20. LA TÊTE DANS LE SAC

Une heure dix pour atteindre Saint-Julien-l'Hospitalier ! Nous réussissons cet exploit, grâce aux deux motards qui nous coursaient alors que nous roulions à deux cents et nous ont contraints au stop, profitant d'un engorgement camionnesque. Rouges de colère ils sont. Comme si ça diminuait leur traitement, que nous bolidions ainsi.

Je leur brandis mes exequatur et leur enjoins de nous ouvrir la route au lieu de couper notre élan. Ils me saluent marris, et nous entraînent.

Saint-Julien-l'Hospitalier est une quéquette[16] localité dont le clocher roman se mire complaisamment dans les eaux lentes de la Bauvarie (affluent de la Seine).

Peu avant l'orée du bled, je demande à nos anges convoyeurs de s'esbigner jusqu'au patelin le plus proche, non sans avoir noté leur code téléphonique « pour en cas de grabuge ».

Bien. Nous voici donc à l'endroit coché (d'ailleurs il fouette) sur l'extrait de carte routière. Dans notre affolerie, nous nous sommes peut-être précipités à tort sur une piste illusoire car, reconnais-je, le Créateur nous a sincèrement à la good, Qui fait perdre des indices à nos adversaires dans les moments cruciaux. J'allusionne à la clé d'hôtel dans notre plate-bande (peut s'écrire également platebande) et au feuillet envolé de la sacoche motarde. De toute façon, notre rush nous a amenés là. Il faut nous comporter en conséquence.

Jérémie, dont le teint sombre devient ambré, mord sa lèvre inférieure si tellement fort qu'elle éclate comme un fruit mûr[17]. Tandis qu'il étanche son beau sang, je range notre carrosse à l'ombre des tilleuls bordant la place.

« Et maintenant, que vais-je faire ? » chantait Albert Bécaud à l'époque de Gilbert.

Nul signe de vie dans ce trou en léthargie, sinon celui, très précaire, d'un vieillard à casquette, assis devant une maison de briques, sa canne entre les jambes, piètre ersatz de bite.

Je descends de mon siège pour faire le sien.

Le vieux Normand me regarde approcher avec l'air mécontent du déféqueur auquel tu fauches son faf à train au moment où il allait l'utiliser pour la plus grande gloire de son slip.

— Alors, grand-pé ? je lui dis.

— Hé bé ! rétorque le quasi-centenaire du tacot tac.

— Vous habitez un bien beau pays, l'amadoué-je.

— Autrefoué, j'dis point ; mais maintenant il est à chier ! fait valoir cet être qui joue les prolongations.

— Vous êtes contre le progrès ? tâté-je-t-il le terrain.

Le dabe procède à un lancer de glave d'au moins dix mètres et ronchonne :

— Ce que je suis contre, c'est cette saloperie d'secte qui vient nous polluer l'pays !

Là, mes testicules font un soubresaut dans le havresac qui les héberge.

— Une secte, dites-vous, grand-pé ?

— De la racaillerie ! Si mon père qu'était maire d'la commune revenait, il te vous sacquerait cette vermine en moins de pas longtemps.

Dès lors, c'est du velours que de lui faire déballer le trop-plein.

Je te résume. Voici trois ou quatre ans, une confrérie bizarroïde a racheté le château du coin qui menaçait ruine. Ses adeptes, ayant à leur tête un Asiatique obèse, ont réparé sommairement l'immense demeure et s'y sont installés. A présent, ils dépassent la centaine, mènent une existence hors norme dans un pêle-mêle d'humanité indescriptible où les sexes se confondent. A la belle saison, ces marginaux sont entièrement nus. Les couples et les enfants sont mélangés. On baise, ripaille, chante, célèbre d'étranges cultes plus ou moins païens. Ces curieuses gens se cament à longueur de journée et se battent parfois.

Beaucoup de villageois se sont plaints, mais la secte bénéficie sûrement de protections puissantes, car les doléances paysannes n'ont jamais provoqué l'intervention des autorités.

— Voulez-vous que je vous dise, péroraisonne l'homme auquel je tends une oreille séculière.

Je veux.

Il baisse la voix et déclare avec gravité :

— Faudrait tout y tuer de c'moment ; c'est pas au temps du Maréchal qu'on voyait ÇA.

Je m'apprête à lui dire au revoir, lorsqu'une question me fulgure des lèvres :

— Dites-moi, grand-pé, vous n'auriez pas vu passer une moto avec un side-car, il y a environ deux heures ?

— Celle de l'Anglais ? me demande-t-il.

Ah ! le digne homme ! Ah ! le cher vieillard ! Ah ! l'admirable bouseux d'amour ! Comment le gratituder ?

A son âge, une pute, on n'a plus rien à lui demander ! Une décoration, on s'en branle ! Du blé, on en a suffisamment ! Un caveau au cimetière ? Il le tient déjà de sa famille. Alors quoi ? Une caisse de vin ? Mais, normand comme je le vois, il ne doit boire que du cidre.

— Une bouteille de calva hors d'âge, ça vous ferait plaisir ? questionné-je.

— Pas la peine : mon gars fabrique le meilleur de la région.

* * *

M'en vais rejoindre le black pote. Il continue de se mettre la bouche en sang sous l'effet de l'anxiété et maugrée :

— T'en as mis du temps !

— J'en ai mis, mais ne l'ai pas perdu, corrigé-je.

Et de décrocher le bigophe de ma ceinture.

J'appelle les braves motards placés en attente à quatre kilomètres d'ici. Leur dis de nous rejoindre sur la place de Saint-Julien-l'Hospitalier, mais qu'auparavant ils nous fassent dépêcher un max de renforts au château du même patelin.

C'est pas encore la guerre, mais je sens que d'ici pas longtemps, ça va drôlement y ressembler.

Загрузка...