Ça me fait tout chose. Je fixe cette fille avec attendrissement. Toutes mes pensées polissonnes se sont évaporées. La femme d'un ami qui vous a sauvé la mise, c'est archi-sacré, non ? Ou alors y’a plus de morale. Et la vie sans morale, ça devient vite un truc anarchique. De la fantaisie ? Oui ! De l’anti-conformisme ? Sûrement. Mais pas d'immoralité, sinon c’est la cadence-même de l'existence qui est paumée.
Avec Curtis ! On s'est pas fréquentés longtemps, mais ça a été une rencontre de qualité. Et qui devait avoir sur mon destin une importance primordiale puisqu'il m'a conservé la vie, Curt. Vous dire comment et dans quelles circonstances remplirait tout ce bouquin et faudrait que j'arrime une remorque pour vous narrer ce que j'ai commencé. Ce sera pour une autre fois, plus tard, quand je pourrai tout dire sans crainte de me faire taper sur les fingers.
Il y a dis ans… Dans le Pacifique, ça s'est passé entre l'île Chpronufz et l'archipel des Tuamoatoutou à gauche quand vous sortez de la gare ! Vous pouvez pas vous gourer ! Quelle histoire ! Moi dans la piscine de ce salaud de Ted Deulars, tellement bourrée de caïmans qu'elle ressemblait à une monstrueuse boite de sardines. Ligoté, j'étais. C'est à ce moment-là, combien opportun, que Curtis est arrivé chargé de mitraillettes au poing qu'il ressemblait au porte-parapluies d'un club londonien en automne. Cette fiesta ! L'eau de la piscine était toute rouge. Quand il m'a eu tiré de là, je tablais à Plume-dans-le-prose, le chef sioux de la tribu, que j'étais bonnard pour me retirer dans une réserve du Michigan et fumer des calumets de la paix bourrés d'Hamsterdamer devant des touristes kodakeux et extasiés.
Ah oui, sans Curtis, je vous jure… Pour ce qui est de lire du San-Antonio, vous pouviez vous l'arrondir à la meule à aiguiser l'appétit. Mieux qu'un petit Français égaré au-delà des mers, c'est l'avenir de la littérature qu'il a sauvé, Curtis je vous le dis pour que vous puissiez lui célébrer des actions de grâces (et des actions de maigre le vendredi) à cet homme. Quand on y songe, l'enchaînement des choses, hein ? Un petit officier américain de rien du tout, né dans le Connecticut d'un laveur de carreaux et d'une colleuse d'étiquettes sur pots de marmelade, qui vient un beau matin assurer la pérennité des lettres françaises ! Emouvant, non ? On a le vertige rien que d'y songer, comme moi j'ai le vertige rien qu'en me penchant sur le décolleté de son épouse.
— Ce cachotier de Curtis ! m'exclamé-je, il aurait pu m'annoncer son mariage.
— Il n'en a pas eu le temps, c'est tout récent répond la belle jeune femme.
Et elle se raconte, tranquillement.
— Nous avons vécu ensemble pendant huit ans, nous ne pensions pas au mariage car nous étions très heureux ainsi. Mais dernièrement, Curt a été envoyé au Viêt Nam, ça a provoqué en lui une espèce de" prise de conscience et il a absolument voulu m'épouser avant de partir. Il m’a dit : « Laura chérie, au cours de ma carrière d'officier je n’ai pas fait beaucoup d'économies, alors, s'il m'arrive quelque chose, je veux au moins te laisser de quoi être autonome ».
Je reconnais bien là le langage désinvolte de Curt.
— Et justement, il lui est arrivé quelque chose, ajoute-t-elle en détournant la tête par politesse, afin de nous cacher sa détresse.
Ma gorge se noue.
— Mort ? coassé-je.
Elle plante ses yeux intenses dans les miens.
— Il doit être fusillé jeudi matin, dit-elle.
Je fais un rapide calcul. Nous sommes lundi. Effectivement, le temps qui reste imparti à mon copain d'outre-Atlantique (comme on dit dans les baveux) est mince.
— Il doit être fusillé par les Viets ?
— Non, commissaire : par les Américains…
Le gars Béru qui, jusqu'alors, a écouté attentivement, presque respectueusement, en se contentant de curer les brèches de ses chicots à l'aide d'une épingle à cheveux ramassée sur le trottoir, le gars Béru, répété-je pour le remettre dam vos petites mémoires frelatées, émet le plus beau barrissement qu'un éléphant ait jamais poussé.
— C'est un traitre alors, vot' bonhomme ! s'exclame-t-il à la suite du cri pachydermique.
— Je t'en prie ! tonné-je.
Il plaide non-coupable.
— Ben quoi, mec, si ton pote est Ricain et que ça soye des Ricains qui le poteautent, c'est signé forfaiture, non ?
— En effet, dit Laura Curtis d'une voix ferme, c'est bien en qualité de traitre qu'on va le passer par les armes, mais je suis certaine de son innocence. Vous connaissez Curt, mister San-Antonio, l'estimez-vous capable de trahison envers son pays ?
— Sûrement pas ! Qu'est-il arrivé ?
— Il a été chargé d'une mission de reconnaissance au-dessus d'un secteur occupé par les Viets. Il pilotait un hélicoptère et avait six hommes avec lui à bord. La D.C.A. ennemie leur a tiré dessus ! Son appareil a été atteint et il a dû se poser en catastrophe.
Elle boit une gorgée de vin rouge, ce qui a le don d'amadouer Béru. Les nanas, il les aime nature. Foncièrement contre les minaudières, il est, le Gros. Les miss Chochotte l'ulcèrent jusqu'à la moelle.
— Tombez le godet, ça vous remontera le moral, préconise-t-il. Quand on traverse une épreuve, faut se blinder le mental au picrate, mon petit.
Elle obéit et vide son verre.
— La suite des événements, mistress Curtis, imploré-je.
— Oh, appelez-moi Laura, fait-elle.
Sa Majesté me virgule une œillade lubrique, style « te voilà déjà placé sur ta rampe de lancement, polisson ! ». Mais je le détrompe d'un haussement d'épaules.
— Curt et son équipage ont été faits prisonniers, continue la jolie visiteuse. Mais huit jours plus tard, mon mari est parvenu à s'évader. Il a récupéré son appareil que des mécaniciens viets avaient réparé et a regagné sa base près de Saigon.
— Bel exploit, apprécié-je, et qui ne m'étonne pas de lui ! Où est la traîtrise dans tout ça, Laura ?
— Attendez ! Sur le moment, il a été accueilli en héros, fêté, complimenté. Mais hélas, quelques heures plus tard, alors qu'il se trouvait dans un hangar de l'U.S. Air-Forces, son hélicoptère que les Viets avaient diaboliquement piégé, explosait, détruisant ou endommageant une vingtaine d'autres appareils. Du coup, mon mari fut mis aux arrêts cependant qu'une enquête était ouverte.
— Bien joué de la part des Viets, dis-je. C'est eux qui, mine de rien, avaient facilité son évasion, je suppose ?
Laura opine.
— C'est ce que Curt a cru comprendre. Il a fait part de son point de vue à la Commission militaire chargée de statuer sur la question. Il est probable que celle-ci aurait abondé dans son sens, étant donné les états de service de mon mari ; mais un fait nouveau se produisit : à la suite d'une contre-attaque des forces sud-vietnamiennes, l'équipage de mon mari fut délivré. Ses hommes prétendirent unanimement que Curt, pendant sa détention, avait entretenu d'excellents rapports avec les Viets et que c'est avec leur bénédiction qu'il s'était envolé.
Elle soupire.
— Aussitôt, il fut traduit devant un conseil de guerre qui le condamna à mort. Dans un peu plus de quarante-huit heures il sera passé par les armes. J'ai fait des pieds et des mains pour tenter d'obtenir sa grâce,mais le Haut-Commandement n'a pas le cœur très sensible en ce moment et la sentence va être exécutée.
Un pénible silence s'établit. Bérurier crache un morceau d'andouille qu'il vient de s'extirper d'une carie béante.
— Que dit Curt ? je demande.
— J'ai reçu de lui une lettre d'adieu, murmure Laura en ouvrant son sac à main.
— Il est bon que vous en preniez connaissance, car elle vous concerne. Vous lisez l'anglais ?
— Parfaitement bien, Laura.
Elle me tend une petite feuille de méchant papier concentrationnaire. La lettre est brève, écrite au crayon. Les larmes de Laura Curtis l'ont constellée de petites cloques.
Je lis, non sans une vive émotion :
« Laura chérie,
Je croyais te faire un dernier beau cadeau en te donnant mon nom ; il parait que non. Et pourtant je suis aussi innocent que l'agneau qui vient de naître. Dieu m'a réservé la plus cruelle des fins. Mais ma mort n'est rien, seul compte ce déshonneur que je n'ai pas mérité. Laura, au nom de notre grand amour, attache-toi à faire réhabiliter ma mémoire. A ma connaissance, un seul homme pourra t'aider dans cette tâche : le commissaire San-Antonio dont je t'ai souvent parlé, c'est un type comme ça ! Si les flics de mon pays n'ont plus confiance en moi, lui, je l'espère, saura démontrer ma parfaite bonne foi. Je te dis adieu du fond de l'âme.
A toi pour toujours.
P.S. : Si tu vas trouver San-Antonio mets des lunettes et déguise-toi en institutrice libre car il est terriblement porté sur les femmes et ça m'ennuierait, même mort, d'être fait cocu par lui ».
Je souris à ce dernier paragraphe. Seul un homme courageux, un homme honnête peut avoir le cœur à faire de l'esprit sur une missive d'adieu.
Laura plie le sombre message et le serre dans son sac. Un bath sac en croco. M'est avis qu'il commence à se faire tard pour les caïmans, les gars. Depuis que les nanas réticulent avec sa peau et que les marlous se chaussent du même métal, ces pauvres bestioles vont être bientôt en voie d'extinction. Heureusement qu'ils savent pleurer ; les crocodiles. Ils peuvent verser des larmes !
— J'ai reçu cette lettre hier soir, à New York, mister San-Antonio. Le temps de sauter dans un avion et me voici, Antoine.
Elle n'en dit pas plus. A quoi bon ? J'ai pigé l'espoir insensé qui l'anime. « Un seul homme pourra t'aider », lui a écrit Curt. Lui parlait de son honneur, mais c'est sa peau qui intéresse Laura. Les femmes sont plus pratiques que les hommes. L'honneur, pour elles, c'est une marotte masculine, au même titre que la pipe, les chiens de charme et les histoires salées. L'honneur d'une femme consiste à ne pas porter dans un cocktail la même robe qu'une autre dame et à ne pas trouver dans sa chambre à coucher un soutien-gorge qui ne lui appartient pas. Laura, elle s'en fout un brin de la mémoire de Curt, c'est à sa vie qu'elle tient. Alors, dans sa jolie petite cervelle yankee, elle s'est dit que si ce soi-disant San-Antonio remplaçait le beurre, il pourrait peut-être l'aider à tirer Curt du merdier.
— Tu veux un petit coup de rouge pour trinquer avec moi et madame ? demande obligeamment Béru.
— Avec plaisir.
Je sens leurs quatre z'yeus braqués sur ma personne. Le Gravos connait son maître. Il n'a pas lu la lettre, mais il a subodoré son contenu. Il devine que je vais prendre une grande décision…
— Laura, fais-je doucement, vous voulez bien traduire la lettre de votre mari à mon camarade Bérurier ici présent ? C'est un garçon totalement analphabète et qui ne connaît d'anglais que le mot barman.
Elle m'obéit. Flatté, Béru prend une attitude adéquate et concomitante pour déguster. Il ferme à demi les yeux, comme un mélomane au concert quand il savoure le solo de flûte. Laura traduit. Nouveau silence. Sa Majesté joint ses deux paquets de saucisses sur la table, considère ses ongles ébréchés croissant-lunés de noir et déclare :
— Ton pote, San-A, m'est avis qu'effectivement il a la blancheur Persil. Un zig qui se serait éclaboussé le pédigrée demanderait pas à sa veuve de lui faire redorer l'honneur.
Puis, doctoral, à Laura :
— C'est jeudi, vous dites, qu'on le flingue, votre époux ?
Sa délicatesse me fait frémir, mais je m'abstiens de la souligner, espérant que le français de la jeune femme n'est pas suffisamment raffiné pour lui permettre d'apprécier à sa juste valeur celui de l'Eminent.
— Oui, répond-elle, jeudi matin, devant tous les gars de son escadrille.
Béru opine, puis il ouvre le tiroir de son bureau et en extrait successivement : un fer à friser, un quignon de pain rassis, un piège à taupe, deux fourchettes à escargots, un cendrier réclame, un robinet de cuivre vert-de-grisé, une photographie de M. Georges Pompidou, deux porte-mines sans mines, un numéro d'Eclats de Rire, huit centimètres de boudin aux raisins, un tournevis, un tournemain, un tour de cartes, un tour est joué, un tour dans son sac, un plan de rom, une tour d'ivoire, une couenne de gruyère, un collier de chien, un sécateur, un bouquet de persil, un fer à cheval, un porte-clés obscène, une paire de quenouilles, un purgatif, un réveil démonté, un harmonica, deux timbres oblitérés représentant le général de Gaulle acclamé par les martiens, seize mouches mortes parfaitement momifiées, quelques queues de radis, une chaussette verte trouée à ses extrémités, une pile électrique désacculée, un conseil d'ami, un cachet de caoutchouc au nom d'une certaine entreprise Mordicus et Soutien, un cachet d'aspirine, une pipe en terre, une pie-panthère, un baccalauréat en blanc, une crise de larmes, un portrait représentant Jeanne d'Arc sur son lit de mort, un navet complet, un passeport délivré à un sieur Delong, une vue sur la mer, une prise de bec, un collet monté, un cric d'horreur, un complément d'information, un minus habeas, une biographie du ministre de l'Education nationale, un reste de cassoulet toulousain, des lunettes de soleil, un disque bleu des Vosges et un horaire d'Air France.
C'est ce dernier objet qu'il cherchait.
— Mate un peu les vols pour Budapest, Gars, me demande l'Enflure.
— Pourquoi Budapest ? l'interrogé-je.
— C'est pas la capitale du Viêt Nam, peut-être ? se gausse l'Illustre Gaudissart.
— Ça n'est qu'un de ses chefs-lieue de canton, le renseigné-je obligeamment, car je pars d’un principe qu'il n'est jamais trop tard pour parfaire l'instruction d'un individu, fût-il aussi érudit que l’est Béru.
Il a donc la même pensée généreuse que moi, le Gros : foncer là-bas pour tenter l'impossible. A nouveau mes yeux se posent sur le visage anxieux de Laura. Tout un circus astucieux s'élabore dans ma vaste tronche. Vous avez déjà vu ces pendules dont le coffrage de verre permet de suivre le fonctionnement de ses rouages ?
Si le créateur, qui s'est permis bien d'autres fantaisies, m'avait doté d'une boîte crânienne en plexiglas, vous pourriez admirer le mouvement de ma gamberge. Il a pas lésiné sur les rubis, le Barbu, croyez-moi ! Ça baigne dans l'huile, là-dedans ! Seconde après seconde, mon plan s'élabore, se charpente, prend de l'altitude. M'est avis que nous allons bientôt en prendre aussi. Je ligote l'horaire. Nous avons un vol ce soir, arrivée à Saigon demain mardi. Il nous restera une trentaine d'heures pour tenter ce qu'un étranger se permettrait d'appeler l'impossible. A condition toutefois de trouver de la place à bord et surtout, mes enfants, à condition que le Vioque se laisse manœuvrer.
Je décroche le tube pour appeler Air France. De ce côté, pas de problo : les trois réservations sont O.K. dans les dix minutes.
Laura ne me lâche plus des yeux. Je la fascine. Tout ce qui lui reste de courage et d'espoir, elle me le dédie, la pauvrette.
— Où est Pinuche ? demandé-je brusquement.
— Il est en train de se changer, bougonne Béru.
— Comment ça, se changer, il va à une réception à l'ambassade d'Auvergne ?
— C'est l'heure de sa leçon d'équitation !
Effectivement, la porte du lavabo s'ouvre et Pinuche fait une apparition presque équestre.
Il porte une culotte de cheval blanche, seize fois trop large pour lui, ses bottes de pêche en caoutchouc noir rustinées de rouge et un pull-over cerise, qui fut reprisé en beige, en gris, en bleu, en vert, en jaune et même en violet. Mais le fin des fins, le sublimissimo, l'inattendu, le couronnement, le merci-mon-Dieu-de-nous-avoir-permis-de-voir-ça, c'est l'authentique bombe qu'il porte non pas crânement, mais temporellement, vu qu'elle lui descend jusqu'aux sourcils et qu'elle descendrait beaucoup plus bas encore si ses éventails à moucherons ne la retenaient. Sous ce couvre-chef de piqueur, sa pauvre bouille ressemble à quelque concombre en péril qu'un jardinier forcené tenterait de sauver en le mettant sous cloche.
Cette apparition nous éberlue, nous hurluberlue, nous déconnecte le grand zygomatique. On se frotte les châsses, on se tient les paupières soulevées au moyen d'allumettes, on s'entrepince pour s'assurer qu'on ne dort pas, on se confirme la réalité, on se demande comment ça peut se faire, on se met la raison de côté, on espère que c'est une hallucination collective, on cherche des références dans le passé : Fatima, les soucoupes volantes, on se dit que ça aide à vivre, on voudrait appeler du monde, téléphoner à France Soir, impressionner de la pellicule, bien retenir chaque détail, savoir si les Américains ont ça chez eux, être certain que ça ne compromet pas la force de frappe…
— Mazette, bée Béru, on jurerait Jonquille d'Oriola ou le chevalier d'Orgelet ! Tu vas décrocher une médaille aux prochains jeux olympiens, catégorie tape-cul, Pinuche !
La Vieillasse se pavane comme pour une infante défunte.
— J'ai trouvé tout l'équipement au Carreau du Temple, révèle-t-il. Parce que, voyez-vous, l'équitation, c'est comme le tennis : ça nécessite une certaine tenue.
— Exaquète ! renchérit Alexandre-Benoît. T'as des michetons vanneurs qui se croyent flambards parce qu'ils ont une braguette de pénis, mais le pénisman authentique sans sa Lacoste et son chorde blanc il ressemble à un marchand de gaufres.
Il reconsidère son compagnon.
— Tu fais M'sieur le Baron, commak, pépère, on dirait franc que tu pars pour la chasse à courre ; y te manque plus qu'un corps d'échasse pour sonner l'aïoli !
— Tu fais du bourrin à c't'heure ? je demande à la vieillasse.
— C'est médical, explique Pinaud. Mon toubib m'a préconisé l'exercice. Quand on arrive à mon âge, il faut du mouvement sinon l’infarctus vous guette !
Laura surmonte son éberluement pour questionner :
— Il y a longtemps que vous montez ?
— Je commence dans une heure à Saint-Germain-en-Laye, annonce Pinuchet.
— Moi, à ta place, j'eusse choisi la pétanque, déclare le mahousse. D'accord, la tenue est moins fringuante, mais aussi c'est moins risqué. Du cheval, j'en ai fait une fois, avec ma Berthe. C'était l'époque qu'elle avait ses crises de tactique hardie. Le toubib aussi lui ordonnait le sport. Justement on se trouvait en Suisse et y avait un loueur de canassons à côté de l'hôtel. Un grand zig à tronche de corbak. On va lui esposer le cas et il se déclare bonnard pour une balade en forêt. Vu not’ un bon point il nous cloque des percherons grands commak ; pour grimper dessus, y nous a fallu son escabeau de cuisine. Bon, on se juche. L'équilibre, ça allait à cause des marchepieds que ça aide bougrement de chaque côté de la selle. On déhotte. Y avait d'autres baladeurs avec nous, des cavaliers bien esperts et bien gentils qui nous refilaient des conseils. « Maintenez votre assiette ! », ils nous disaient, ces tantes ! De la manière qu'il se remuait le fions mon dada, je me gaffais qu'elle allait se briser vite fait, mon assiette, et avec elle mon service trois pièces, mon verre de montre et mon échine d'or sale ! Vachement traîtres, les bourrins, mine de rien. Vous êtes là, à marcher au pas en vous cramponnant aux ficelles, et puis suffit que çui de devant se mette au trot pour que les autres l'imitent. Pa'nurge, il est le cheval. On cause toujours de la plus belle conquête de l'homme après la femme. Mes choses, oui ! Bête et vicelard, je prétends ! Se cabrant pour un rien, filant des ruades pour encore moins ! Quand ils ont démarré les deux nôtres, j'ai crié à Berthy : « Passe-z'y tes bras autour du cou et appelle-le mon chéri, Grosse, autrement sinon on se ramasse un billet d'orchestre avant la fin de la croisière. » C'était un bon conseil de mari. Voilà que ces horribles trottaient à tout va dans le sous-bois. Les sapins nous flanquaient des grandes claques dans le museau au passage. Je considère que le forestier, c'est fait pour la cueillette des champignons ou pour se faire écosser le kangourou par une petite rurale, en tout cas pas pour jouer « Il y va Noé » entre les arbres. Une vraie chienliet ! J'accomplissais des vraies prouesses pour pas être éjecté de ce foutu gail. Je me cramponnais à toutes ses courroies, à tous ses crins, à ses oreilles, même si tellement qu'à l'arrivée, ses étiquettes ressemblaient à deux doubles V. Enfin bon, on s'arrête, on était à la lisière de la forêt, poursuit l'excellent narrateur, je sentais plus mes noix et quant à ma Berthe, on aurait dit un sac de farine crevé. Affalée en travers de sa monture elle était pas Jeanne d'Arc pour un rond ! « Maintenant, on va galoper ! » ont dit les autres cavaliers. J'en avais des fourmis dans le bassin à friture ! Je le sentais qu'un galop ça nous serait vachement irrémédiable, fatal à outrance. Mais le moyen de refuser ? On était en Suisse avec le panache françouze à porter haut. Heureusement, y a le patron du ranche qui dit comme ça.
« D'accord, mais je veux vérifier que mes bêtes sont pas en transpiration ». Et de se mettre à leur palper l'encolure à tour de rôle pour s'assurer qu'ils avaient pas leur Rasurel détrempé, ces pauvres chéris. Du coup, l'idée géniale me vient. Rapidos je me mets à uriner sur mon dada, et comme je suis bon époux et que j'ai la vessie féconde, j'arrose du temps que j'y suis la rossinante à Berthy. Quand le bourrin's man a touché nos bestioles, il a poussé une horrible grimace. « Elles ont eu chaud ! » il s'esclame. Pas tant que moi ! « M'est avis qu'on les a un peu surmenées, je réponds. Faudrait arrêter les frais avant qu'elles contrastent une conjection pulmonaire ou une pneumonie double. Après vous seriez obligé de les entortiller jusqu'aux naseaux dans de la volte thermogène ou de leur payer un séjour en sana. » Il m'a remercié pour ma compréhension ; comme quoi j'étais un ami des bêtes et que c'était tout le tempérament français, cette délicatesse. Les autres sont partis ventre à terre ; nous on les a laissés jouer les d'Artagnan et puis on a descendu de nos fougueux coursiers et on a rentré à pince. Par la bride, en gaffant pour qu'il nous marchasse pas sur les pinceaux, c'est la seule façon que j'admets le canasson, mes amis.
Il se tait pour s'octroyer un coup de rouge justement mérité. Laura rit un peu malgré sa douleur. Faut dire que le Mastar, quand il se met à relater ses exploits, il ferait rigoler un enterrement complet, depuis l'enfant de chœur jusqu'au de cujus.
— Pinuche, décidé-je, tu vas remettre ta leçon d'équitation à une date ultérieure, j'ai un boulot urgent pour toi.
Le récit du Gros lui ayant colmaté l'enthousiasme, il ne maugrée pas trop.
— Ecoute, Fossile, attaqué-je, des événements personnels m'obligent à partir pour Saigon en compagnie de Madame et de Béru. Seulement, pour avoir les coudées franches, je vais âtre obligé de faire un coup d'arnaque au Boss en lui affirmant que je vais là-bas au sujet d'une enquête qu'il vient de me confier, tu me suis ?
Il chevrote un oui désemparé et rallume son éternel mégot à l'aide d'un briquet dont l'âcre fumée noire rappelle la catastrophe de Feyzin.
— Cette enquête, Pinaud, c'est toi qui vas la conduire avec ta sagacité proverbiale. Je n'ai pas l'habitude de blouzer le Vieux, mais c'est une question de vie ou de mort, tu m'as compris ?
— J'ai compris, assure l'aimable en se grattant la bombe, croyant déjà qu'il s'agit de sa tête.
Je lui remets l'enveloppe que m'a donnée le Dabe et qui contient un rapport circonstancié des événements que vous connaissez déjà.
— Maintenant va te changer, et mets-toi au travail, Pinaud ! !
— Je veux bien me mettre au travail, mais je ne peux pas me changer, répond-il, car je viens de faire porter mon costume au pressing.