CHAPITRE XI

Ce qui me décide c'est que, en même temps que le gars au regard en code me dépincette les volets, le Russe blond, qui jusqu'alors n'a rien dit ni rien fait, se lève pour aller tirer les rideaux car la chaleur régnant dans la pièce est devenue suffocante.

Je constate alors qu'en deçà du rideau se trouve une large fenêtre ouverte. Et en deçà de la fenêtre la foret commence. Avouez que voilà réunis deux éléments bien tentants. Lorsque le monsieur-bourreau en a terminé avec moi, il m'abandonne aux tortionnaires.

Ils ont toujours la même formation, les Laurel et Hardy du convoyage. L'un se charge des menottes, tandis que l'autre le couvre en braquant son arquebuse dans mon panneau d'affichage.

Il se dit quoi t'est-ce, San-Antonio, mes poulettes ? Très exactement ceci : « Pour me mettre les menottes, il va falloir me détacher. S'il me détache la main droite en premier, j'aurai le temps de récupérer le tournevis dans ma poche pendant qu'il détachera l'autre. Ensuite, j'improviserai. » J'élève mon âme (nouvelle victoire du plus lourd que l'air) et je prie saint Antoine, mon patron et néanmoins ami de ne pas jouer au c… avec bibi. Par chance, sa ligne est libre et je l'ai au bout du sans-fil. Il prend ma commande illico. C'est donc bel et bien le poignet droit que le camarade gardien me détache. Tandis qu'il sectionne les lanières de cuir (de Russie), les quatre grands de l'aréopage constituent une réunion au sommet dans le coin le plus reculé de la pièce. Parfait. La conjoncture se présente bien. Ça risque de donner une séance d'accouchement sans douleur. Seulement, faut que la sage-femme (en l'occurrence la chance) y mette du sien.

J'ai donc le poignet droit libre. Je fais mine de laisser tomber mon bras sur ma hanche. Ma main se coule dans ma poche comme une vipère dans un tas de broussailles.

L'escogriffe délivre mon bras gauche. Maintenant, j'ai le tournevis en main, avant que d'avoir la situation. Je tiens la tige dans le prolongement de mon bras, tel le spadassin florentin préparant sa dague (à dague à dague tsoin tsoin). A la sauvette, je mate le mitrailleur. Il tient sa pétoire prête, mais il n'a pas l'influx nerveux. Toutes ces palabres auxquelles il n'avait pas à se mêler lui ont démobilisé le qui-vive, si j'ose dire (et comment que j'ose !).

Par conséquent, l'homme déterminé que je suis peut avoir raison de l'homme relâché qu'il est. La lutte du tournevis contre la mitraillette. L’essayer c'est l'adopter ; la couleur qui sort est la couleur gagnante, faites vos jeux ; rien ne va plus ! Au moment où le mercenaire number two s'apprête à me passer les poucettes, je lui colle ma boule dans la gargouille, ce qui, vu la violence du choc, la vitesse du vent et notre position par rapport au méridien de Greenwich, l'envoie valser dans le parterre. Dans le même élan (comme disait un autre mammifère de la famille des cervidés), je saute sur le braqueur et je lui plonge la tige du tournevis dans le gras de son bras qui tient la mitraillette.

Ça lui fait lâcher son arquebuse. Écoutez, mes drôles, je ne voudrais pas vous arquebuser, ni même vous abuser (seulement vous annoncer) en estimant à une seconde virgule quéque chose le temps utilisé pour cet exercice de style (qui constitue en fait un exercice de stylet).

C'est bien simple : les quatre personnes de l'état-major n'ont point encore eu le temps de se retourner que, déjà, je fais un plongeon de goal par la fenêtre.

Je me reçois dans un buisson d'Haicrevysse à fleurs persistantes, je signe un accusé (levez-vous) de réception, et je fonce en zigzag vers la forêt qui non seulement est proche, mais en outre imminente.

Le meilleur des springboks n'a jamais marqué un essai dans un style pareil. Deux soldats qui coltinent une cantine me barrent la route, mais je les drible. C’est seulement lorsque j'atteins le couvert des arbres que la mitraillade éclate. Des pralines de fortes dimensions hachent les feuilles d'or (qui ne sont pas celles du roman d'espionnage) autour de moi. Sans m'arrêter de galoper, je me convoque pour un entretien à huis clos, et je m'apostrophe. Je me dis exactement ceci, sans y changer une syllabe : « Mon petit San-Antonio, tu viens de réussir la partie la plus délicate de l'opération-survie ; maintenant il faut que tu fasses travailler tes méninges si tu veux que le baromètre reste au beau fixe. Ces enfants de fumelard vont entreprendre une chasse à courre à côté de laquelle celle du marquis de la Glotte Quiremonte aura l'air d'une partie de pêche sur les bords de l'Oîse peinte par Manet. Tu ne connais pas d'autre jungle que celle de Paris et te voilà dans la Ménélas (comme disait Hélène) jusqu'au trognon. Si dans les dix secondes qui suivent tu retrouves pas une idée de première, c'est la terre vietnamienne qui bénéficiera de l'azote qui te constitue si harmonieusement (j'ai le style ampoulé depuis qu'on m'a posé des ventouses). On peut se causer tout en cavalant ; y a bien des mecs qui ont des instruments gros comme des lessiveuses et qui jouent Sambre et Meuse en marchant.

Rapidement, la sylve s'épaissit. Les arbres montent en fûts, les lianes guirlandent de plus en plus bas : une odeur opiacée monte de cette végétation qui serait exotique si elle poussait ailleurs qu'où elle se trouve (C.Q.F.D., et même C.Q. tout court, hein ?). Je pense que j'ai le choix entre continuer de galoper dans la jungle (mais je n'ai rien d'un jongleur indochinois), ou me planquer Je serais partant pour cette seconde alternative si je ne me disais que mes petits camarades ont sûrement des clébards à leur disposition et que les mignons cabots m'auront reniflé aussi vite qu'on renifle la présence de Bérurier dans un cinéma. Dans tous les films, et dans tous les bouquins traitant d'un fugitif coursé par des clebs, on voit celui-ci s'élancer dans un cours d'eau pour gommer sa piste. Il respire avec une paille, ou s'eaue (il existe bien le verbe se terrer, j’ai envie d’inventer le verbe s’eauer) au milieu des joncs. J'en ferais bien autant, croyez-le, car je ne répugne pas à recourir à certains conformismes d'action ; pourquoi faire la fine babouche quand on va à la mosquée ? Mais le hic, c'est qu'aucun cours d'eau n'a la bonne idée de passer par-là. Je ferais bien du ruisseau, seulement je risque d'attendre longtemps. Et comme, précisément, c'est le temps qui me fait le plus défaut, force m'est de trouver autre chose, et de le trouver immédiatement. Galopant à en perdre sa laine, je me prends les nougats dans une liane plus trainante que les autres. The good idée. Je m'élance, me balance, me hisse, m'élève, me juche. Mais il serait vain de me croire hors d'atteinte sous prétexte que je me trouve dans les hautes branches d'un fisquier polyvalent. Que c'est beau ! Qu’on a envie de chanter « La flore que tu m'avais jetée » en trois couplets et un tombé. A quelques centaines de mètres de là, un remue-ménage éclate : coups de fusil, coups de sifflets, cris, aboiements, il y en a pour tous les goûts, pour toux les tympans. Fissa, San-Antonio ! Remue-toi le prosper, mon gars ! Ne pleure pas ton huile de coude ! Du cran, économise ton souffle, tu te goinfreras d'oxygène plus tard ! Je joue les Tarzan. Une liane ! Un élan ! Et hop ! je me retrouve dans un nouvel arbre. Une autre liane, un autre élan : et re-hop ! Ainsi de suite… Je ne compte pas mes pirouettes. J'ai les mains en sang, le visage et le dos labourés d'estafilades ! J'ai dû parcourir une certaine distance ainsi. Le vacarme se rapproche. Cette fois, il s'agit de se tenir peinard. Justement, je me trouve dans les branchages touffus d'un pompidier panaché, cet arbre qui peut atteindre jusqu'à cinquante mètres de haut et six mètres de circonférence. Comble de bonheur, le tronc est creux. Je me love par une ouverture : I love you. C'est la première fois que je glisse une obole de cette nature dans le trou d'un tronc. Un écureuil dérangé se barre à toute vitesse tandis qu'une guenon au pelage cendré (c'est une mongolienne à tête chercheuse) me fait de l'œil et se cherche une puce pour me l'offrir. On ne vit pas assez près de la nature ; nous autres citadins. On fait les mariolles, mais on ne connaît rien des habitants de nos forêts, on ignore l'odeur des feuilles pourrissantes. Je me crois à Rambouillet ! Je reste immobile, logé dans ma cavité comme un ver dans son fruit.

Alentour, c'est un déferlement terrible. Deux chiens aboient férocement à l'endroit où j'ai quitté le sol pour tarzaner dans las branches. Mes poursuivants lâchent des rafales en l'air, dès qu'ils voient remuer. De pauvres macaques foudroyés, des oiseaux aux plumages colorés s'abattent. Le cher San-A., lui, impavide, attend que ça se passe. Ces carnes ratissent consciencieusement. C'est une exploration méthodique ; pas un fourré ne leur échappe.

Ils savent entreprendre une battue. Leurs copains viets sont des malins, des rois de la jungle. Franchement, si je n'avais eu la veine de me loger dans un arbre creux, je me serais fait repérer par leurs yeux de hiboux.

Mais la troupe continue son exploration acharnée. Elle s'éloigne. Mon palpitant cogne si fort que doit résonner jusqu'au pied du pompidier. Je ferme les yeux. Le goût sauvage, jouissif, de la victoire me chavire. La seconde phase de l'opération « Taillons-nous » a également réussi. Vous le voyez, mes aminches : rien n'est impossible à l'homme déterminé. Il suffit d'avoir des tripes et d'oser, et de doser. La chance dont à propos de laquelle je vous causais primitivement, c'est une femelle qu'il faut conquérir. J'appuie mon front contre l'écorce éléphantesque. C'est rugueux, dur, solide. Quoi de plus merveilleux qu'un arbre ? Il nous donne des fruits pour nous rafraîchir, de l'ombre pour faire la sieste, des lits pour faire l'amour et des cercueils pour faire la mort. Je suis bien. Je l'aime. Aucune peau de femme ne m'a jamais paru plus agréable que cette peau d'arbre géant. Blotti dans son gros ventre, comme Jonas dans sa baleine, je récupère. Je me détends. Je réfléchis. Je communie avec la belle, l'indulgente nature. « J'aurais jamais dû m'éloigner de' mon arbre », fredonné-je… Le temps s'écoule ; la nuit vient. Les frondaisons noircissent. Il y a d'autres cris, d'autres rumeurs profondes, d'autres senteurs enivrantes… La forêt se fait hostile. Pour lors, l'étonnant San-Antonio, celui qui a trouvé le moyen de gagner un maximum d'argent avec un minimum d'idées ; l'homme qui est capable de se coucher tôt avec une dame qu'il ne connaît pas et de se lever tard avec une dame qu'il connaît bibliquement. l'intrépide San-Antonio qui peut mettre un type K.O. aussi vite qu'il peut le faire cocu ; San-Antonio, l'enfant chéri des foules en délire (à force d'en remettre, il finira bien par en rester quelque chose !), San-Antonio sans qui l'œuvre de Frédéric Dard ne serait que ce qu'elle est ; San-Antonio le bien-aimé, le bien nommé, se prend à part et se demande comment il va enchaîner son destin. Le chopera-t-il par les oreilles ou par la queue ? Lui fera-t-il une clé aux pattes, une Cléopâtre ou bien le blousera-t-il à la sournoise ? Car, enfin, l'unique solution raisonnable c'est de fuir, convenez-en ou allez vous faire ausculter le fondement par un manche de truelle. Je dois profiter de la noyé pour me débiner. La jungle est hostile, pleine d'embûches de Noël. Le Viêt plus ou moins cong rôdaille dans les fourrés, l'arme au poing, prêt à m'interpréter « Aspro la douleur s'efface ».

Ils sont à l'affût (sur celui de leurs arbalètes). Une fléchette que je ne sentirai même pas arriver ! Et bonne bière, San-Antonio, ça c'est de la terre meuble ! Et je ne parle pas des pièges à Congs disposés dans les sentiers sous bois dont je mâche les feuilles, comme disait mon ami Verhaeren avant d'aller prendre le train. Nonobstant ces graves, ces multiples dangers, je dois tenter de me tailler. Oui, seulement, mes deux copains sont aux mains des Russes, eux, et San-Antonio ne saurait sauver sa peau en oubliant celle de Bérurier au vestiaire. Alors ? Je vous vois venir, les gars : pas futés, mais logiques à vos moments perdus. Vous vous dites pertinemment : « On le connaît, San-A. on le sait qu'il va tenter l'impossible pour délivrer ses aminches. Ça serait plus notre crack-maison, sans ça. Son blason rouillerait. Il deviendrait pas sympa, le Casanova de basse-cour. On le lirait plus, on le relirait encore moins (ou alors en peau de chagrin). Il se doit à sa légende et, qui plus est, à son public ». Eh bien oui, mes petites tronches, je réponds à votre appel. Je vous ai compris. Il est là, San-A. Il répond présent ! Nous serons sauvés ensemble ou nous périrons ensemble, il y a pas de milieu (sinon à Pigalle et à Marseille).

Je me hisse hors de mon trou et me laisse couler jusqu'au sol. Les lianes, c'est lisse. J'exécute des mouvements gymniques, comme chaque fois après une période d'engourdissement. Ça rétablit la circulanche et assouplit les nerfs. Je vais avoir besoin d'eux pour écrire les pages suivantes. Moi, San-A., tout seul et les mains vides, j'attaque un camp bourré de soldats en armes, et ce pour la deuxième fois dans la même journée : un camp américain aux aurores, un camp russe au crépuscule. Avec juste mon courage et mon génie ! Comme complice, la nuit ! C'est peu. Comme motivation, mon désir ardent de sauver des amis. Eh oui : tout mettre en œuvre pour les arracher à leurs tortionnaires. Cette idée me galvanise. J'en frétille comme un chien qui fait marcher son essuie-glace lorsqu'on le caresse. Et je me dis, du fond du cœur : « En avant, San-Antonio. En avant ! »

Avec une canne de bambou, je me fabrique une lance ; comme on appointe une mine de crayon. Le résultat obtenu est formide. Je viens de me fabriquer une arme redoutable. Certes, elle ne vaut pas une mitrailleuse double, mais elle présente l'avantage d'être plus silencieuse et ce détail, dans le cas présent, a son importance.

Mon javelot bien en main, j'avance, courbé en deux en direction du camp, plus félin que nos voisins, les tigres du Bengale. Tous les quatre pas je m'oblige de m'arrêter pour écouter et sonder la nuit. Je crains de me faire repérer par une sentinelle. Parvenu à une cinquantaine de mètres des bâtiments, je me couche derrière une touffe de cactus Picotas-Graducus, l'espèce la plus épineuse, vous ne l'ignorez pas.

Si je m'écoutais, je foncerais encore ; mais je sais me faire la sourde oreille quand la prudence l'exige. Je me rends parfaitement compte qu'avant de tenter quoi que ce soit, il me faut étudier la vie nocturne du camp. Que voilà donc une sage décision. Grâce à la lune et à mes talents de nyctalope, je finis par apercevoir, disposé tous les trente mètres environ, un guetteur couché. Pas dingues, les Popofs. Une sentinelle debout constitue une cible, ils le savent. Alors ils font coucher les leurs. Si j'avais fait deux pas de plus j'étais repéré. Je possède sûrement un septième sens, c'est pas possible autrement.

Avec le manche de ma lance je coupe une pousse de cactus en forme de fourche, composée de cinq larges feuilles en i grec. Ensuite, je l'embroche de la pointe de mon arme. Doucement, je la place devant moi. Elle constitue un bouclier naturel derrière lequel je peux me dissimuler à condition de ramper très bas. Il s'agit dorénavant de progresser avec une lenteur extrême afin que les factionnaires ne s'aperçoivent pas que ce cactus est mobile. Les touffes de cactées sont nombreuses alentour et leurs ombres familières aux guetteurs vont m'aider à endormir leur attention.

J'ai repéré l'un d'eux et, comme il n'a pas de bol, c'est sur lui que je repte. Je ne sais pas ce qu'indiquent nos horoscopes du jour, à lui et à moi ; mais je pense intimement que l'un des deux est à foutre dans les gogues.

J'avance toujours ; si lentement que je suis à peine sûr de progresser. Je deviens souche de bois, cactus à mon tour. Et, pourtant, la distance diminue, qui me sépare de la sentinelle. Bientôt, je peux voir son casque et les reflets de sa carabine.

Encore une dizaine de mètres. Faut les faire. Je m'applique à tenir la touffe de cactus bien droite. Dans ce pays où la guérilla utilise toutes les ressources de l'imagination, les ruses de ce genre sont monnaie courante. Je sais que si le soldat a le moindre doute, il défouraillera recta. Je continue, tout mon être tendu ; pas un poil de ma poitrine qui ne participe pas à l'opération ! Je gagne encore cinq mètres.

A travers la fourche constituée par les feuilles de cactus, je vois très nettement l'homme. C'est un Viêt dont le visage jaune et large brille de sueur. La nuit est étouffante, je le répète, et mes hardes sent collées à mon corps. Le voici arrivé, l'instant décisif où la confrontation de nos deux horoscopes va s'effectuer. Je dois neutraliser la sentinelle d'un seul coup et sans bruit pour ne pas attirer l'attention de celles qui continuent la chaîne de surveillance.

« Han » : encore deux mètres, San-Antonio, et tu auras ta chance. Je mets près d'un quart d'heure pour les parcourir. Je me déplace millimètre par millimètre. Cette fois, je suis à distance convenable. Immobile, je fais progresser la plante grasse, chaque fois que le factionnaire regarde dans une autre direction. Avez-vous assisté déjà à des corridas ? Oui, je pense, du moins au cinématographe. Vous avez frémi, comme tout le monde à la minute suprême, lorsque le torero dressé sur la pointe des pieds s'apprête à plonger l'épée recourbée dans le cœur de l'animal. La tête inclinée, le bras pareil à une flèche posée sur la corde tendue d'un arc, il vise. C'est l'instant de vérité. Le destin de l'homme et celui de la bête se croisent, se confondent un instant. Ils sont en suspens dans l'air capiteux des arènes. A cette minute, je me fais l'effet d'être le toréador sur le point d'estoquer. Mais en face de moi, au lieu d'un toro, un homme. Un homme qui ne m'a rien fait et pour lequel je ne nourris aucune haine.

Un homme qui entrave ma route et que je vais essayer de supprimer avant qu'il ne me supprime. Je vise de mon mieux, longuement, jusqu'à ce que le tremblement de ma main se dissipe et qu'elle devienne dure et insensible comme cette tige de bambou. Et puis tout se déroule sans que j'aie plus à le décider. J'agis en état second. Mes muscles obéissent à ma volonté alors qu'elle a cessé d'être effective. Comme le cerveau électronique d'un robot a enregistré un ordre et l'exécute, mon corps hypertendu accomplit mon dessein. J'ai un rush terrible, de félin. Le plus moche, ce sont les sons dans ces cas-là.

Il y a un bruit hideux de vessie crevée. Un début de plainte escamotée. Et c'est le silence, une fraction d'infini solidifié sous la lune. Enfin, la rumeur de la nuit reprend, avec ses insectes, ses frissons étranges, le chuchotement des branchages, les cris désemparés d'animaux inconnus dont on devine la présence furtive. Je lâche mon bambou planté dans la gorge de l'homme. C'est un trait d'union effroyable, Il me communique par ses vibrations l'agonie de ma victime. Je crois que c'était son horoscope qui donnait de la bande.

Je rampe jusqu'au soldat mort. Je ne pense pas qu'il ait souffert. Tout cela a été si fulgurant ! Il n'a pas eu le temps de comprendre ce qui se passait. La mort qui le guettait a bondi en lui et l'a dévasté en un éclair. Je m'empare de son fusil. Y a pas à dire, c'est tout de même mieux qu'une canne de bambou. Je coiffe son casque. Un peu juste pour ma tronche, mais ce qui compte c'est la silhouette. Un fusil à l'épaule et un casque sur la bouille, de nuit j'ai la découpe d'un militaire. Je gagne l'abri d'un baraquement, puis je me dresse. Allons, te voici au cœur de la place, San-Antonio. On dirait que ça repasse plutôt bien. M'est avis que mon ange gardien a pris l'avion suivant pour me rejoindre. Maintenant il est à pied d'œuvre : on fait du bon boulot, lui et moi. Je me repère. Le camp est silencieux. Quelques lumières brillent dans certains baraquements, mais les artères sont vides. Je me dirige vers le bâtiment servant de prison. La porte est grillagée, à cause des bestioles folâtres. Comme l'endroit péché par la ventilation, les zigs de l'intérieur s'aèrent comme ils le peuvent. A travers les fines mailles du grillage, je peux admirer l'intérieur du poste. Sur deux lits de camp : deux dormeurs. A la table, deux factionnaires éveillés jouent aux cartes.

Comment feriez-vous, vous autres, pour prendre d'assaut ce bastion ? Pas commode. Si je pouvais défourailler, en quatre pralines je me paierais les gardes, seulement ce serait du suicide. Autant tirer illico un feu d'artifice. Alors ? Alors San-Antonio farfouille dans sa giberne pour trouver une boîte d'astuces. Je me plaque contre le mur et, du doigt, je gratouille le grillage en imitant le cri du caméléon en rut. Je vois que les deux joueurs de cartes tendent l'oreille. Je répète mon manège de façon à leur faire accroire qu'une bête veut pénétrer chez eux. L'un d'eux finit par poser ses brèmes et radine aux nouvelles. Je me jette en arrière, la crosse de mon flingue haut levée. L'homme défait le crochet de la lourde et passe la tête à l'extérieur. C'est sa fête ! Ah ! les jolies vacances, merci papa, merci maman. Il efface un de ces coups de buis qui comptent dans la calcification d'un crâne ! Le v'là par terre. Je ne perds pas de temps à le compter dix ou à prendre sa température. En trois bonds j'arrive à la table où le second batteur de cartons attend en matant à la sauvette le jeu de son adversaire. C'est pas joli de tricher. Je le lui fais comprendre en lui balancetiquant un nouveau coup de crosse en pleine poire. Il a le portrait qui se modifie instantanément. Ça se tuméfie, ça violit, ça pisse le sang. Zozo-la-belote est groggy. Mais le plus rigolard, mes chéris, c'est que j'ai agi avec une telle célérité que les deux autres soldats dorment toujours à poings fermés. Ne jamais frapper un ennemi endormi. Le paragraphe 34 bis du manuel du parfait homme d'action est formel sur ce chapitre. Je m'approche donc du premier dormeur et le secoue. Le gars se dresse, le regard passé au laminoir. Je le rendors d'une manchette formide sous la mâchoire. Ça fait craquer sa mâture et il s'abat (comme un samedi juif) sur son plume. Même régime pour le second julot. De la crème, mes fils ! Du billard (japonais) ! Tel que je suis parti, si on me laissait faire, je gagnerais la guerre à moi tout seul.

Cette fois, il s'agit de se remuer le prose. Verrou ! Re-verrou ! Clé ! Gonds ! Ça grince ! Bonsoir messieurs ! Ils sont là, tous les deux, Béru et Curt. Assis tristement sur leurs dodos. Pâles, cernés, affaiblis, anxieux. Je pose un doigt sur mes lèvres, biscotte les appareils perfides qui moulinent leur converse et je leur fais signe de me suivre. vous parlez qu'ils se le font pas répéter deux fois, ni en braille, ni en hindoustani.

Ils se pointent dans le poste de garde et je désigne à chacun d'eux le râtelier d'armes. Faut les voir sauter dessus comme la chetouille sur un équipage de Marines. Béru se saisit d'une mitraillette et Curtis d'un colt grandeur nature. Tout de suite on se sent moins seul. Vous ne pouvez pas savoir comme, dans certaines circonstances, ça tient compagnie, des appareils à distribuer les tranquillisants définitifs.

— Bravo, mec, déclare le Gros, radieux, je te vote les félicitations du jury à l'unanimité.

J'enregistre l'hommage, mais la tâche qui nous attend est ardue, car il s'agit maintenant de filer d'ici et de traverser la jungle. J'ai de plus en plus l'estomac dans les talons. Je sens venir le moment où mes jambes vont composer un « x » parfait. Bast, comme on disait au siècle dernier, je m'alimenterai plus tard. Le véritable homme d'action ne doit pas avoir de ces soucis, ou alors ceux-ci sont des cadets.

Avant de vider les lieux, j'hésite à enfermer les quatre gardes estourbis dans la geôle. Mais je décide qu'à cause des micros dont celle-ci est truffée cela ne servirait de rien car ils pourraient aussi bien donner l'alerte. Ce qu'il faut, c'est gerber en vitesse, sans trop se préoccuper du temps qu'il va faire.

— Je vais marcher devant, fais-je à mes amis. Vous autres, imitez-moi en tous points. Il s'agit de franchir un cordon de factionnaires. J'en ai assaisonné un, et c'est par la même brèche qu'il nous faut filer.

Silencieux comme des ombres (oh, la belle métaphore) nous rebroussons à trois le chemin que j'ai emprunté seul (faut avoir opinion sur rue pour se permettre de telles tournures de phrases, non ?). Nous- marchons, courbés en deux, dans les zones obscures. Il y en a de plus en plus, vu que des nuages s'accumulussent devant la lune. Je me repère dans le camp, zigzague entre les bâtiments, cours d'un arbre à l'autre, surveille le comportement de mes deux lascars.

Tout fonctionne bien, mais voilà-t-il pas qu'une sirène se met à ululer comme une perdue dans le silence nocturne ! On dirait une corne de brume. Elle parle du nez ! Son grand cri geignard et féroce s'enfle, s'enfle, balayant le sommeil, secouant la léthargie ambiante, faisant se multiplier les lumières.

— Hé, Gars, me chuchote le Gros, t'as pas l'impression qu'on l'a dans le…

Je n'entends pas la fin de sa phrase, biscotte une recrudescence de la sirène, et je ne saurai jamais ce dont parlait Béru, ni ce où donc on devait l'avoir.

Загрузка...