Moi, franchement, j’admire le travail bien fait. Et donc je ne puis me défendre d’une vive admiration pour cet enlèvement de première. Comment qu’on a été manœuvrés, Abigail et ma pomme véreuse ! Suivis de bout en bout, observés à la lorgnette, contraints d’agir vite à cause de l’assassinat du gros flic, nous sommes allés retirer les marrons du feu, et puis, comme nos kidnappeurs jouissent de tous les appuis souhaitables, on nous a fait le coup du minibus de croisière. Ça, oui, c’est de l’art. Y a de l’invention, du style, de la détermination.
Deux heures de route encore et on se pointe dans un parking souterrain de Noblood-City. Le bus suit des travées numérotées, oblique à droite et va stopper dans un vaste box dont la porte est commandée depuis le véhicule par un petit transistor à piles (ondes courtes, tu vois ce que je veux en venir ?).
D’autres bagnoles se trouvent remisées laguche, parmi lesquelles l’énorme Cadillac blindée au père Meredith, comme quoi ce forban a bel et bien dirigé tout de bigntz.
On nous extirpe du bus sans une phrase et, le groupe nous cernant, voici qu’on est entraîné jusqu’à un ascenseur probablement privé puisque sa porte ne s’ouvre qu’à l’aide d’une clé.
On est élevé à la puissance « X » (je te dis « X » parce qu’il n’y a aucune numérotation des étages, vu que l’ascenseur va droit à celui qu’il dessert en exclusivité.)
J’ai la demi-surprise de me retrouver dans l’antre du père Lacolique, le vieux Fredd Meredith, grand meneur de jeu de cette louche affaire.
Quand on arrive, il est en train de s’efforcer sur son trône, tandis que l’organiste à barbe blanche lui interprète encore, manière de stimuler ses fonctions intestinales, la Marche Nuptiale de Mendolssohn, ce con, comme s’il y avait quelque chose de triomphal dans le mariage.
Il nous considère sans émotion apparente. Celui que j’ai baptisé le pasteur, dans mon extraordinaire récit, dresse au Vioque un résumé suce-sein de la situasse. Et comment qu’on a été à la Banque. Et puis ces billets d’excursion achetés à l’agence. Et qu’un certain Merdick qui doit compter parmi les huiles lourdes de Nouille-Ork est intervenu auprès de la direction de la gare routière afin de permettre la réalisation du plan, tout ça.
La femme du pasteur apporte la servetouze en grandes pompes (elle chausse du 42, ce qui est coquet pour une dame). Meredith en est tellement tant joyce qu’il en émet une minuscule crottaille, humble virgule aussitôt célébrée par une liesse indescriptible, comme s’il s’agissait de la naissance du roi de Rome. Que tout le monde va voir, complimenter, assurer combien elle est formidable en plein, et que merci-mon-Dieu, tout ça. On effusionne Fredd pour l’exploit. Il chiale d’émotion pendant que son dragon d’infirmière l’ablutionne.
Jusqu’alors il n’a pas jeté le moindre regard à sa fille. On dirait qu’elle n’existe plus pour lui. Et il fait fi de moi avec la même indifférence. Dès lors que son pantalon est rajusté, il gagne son bureau. Son brin trust l’y escorte. Moi, mine de rien, j’essaie d’actionner la poignée de la porte, car on ne s’occupe pas de nous, mais dans l’univers Meredith y a plein de systèmes qui hermétisent les issues (des aisselles). Le bouton de porte en plaqué or reste fixe comme un champignon de porte-manteau.
— Ouvrez-moi cette sacrée serviette ! ordonne le businessman (power).
« L’amoureux » s’empresse et fait jouer le gros fermoir, du moins tente-t-il, car ce dernier résiste à ses manœuvres.
— Il faudrait la clé, déclare-t-il après s’être cassé deux ongles.
Le pasteur dit qu’avec le moindre outil, on craque ce genre de chose sans barguigner. Et pour preuve de ce qu’il avance, il sort de sa poche un couteau multilames, dont une fait tournevis. Grâce à elle, il s’attaque à la serrure. Effectivement, il en devient tabou (ou en vient à bout si tu préfères).
— Voici, monsieur Meredith, fait ce nœud volant d’un ton de vieux lécheur prêt à sucer n’importe qui pour pas un rond.
— Ouvrez ! Ouvrez ! jubile le papa gâteau à Abigail.
Le pasteur rabat le plan de la serviette. Maintenant, il a affaire à une fermeture Eclair extrêmement tendue. Ultime obstacle : un petit cadenas jaune. Le tournevis du couteau lui permet de le neutraliser. L’homme pousse alors le faramineux magot en direction de son boss. Fredd Meredith avance sa main tremblante d’ans et d’émotion pour actionner la tirette de la fermeture. Tous les autres se groupent. Comme pour une mêlée de rugueby. Leur tension est si forte, que lorsqu’ils salivent, ça ressemble à un pneu dans des ornières détrempées.
Ce qui se produit à cet instant est extrêmement déroutant.
Et dégoûtant.
Une explosion (j’adore les explosions, y en a toujours dans mes livres : ça réveille) d’une puissance nanère (mets le qualificatif de ton choix, ça me casse les noix) se produit. Sa violence est telle que j’en tombe à la renverse sur le tapis. J’ai la poitrine criblée de plombs, crois-je, mais à y regarder, il s’agit des dents d’un des assistants. La serviette était piégée, ce depuis seize années, et malgré tout, la machine infernale a parfaitement fonctionné à en juger au tas de viandasse accumulée dans les décombres du burlingue. Le bureau-trône est naze, pulvérisé menu. Tous les gens qui l’entouraient sont en charpie, à commencer par M. Meredith. Ne reste d’encore vivants dans la pièce qu’Abigail, l’organiste et moi.
Et je me mets à songer très fort à mon ange gardien, ce bon Loloche, qui m’a retenu d’ouvrir la serviette pendant qu’elle se trouvait en ma possession. Ça, c’est chic à lui, non ? Car suppose que je me sois rendu aux cagoinsses de la gare routière pour vérifier le contenu de cette giberne : tout ce qui aurait subsisté de l’Antonio, c’est son œuvre immortelle, mais comme je n’ai jamais été porté sur le posthume je l’avais dans le babe.
Je me dis que le gars Fratelli était un drôle d’arcan dans son genre. Qu’il possédait des manières particulières.
— Vous êtes blessée, Abigail ?
Elle hoche la tête, évasive. Elle n’en sait rien. N’a pas eu le temps de réaliser. Elle regarde le monticule de cadavres, elle paraît salement sonnée. Moi, je me dis qu’on devrait essayer de s’emporter ailleurs, même si on y est pas. Cette carne de loquet résiste toujours. Alors je fonce vers l’organiste, lequel est aussi abasourdi que si on venait de prendre sa température avec le plus gros tuyau de son orgue.
— Comment ouvre-t-on cette putain de porte, l’ami ? le questionné-je.
Il sourit, fait « oui oui », ne s’aperçoit pas que son nez dégouline et me dit que son beau-frère était un ami personnel du président Carter.
— Je te demande comment on ouvre la porte, peau de con, aboyé-je en lui tartinant le museau à cinq ou six reprises.
Il s’ébroue un peu, essaie de bicher sa stalactite nasale de la pointe de la menteuse, y parvient, s’en gave, puis il me montre un bouton placé derrière l’ex-bureau de l’ex-vivant Fredd Meredith. Je cours l’actionner en essayant de marcher le moins possible dans le raisin qui approfusionne.
La porte est débloquée. Je mets la main sur l’épaule de l’organiste :
— Tu viens, Chopin, on va prendre l’air…
Le petit barbu se laisse entraîner.
J’embarque Abigail par la même occasion qui fait la larronne.
Toujours l’inattendu arrive.
Qui a écrit cette pertinence ? Moi, ou un autre auteur de talent ? Qu’à force de commettre et de commettre sans la moindre relâche, je sais plus si j’ai écrit « L’Etroit Mousquetaire », « Le Maître de Forge-les-Eaux », ou « Si Queue-d’âne m’était conté ». Des fois, j’aperçois l’annuaire des téléphones de Rome, je crois que c’est une traduction d’un de mes polars, tout ça, à force d’à force…
On ne prête qu’aux riches et les riches prennent tout, surtout quand ce sont de pauvres cons.
On quitte donc le bureau de la mort pour essayer de s’évacuer vers des azurs propices. Et on assiste indirectement à un prodige prodigieux d’architecture au plan de l’insonorisation. Celle-ci est tellement poussée dans cet immeuble et, tout particulièrement dans le bureau du vieux crabe, que, de l’antichambre, personne n’a rien entendu. Tu m’entends ? Une bombe a explosé à quelques mètres de là, ravageant la pièce et tuant, attends que je recompte : une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept personnes, et ni la mignonne hôtesse blonde aux roberts vétilleux, ni les deux gorilles de surveillance aux frimes patibulaires, n’ont perçu quelque chose. Le train-train coutumier, costumier, continue de l’autre côté de la porte.
Ce qu’apercevant, avec cette impayable (ce serait trop cher) présence d’esprit dont tu me sais, je balance à la cantonade, par-dessus mon épaule :
— Ravi de vous avoir été agréable, monsieur Meredith, à demain.
N’importe quoi, ce qui me fulgure par la tête.
On continue d’évacuer tandis que la porte cellulo-commandée se referme sur le carnage fumant. L’organiste marche comme s’il s’était goinfré un plein bol de L.S.D. Sa bouche trembille, mais à cause de la barbe blanche, ça ne se voit pas trop.
Abigail, sagement, a retrouvé sa démarche de presque demeurée.
On va ainsi, en queue-leuleutant jusqu’aux ascenseurs. Mon guignol fait du sur-place. Je me sens détendu comme un qui vient de se réveiller à la campagne parmi le chant des oiseaux et le parfum des roses trémières. Formide San-Antonio, toujours à la hauteur des circonstances, franchement, je trouve. Et que plus elles sont graves, plus il les domestique, ce dompteur d’emmerdes.
Nous pénétrons dans l’une des cabines (pas celle qui nous a hissés, une autre). Je gamberge à la vitesse de l’ascenseur, et cependant il est rapide ! Me dis : « Pourquoi Fratelli avait-il placé dans ce coffre de banque une serviette piégée ? Un coffre que seuls lui et Abigail pouvaient ouvrir. Et je sens remuer des idées au tréfonds de mon intelligence démesurée. Il me revient une chose primordiale : dans le feu de sa passion pour Fratelli, Abigail lui avait légué son empire. Tu ne vois pas que le Rital ait décidé d’hériter dans les meilleurs délais ? Elle lui était dévouée corps et âme. Suppose qu’un jour il lui téléphone depuis l’autre bout des States afin de lui demander d’aller chercher la serviette noire et de prendre un avion pour la lui apporter en lui recommandant expressément de l’ouvrir pendant le vol ? J’imagine, j’imagine, ça colle, non ? C’est plausible. C’était le badaboum et personne n’aurait su. Et ce mec sans scrupules palpait la grosse galette. Il devenait un magnat des affaires. Alors, quoi, la passion fonctionnait à sens unique…
Stop ! La cabine musicale, odoriférante et capitonnée s’arrête. Les portes coulissent et nous nous apprêtons à déjamber. Mais je marque un cran d’arrêt, comme disait un apache de mes relations. Car, devant moi, attendant l’ascenseur, se trouve la fille blonde de chez Lipp, celle-là même qui m’a informé que le Dr Morton appartenait à la C.I.A. puis qui, à l’hôtel Madison, m’a vivement conseillé d’accepter les proposes de Martin Fisher.
Elle est encore plus sidérée que moi.
— Vous veniez aux nouvelles ? lui lancé-je. Sans doute Meredith vous avait-il convoquée. Faites-nous un brin de conduite, comme disait un plombier que j’ai beaucoup aimé, et je vais vous en donner d’excellentes.
La môme nous suit sans mot dire. Parvenu devant l’immeuble, j’oblique vers la rampe conduisant au parking, et nous allons arpenter celui-ci à la recherche d’une voiture accueillante.
— Ecoutez, doc, faut qu’je vais vous dire. La situasse peut plus durer commak. J’vous prie d’regarder l’à quel point qu’j’en suis. Si, si, matez, matez bien… Deux jours qu’j’arrive pas à limer, moi, Béru. Le zifolo gazouilleur coupé net, maâme Bérurier, mon épouse ici présente, qui cependant vous ferait bander un lacet de soulier, n’arrive point à m’réveiller l’sensoriel. La première fois, en toute une vie, qu’il trique plus, Alexandre-Benoît. Et quand j’dis toute une vie, c’est toute une chiée d’générations, mon cher. Les Bérurier, on a toujours eu l’goumi à dispose, parole. Mon papa godait comme cent Turcs, mon grand-père, vous l’auriez vu fourrer la mère Coindoche, not’ voisine, la salope du village qui n’mettait qu’des culottes fendues pour pas contr’carrer les élans des messieurs ; c’était beau comme une course de chars dans Ben Hure. Il l’embroquait comme une génisse, tandis qu’é lavait son linge. Vrout, un coup lu retrousser la jupaille. Un coup pour y écarter la moniche et cracher d’dans manière d’faciliter l’entrée du gladiateur. Dedieu, ça v’nait d’partout dans la contrée admirer sa technique au vieux père Béru, la manière impériale qu’il avait de verger les dames, c’t’apôtre ! L’menton dressé vers la zone bleue des Vosges, les genouxes en avant, contrebalançant des reins. Du tout beau travail selon les règues d’la paysannerie française, moi je dis. Et avant lui son père, m’a-t-on dit, et le père de son père, tout ça jusqu’aux calendriers grecs. Moi, l’fils aimé d’ces gens-là, déguisé en chique molle ! Voiliez plutôt. De la nougatine fondue. La peau d’mes floches, qu’est-ce voulez et qu’j’en fasse ? Un parapluie ? La semaine dernière encore, à Pantruche, Berthe, mon épouse familière, jouait à drelin-drelin avec. En quoi t’est-ce que consiste, drelin-drelin ? Je vais vous dire : tu t’en sers pour envelopper un réveille-matin. Un vrai gros réveil dont duquel on r’montait la sonnerie. Les vibrations suffisaient pour m’faire venir un’ chopine commak, la vraie boutanche de Dom Pérignon. Faut l’faire. Eh ben à présent, nibe, mon vieux doc. Et j’en passe. Porté sur l’espressionnisse comme me v’là, de regarder une photo de nénette décarpillée m’suffisait. T’nez, quand maâme Bérurier, mon épouse ci-jointe, rajustait son bas, j’lu sautais aussi sec sur le caramboleur. Maintenant, finitas. Berthe, montre à Philippe qu’j’lu bourre pas la caisse. Y m’croye pas, j’lis dans son regard. Y s’imagine que j’le berlure, que je fais exprès. Faut y donner la preuve par 9. Fais-moi ton récital d’menteuse, môme. Commence par une feuille d’baccara au p’tit guichet. Inquiète-toi pas, s’agit pas d’un piège, j’te loufferai pas dans la clappe, juré ! Merde, j’sais comporter en gentleman, non ? T’nez, Morton, v’pouvez constater le véracidique d’c’que j’avance. Maâme Bérurier, ma femme naturelle, est en train de m’déguster l’œil de bronze. Faites ça à n’importe qui, dans l’illico son braque éguesécute l’salut fachiste. R’gardez-moi : calme absolu. Popaul a j’té l’ancre et veut pas en démordre. Vous voiliez pertinemment qu’vot’bled de chiasse est pourri et qu’y contamine les zobs les mieux trempés. Bon, joue-moi les trompettes d’Dalida, Berthy. J’veux du calumet surchoix. C’qui s’fait de plus appliqué dans l’genre. Oui : av’c accompagnage de menteuse sur l’filet, ma pauv’ grande. Voilà, recta. Bon, eh bien c’est de la superproduction made in Saint-Claude, ça, bruyère surchoix. Elle entreprendrait un vieux kroum de l’Institut, il irait au fade malgré qu’il s’rait consistant comm’un flan vanille. Moi, doc, j’vous prille d’examiner l’animal, archi-zéro. J’ai le zizi en liquéfacture. Alors vous pigez qu’j’vais les mettre en quatrième vitesse, fuir ce pays de malheur pour m’rapatrier Coquette dans ses foiliers, qu’é r’trouve la cuistance d’chez nous, qui porte aux burnes. Et l’air du pays qu’incite à la lonche. Ah, j’m’en rappel’rai de votre patelin merdique. Si j’aurais su, j’s’rais resté d’vant mon Martini.
Ainsi parla Alexandre-Benoît Bérurier.
Il soupesa ses attributs trahisseurs, les considéra sans tendresse et leur cracha dessus avec mépris avant de les remballer dans un slip kangourou dont la poche marsupiale ressemblait à une hotte à vendange.
Berthe pleurait en silence, meurtrie par son impuissance à vaincre celle de son royal époux.
Philipp Edward G. Morton hocha la tête. Sa réaction fut surprenante. Au lieu de s’apitoyer devant l’infortune constatée de Béru, il se mit à rire en se frottant les mains.
Après quoi, il cracha son bridge de six dents, à cause du sauvage crochet droit que le Gros lui plaça dans le mandibulaire.
Et là-dessus, je me dégageai de la tenture derrière laquelle je me tenais embusqué.
Morton n’est pas tombé, malgré la rudesse du coup. C’est pas le genre de mec qui s’affale pour un oui ou pour un gnon. Simplement, il masse sa mâchoire meurtrie. Un reliquat de sourire flotte encore sur ses lèvres minces.
— Salut, Morton, lancé-je joyeusement.
Il reste sans réaction.
— Ah, t’v’là ! mugit Sa Majesté débandante, mais caisse t’as foutu, ces derniers jours ? J’savais plus su’ quel pied danser, à la fin. Et à t’attendre, j’ai attrapé leur dégodomanie, à ces cons. Si j’te dirais qu’j’ai l’paf qui pend comme un’ corde de cloche…
— Je sais. J’ai vu ; mais j’espère, nous allons te guérir ! promets-je.
— A Lourdes ? ricane misérablement le malheureux. T’veux qu’j’aille tremper zézette dans la piscaille miraculeuse ?
— D’ici quelques heures tu auras retrouvé ta proverbiale virilité.
— Vraiment ! égosille la Bérurière. Vous êtes bien certain, San-Antonio ?
Elle est gênée de son élan et le corrige.
— J’cause pas pour moi qui peux trouver des compensations avec la télé, la cuisine, le ménage chez Alfred, mais pour mon pauvre bonhomme que ça frappe terriblement.
— J’ai découvert le secret de Noblood-City, Gros, assuré-je.
Mais il reste prostré, Alexandre-Benoît. Incrédule. Son sexe inerte pèse sur son âme.
Mes paroles ont fait tressaillir le Dr Morton.
J’enregistre ce sursaut et mon sourire remplace le sien… au pied levé, car je prends un panard superbe.
— Pourquoi n’es-tu pas intervenu, comme je te l’avais ordonné, Gros ? demandé-je afin de liquider une question qui m’intriguait.
— Comment, intervenir ? bougonne le gros prostré.
— Je t’avais demandé de ne pas me perdre d’une semelle pendant que j’allais chez Meredith et de porter le pet si je ne réapparaissais pas.
Il me regarde comme si j’étais vêtu d’une belle robe bleue, coiffé d’une couronne de roses irradiante et que je descende du ciel sur un nuage.
— Dis, l’artiste, ça va pas, la coiffe ? Y a des turbulences dans ta boîte à idées ou quoi-ce ? J’t’ai filé l’train quand t’est-ce t’a monté dans la grosse chignole du Vieux, av’c lui et ses gorilles. Et j’ai attendu d’vant son château. Au bout d’quéqu’heures t’es v’nu me dire de les mettre, à cause que tout roulait su’ les rails…
— Moi ? béé-je, stupéfié.
— Tout ce qu’a d’toi, Mec… Cela dit, j’dois r’connaît’que t’avais un air d’en avoir deux. A preuve : j’t’ai fait répéter, et j’t’ai demandé à mi-voix si y aurait pas un os caché dans le yaourt, mais tu m’as rassureré comme quoi tout fonctionnait impeccab’. Alors j’ai suivi tes directives et j’ai rentré à la clinique. Et v’là qu’au fil des jours, j’ai arrêté d’goder, mon pauv’Tonio. Fané du calbute, ton Béru ! Rétamé à bloc. J’aurais une cravate ent’les jambes, j’serais plus à même de faire reluire Berthy.
Il éclate en sanglots plus bruyants que les chutes du Zambèze. Tu croirais assister à la rupture du barrage de Malpasset.
Moi, je me dis que jamais au cours de ma brillante carrière je n’ai autant été médicamenté[10]. Ces vaches, non seulement m’ont décortiqué le mental, mais ils m’ont contraint d’obéir à leurs directives comme un toutou docile.
— En route, tout le monde ! ordonné-je.
— Où qu’on va ? s’inquiète Berthe.
— Au laboratoire du docteur Morton, ma chère amie. Il est situé à l’autre extrémité du parc. On le voit de très loin à cause de l’antenne de radio qui le domine.