commissaire, à propos de Pinuche, vous l’avez vu ?

— Oui, tout à l’heure…

— Ah bon, alors il vous a dit…

Je m’arrête. Je songe aux multiples interventions du débris lors de mon entretien avec Zobedenib. Brusquement je pige, connaissant mon Pinaud des Charentes, qu’il avait effectivement quelque chose à me dire. Quelque chose n’ayant aucun rapport avec son diable de vélocipède motorisé.

— Il ne m’a rien dit, parce que j’étais occupé et que je l’expédiais aux fraises avec une échelle !

Je me rapproche du manipulateur de fiches.

— Qu’avait-il de si important à m’apprendre ?

— Je ne sais pas exactement, fait le gnard, c’est au sujet d’un hypnotiseur, depuis hier il vous cherchait ; en désespoir de cause, ne vous trouvant pas, il a téléphoné à Bérurier.

Je bondis.

Enfer et damnation ! Et moi qui…

— Où est Pinaud ? croassé-je, car je parle couramment le corbeau dans mes périodes d’exaltation.

— Chez le toubib, rapport à sa gastrite, il est allé se faire faire des photos d’intérieur, rigole le standardiste.

— Chez quel toubib ?

— Juste en face, au 14, le docteur Fugelune…

Il n’a pas fini d’annoncer la couleur que San-Antonio, récupérant toute son énergie, est déjà hors de la Cabane coup-de-bambou. Il bombe sur le trottoir encombré.

Le 14 ! Un porche, une plaque : Docteur Fugelune, chef de clinique à l’hôpital Vermi, au premier ; le tapis rouge de l’escalier…

Je grimpe. Sonnette ! Une ouvreuse de porte fait son métier. Elle a une blouse blanche, des cheveux blancs, le teint blême. Si les murs n’étaient pas peints en ocre, on ne la verrait pas.

Je lui dis qui je suis et qui je cherche. Elle me répond que M. Pinaud est dans la salle de radio. J’insiste pour lui parler d’urgence.

Elle finit par prévenir son patron. Ça gueule dans la chambre noire ; mais Pinaud explique à son photographe qui je suis et on m’introduit.

Une lumière rouge, très basse, crée une atmosphère angoissante. Le docteur est un solide gaillard de quarante carats qui porte un tablier de cuir, because les radiations.

Derrière un cadre de verre, l’inspecteur principal Pinuchet. Sa bouille attristée, aux moustaches ratées, passe par-dessus le cadre. Au-dessous, il y a le squelette de Pinaud ; et je dois dire au passage que je n’ai jamais vu de squelette plus squelettique que le sien. J’adresse un regard affligé à ses organes qui sont soumis pour la première fois à mon admiration.

Au bas du cadre, je retrouve les cuisses de cigogne du noble fonctionnaire. Il a des flûtes maigrelettes avec genoux Louis XV, des chevilles variqueuses, lui qui n’a pourtant rien d’un prévaricateur. Ses pieds sont plats, osseux, hérissés de cors et seule la pénombre qui règne céans empêche d’admirer les marbrures de crasse qui les agrémentent.

Je regarde frémir ses poumons. Marrant comme effet.

— Il paraît que tu avais quelque chose à me dire au sujet d’un hypnotiseur ?

— Parfaitement. Seulement tu n’as pas voulu m’en laisser placer une…

— Vous avez une seconde ? fulmine le toubib, j’aimerais bien faire mon travail, j’ai d’autres clients qui attendent. Ce n’est pas un commissariat de police ici !

Le Pinaud a avalé de la bouillie et son estom’ se dessine admirablement sur l’écran de verre.

— Vous croyez que c’est grave ? s’inquiète-t-il.

— La radio nous renseignera.

Moi je m’impatiente.

— Parle vite, Pinuche, ça pourrait être très important : une question de vie ou de mort…

Le médecin me hurle de me taire. Il fait clic, puis clac !

Il dit à Pinuche de se baisser, ensuite de se remonter ; enfin de se mettre de profil. Et c’est fini. Lumière ! Pinaud cesse son striptease. Il revêt sa maigre viande sur son squelette en baleines de pébroque.

Ses fesses en gouttes d’huile disparaissent dans un caleçon à rayures mauves. Chose curieuse, c’est à partir du moment où il a passé ce calbar qu’il a l’air d’un sans-culotte.

— Accouche, Pinaud occulte !

— Eh bien voilà, dit-il. T’as entendu parler de la maison Bourgeois-Gentilhomme ?

— Les nouilles ?

— Oui, leur publicité c’est : « Aux œufs et en bâton, qui suis-je ? La nouille Bourgeois-Gentilhomme ! »

— Je connais. Alors ?

— Le fondateur de la nouille en question, M. Bourgeois-Gentilhomme, a maintenant quatre-vingts ans.

— Enchanté. Re-alors ?

— Ça ne vous ennuierait pas d’aller discuter de vos petites nouilleries ailleurs, rouscaille le doc, j’ai besoin du terrain !

Pinaud pénètre dans son pantalon, puis, le reste de ses fringues sur les bras, me suit dans le couloir.

La dame en blanc-sur-fond-ocre est très surprise par cette intrusion dans son domaine. La cage thoracique concave de Pinaud, ses pieds endeuillés et ses épaules en fil de fer galvanisé la galvanisent (son numéro de téléphone c’est d’ailleurs Galvani 69 deux fois). Elle fait entrer Pinuchet dans la cuisine afin qu’il puisse se loquer à loisir.

— Revenons-en à l’ancêtre de la nouille en bâton. Tu disais qu’il avait quatre-vingts piges. Ensuite ?

— Sa femme est morte voici quelques années et depuis, le vieux s’adonne au spiritisme. Tout ce qui est magie le passionne…

Pinuche enfile sa chemise et, distrait, la met à l’envers.

— Mais parle donc, tirelire !

— Attends, je t’expose succinctement… Il avait un fils qu’est mort en 40 à la tête de son régiment. Ce fils n’avait qu’une fille qui a épousé un Américain qui fait des conserves à Chicago…

Il se tait, fait un effort bizarre, la main ramant derrière son dos.

— Fais-moi donc passer mes bretelles, dit le détritus.

Je l’aide à se fringuer et il consent à poursuivre :

— C’est l’Amerlock et sa femme qui font marcher les nouilles, tandis que grand-papa, lui, fait tourner les tables.

Et de rire. Un rien l’amuse, Pinaud. Le cœur pur, quoi ! Faut avoir l’âme nettoyée par Persil pour pouvoir être heureux à si bon compte (comme dirait Monte-Cristo).

— Trêve d’esprit, alors ?

— Ces temps-ci, le vieux qui se prénomme Céleste, je te le dis en passant, s’était entiché d’un type qui s’appelle le Petit Marcel.

J’en ai le gésier qui se prend les pieds dans la rate et tous les deux se seraient affalés dans l’intestin grêle si mon pancréas ne les avaient pas retenus.

— Vite, vite, Pinaud, poursuis !

— L’entourage du vieux a trouvé que celui-ci avait terriblement changé ces derniers jours. Il paraissait ne plus avoir sa tête à lui. Il parlait sans arrêt du Petit Antoine…

— Marcel !

— Je m’appelle pas Marcel, s’étonne Pinaud.

— Le Petit Marcel, pas le Petit Antoine…

— Excuse. Et puis figure-toi qu’hier matin il a disparu. Quand son valet de chambre lui a apporté le déjeuner, il a trouvé le lit pas défait. Céleste avait fait la malle pendant la nuit. La porte de l’hôtel particulier n’était pas fermée. Et il s’était barré avec tous les diams de la famille qui se trouvaient dans le coffre-fort du bureau. Sa petite-fille, qui séjourne en France actuellement pour l’usine, estime qu’il en a emporté pour au moins cent briques, en anciens francs, d’accord, mais c’est tout de même une perte !

Maintenant mon vieil esclave a fini de se loquer et je l’entraîne vers la Grande Crèche.

— Comment as-tu été mis au courant de cela ?

— Par le Vieux. La petite-fille à Céleste, celle qui a épousé l’Américain, Mistress Blankett (de Vaux), est une amie de la fille du Vieux. Tu sais comme sont ces grandes familles ? Ils ont les chocottes du scandale dans la haute. Elle veut pas qu’on ébruite. Le Vieux te chargeait de l’enquête discrète. Mais pas moyen de te mettre la main dessus. On t’a cavalé après toute la journée d’hier…

Je m’enverrais des coups de targette dans le tiroir du bas.

Dire que je n’ai pas appelé à la maison ! Ce que c’est que le hasard, hein ? Si, hier soir, quand je rentrais chez bibi, je n’avais pas été hélé par Berthe Béru et son jules, Félicie m’aurait fait part de ces appels et les choses se seraient déroulées autrement.

— Alors, continue Pinaud, j’ai téléphoné chez Béru pour gagner du temps. Je lui ai dit d’aller enquêter discrètement sur le citoyen Petit Charles en prétextant que c’était un ordre de toi !

Voilà au moins un point d’éclairci : le départ précipité de Béru.

— Et puis ?

— Et puis c’est tout, affirma Pinaud, je m’en serais bien occupé moi-même, mais j’avais ma gastrite qui me travaillait. J’ai fait passer une circulaire pour donner le signalement du vieux marchand de nouilles, des fois qu’on le repérerait, mais comme la discrétion absolue est de rigueur, on peut pas employer les grands moyens, tu comprends ? Ça freine. Quand on enquête dans les sphères élevées, c’est toujours le chiendent.

« Ce matin, j’attendais des nouvelles du Béru, rapport à Petit Louis, mais Béru n’est pas encore venu. J’espère qu’il ne s’endort pas sur le morceau !

« Eh ben, où tu vas ? s’égosille Pinaud en me voyant détaler.

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