Vous parlez d'une feinte à Jules.
Dresser un plan machiavélique et le voir se retourner contre soi, ça perturbe le système moelleux. J'avais fabriqué un piège à San-Antonio, vachement téméraire, et c'est devenu un piège à Béru. Ce qu'il y a de plus duraille à assimiler dans la vie, c'est le courage inemployé. Vous êtes là, vous vous apprêtez à souffrir, à subir, à braver. Vous enfilez votre costar de toréador, vous exercez vos nerfs, bandez vos muscles, aguerrissez votre âme, et puis l'allumette ne s'enflamme pas. Ce potentiel constitué, cette abnégation, cette espèce de volupté de la douleur que vous avez créée vous restent pour compte. C'est un état d'érection mentale qui ne trouve pas à s'assouvir : L'esprit de sacrifice, c'est terrible à mettre au bouillon. Quel autodafé, miséricorde (à nœuds).
Pourquoi est-on venu chercher Béru et pas moi ? L'estiment-ils moins coriace que le vaillant San-Antonio ?. Pauvre Gros, va ! Ce qu'il doit me maudire in petto.
Curt Curtis geint sur son plumard. Son corps est agité d'un tremblement bizarre.
—Ça ne va pas, baby ? je lui demande.
Il me dévisage comme quelqu'un qui a du mal à fixer ses pensées. M'est avis que ça ne s'arrange pas pour lui.
— Que t'a-t-on fait, fils ?
— Les yeux, dit-il.
Effectivement, il a des meurtrissures bleuâtres aux paupières et sa rétine est injectée de sang.
— Et mes oreilles, ajoute l'officier.
— Tu peux me raconter ?
— Ils m'ont attaché dans un fauteuil et avec un appareil ils m'ont tenu les yeux ouverts…
Il porte ses mains à la hauteur de son regard comme s'il voulait le protéger.
— Et puis ?
— Ils m'ont braqué un tapon lumineux dans chaque œil. Il y en avait un rouge et un blanc. Ensuite, ils m'ont mis un casque acoustique pour me faire écouter un bruit de sirène. Le bruit allait crescendo. J'ai cru que mon cerveau se désintégrait.
— C'est tout ? demandé-je fort étourdiment, car il faut avouer que c'est déjà pas mal.
— Ils interrompaient la torture pour me poser des questions.
Je lui susurre dans l'entonnoir :
— Quelle sorte de questions, Curt ?
— Je n'ai pas compris ce qu'ils me demandaient, fait-il. Avant de me ramener ici, ils m'ont fait une piqûre et je sens que je crois que… je… je..
Il file dans le sirop de limbe, le pauvre chéri. Vous avouerez que c'est un comble, comme aurait dit Mansard. Juste au moment où je comptais en apprendre davantage ! Ça me rappelle cette histoire du zig qui se pointe dans un grand magasin, affligé d'un grave défaut de prononciation..
Il dit comme ça : « Je voudrais un heur… heur… heurchproutz ». Panique à bord, le vendeur va chercher le chef de rayon, qui va chercher l'administrateur, qui va chercher le directeur. A chacun, le pauvre gars bredouille : « Je voudrais un heur.. heur… heurchproutz ». C’est le désespoir dans la taule. A la fin, le président-directeur général, alerté à son tour, a une idée géniale :
— « Le chef comptable a le même défaut de prononciation, dit-il à son état-major, envoyez-le au client, peut-être le comprendra-t-il. » Aussitôt dit, aussitôt fait. On dépêche le chef comptable, mine de rien. Et cinq minutes plus tard, le client s'en va, rayonnant, des rayons ; avec un paquet sous le bras. Immediately on cerne le chef comptable : « Que voulait donc ce client ? demande le président-directeur général ». Le comptable sourit et déclare : « Simplement un heur… heur… heurchproutz ».
Dans mon cas, c'est presque du kif. J'ai beau envoyer le chef comptable aux nouvelles, tout ce que j'obtiens c'est un heur… heur… heurchproutz ! Mais le plus grave : l'évanouissement de Curtis. Pourquoi lui hâtons, l’huile à thon, l’huis à ton, lui a-t-on fait cette piqûre ? Pour le remonter ou pour le descendre ? Pour l'inciter à parler ou pour l'obliger à se taire ? Pour l'instant, Curt semble reposer d'un sommeil à peu près tranquille : son évanouissement en fait, c'est du sommeil provoqué. Le pauvre gars, tout de même ! Il lui reste plus que d'être piqué par la mouche tsé-tsé ! La grande dormanche ! Le mal des petits lits blancs !
Me voilà seul, ce soir, avec ma peine. Dans quel guêpier me suis-je engagé, biscotte mon bon cœur ! Faire évader mon ami pour qu'il tombe dans les mains de gens qui le torturent, avouez que l'enjeu ne vaut pas la chandelle ! Sans moi, demain morninge, il se dégustait sa volée de prunes et tout était classé pour lui. Son destin partait aux archives…
Je rumine des pensées tellement sombres que si je me grouille pas de les peindre en blanc, le premier mec miraud qui se pointera va les percuter.
Et pendant ce temps, mon Béru subit des délicatesses bien mijotées. On lui fait le coup du projo bi-color, de l'émission fortissimo, du brodequin sans lacets, du suppositoire géant, du cure-dents à ressort, de la pompe à vélo investigatrice, du tisonnier vadrouilleur, de la bassine à friture automatique, et bien d'avantages non encore homologuées dans le répertoire des voies de fait. Lui qui était plus étranger à cette affaire que le mouton de pré-salé qui vient de paître !
Lui qui n'est même pas en mission commandée et qui s'est joint à moi pour uniquement la beauté du sport ! J'ai des scrupules pleins mes vagues, mes chéries.
Ce que les minutes sont longues lorsqu'elles tissent des heures d'attente ! A force de rester prostré sur ma courbe, je finis par perdre la notion de durée. Le gémissement des verrous me fait sursauter. Dans quel état vais-je retrouver mon brave Gros ?
Il paraît, soutenu par les deux gaillards dont il a été fait état plus haut. Il semble cotonneux des jarrets, Béru. Il pend comme un drap mouillé sur une corde à linge… De grands cernes violets soulignent ses yeux globuleux, plus sanguinolents que des steaks tartares. Mon cœur se serre (pour faire de la place au chagrin). Ma chair souffre de la chair malmenée du Mastar. Je l'aime comme un frangin, Béru, malgré son côté porcin. On dit que dans le cœur de chaque homme un cochon sommeille. Chez moi, le cochon en question se nomme Alexandre-Benoît Bérurier. C'est mon cochon de frère de lait, mon frère de cochon de lait, mon haltère et gros, mon jumeau de cœur, mon postillonneur de long jumeau, mon lard rance (d'Arabie), ma couenne d’hilare, mon Saint-Jean (pieds de porc), mon singe en hiver.
Les deux mercenaires le propulsent dans la prison, comme naguère ils y propulsèrent Curtis. Bérurier se surmonte, titube, trottine, zigzague, louvoie, se raidit, vient jusqu'à moi et s'accroche en sanglotant contre ma poitrine.
— Misérables ! tonné-je à l'adresse des tortionnaires.
Je maintiens le Gros, je veux le réconforter, mais les deux méchants s'avancent. Des menottes se balancent entre les mains de l'un d'eux. Je pige que ça va être à moi ! Chose curieuse, ça m'apporte une sorte de soulagement. Enfin, il va servir, mon courage légendaire !
Je tends docilement mes poignets. Et pendant que ça fait clic-clac, Béru, toujours en proie à nervouze, se trémousse contre moi ; s'agrippe à moi, s'Agrippa d'Aubigné, sa grippe espagnole. Et brusquement, soudain, tout à coup, si vous me permettez cette salve de pléonasmes, je sens sa grosse paluche qui se fourvoie dans une de mes poches. J'en reste plus médusé que Géricault devant sa fameuse toile ( !).
Qu'est-ce à dire ! Le Dodu serait-il moins liquéfié qu'il y paraît ? Effectivement, je surprends une lueur maligne dans ses pauvres gobilles. Ce mince regard, c'est celui de la paysannerie française, mes amis ! La mordante ironie du terreux qui voit un monsieur de la ville marcher avec des chaussures de daim dans une terre labourée. Il contient toute la sourde jubilation de l'opprimé qui emmerde l'oppresseur.
La chose s'est déroulée en moins de temps qu'il ne m'en faut pour vous la narrer. Déjà, les zigs m'entraînent sans douceur. Si j'avais une entreprise de déménagement, je ne les embaucherais sûrement pas, croyez-moi, car les potiches chinoises passeraient un triste quart d'heure.
Nous sortons… Tonton, tontaine. Pourquoi me sens-je aussi gaillard ? Je marche au supplice d'un pas d'athlète pénétrant sur le stade..
La chaleur est, n'hésitons pas à sortir les grands mots, torride. Quelques Viets de plus en plus sangs roupillent dans des hamacs tendus entre des choucroutiers garnis.
Le drapeau jaune à bandes molletières vertes flotte au sommet d'un mât. Dans la brousse proche, des serpents à sonnette carillonnent pour le premier service tandis que les crapauds-bufles font entendre leur mugissement.
Je ne suis pas curieux, mais je voudrais bien avoir ce que le cher Béru a glissé dans ma fouille. C’est lourd, c'est dur, c'est pointu. Les petits cadeaux entretiennent l'amitié. Nous traversons une petite esplanade où des Vietconnes qui ont envie de tuer font de la tapisserie. Mignonnes, ces petites bougresses. On a envie de leur chanter Turlututu-Chapeau-Pointu. Hélas ! ce n'est pas le moment : mes gardes du corps me conduisent à un bâtiment un peu plus grand que les autres.
Des panneaux écrits en russe et en sovietnamien en garnissent la facade. L'un d'eux comporte une faute d'orthographe. Un maladroit a écrit Kikédonk Si Konk (bureau de l'état-major) avec un accent circonflexe !
Nous pénétrons dans le local. Des Viets fourbissent leurs fusils en discutant le Bouddha de gras ; ils me jettent un regard indifférent tandis que les malabars me guident vers une porte capitonnée de cuir. Cette porte ne fait qu'en isoler une autre. Le Russe à la mitraillette frappe. Une voix lui dit d'entrer dans la langue de Tolstoï (qui se trouve être par la même occasion celle de Tchékov). Nous nous annonçons dans une vaste pièce au milieu de laquelle s'élève un grand bureau métallique.
Faut de la santé pour apporter un meuble aussi moderne et volumineux au cœur de la brousse, non ? Le meuble est chargé d'instruments bizarres. De l'autre côté, face à la porte, quatre personnes sont assises dans des fauteuils pivotants. Il y a là l'officier blond qui est venu nous cueillir dans l'avion ; Olga, un civil Viet, aux pommettes très hautes, très saillantes et tressaillantes dont le regard ressemble à deux coups de canif dans un contrat de mariage et un autre mec en civil, un Blanc en complet blanc portant de grosses lunettes noires et des pansements d'albuplast, depuis le menton jusqu'à la racine des crins. C'est ce dernier qui semble présider la réunion.
Il fait un geste aux goudes et, dociles, ces derniers me débarrassent de mes menottes pour m'attacher aux accoudoirs d'un fauteuil faisant vis à vis à l'étrange aréopage. Ensuite de quoi, j'ai droit au casque de standardiste. Pendant qu'on m'affuble de ma belle panoplie de supplicié, je regarde curieusement autour de moi. Je note que les rideaux sont tirés devant la fenêtre et que la pièce est éclairée par un tube fluorescent, très fluo et très récent. Le civil s'est levé de son siège et c'est lui qui manipule les deux projecteurs braqués en face de moi. Ce Viet serait-il un bourreau chinois engagé tout exprès pour nous interpréter les grands cimeterres sous la lune ? Le plus intimidant, c'est que personne ne parle. La présence d'Olga est, pour moi la seule note réconfortante dans ce climat hostile. Je sais bien que c'est elle qui nous a amenés ici, néanmoins, le fait de la connaître (et de la très bien connaître) crée malgré tout un courant de chaleur, comme le répétait un perroquet de mes relations : « C'est humain ».
Je lui virgule un clin d'oeil polisson, manière de lui montrer qu'un poulaga français, même quand il se fait repasser, conserve tout son cran (de sûreté).
Le Jaune au regard en forme de boutonnière sans décorations règle les faisceaux de ses machiavéliques projecteurs. On se croirait chez l'oculiste pendant qu'il vous fait des tests avec ses loupiotes vertes et rouges, ses cadrans lumineux et ses lettres de dimensions variables. Je me dis que, le centre d'attraction étant constitué par ses gestes, ses lumières et ma bouille, je pourrais p't'être bien essayer de vérifier à la sauvette le quoi t'est-ce que Béru m'a virgulé dans la pocket.
On m'a lié les poignets aux accoudoirs, mais ça me laisse l'usage relatif de mes menottes. En me trémoussant un peu le valseur, je parviens à approcher la poche de ma main et je l'écarte du bout des doigts. Mon sens tactile en éveil détecte une tige d'acier ronde, pointue et aplatie du bout ; cette tige est terminée par un manche également rond qui doit être en matière plastique. Je vous parie une portée de musique contre une portée de chiots qu'il s'agit d'un tournevis. Le Mahousse a dû repérer cet objet, par terre, et le sucrer entre le moment où on l'a délié de son fauteuil de douleur et celui où les deux zigs l'ont empoigné par les ailerons pour le ramener à la maison.
Brave Gros, va ! C'est tout lui… Groggy, ravagé, en compote, il a pourtant trouvé le moyen de ramasser cet objet et de me le remettre en loucedé. Ça voulait dire : « Prends tes risques, San-A. ! Joue ton va-tout, vieux frère, si tu en a l'occase ».
Je bigle hardiment les vilains qui m'examinent. Le gars aux lunettes noires surtout retient mon attention. C'est curieux, mais il me semble confusément l'avoir déjà vu quelque part. Où ? Je n'en ai pas la moindre idée, ni quand ! C'est vague et indéfini. Il émane de lui un je ne sais quoi d'impondérable que mon sixième sens (celui de l'élite) reconnaît. Et à la manière dont il me défrime à travers ses verres fortement teintés, je sens que lui aussi m'a reniflé.
Le Jaune va prendre sa place de l’autre côté du burlingue. Il éteint la lumière principale. Aussitôt je cille, car la double lumière provenant des projecteurs me faucille violemment la vue. Il me semble que mon œil gauche s'agrandit, s'agrandit, tandis qu'au contraire l'autre rapetisse. Il s'agit d'une souffrance neuve et qui m’étonne. J'ai été si souvent molesté et de façons parfois très ingénieuses et très démoniaques, mais je n'avais jusqu'alors jamais éprouvé cette sensation effrayante. Ma tête se déforme, se contorsionne. J'essaie de fuir le supplice en baissant les paupières : impossible car mes stores sont tenus ouverts grâce à de minuscules pinces aux mors crochus.
Un cauchemar ! Je m'oblige à penser à autre chose. Mais c'est presque impossible… M’man ? Ah oui, M'man ! Félicie, tout loin, dans un coin de France où elle attend son téméraire rejeton mijotant des petits plat pour le cas où, d'ordinaire, il arriverait sans crier gare. Chaque jour, elle met des fleurs dans ma chambre : un petit bouquet d'œillets ou de soucis dans le même vase d'opaline bleue. Si je laisse mes os dans cette aventure, elle continuera de disposer ses fleurs sur ma table, Félicie. Toujours, et tous les jours, tant que le Bon Dieu la laissera voguer sur l'eau grise de l'existence.
A cet instant critique, ça me réconforte, la pensée du vase d'opaline.
On m'a coiffé du casque. Quand on me l'a mis, il était silencieux mais maintenant, le ululement de sirène retentit. Faible au début, son intensité augmente. Heureusement que j'ai plus d'un tour dans mon sac. Vous savez pourquoi ça ? Parce que, lorsque l'ami Curtis m'a appris la nature de la torture infligée par ces messieurs, votre petit copain San-A s'est bourré les portugaises de morceaux d'étoffe mâché afin de se prémunir contre le bruit. Pas bête, hein ? Oh ! ça ne vaut pas les boules quiètes, mais ça réduit des deux tiers mes facultés auditives, ce qui, dans la conjoncture actuelle, n’est pas négligeable.
La violence de ce que je perçois me laisse à penser ce qu'est ce vacarme lorsqu'on ne s'est pas fourré des berlingots dans les cages à miel. Les projecteurs, minces filets ardents, me pénètrent comme deux lames. Ma pauvre tête ! J’ai la sensation d'être aveugle, d'avoir le caberlot démonté, éclaté comme la coque d'un vieux rafiot. C'est un truc semblable que les Tartares (déjà) avaient infligé à Michel Strogoff : le sabre rougi au bord des lampions. Et le grand méchant lui avait lancé la fameuse phrase : « Regarde de tous tes yeux, regarde, car c'est pour la dernière fois ». Ça ressemble, comme dit l'autre, à un alexandrin qui aurait cinq ou six pieds de trop. Le Strogoff, il a eu un coup d'émotion et il s'est payé une larmette au moment qu'on lui filait le coupe-chou dans la poire : si bien que la larme a constitué une protection naturelle. Moi, à y réfléchir, je me suis toujours demandé pourquoi ça ne lui a pas plutôt cuit la prunelle au bain-marie ; mais bref… La vue sauve il a eu, à cause de son cœur tendre. Bath allégorie, non ! Est-ce que San-A, l'Ingénieux-type, pourrait pas se payer, en l'occurrence, une strogofferie de ce genre ?
Justement, ça me rappelle, quand j’étais au lycée ; avec les petits copains, on jouait à qui qui regarderait le soleil en face le plus longtemps. Et je gagnais toujours parce que, pour fixer le soleil, je me renversais comme qui dirait la prunelle. Je la faisais basculer de bas en haut.
Qu'est-ce qui m'empêche (au sirop) d'essayer, après tout ? J'essaie et je m'aperçois que la recette est bonne et que les rayons perdent la moitié de leur puissance. Donc, additionnons : la moitié d'effet sonore, plus une moitié d'effet visuel, ça ramène l'efficacité totale de leur supplice jumelé aux deux-cinquièmes (c'est beau l’effraction).
Stop ! Faut que je vous dise. Je viens d'employer le mot « jumelé » et ça me fait penser au jumelage de nos villes avec des villes étrangères. L'idée est bonne en soi (et même en soie quand il s'agit de Lyon), mais mal employée car on se marie toujours avec des bleds prospères. Ça tourne tout de suite au banquet, à l'échange de fanions, à la balade organisée. C'est bourgeois, c'est peinard, c'est inutile. On chique au rapprochement des peuples. On serre sur son cœur le bourgmestre de telle ville allemande qui, naguère, dirigeait la Gestapo et on en frissonne d'émotion. Mais à quoi ça rime, dans le fond ? C'est du tourisme sentimental, rien de plus. Ce que je suggère, car ce serait efficace, c'est qu'on se jumelle avec des patelins sous-développés. Au lieue de leur cloquer des fanions on leur donnerait du lait condensé, ça aurait une autre allure. Songez-y, bon Dieu !
Je relourde vite fait la parenthèse pour ceux qui ont les bronches fragiles, et je reviens à ma fâcheuse position. Les sévices raffinés qu'on me fait subir durent une quarantaine de minutes. J'endure pas mal, mais je leur jette du lest pour leur faire croire que c'est intolérable, je pousse des cris, je soubresaute… Je geins, je rogne, je supplie, j'injurie, je maudis. A la fin, ils stoppent la manœuvre ; la lumière d'ambiance revient. Il me faut un bout de temps avant de pouvoir distinguer les personnages immobiles comme chez Grévin qui me font face. Mes yeux éblouis les distinguent à peine. Ce ne sont que des masses sombres, des silhouettes incertaines plaquées devant une immense radiation, Des taches sur le soleil ! Progressivement, ce flamboiement violet se dissipe. Les figures retrouvent leurs expressions.
L'homme aux lunettes noires fait un signe à Olga. Elle n'attendait que ça pour m'attaquer.
— Cher Tony, dit-elle, tout à l'heure, dans votre prison, Curt vous a fait certaines confidences que nous aimerions connaître. Nous savons, et pour cause, l'amitié que vous lui portez, mais il est de son propre intérêt que vous parliez. Vous venez d'avoir un petit échantillon des moyens de persuasion dont nous disposons ; ceci n'est que de la broutille comparé à ceux qui seront employés au cas où il s'obstinerait à garder le silence. Soyez plus intelligent que lui et épargnez-nous de vilaines besognes…
Beau petit discours, n'est-ce pas ?
Pour moi, because mon étoupe dans les cornets, ça n'a été qu'un fade murmure, mais j'ai cependant pigé chaque mot.
— Olga, lui dis-je, si Dieu vous prêtait vie, ce qui m'étonnerait avec le métier que vous faites, je pense que vous finiriez dans la peau d'une dame patronnesse !
Ça ne l'amuse pas.
— Ecoutez moi, Tony, vous êtes un homme intelligent, vous, pas un utopiste. Vous comprenez parfaitement que vous êtes en notre pouvoir, tous les trois, et que seul un miracle peut vous sauver. Ce miracle se produira si vous nous aidez. Personnellement, vous n’êtes pas impliqué dans notre problème. Vous ne jouez qu'un rôle de témoin. Restez dans ce rôle et vous aurez tous les trois la vie sauve. A quoi bon prendre parti ?
Je lui vote un pauvre petit sourire anémié.
— Écoutez, Olga, en effet, je ne suis pas concerné par tout ça et je n'ai pas à prendre parti, alors je vais vous révéler un truc inouï : Curt Curtis n'a rien à vous dire ! Il ne m'a pas fait de confidences, du moins pas d'autres que celle qui consiste à me dire qu'il ne comprenait rien à vos questions. Comme je m'étais aperçu qu'il y avait des micros dans les bouches d'aération de la cellule, j'ai fait semblant de recevoir sa confession afin que vous me convoquiez ici. Mon but ? Avoir une conversation franche et honnête avec vous autres. Curt ne sait rien. Alors moi, je vous pose à mon tour une question : que voulez-vous donc savoir ?
Olga allonge ses mains fines sur le faux cuir gris du bureau et contemple un instant ses ongles. Après quoi elle se lève et sort de la pièce en compagnie de l'homme aux lunettes noires. En voyant ce dernier debout, l'impression que je le connais est encore plus nette. Le couple reste out quelques minutes, puis rentre et chacun reprend la place qu'il occupait.
La jeune femme est plus grave, me semble-t-il, qu'avant de sortir. Une expression soucieuse plisse son front.
— Écoutez, Tony, j'ai impression que l'affaire s'engage mal, me dit-elle, car de deux choses l'une : ou bien Curt vous a confié la vérité et vous refusez de nous la répéter ; ou bien il ne vous l'a pas dite, auquel cas il s'est moqué de vous en prétendant ne rien savoir.
— Mais Tonnerre de Brest, dis-je, ému au passage par cette référence au port breton, si lointain, et que je devine alangui sous la pluie ; tonnerre de Brest, reprends-je avec véhémence, si vous me disiez un peu ce que vous souhaitez apprendre de lui, vous ne croyez pas que ça gagnerait du temps ?
Le Chinois (ou assimilé) chuchote quelque chose à son voisin aux lunettes noires. Ce dernier fait un signe de la main, le genre de geste qui veut dire « minute » et l'homme au regard en forme de traits d'union n'insiste pas.
Olga reste silencieuse. Pour le coup, c'est moi qui insiste. Poilant comme la situation suit une curieuse renversée. Ces messieurs-dames constituaient un jury de tortionnaires pour m'extirper les vers du nez, et c'est moi qui poursuis l'interrogatoire. C'est moi qui tempête. C'est moi qui exige. Ah ! San-Antonio, je te reconnais bien là !. Diable d'homme, va ! ajouta-t-il en s'attendrissant sur lui-même car il était enclin à la bienveillance.
— Je ne sais pas quel jeu vous jouez, Tony laisse-t-elle tomber d'une voie détachée (à l'essence de térébenthine).
— Je joue à cartes sur table, ma jolie ! Vous prenez vos quatre vérités dans le paquet de brèmes et vous les étalez sur le tapis, facile, non ?
Réfléchissez, je demande, quoi ? Ce que vous attendez de Curtis. Si je le savais, pourquoi vous poserais-je la question ? Cela rimerait à quoi ? gagner un peu de temps ? A quoi bon ? Tandis que si je sais ce que vous voulez, je peux l'interroger en conséquence et lui arracher la vérité. A vous de décider.
Elle se penche, regarde l'homme aux lunettes noires. Il fait un mouvement affirmatif du menton.
— Nous avons la preuve que Curt Curtis appartient à une nouvelle organisation dont l'idéologie est basée sur la défense des droits de l'homme…
— Ça ne devrait pas heurter vos convictions, gentille Olga, riposté-je.
Elle hausse les épaules.
— Il vaut souvent mieux avoir affaire à un ennemi acharné qu'à un velléitaire trop passionné, monsieur le commissaire. Je crois qu'il existe un proverbe qui dit : « Mon Dieu, protège-moi de mes amis, je me charge de mes ennemis ».
— Donc, murmuré-je, selon vous, Curtis aurait bel et bien eu partie liée avec les Vietcongs pour ramener son appareil piégé ?
— Exactement.
— Vous devriez le décorer, alors ?
Elle a un éclat sauvage dans la prunelle.
— Auparavant, nous aimerions avoir la liste des membres de son organisation, laquelle est d'origine chinoise !
Je pige. Un sourire intérieur m'inonde l'âme. Les popofs ne veulent pas se laisser écarter du gâteau par les secrètes manœuvres chinetoques. Pour contrôler la situation, ils tiennent à rafler toute las gloires. Conclusion, le Nord Viêt Nam est partagé entre deux tendances.
— Les Américains ne se posent pas de questions ?
— Si, mais Curtis a aidé à bloc.
— Qu'est-ce qui vous fait croire qu'il ment ?
— Nous le savons.
— Peut-être vous trompez-vous ?
— Non !
— Je connais Curt et je…
Olga frappe le bureau de ses jolies doigts. Ça claque comme la lanière d'un fouet d'écuyer.
— Vous avez connu Curtis il y a plusieurs années, bien avant que ne se pose pour lui ce problème ; ignorez-vous que les hommes évoluent, San-Antonio ? Leur vie est malléable ; elle se disperse, elle se modifie. Un officier qui se met à penser est pratiquement perdu pour son pays. Curtis a subi des influences extérieures. Il a connu une Chinoise à San Francisco, une certaine Chou Poû Ri, taxi-girl dans une boîte de la ville. Il en est tombé amoureux, et cette fille qui était en réalité une espionne de la République Populaire, a usé de la passion qu'elle lui inspirait pour le gagner à sa cause ; vous voyez que nous sommes au courant de pas mal de choses.
— Je vois, Olga, je vois…
J'ai eu du mal à entendre, à cause des brins d'étoffe qui calfeutrent mes trompes d'eustache, heureusement qu'aucun bruit étranger ne vient troubler le débit d'Olga.
— Curtis ne vous avait parlé de rien.
— D'absolument rien, certifié-je avec d'autant plus de sincérité que c'est la vérité vraie. Maintenant, je vais avoir matière à discussion… Plus la peine de nous chambrer avec votre panoplie à la docteur Nô, ma chérie, il vous suffira d'écouter la retransmission qui va avoir lieu en direct de ma cellule.
— Nous allons entendre, en effet, dit-elle.
— Vous entendrez, du moins si Curt s'est remis de la piqûre que vous lui avez faite !
— Qu'est-ce que c'est que cette histoire ! proteste la jeune femme, nous ne lui avons fait aucune piqûre.
— C'est ce qu'il prétend. Il a même tourné de l'œil…
Elle se dresse, mauvaise :
— Voilà bien la preuve que votre cher ami vous ment ! clame-t-elle. C'est pour éluder les questions qu'il feint l'évanouissement ! Il vous pigeonne comme il nous pigeonne nous-mêmes !
Je me sens tout chose. Qu'y a-t-il de vrai dans toutes ces giries, les mecs ? Vous avez une petite idée sur ce micmac-maison, vous ? Moi pas.
Un bref instant d'incertitude. Le gnace aux bésicles teintées fait claquer ses doigts. L'homme jaune s'approche de moi pour me débarrasser de ses appareils. J'en profite pour me dire que je pourrais jouer ma grande scène du III.
Ne serait-ce que pour faire plaisir à Bérurier.