V L’ACCEPTATION

Il est arrivé en droite ligne du paléolithique, Martin Fisher, mahousse à ce point, avec ses grands bras d’arracheur d’arbres, sa trompe d’animal préhistorique, et ses immenses yeux à facettes, aussi gros sans doute que la loupiote tournante aménagée sur sa carriole.

— Ce que nous avons à vous proposer est absolument dingue, assure-t-il, mais d’après ce qu’on sait de vous, la fantaisie est votre hobbie, non ?

— Vous dites « nous » avons à vous proposer, Martin, qui sont les autres ?

— Des copains à moi. C’est sans intérêt pour vous. En tout cas rassurez-vous, l’affaire est bizarre, mais honnête. J’aime bien le pognon, mais vous n’entendrez jamais dire que le gros Fisher s’est compromis dans des trucs malsains. J’appartiens à cette catégorie d’individus pour lesquels la prudence tient lieu d’honnêteté, si vous voyez ce que je veux dire ?

Il commence à me plaire carrément, ce pégreleux. Sa désinvolture, son intelligence matoise m’amusent.

— En ce cas, allez-y, vieux, je vous tends mes deux oreilles.

Il tute quelques petites gorgées de prédicateur soucieux de mouiller la meule avant que d’attaquer sa péroraison. Clappe de la langue. Et sa langue, grand Dieu, tu la verrais, jamais plus tu ne consommerais de langue de bœuf de toute ta garcerie de vie. Elle ferait dégueuler un crocodile affamé.

Il la promène sur ses lèvres en museau de vache pour récupérer des gouttelettes de breuvage.

— Votre sosie, San-Antonio, travaillait dans l’exportation du matériel de l’armée non utilisé.

— Ce que nous appelions, après la Libé, les « surplus américains » ?

— Exact. Il gagnait des tas de fric avec ce filon, cet enviandé de Rital. Il aurait dû s’estimer heureux et profiter de la vie. Surtout qu’il était beau gosse dans son genre.

— Pas de pléonasme, ricané-je, puisque vous reconnaissez qu’il était mon sosie.

— Ne vous balancez pas des coups de pied pareils dans les chevilles, vieux, sinon vous ne pourrez plus marcher.

On se marre. Deux potes, je te dis. On fait la belle équipe, nous deux ; le tandem suprême, comme l’éléphant et son cornac.

— D’après le début de votre phrase, ce ravissant jeune homme s’est laissé aller dans du louche ?

— Et comment ! Il travaillait pour le compte d’une nation étrangère. Vous devinez laquelle ?

— Avec une imagination comme la mienne, Martin, je peux tout imaginer, y compris ce qui n’existe pas.

— En fait, ce sacré macar dirigeait le réseau de la Côte Est. Il a fait un fameux dégât et le pentagone ne le porte pas dans son cœur. Le plus surprenant, c’est qu’on vient de découvrir seulement maintenant, plus de quinze ans après sa mort, ses véritables activités. A la suite de la désertion d’un haut personnage soviétique. Un Popof que le démon de la cinquantaine travaillait et qui s’est entiché d’une poulette de Boston au point de demander le droit d’asile et d’abandonner sa mégère moscovite et ses descendants. Ce qu’a raconté ce zigoto remplirait l’annuaire des téléphones de New York, mon vieux. Quand un type comme ça se met à en croquer, faut lui foutre un édredon sur la gueule pour arriver à le faire taire.

— Et il a révélé les anciens agissements de votre Fratelli ?

— Preuves à l’appui. Un vrai cinoche.

— Comment êtes-vous au courant de cela, ça n’est pas de votre ressort, à vous, chef de la police d’une ville de Pennsylvanie ?

— Imaginez-vous qu’il s’était planqué à Noblood-City avec sa Bostonienne. Et je suis la première autorité à qui il s’est adressé pour annoncer qu’il choisissait la liberté. En preuve d’allégeance, il s’est mis à jacter. Et il m’en a déballé tant et tant que le gars qui a tapé le rapport est obligé de se faire masser le poignet par un kinési pour retrouver l’usage de sa main.

— Vous êtes certain qu’il ne vous a pas bidonné ? C’est un truc fréquemment employé par des gars chargés de s’implanter dans un pays. D’abord inspirer confiance en jetant du lest à tout va : et ensuite tisser leur toile.

Ma remarque désoblige Fisher. Il supporte mal la contradiction.

— Ecoutez, San-Antonio, cet aspect de la question ne fait pas partie de vos oignons. Nous avons des types hautement qualifiés dans ce pays pour décider si le noir est bien noir, et le blanc véritablement blanc.

— O.K., moustique. Poursuivez !

Il enfonce son auriculaire dans sa grande bouche et se met à piocher entre des molaires qui, une fois extirpées, fourniront des presse-papiers fort pratiques. En ramène une chose effrayante qu’il chiquenaude à travers la pièce. Le relief de saucisse s’accroche à un rideau blanc et l’on ne voit désormais plus que lui dans l’appartement. M’est avis que le pourtant célèbre Alexandre-Benoît Bérurier a trouvé son maître au plan dégoûtation.

— Tout ce préambule pour vous amener au résumé suivant, San-Antonio, reprend le pachyderme avec agacement.

Soudain, je le devine pressé d’en finir. Il se dit qu’il ne va pas ergoter cent dix ans avec un enculé d’Européen à la gomme. Droit au but. Et fissa. Le chemin le plus courbe d’un point à un autre, c’est la ligne droite, comme l’assure Béru.

— Sachez une chose, vieux. Et me cassez pas les roupettes avec vos « comment » ou autre « oui, mais ». Sachez que le jour de sa mort, vous m’entendez bien ? Le jour de sa mort, Fratelli a reçu deux millions de dollars des Soviets à répartir dans son réseau. Or, ces fonds n’ont jamais été distribués. En outre, on ne les lui a pas volés. Commencez pas à me demander comment nous savons qu’on ne les lui a pas volés, NOUS LE SAVONS, point à la ligne. Conclusion, il les a foutus dans une planque à lui. Une planque sûre. Et je vous parie votre culotte contre la mienne qu’ils y sont encore !

Il se tait, se place en biais pour balancer une louise qui lui titillait l’orifice.

— Qu’est-ce que vous dites de ça ? me demande-t-il.

— Qu’entendez-vous par « ça », Fisher ? Parlez-vous de l’affaire Fratelli ou de la dégueulasserie que vous venez de lâcher ? Si c’est de l’affaire, elle me trouble, si c’est de l’autre chose, elle m’incommode.

Il ricane.

— Je parle des deux millions de dollars. Le reste, il n’y a plus rien à en dire.

Je commence à y voir comme sur un écran en vistavision dans son jeu. Les circonstances ont placé Fisher dans le circuit des confidences de ce Russe transfuge. Il a été amené à piger que deux millions de dollars somnolaient peut-être encore dans une cachette et, avec la participation plus ou moins occulte de personnages haut placés, il rêve de la dénicher. Oui, c’est fastoche à piger, mais ça n’éclaire pas ma lanterne quant au rôle qu’on aimerait me voir jouer dans tout ça. D’ac, je ressemble à Fratelli, mais ils ne vont pas m’amener à déclarer qu’il n’est pas mort et que je suis lui, non ? Auprès de qui, juste ciel ?

— Ecoutez, Prosper, je soupire, bien que vous ayez une aversion marquée pour les objections, je tiens tout de même à vous faire observer que votre gars est mort éventré. Le facétieux qui lui a pratiqué cette boutonnière l’a peut-être faite pour solde de tout compte, après lui avoir engourdi son pognon ?

Et tu sais quoi ? Sa réaction, au pachyderme ?

— Pourquoi m’appelez-vous Prosper ? il demande. Et il prononce « preuspaire » bien entendu, amerloque à ne plus en pouvoir, ces cons, qu’il y a des moments, je me demande pourquoi ils ne sont pas tous français, qu’on en finisse une bonne fois de cette babellerie.

— C’est un terme d’amitié, en France.

— O.K. Pour vous en revenir, et pour la dernière fois, ON NE LUI A PAS VOLE les fonds. Faut être une chiasse de Français ergoteur comme vous pour vous obstiner. Imaginez-vous qu’avant de vous parachuter sur ce truc on s’en est occupé. Et des types autrement plus malins que tous les flics de France réunis, si vous voyez ce que je veux dire ?

— Comment verrais-je une chose qui n’existe pas ? riposté-je froidement.

Allons, bon, nos merveilleuses relations qui font le caramel mou, maintenant ! Comme quoi il suffit d’un rien pour carboniser une atmosphère.

Il rigole.

— Allez, Frenchie, on va pas se chicaner comme des gosses, à celui qui a la plus grosse !

— Ce serait peut-être humiliant pour vous, Nestor, car je me suis toujours laissé dire que les surdimensionnés de votre gabarit avaient une quéquette de serin.

Il se biche le paxif à pleine paluche, manière de me montrer qu’il y a de la prise.

— Y a des exceptions, San-Antonio.

— Tant mieux, vous disiez donc que mon cher jumeau avait placardé le fric de la chère Union Soviétique et qu’on l’a buté avant qu’il ne l’utilise. Selon votre raisonnement, deux jolis millions de dollars roupillent en attendant que vous ne les mettiez dans votre tirelire. Vous voulez absolument savoir où ils font la sieste et vous espérez que je vais vous aider grâce à ma ressemblance avec Fratelli. C’est à partir de ce postulat que je souhaiterais un complément d’information, mon vieux protozoaire à coquille…

— Bougez pas, j’y arrive. Tout à l’heure, je vous disais que Jimmy Fratelli avait tout pour être heureux : du fric et, pour maîtresse, l’une des plus jolies filles du continent américain. La personne en question, miss Abigail Meredith, est la fille d’une des plus grosses fortunes de l’Est. Meredith est un roi de la conserve et il a tellement d’usines qu’il doit prendre de l’aspirine chaque fois qu’il décide d’en faire le compte. Sa môme était plus belle que la plus belle des stars de l’époque. Comparée à elle, Marilyn ressemblait à une irruption d’urticaire. Fratelli et elle vivaient le grand, le suprême amour. Ils se quittaient peu et quand on ne les voyait pas dans un endroit à la mode, ça voulait dire qu’ils étaient en train de s’envoyer en l’air dans leur somptueux studio de New York.

— Et ce grand forniqueur trouvait le temps de diriger un réseau d’espionnage ? je demande.

— A preuve. Seulement vous savez ce que je pense, San-Antonio ? Eh bien, mon petit doigt me dit que la fille Meredith devait participer à ses activités. Peut-être sans savoir exactement de quoi il s’agissait en fin de compte, mais elle vivait trop étroitement la vie de Fratelli pour rester en dehors de son job.

— Vous semblez parler d’elle au passé, dois-je comprendre qu’elle est morte ?

L’éléphant-boy secoue son œuf de dinosaure.

— Pas exactement, vieux.

— Je pige mal la nuance, Martin. M’étant toujours imaginé sottement qu’on est soit mort, soit vivant.

Il balance un bruit évasif et explique :

— Physiquement, elle est vivante, mais mentalement, elle est morte. La fameuse nuit de Central Park, au cours de laquelle Fratelli s’est fait éventrer, elle se trouvait avec lui. Les agresseurs du Rital lui ont filé un coup de barre de fer sur l’occiput, la laissant pour morte. La môme s’est payé plusieurs semaines de coma. Et puis, son vieux ayant mobilisé tous les toubibs de la planète, elle a fini par en réchapper. Mais depuis lors, elle est dans le sirop de méninges. Un corps sans âme, quoi. La différence qui existe entre elle et une plante verte, c’est qu’on ne met pas de robe à une plante verte, si vous voyez ce que je veux dire ?

— Je vois. Et alors ?

— Bien entendu, quand mes amis et moi nous nous sommes intéressés aux deux millions de dollars disparus, nous avons songé à miss Meredith. On a fait ce qu’on a pu dans son environnement. Zéro. On a repris point par point leur vie amoureuse d’il y a seize ans, les coins où ils allaient, les amis qu’ils voyaient, tout bien : en vain. Zéro, zéro et re-zéro.

— Mais vous continuez de croire que la gosse savait où se trouvait l’osier ?

— Ce que je crois, San-Antonio, c’est que si elle ne le savait pas, elle disposait de tous les éléments pour l’apprendre. Et quelque chose me dit dans ma caboche de flic que dans un coin de son cerveau dévasté se trouve la solution de cette énigme à deux millions ; vous voyez ce que je veux dire ?

— Admirablement. C’est là que le fringant San-Antonio intervient. Comme il ressemble au Fratelli d’alors, il va modifier sa coupe de cheveux, passer des hardes dans le style de celles que portait votre Sicilien, et essayer de contacter la môme déplafonnée. Vous pensez qu’elle aura le choc, m’appellera Jimmy gros comme le bras et me dira : « Pourquoi, chéri, ne vas-tu pas chercher ces deux millions de dollars qui se trouvent à tel endroit et qui feraient tellement plaisir à ce bon Martin Fisher ? » Juste ?

— C’est un résumé succinct, Frenchie, reconnaît le surénorme sans sourire. Grosso modo, voilà effectivement ce que je pense. D’accord, ça semble dingue à première vue, mais j’ai remarqué que, bien souvent, ce sont les dingueries qui aboutissent et les choses raisonnables qui foirent. Les grands moments de l’Histoire, ça a toujours été des coups fumeux qui ont réussi.

— Elle en est où, votre souris ? Vous parliez de plante verte, on n’est encore jamais parvenu à faire réciter l’annuaire des téléphones à un philodendron.

Martin fait un bruit, délibéré cette fois, avec ses lèvres pareilles à deux appuis-tête de Rolls.

— D’après ce que je sais de cette pécore, elle pédale dans le pop-corn mais il lui arrive de proférer des mots. Une infirmière est attachée à sa personne. Cette fille sait s’y prendre pour déclencher, de temps à autre, un brin d’idée chez sa patiente. De même, le vieux Meredith parvient à des simulacres de conversations avec elle. Elle sait dire papa, comme une grande fille. Et parfois merci quand on lui offre un cornet de crème glacée. Bref, y a des étincelles. Une étincelle bien utilisée, San-Antonio, peut allumer un incendie.

— Et si le feu prend, j’aurai droit à une seconde prime de quarante mille talbins ?

Il détourne son regard d’insecte pour film de science-fiction.

— C’est ce qu’on m’a chargé de vous proposer.

— Un peu chétif si le résultat est obtenu, non ? Le quarantième de la somme, y a pas de quoi se mettre la queue en trompette.

— Le quarantième d’une somme pareille, ça vaut tout de même la traversée de l’Atlantique, non ? objecte Martin Fisher, acerbe. Inutile de vous dire qu’il y a beaucoup de monde sur l’affaire. Et du beau monde avec des dents longues comme des épées de toréador.

Un instant, j’ai envie de marchander, pour le sport, par sadisme aimable, afin de comprendre ce que ressent un gredin quand il tient le couteau par le manche, comme c’est mon cas présentement. Et puis, à quoi bon ? Dans la vie, y a les salauds et les honnêtes gens. Parfois, il arrive à des honnêtes gens de ne pas être tout à fait cons. Ça me rappelle ce que déclare mon bon ami Pierre Sciclounoff. Il dit qu’il existe trois catégories de femmes : les putes, les salopes et les emmerdeuses. Les putes couchent avec tout le monde, les salopes couchent avec tout le monde sauf avec toi, les emmerdeuses ne couchent qu’avec toi ! Et ça, crois-moi, c’est rudement bien observé ! Pas du tout des paroles en l’air.

Je nous octroie une nouvelle tournanche de liquide alcoolisé. Ça s’arrose, non ?

— Je suppose que vous acceptez de tenter l’expérience ? demande Fisher.

— Pourquoi pas ? Mais dites-moi, qui vous a signalé que je ressemblais au Sicilien ? Le docteur Morton ?

Martin hoche la tête.

— Pensez-vous : ce vieux dingue passerait à côté de sa mère sans la reconnaître.

— On m’a dit qu’il appartenait à la C.I.A. ? cartesurtablé-je.

Le Mastodonte pouffe de rire jusqu’à ce qu’il en pète.

— On s’est foutu de votre gueule, mon Vieux. Je me demande ce qu’il y ferait, à la C.I.A., le père Morton, à part administrer l’optalidon aux mecs qui décryptent des textes trop cotons.

— Alors comment avez-vous su que je ressemblais à votre Fratelli ?

— On nous a adressé une requête à votre nom, à propos de cette étude que vous désiriez faire sur la tranquillité de notre belle cité. Une photo y était jointe, qui nous a fait sursauter. On a demandé à l’un de nos correspondants parisiens de regarder votre binette de plus près et il a confirmé la chose, voilà tout, inutile de chercher midi à quatorze heures. Bon, c’est pas le tout, il va falloir que vous vous introduisiez chez les Meredith. Le Vieux est un peu loufoque, je vous préviens. Il vire maniaque avec l’âge. Quand votre tête lui revient, il vous ferait cadeau de son dentier, mais dans le cas contraire, et c’est très souvent le cas contraire, il vous roulerait dans du miel avant de vous flanquer dans une fourmilière, si vous voyez ce que je veux dire ?

— Vous n’avez donc rien prévu concernant ma pénétration chez ces gens ?

— Rien. C’est duraille car, vous vous en doutez, la môme Abigail ne voit personne en dehors de son infirmière et des larbins. Le Vieux, qui est l’archétype de l’ours-milliardaire, va de la citadelle-bureau d’où il gère son empire à la citadelle-château qui abrite sa vie privée. Ali, ça va pas être de la sucrette !

— Et il se rend comment de l’une à l’autre ?

— Pas en calèche découverte, mais dans une voiture blindée, mon vieux. Sa Cadillac pèse cinq tonnes et il a deux gardes du corps, en plus du chauffeur qui est un ancien Marine.

— Il a bien des marottes, non, ce vieux crabe ?

Martin hoche la tête.

— En effet, il est dingue de petits trains électriques. Il a, paraît-il, aménagé les combles de sa demeure en réseau ferroviaire lilliputien. Trois cents mètres carrés couverts de rails, de signaux, de ponts, de gares et autres modèles réduits. Paraît que ça vaut le coup d’œil. Enfin, chacun prend son pied comme il peut, non ?

— Bien sûr. Parlez-moi de l’infirmière…

— Une Mexicaine : teint olivâtre, cheveux tirés. Plutôt belle, mais sérieuse comme la mère supérieure du couvent où elle a dû être élevée. Son unique sortie, c’est le dimanche, pour se rendre à l’église catholique de Philadelphie, dans le quartier portoricain.

— Les domestiques ?

— Un couple de Noirs au service de la famille depuis la fin de la guerre de Sécession. Plus le chauffeur-jardinier.

— Vous parlez de château, un couple de larbins suffit à l’assumer ?

— C’est bel et bien un château. Le père Meredith l’a fait venir du Périgord, il y a une quarantaine d’années. On le lui a rebâti pierre à pierre dans un parc clos de mur. Depuis l’accident, entre guillemets, de sa fille, il a largué les autres larbins et condamné la plus grande partie de la maison, si vous voyez ce que je veux dire ?

Je réfléchis. Et mes réflexions sont tellement moroses que je pousse une frime à foutre la trouille à une nichée de tigres, car Fisher me dit :

— Vous en faites une tête !

— Vous ne m’aviez pas prévenu qu’il est plus difficile de se faire admettre dans la baraque du père Meredith que dans la chambre forte principale de la banque d’Etat de Berne.

— On m’a affirmé que plus ingénieux que vous, ça n’existe pas, San-Antonio.

— Chouette manière de vous tirer d’embarras, Martin, je ricane.

Il se lève et me sort un papier dactylographié de sa poche, aussi propre que s’il se l’arrachait d’entre les fesses. Cézigue, c’est l’ultra Béru, je te dis. Le sommet de l’horreur, au plan humain.

— Vous trouverez là-dessus un maximum de renseignements à propos de Meredith, mais je crois vous avoir dit l’essentiel.

— Sauf son adresse.

— Elle y figure.

Il se retourne pour ramasser son bitos et découvre qu’il est plat comme un parking. Il a un haut-le-corps indigné.

— C’est vous qui m’avez fait ça en grimpant sur le lit ! accuse-t-il.

— Possible, fais-je hypocritement.

— Vous savez qu’un chapeau de cette qualité, une fois qu’il a été écrasé, est irrécupérable ?

— En ce cas, vous irez nu-tête et pour peu que vous bronziez un bon coup, vous ressemblerez tout à fait à Amin Dada, conclus-je.

Il rumine des rancœurs et dit avant de sortir :

— Et le plus beau, c’est que je suis convaincu que vous l’avez fait exprès !

Quand je te disais que ce gros lard est un fin psychologue.

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