Ils sont une vingtaine de tordus, alignés en un demi-cercle mouvant et émouvant, face au public aimé.
Un peu gênés, natürlich, les mains au dos, façon Philippe d’Édimbourg (comme dit Élisabeth : avec Philips c’est plus sûr), les targettes à l’équerre, les châsses fuyantes, le naze plongeant ; troublés mais contents, intimidés mais ruisselants d’une bienheureuse attente.
Le Petit Marcel annonce qu’il va s’emparer de leur volonté et la carrer dans sa poche avec son tire-gomme par-dessus.
Il examine un à un ses sujets.
Une demi-douzaine de gonzesses hystéros sur les pourtours ; un militaire habillé en soldat ; quatre employés de bureau, trois jeunes glandouillards venus là pour jouer les fiers-à-bras, un vieillard sceptique, enrhumé et bourré d’antiseptiques ; plus un nain qui doit être employé comme nain dans un cirque, deux étrangers employés comme travailleurs étrangers en France et enfin l’ahurissant Bérurier.
Beau cheptel. Le musée de l’Homme (et de la Femme réunis) paierait très chérot pareille collection. J’imagine ce beau monde, décarpillé jusqu’à l’os et installé dans des vitrines sous les yeux attentifs d’étudiants à bésicles.
Quand le Petit Marcel a fini de les mater droit aux cocards, ses sujets sont flottants, indécis. On dirait que leur disjoncteur vient de péter.
Ce sont des sujets qui ne s’accordent plus avec l’auxiliaire « être », ni avec l’auxiliaire du Petit Marcel : un mastar en bras de chemise qui circule derrière eux, prêt à les agripper lorsqu’ils partiront en digue-digue.
L’un des jeunots rigole ostensiblement, afin de bien montrer qu’il est immunisé contre le fluide du Petit Marcel. Le mage, ça le rend furax. C’est le zig en question qu’il choisit en priorité. Il s’amène sur sa pomme, lui cramponne une étiquette entre le pouce et l’index, à la Napoléon, et il se met à lui souffler dans la feuille. Ça dure commako deux minutes. Après quoi il lui biche le poignet et le mate en plein dans les vasistas.
Le jeunot ne se marre plus. Il a les yeux qui font bravo. Quelques instants encore et le fakir n’a qu’une pichenette à lui administrer pour que môssieur l’incrédule prenne son ticket de dorme et parte à la renverse. L’auxiliaire le soutient pour freiner la chute. Il l’allonge sur le plancher où le gars en écrase menu, les bras à l’alignement du blue-jean, les baskets en flèche.
Quelques enthousiastes, dont Wenda, se mettent à applaudir dans la salle. Mais le Petit Marcel, d’un geste impérieux, leur fait signe de jouer les manchots. Le silence, c’est sa matière première à cet artisan du dodo.
Il continue de faucher les gnaces, les uns après les autres, en commençant par les gonzesses, because ces petites natures sont plus faciles à caoutchouter que les autres.
Vous l’avez déjà deviné, parce que, malgré votre air obtus, vous n’êtes pas complètement abrutis, moi ce que j’attends, c’est la descente du gars Béru.
Je me dis que le hasard est poilant tout de même. Venir par accident dans ce music-hall et assister à un exploit extra-policier de Bérurier, c’est de la veine, quoi !
Qu’est-ce qui lui a pris, à l’Enflure, de se donner de la détente ? D’un regard résolument circulaire j’inspecte la salle, pensant apercevoir la baleine du Gros avec son copain le pommadin ; mais B.B. (autrement dit Berthe Bérurier) ne se trouve pas dans les horizons. Ils se sont peut-être farci des mezzanines, ce qui expliquerait que la Gravosse échappe à mon radar.
Le Petit Marcel, enfin, s’approche de mon confrère et je ne puis réprimer un gloussement.
— Pourquoi ris-tu ? demande la belle gosse, tu ne trouves pas ça impressionnant, toi ?
— Justement, expliqué-je, c’est nerveux.
Le mage est en train de tourner autour du Gros comme un balai autour d’une ordure repoussante. Il semble pas très chaud pour lui empoigner l’étagère à mégot non plus que pour y souffler dedans. L’haleine du gars Béru, croyez-moi, a priorité sur celle de l’Égyptien. Si l’Obèse lui balance un coup de lance-flammes parfumé au brouilly, je suis prêt à vous parier que c’est le Petit Marcel qui s’écroulera.
Le Mahousse, pas intimidé du tout, est en train de considérer le mage avec une totale sérénité. Le Petit Marcel doit regretter de ne pas s’être muni d’un gros maillet de tonnelier ; c’est l’accessoire indispensable lorsqu’on veut hypnotiser Béru. Ou alors il faut se le faire au Penthotal, dose cheval.
Quelques spectateurs plus spirituels que les autres, et sensibles à la qualité de la scène, émettent quelques rires. Le Petit Marcel rompt le contact. Peut-être que c’est Béru qui lui a fait sauter un plomb ?
Il va vers la coulisse, dit quelque chose qu’on n’entend pas à quelqu’un qu’on ne voit pas et voilà qu’une dame apporte une chaise.
Le siège est placé devant le derrière du Gravos.
Le Petit Marcel l’invite à y prendre place et mon brave Bérurier dépose sa demi-tonne sur la chaise.
Le fakir passe derrière lui. Il applique ses deux mains sur les deux Wonder de mon copain tandis que son assistant tient la bouille du Gros, de face. Le Petit Marcel chuchote des trucs dans le conduit auditif de Béru. Je n’en crois pas mes sens. Voilà le gazier Béru qui se met à dodeliner. Sa grosse tronche de pachyderme tombe en avant. Le mage poursuit son avantage. J’sais pas ce qu’il débigoche au Gros, mais ça doit être l’équivalent sonore du chloroforme. En moins de temps qu’il n’en faut à un athlète français pour se faire éliminer des jeux Olympiques, l’inspecteur Bérurier est dans les vapes.
Le fakir se redresse, ôte ses mains, et tout un chacun peut constater que ça n’est pas du bidon : l’Ignoble dort bel et bien, immobile sur sa chaise, les mains ballantes, la tête un peu penchée.
Cette fois, l’assistance applaudit, au risque de réveiller les sujets. Le Petit Marcel fait un salut pour remercier et s’éponge le capot avec un fin mouchoir de soie.
— Tu vois comme il a triomphé de cet affreux gros lard, me chuchote Wenda.
J’ai le palpitant serré en voyant mon cher Bérurier dans cette attitude grotesque. S’il se met à jouer les pitres dans les music-halls parisiens, il va être bonnard pour la mise à pince.
Maintenant, tout le monde est out sur la scène. Ça va être du gâteau pour le Petit Marcel. À lui la haute fantoche. Les pieds au mur, la statue grecque, la danse du scalp et un tas d’autres trucs qu’il va faire faire à son orchestre de pionceurs.
Effectivement, il attaque Béru.
— Comme vous êtes fatigué ! lui dit-il. C’est bon de se coucher après une aussi dure journée !
« Allez, au lit !
Et voilà mon hotu qui se dresse, lourdingue comme un ours qui se serait tapé une boîte d’Equanil.
— Tenez, il est là, votre lit, poursuit le Petit Marcel en lui désignant le plancher.
Le Gros titube. Il a les yeux fermés et on dirait qu’il a dégringolé dans un tonneau de miel.
Il va pour s’étendre à terre, mais l’Égyptien le retient.
— Vous allez froisser vos vêtements, lui dit-il.
Alors là, c’est la grande marrade dans la salle. Les fringues à Béru, pour pouvoir les froisser, il faudrait au préalable les repasser. Comme serpillière on ne peut rêver mieux.
Voilà mon gros lard qui ôte sa veste, aidé du mage. Il dénoue sa cravate vernissée par la graisse au point qu’on la croirait taillée dans de la toile cirée, puis sa chemise et il apparaît en Rasurel déchiré, pour la plus grande joie de la populace féroce.
Son maillot de corps, il ne l’a pas changé depuis cet hiver de 1938 au cours duquel il en a fait l’acquisition pour traquer une bronchite vicieuse. Il fait partie intégrante de son individu. Le jour où il l’enlèvera, ce sera à la lampe à souder ou au décapant ; et encore ! Une bonne partie de sa peau viendra avec.
Je me dis que si jamais le Petit Marcel lui ordonne d’ôter le sous-vêtement, la Gonfle va se réveiller, vu qu’il est douloureux de s’arracher le derme.
Mais, futé, c’est son falzar que le Petit Marcel lui enjoint de poser. Alors là, c’est le raz de marée dans l’assistance. Le raz de marrage, plutôt !
Il fait fureur, le calcif-mode du Gros. Un calbart long, vous avez rectifié de vous-même, et à petits carreaux bleus vu qu’il a été taillé par la Berthe dans des rideaux bonne-femme. Du coup on ne s’entend plus respirer. Les éclats de rire tirent même de sa léthargie la bonniche rondouillarde du début et le fakir est obligé d’aller faire une passe d’urgence pour la replonger dans le sirop.
Bref, c’est la soirée des grands soirs. Il fait un triomphe avec un tel médium, le Petit Marcel. S’il était marle, il engagerait le Gros à l’année, pour partir à l’assaut des capitales comme aurait dit le frère de Karl Marx (in english : the Marx Brothers).
Enfin ça se tasse et la séance se poursuit allégrement.
Je vous passe les astuces du mage ainsi que les exercices qu’il fait exécuter par sa tripotée de locdus : orchestre de chambre avec des instruments ménagers en guise d’instruments de musique, course de régates, de chevaux et de motos…
C’est rigolo un moment, mais comme ça procède toujours de la même astuce, ça finit par vous courir sur le haricot et il n’y a plus que les fans style Wenda pour trouver le spectacle faramineux.
Comme tout a une fin, au bout de deux heures et demie de ces turpitudes, le Petit Marcel réveille ses zigotos. La frime des sujets, c’est, au fond, le meilleur de la soirée. Ils sont ahuris, les gars, en se retrouvant pieds nus ou en calcif. Les lumières de la rampe et les applaudissements féroces du public les chavirent. C’est le coude au corps vers les coulisses à la recherche du bénard indispensable et des chaussettes trouées.
Le Béru fait une bouille qui collerait la migraine à un troupeau de rhinocéros.
Il passe deux doigts fortement onglés par l’entrebâillement de son calcif pour calmer ses morbachs turbulents. Il a le médius apaisant, le médium. Ses poux de corps devaient être allergiques aux passes magnétiques du Petit Marcel et ils disputent le cent dix mètres haies avec un acharnement que seule pourrait affaiblir une application d’onguent gris.
Enfin, le Béru imite ses frères-en-au-delà et disparaît dans la coulisse.
Le rideau tombe. Ses plis enveloppent un instant, tels ceux d’une immense cape de mousquetaire, la silhouette chétive du Petit Marcel.
Musique entraînante par le pick-up de l’établissement. Salut mécanique du triomphateur. Lumières dans la salle et ratissage des travées libérées par les ouvreuses avides de porte-monnaie perdus.
— On va boire un godet en face, fais-je à ma reine d’un jour, et tu m’excuseras deux minutes, il faut que j’aille serrer la main au sous-directeur adjoint du théâtre qui se trouve être le cousin d’un ami de régiment à mon capitaine.
Dès que j’ai installé la donzelle devant un Black and White entièrement yellow, je fonce par l’entrée des artistes à la recherche de Béru. Je n’y tiens plus et j’ai besoin de lui mugir son fait sans attendre à demain.
Je vais lui expliquer que lorsqu’on est flic et qu’on a sa hure, on peut s’abstenir de jouer les Zavatta du dimanche.
Un machino m’indique le chemin et je débarque dans une pièce attenante aux coulisses, où quelques-uns des sujets achèvent de récupérer leurs loques.
— Où est le gros type dégueulasse qui se trouvait avec vous sur scène ? m’enquiers-je fort civilement.
Le vieillard enrhumé me dit, en rajustant son bandage herniaire, que l’intéressé s’est hâté de prendre ses hardes et de filer.
Manque de bol, je l’ai raté.
Je m’en vais, plus rageur que je ne suis entré, en me promettant des représailles saignantes sur la personne (le mot est aussi gros que Béru) de mon subordonné.
La séance, boulevard Richard-Wallace, est plus captivante que celle de l’Alcazar. En toute modestie, je puis vous certifier qu’au bout de dix minutes, la môme Wenda a oublié tous les mages, rois-mages, marchands de philtres et de mystères, jeteurs de sorts, et autres fabricants de mirages de la création.
Le Petit Marcel est peut-être le roi du surnaturel, seulement votre gars San-A., lui, est l’empereur de la réalité.
Pour vous dire qu’à l’heure où je mets sous presse, l’Égyptien peut retourner dans son pays, où s’effectuent d’ailleurs les fuites les plus célèbres. Il lui est sorti de l’esprit, à Wenda. Cette gosse ne peut pourtant pas accueillir trop de monde à la fois.
Pour la corrida, prière de se faire adresser les détails par son torero habituel ! Feu Manolete, à côté de bibi, avait l’air d’un paralytique enlisé dans un pot de colle forte. Mes passes de cape sont dignes des plus grandes gloires tauromachiques, ma pose de banderilles est sans reproche, mon service de picador au-dessus de tout éloge ; quant à ma mise à mort, elle déchaîne l’enthousiasme général. J’ai droit aux deux oreilles, au nez, à la bouche et à une carte de circulation gratuite dans le métropolitain ! Du délire, je le répète. La foule crie : « encore », « olé », « bravissimo », plus des onomatopées intraduisibles en argot. Faut dire, à ma décharge, que je suis tombé sur une belle bête. Le seul inconvénient, avec cet animal de classe, c’est qu’un jour ou l’autre on est assuré de porter des cornes. Par osmose, quoi !
Je reçois donc les félicitations du jury, à l’unanimité plus ma voix, et je prends congé de Wenda sur ces nouvelles prouesses. Ce qu’il y a de duraille, en amour plus qu’en littérature, c’est de se renouveler. Remarquez bien : chaque fois que vous levez une nouvelle frangine, vous commencez par lui déballer vos articles courants, puis vous tapez dans les réserves afin de lui produire les pièces rares et le jour vient vite où, ayant mis à sac votre magasin, la coquine, pas bêcheuse, vous dit que « ça-va-bien-merci-je-vais-réfléchir ». Le coup du « laissez-moi-votre-adresse-on-vous-écrira », en somme. Seulement, la bafouille, vous pouvez toujours bivouaquer devant le guicheton de la restante : elle radine jamais.
Vous vous dites, bonne pomme, qu’elle a sans doute été insuffisamment affranchie, alors qu’en fait c’est vous qui ne l’êtes pas assez !
À ce mal un seul remède : rompre les ponts le premier afin de sauver la face. Comme ça, c’est vous qui avez l’air du déçu et votre orgueil est intact. Il est tellement fragile, celui-là, qu’il faut toujours bien l’envelopper.
En renouant ma cravetouze, je mate le châssis de Wenda dans la glace de sa chambre. Elle est superbe dans son impudeur satisfaite. Une femme comblée, c’est le plus beau spectacle dont un homme puisse rêver. Votre San-A. chéri songe avec amertume qu’il va falloir raccrocher son arme au râtelier avec Médème. On s’est offert le meilleur, Wenda et moi. Une liaison, quand elle s’éternise, ça devient vite un poids mort. On fait semblant d’y croire encore un moment, et puis après on la laisse se décomposer parce qu’on n’a plus le courage de se souhaiter le bonsoir.
Demain je vais choper mon stylo des grands pays : corps galalithe, plume or dix-huit carats, remplissage automatique, agrafe de sûreté (pour un poulet c’est l’idéal) et je vais lui torcher ma bafouille 43 ter, avec majuscules, points à la ligne, sentiments distingués, et larme écrasée au bas de la page (du vélin supérieur siouplaît). Ensuite de quoi je partirai pendant quelques jours en recommandant à Félicie de passer ma ligne de bigophone aux Japonais absents. En tout, ce qu’il faut déployer, c’est de la technique.
— À quoi penses-tu, mon grand ? balbutie Wenda, d’une voix plus languissante qu’un coucher de soleil sur la baie de Naples.
— À toi, réponds-je du tac au tac, car j’ai été très lié avec une mitraillette.
— Tu le jures ?
Comme je ne suis pas parjure, je lui jure.
— Et qu’est-ce que tu penses de moi, grand flic adoré ?
— Des choses que je te mettrai noir sur blanc avant que le coq chante trois fois, promets-je.
Sur ce, je lui octroie la galoche princière des nuits de folie avec retenue à la base et je me tire sur l’extrémité des nougats.
Il fait frais et quatre plombes du mat’ carillonnent à mon bracelet-montre. J’ai une de ces envies de me fourrer seulâbre dans un lit qui n’est pas dans un hamac !
Ce qu’il y a de chouette quand on est célibataire, c’est qu’on aime rentrer chez soi après avoir honoré une dame.
Parfois, dans ces cas-là, je pense aux autres bipèdes qui sont en mal d’épouse et qui doivent regagner leur niche où Frisette les attend avec un rouleau à pâte, en cherchant des prétextes, en s’essuyant les lèvres avec un mouchoir qu’ils doivent perdre, en mâchant de l’Hollywood à la chlorophylle et en farfouillant sous le capot de leur chignole afin que leurs vêtements reniflent l’essence plutôt que Ton Étreinte de chez Lancôme ou Carven.
Je frissonne en pensant aux affres de ces affreux. Je hais ces mensonges qui leur font tant de mal.
Déployer tant d’énergie pour dissiper les doutes de Madame et ensuite remettre le couvert vite fait avec elle pour bien lui montrer qu’elle reste la grande duchesse de votre cœur, qu’avec elle on est toujours disponible et dispos, Casanova en diable, qu’elle a fait de vous le Du Guesclin du matelas Simmons, qu’elle vous a définitivement annexé et que sorti de ses bras vous ne pouvez que répondre non à toutes les propositions extérieures, fussent celles d’un référendum, alors oui, ça c’est le bagne, le vrai.
Je traverse le Bois en longeant la Seine, je franchis le pont de Saint-Cloud et, parvenu au rond-point, je vire à droite dans la direction opposée à celle de l’autoroute afin de me farcir la rampe de Saint-Cloud.
Comme je m’y engage, mon ouïe est sollicitée par trois coups de Klaxon autoritaires. À pareille heure, alors qu’il n’y a pratiquement pas de circulation, voilà qui ne laisse pas de me surprendre.
Je file un coup de périscope hors de ma tire et j’avise une Aronde qui se pointe à ma hauteur. L’espace d’une seconde, je me dis qu’il s’agit peut-être d’un coup fourré organisé par des malfrats qui en voudraient à mes os préférés, mais je décide que des truands ne klaxonneraient pas pour se signaler à mon attention et que, d’autre part, ils ne rouleraient pas dans une Aronde. Alors je lève le pied.
Un visage blafard s’encadre par la portière.
— M’sieur le commissaire, fait une voix vaguement connue de mes trompes d’Eustache, on allait justement chez vous.
On stoppe bord à bord, comme deux barlus dont l’un a arraisonné l’autre et je reconnais Alfred, le coiffeur de la famille Bérurier, celui qui a le bigoudi baladeur et le fer à friser polisson.
À ses côtés, j’avise la baleine du Gros.
Il ne me faut pas longtemps pour joindre mes sourcils au-dessus de mes yeux scrutateurs (il m’en faudrait davantage pour les joindre au-dessous).
— Qu’est-ce qui vous arrive ?
Car leurs frites pâlottes sont plus éloquentes que maître Floriot soi-même. Ils sont hors d’eux, et quand on a la géographie de la Berthe, ça représente une drôle d’inondation.
— C’est rapport à Benoît…
— Eh bien quoi, il a pris une attaque ?
— Il a disparu.
Du coup je me catapulte hors de ma charrette et, délibérément, je viens m’installer à l’arrière de l’Aronde pommadine.
— Que me bayez-vous là ? fais-je en bâillant.
In petto, j’évoque l’époque encore proche où le Gros est venu m’annoncer que sa bergère s’était évaporée[1].
— Eh bien, je vais tout vous expliquer, mon cher ami, susurre la Baleine.
Elle porte une robe en satin mauve, ornée d’un jabot de dentelle blanche ; quatorze rangs de perles autour du goitre, une fleur grande comme un nénuphar sur le poitrail, des boucles d’oreilles cueillies au lustre de la salle des fêtes du septième et, dans les cheveux, un superbe peigne en écaille d’huître véritable agrémenté d’incrustations en Celluloïd.
L’aigrette de sa verrue tremble comme le plumet d’un saint-cyrien et des larmes se mêlent au jaune d’œuf agrippé à ses moustaches.
— Ce soir, explique-t-elle, nous fêtions l’anniversaire d’Alfred.
Courbette d’Alfred qui se fait péter la bouille contre son rétroviseur.
— Soudain, coup de téléphone. Mon époux décroche…
« Il revient dans la salle à manger en nous disant que vous veniez de l’appeler pour lui demander de faire une course urgente. Il nous assure qu’il n’en a pas pour plus d’une heure et nous fait jurer qu’on débouchera pas le champagne avant son retour.
Alfred prend le relais car la Gravosse a fini sa provision d’oxygène :
— Nous l’avons attendu une heure, puis deux…
B.B. a empli ses éponges et repart au blabla :
— … puis trois, enchaîne-t-elle avec précision. On a alors téléphoné z’au bureau où personne ne l’avait vu ni vous. Puis z’à votre domicile où votre maman nous a dit que vous étiez de sortie…
— Alors on a bu le champagne pour se remonter le moral, révèle Alfred.
— En en laissant une coupe à mon époux, rectifie la Baleine.
— À quelle heure Béru est-il parti ?
— Sur les choses de vingt heures trente, répond Alfred qui a eu un chef de gare dans ses ascendants.
Il ajoute, très homme du monde :
— Vous concevez notre inquiétude, m’sieur le commissaire ?
— Je la conçois, affirme le commissaire pressenti.
— C’est vous qui l’avez appelé, mon Benoît ? demande la Baleine, perfide.
Il lui vient une idée louche à cette rogneuse. Des fois qu’après avoir polissonné avec la donzelle pendant qu’elle-même se faisait roder les soupapes à chaud par le superman de la coupe rasoir, oui, des fois qu’il se serait endormi sur le tas, Béru ? La ronflette d’après repas et d’après délices, c’est assez dans ses mœurs.
— Oui, mens-je. C’est moi. Je l’ai envoyé porter certains documents au ministre de la Défense, et ce dernier, pris en conseil superministériel, l’aura fait attendre.
— Jusqu’à quatre heures et demie ? s’étonne l’abominable Alfred, toujours prêt à porter le coup de Jarnac au mari bafoué.
— Dans les ministères, fais-je, c’est comme dans les cliniques d’accouchement : la nuit n’existe pas.
Sur ces paroles sobrement républicaines, je prends congé du couple en lui recommandant de regagner les pénates du Mahousse pour attendre icelui.
Je rallie ma guinde et je fais demi-tour, ce qui n’offre aucune difficulté, le sens giratoire étant balisé à cet endroit.