— Et si ça tourne au vinaigre ? s'inquiète Béru en parlant : de côté, ce qui lui donne la voix de jean Nohain.
— La fuite ! réponds-je.
— Et si la route est coupée ?
— On fera camarade.
— Pas de castagne ?
— Avec les poings only, boy. Les pétards seulement pour intimider. T'es certain que tu ne veux pas déclarer forfait pendant qu'il en est encore temps ? Après tout nous ne sommes pas en mission commandée, je travaille à mon compte !
— J'ai rien contre le petit artisanat, hé, Tordu ! rouspète le Dodu sous son sparadrap.
Nous parvenons à la porte du camp.
— Alors, allons-y, mon pote ! Deux pour tous, tous pour deux et haut les cœurs ! clamé-je en actionnant à pleine turbine la sirène de l'ambulance.
Un factionnaire qui s'avançait vers notre chignole arrête son mouvement de barrage en me voyant foncer.
— Barre ta viande, ça urge ! lui lancé-je.
Du pouce, je désigne l'intérieur de mon carrosse à croix rouge. Il opine et s'écarte. J'appuie sur le champignon. Faut me voir évoluer, sirène au vent, dans les ruelles du camp.
Les militaires qui y déambulent se plaquent contre les baraquements. C'est toujours impressionnant, une ambulance militaire pilotée par un zig ensanglanté. Ça laisse présager de sinistres hécatombes à l'intérieur.
Malgré ma rapidité d'action je trouve le moyen de filer un coup de périscope sur ma montre. Il est huit plombes pile. On doit sortir Curtis de sa geôle en ce moment. A moins qu'à la veille de son exécution on néglige, de le conduire aux douches ? Tout est à craindre. Je ne sais pas pourquoi, j'ai la pétoche. Vous me répondrez qu'au moment de tenter un coup aussi délicat, on peut se permettre de chocotter, même si l'on s'appelle San-Antonio et qu'on n'en soit plus à compter ses exploits. Pourtant, d'ordinaire, l'imminence de l'action me survolte. Au cœur de la bataille, j'ai l'esprit Bayard. Au lieu de retrouver ma mentalité Tarzan, voilà mon guignol qui chamade, mes soufflets qui coincent, ma raison qui me ravaude les tempes.
— Ça boume, Gros ? je demande, comptant sur la chaude présence de mon saint-Bernard pour récupérer.
— Faut faire aller, dit-il.
Ça ne lui ressemble pas. Est-ce une idée que je me fais ? Il me semble en cours de traczir, lui aussi.
J'atteins le bâtiment servant de prison. Je le remonte en direction de l'infirmerie. Voilà la porte d'icelle. Une lourde à deux battants.
— On va brancarder le gus de derrière annoncé-je au Gros.
Aussitôt dit, aussitôt fait.. On s'empare de la civière, on la déploie et on saisit le blessé.
— Dis donc, grommelle la Cirrhose, ils ont pas de veine avec nous, les Amerloques. J'sais pas si t'as remarqué, mais il est viande-froide, Popaul. Il supporte pas les voyages en wagon-couchette !
— Tu vas la boucler, triple c… ! : sourdiné-je en voyant rappliquer deux infirmiers.
Des drôles de mastars, les arrivants, soit dit entre nous et le Canal de Suez. Des Rouquins pleins de taches de son avec des nez en pied de marmite et des mentons comme des boîtes à chaussures.
— De la casse ? ils demandent.
— On est tombés dans une embuscade ! annoncé-je. Occupez-vous du copain, on va se faire panser !
Le plus rouquin des deux — un vrai chalumeau oxhydrique — demande :
— Où sont Bob et Ted ?
Je pige qu'il a reconnu le véhicule et qu'il s'inquiète de ses convoyeurs.
— Sur le carreau ! je soupire avec un haussement d'épaules. La salle de soins ?
— Au fond du couloir à gauche ! On revient tout de suite.
— Merci les gars.
J'entraîne Bérurier dans le local. Selon moi, les douches se trouvent côté prison. Donc, à droite. Dès que nous sommes hors de la vue des infirmiers j'oblique dans la direction opposée à celle qu'ils nous ont indiquée et je pousse une lourde.
Nous nous trouvons dans une espèce de burlingue où deux gars en blouse blanche matent des radios de l'estomac appliquées contre un cadran lumineux.
— Excusez, docteurs, — dis-je. Les douches, please.
Je désigne Béru.
— C'est pour mon copain ; faut qu'il en prenne une avant de se faire soigner, il est grouillant de vermine.
Les toubibs qui s'avançaient déjà ont un mouvement de recul.
— Vous ressortez, c'est la deuxième porte après celle-ci.
— Merci.
Je prends le chemin indiqué. Cette fois nous pénétrons dans un vaste local qui sent la buanderie. Une demi-douzaine de M.P. battent les brêmes en rigolant. Une bouteille de Bourbon est posée sur la table. A notre entrée ils cessent de se marrer. L'un d'eux, un sergent, nous apostrophe.
— Où allez-vous, les gars ?
— Aux douches ! dis-je. Le doc veut que mon copain en prenne une dare-dare car il a plus de poux qu'un asile de nuit.
Le sergent fronce ses narines délicates.
— Vous étiez dans quel coin ?
— On arrive de sa Sen Pa Bon où ça chauffe drôlement, les Viets attaquent à l'aveuglette, avec des sarbacanes blanches par lesquelles ils propulsent des bactéries.
— Des vrais démons ! fait le sergent. Mais on les rôtira tout de même, quitte à se les faire à l'Hydrogène.
Il ajoute :
— Les douches sont là !
Je remercie d'un hochement de tête et m'apprête à pousser la lourde indiquée lorsque cette dernière s'ouvre sur un nouveau M.P. très affairé.
— Sergent ! interpelle-t-il, il faudrait prévenir un toubib en vitesse, le prisonnier Curtis vient de se blesser dans sa douche.
Pour le coup, je récupère. Avouez que, nonobstant mes affres, jusqu'à présent ça baigne dans l'huile, non ? Qu'est-ce qui nous sépare de Curt ? Un gros coup de bluff et de cran. Et qu'est-ce qui sépare Curt de la liberté ? Quelques malheureux impondérables, du genre dont Joffre sut si bien s'accommoder, le moment venu.
— Comment ça, blessé ? demande le sergent.
— Il a glissé dans l'eau savonneuse et s'est estourbi contre le mur. Il ne remue plus et son nez pisse le sang, explique le M.P.
— Fait voir, dit le sergent en se levant.
Il sort avant nous tandis que ses cinq hommes, peu captivés par l'accident, se remettent à distribuer les cartes. Béru qui n'a rien entravé me coule un regard tellement interrogatif qu'on pourrait s'en faire un crochet à bottines. Je le rassure et l'exalte d'un clin d'oeil.
Mine de rien, on file le train aux deux bonshommes. Le M.P. guide son supérieur rachitique vers un box. Le buste de mon vieux copain Curtis dépasse l'étroite cabine carrelée. Un autre M.P. se tient immobile auprès de lui, la mitraillette sous le bras. Franchement, on ne peut pas dire que la confiance règne. Le problo qui se pose à nous est le suivant : nous avons trois adversaires à neutraliser « gentiment » dans un laps de temps très bref, et en ne faisant pas de bruit pour éviter d'alerter les cinq bonshommes de la pièce voisine. C'est coton. Pas une virgule de seconde à perdre. Je file un coup de coude à Béru. Il me visionne. J'ai à son endroit un hochement de menton sur l'homme à la mitraillette. Dans notre langage, à nous, cela signifie : ce gars-là est à toi, je vais essayer de me payer les deux autres. Le sergent vient de s'agenouiller devant le « corps » de Curtis. Le premier M.P. attend ses réactions, les poings aux hanches. Mine de rien j’extirpe sa seringue en la tenant par le mort. Faut percuter le doublé du siècle, mes fils, je prends le bon angle, tout en m'assurant que Béru est maintenant à bonne distance du zig à l'a mitraillette. Et ça part. Un coup de crosse sur la nuque du militaire, un coup de savate dans celle du sergent.
Le Gros, avec un synchronisme que la T.V. française ignore encore, est rentré bille en tête dans l'estomac du deuxième M.P. Ce dernier lâche sa pétoire bégayante. Béru le finit de son traditionnel crochet au menton. Quinze ans d'expérience, modèle breveté S.G.D.G. Les trois messieurs se retrouvent dans le sirop avant de s'être demandé s'ils allaient bientôt recevoir des nouvelles des States. Je crois bien que nous n'avons encore jamais réussi un triplé aussi beau, ou alors c'est que la mémoire me fait défaut, — auquel cas je vous promets de sucer des allumettes et de me gaver de poisson.
— Tu peux te relever, Curt ! je murmure.
Mais il ne bronche pas. Cette crêpe d'aviateur, en voulant se démolir le noze s'est bel et bien mis out. Je fais à la va vite une tournée de vérification, à savoir que j'administre une ration de somnifère supplémentaire à chacun.
— Aide-moi à me désenturbanter ! enjoins-je au Gros.
Rapidos, je me débarrasse de mon pansement frontal, ensuite de quoi je récupère la chemise du premier M.P., je coiffe son casque et je m'empare de la mitraillette du deuxième.
— Prends Curtis sur tes épaules ! !
Le Gros est devenu un outil. Il est docile, précis. Il ne moufte pas.
— On ressort, dis-je. Direction l'ambulance.
Acquiescement silencieux de l'Hénorme. Notre cortège se met en route. Premier obstacle, le poste où les cinq soldats cognent du carton. Ils lèvent la tête en nous apercevant. Moi, à la lourde, je me retourne vers les douches et je lâche un déférent :
— O.K., sergent, on y va tout de suite !
…qui rassure les cinq gars. De toute manière comme ils n'ont de commun avec Einstein que la seconde nationalité de ce dernier, ils ne se posent pas de questions et, ne s'en posant pas à eux-mêmes, ne nous en posent donc point à nous. A peine si deux d'eux jettent un regard intéressé à mon vieux Curtis dont la frime fait penser à un steak tartare. Sa Majesté coltinante et moi passons sans encombre. Le couloir maintenant. Heureusement il est vide. C'est trop beau pour être vrai. Je me dis que la chance peut pas nous sourire à pleines dents longtemps encore : A quoi ça rimerait de jouer les fortiches, si tout se passait comme dans la Comtesse de Ségur, comme disait une amie de maman qui cachait ses économies dans le Larousse pour être certaine que son mari ne les trouve pas ! Je serais vite réduit au chômage si toutes mes entreprises réussiraient sans incident. Vous me flanqueriez mes bouquins au visage en me traitant d'abuseur de confiance, non ? Et vous auriez raison. Un auteur qui n'a que des choses insignifiantes à raconter ne mérite pas d'écrire. Il déshonore son Watermann. Et ses lectrices sont comme les pigeonnes : pigeonnées ! Vous imaginez une guerre dont le communiqué quotidien serait toute : R.A.S. ou une industrie dont la devise serait R.A.B. ?
Heureusement pour vous, juste comme je nous espère sortis de l'albergo, voilà les deux rouquins infirmiers (ou infirmiers rouquins, au choix) qui re-débouchent. Ils me reconnaissent pas puisque je me suis débandeletté, mais ils retapissent aussi sec le Gros et, qui pis est, comme disait une vache qui allait de mâle en pis, son chargement !
— Qu'est-ce qui se passe ? demande-t-il.
— C'est rien ! Il s'est cogné contre le rebord de la douche, fais-je en montrant Curtis.
— Mais c'est Curt Curtis ! dit le plus rouquin des deux, celui qui ressemble à l'incendie de Chicago.
Il ajoute :
— Conduisez-le à la salle de pansements.
Moi, vous me connaissez et vous connaissez mon objectif ? C'est ailleurs que j'ai envie de conduire mon pote.
Aussi je ne balance pas. Ma mitraillette relève presque toute seule son vilain museau en direction des duettistes de la pénicilline.
— Vos gueules, bande de cloches ! j'aboie. Chopez Curtis et conduisez-le dans l'ambulance, sinon je vous arrose !
Ils s'exorbitent vilain, les deux blondinets de brasier.
— Vite, ou ça va pisser le sang ! je bouscule.
A cet instant, la lourde des toubibs s'ouvre et les deux mateurs d'estomac paraissent. En voyant la scène ils ont un geste d'effarement et veulent rentrer dans leur isba. Mais je fais un pas de côté pour les couvrir également.
— Arrivez, docs, je fais à mi-voix, et soyez sages biscotte je ne voudrais pas vous interpréter Hiroshima mon amour sur cette mandoline à répétition.
Les quatre mecs se défriment. C'est la seconde où tout se joue, mes filles. S'ils cèdent,les beaux espoirs nous sont permis ; s'ils se rebiffent, comme je ne peux décemment pas les buter, nous l'avons in the baba, comme disent les pâtissiers de langue anglaise-au-rhum.
Faut donc que je me mime un air terrific pour les impressionner, sinon je dépose mon bilan sur le plancher.
— Exécution, sinon je vous exécute ! crié-je.
Bérurier qui, sans être capable de lire Dickens dans le texte, est néanmoins capable de piger la nature de la scène, se déleste de Curtis et le tend aux infirmiers comme s'il s'agissait d'un polochon.
Vaincus, les deux rouillés s'en saisissent. M'est avis qu'il faut les mettre. D'une seconde à l'autre l'alerte va être donnée. Et tend elle sera donnée, croyez-moi ou allez vous faire peindre l'œil de Caïn dans le fond de votre slip, ça ne sera plus de la plaisanterie. On se fera tronçonner par les guerriers de Johnson avant d'avoir eu le temps d'envoyer des cartes postales à nos relations.
— Tous à l'ambulance ! enjoins-je.
Et je ponctue d'un coup de pompe dans les miches d'un toubib. Peut-être que, malgré ma seringue, j'essuierais une résistance si je ne disposais pas d'un nouvel atout. Cet atout c'est un Bérurier aux mains libres.
Sa devise, vous le savez, est la même que celle des notaires : peu de paroles, des actes ! En quatre paires de claques il a dominé la situation et nos gars hospitaliers sortent.
— Tous à l'arrière ! dis-je en les poussant vers l'ambulance.
Je passe ma mitraillette au Gros.
— A toi de faire la loi, Béru,mais je t'en conjure, modère tes élans fougueux, y a eu assez de dégâts comme ça. Du train où vont les choses, on galope vers l'incident diplomatique.
Sa Majesté grimpe avec notre petit monde dans la calèche croix-rougée et je m'installe au volant. Je vous jure que mon battant fonctionne sur la pointe des pieds. Voilà-t-il pas que ça se remet au beau fixe, à c't'heure, mes bonnes dames ! ?
A nouveau je redéclenche la sirène du véhicule. Le bruit, c'est encore ce qui intimide le plus. On peut soutenir des visions affreuses, supporter des odeurs nauséabondes, toucher des trucs répugnants, au besoin même bouffer de la chose dans les périodes de pénurie, mais subir une sirène ou le bruit d'un robinet qui fuit, c'est pas possible. Les Allemands le savaient, qui équipèrent leurs avions de hurleurs au début de la provisoirement dernière guerre. Le fracas de leurs coucous effrayait bien autrement que leurs mitrailleuses.
Dans un vacarme de dreling dreling je retraverse le camp.
Malgré mon sens de l'orientation je me paume une première fois, entre les abattoirs et les tennis couverts. Mais je rectifie : ma trajectoire et me retrouve sur mon orbite (de cheval). Je contourne le centre d'insémination artificielle, franchis le pesage, longe la manufacture de yaourt, dépasse la léproserie, double le dancing, évite l'institut des hydrocarbures et je m'apprête à aborder l'établissement thermal lorsque des sirènes plus gueulardes que la mienne se mettent à clamer leur détresse aux quatre coins du camp. En entendant cette Bach annale, mes tifs se mettent debout, comme les enfants des écoles lorsque Msieur l'inspecteur vient faire Carter leur maîtresse (à moins qu'il ne coït (je connais des cas) l'amant de leur maîtresse).
Je ne crois pas avancer une chose inexacte en vous annonçant que ça risque de barder pour notre matricule, mes lapins.
Comme je parviens à proximité de l'entrée du camp, je vois qu'on est en train d'en baisser la barrière. Celle-ci ressemble à celle d'un passage à niveau. Je calcule la distance qui me reste à parcourir. Quatre cent mètres. Il est trop tard. La percuter dans l'espoir de la défoncer est un projet insensé. Par ailleurs, des soldats radinent au pas de course. Que faire ! Je vire à droite et engage l'ambulance dans une voie étroite qui longe les garages. La porte d'un hangar est ouverte. J'avise des véhicules de tous calibres, ça me donne une idée forcenée. Freinage à mort. Je me cramponne pour ne pas piquer des naseaux dans le pare-brise. Marche arrière ! Puis marche avant en braquant à fond. Me voici dans le hangar. Je bombe pour me ranger derrière un gros camion de campagne. Des zigs en combinaison de mécano s'activent alentour sur des moteurs. Ils ne nous prêtent pas grande attention sur l'instant estimant sans doute que j'amène un véhicule de plus à réparer. J'ouvre les portes arrière. Au bon moment : ma brutale manœuvre a fait chuter le Gros et messieurs les yankees s'emploient à le désarmer. Il faut toute la fougue san-antonienne pour rétablir le calme. Je m'avise alors que Curt a retrouvé ses esprits. Il regarde autour de lui comme un zoiseau de noye ébloui par la lumière du soleil (in english, the sun light).
— Dans ce camion, vite ! lancé-je au Gros. Et je repense opportunément à la méthode qu'employait Dillinger pour braquer des banques. Son hold-up accompli, il faisait grimper les employés sur les marchepieds de sa voiture afin de protéger s'a fuite. Ces braves gens constituaient un bouclier vivant et la police n'osait pas défourailler.
De nos jours, les chignoles ne se prêtent plus à ce genre d'exercice puisqu'elles ne comportent pas de marchepieds, mais ce qu'on ne peut accomplir avec une voiture, on peut encore le réussir avec un camion.
— Conduis ! dis-je au Gros.
J'aide Curtis à grimper dans la cabine du camion. Après quoi j'ordonne aux autres de se cramponner aux deux portières. Comme les ouvriers, alertés par mon cinéma, font mine d'approcher, je décide qu'une petite giclée intimidante s'impose.
— A plat ventre, tout le monde ! leur aboyé-je en lâchant une pétarade dans la verrière.
Ça fait de l'effet, tout le monde se couche, comme si Nounours venait de jouer « Bonsoir les petits » et « Bérurier le vaillant, Béru le preux », embraye à tout va. Les disques patinent ; puis le camion, hautement sollicité par le pied droit du Mastar se décide et fonce.
— Tu mets le cap sur la barrière, Gros, mets toute la gomme, s'il te plait, on n'aura pas le temps de s'y reprendre en plusieurs fois.
— T'inquiète pas, dit seulement le Dodu, un jour, sur les autos-tampons, à la foire du Trône, j'ai bousillé la balustrade et atterri dans la roulotte à madame Irma, l'extra-lucide. Toute voyante qu'elle était, elle m'a pas vu arriver dans son but.
— Cramponnez-vous, les gars ! conseillé-je aux toubibs et infirmiers. On va se payer une secousse.
Le camp est maintenant en effervescence (de térébentine). Ça galope de partout. Ça débouche, ça se met en batterie. Mais mon inspiration américaine, est payante. En voyant le peloton hospitalier agrippé aux portières du camion, les militaires n'osent défourailler.
Là-bas, droit devant nous, la barrière passage anivesque est verrouillée.
Béru se met au volant.
— Ferme les yeux, il va valser du verre, annonce-t-il.
Et le voilà qui se met à entonner : « Nous entrerons dans la barrière, quand nos ainés n'y seront plus ». C'est beau de marseiller à un pareil moment, vous trouvez t’y pas ? Tout le talent béruréen est ainsi démontré. Le camion prend de plus en plus de vitesse. Les soldats ricains gesticulent comme des sémaphores pour nous intimer l'ordre de stopper, mais, réalisant que telle n'est pas notre intention, ils s'écartent en vitesse pour nous laisser passer.
Les cataphores de la barrière ont, sous le soleil saigonais, des reflets de diamants. C'est la devanture de chez van Cleeft qu'on va défoncer, les gars !
Rrraôum ! Le camion a subi comme un monumental coup de fouet. La pointe de la barrière tordue par l'impact est sortie de son logement (deux pièces avec alcôve et vue sur la mer). Notre véhicule zigzague, fait une embardée, écrase la voiture d'un marchand de glaces qui n'a eu que le temps de sauter en arrière, et poursuit.
— Où vais-je ? Où cours-je ? demande Béru.
— Vire à gauche ! dis-je.
Il obéit. On perturbe vachement la circulation. Nous avons réussi à sortir du camp, seulement il s'agit maintenant de foutre le camp ! J'aperçois une grosse auto noire stationnée en double file. Laura a la tête hors de la portière. Elle a entendu les sirènes, elle est aux aguets.
— Fout le camion en travers de la chaussée, Gros ! hurlé-je.
Ce Béru ! il est téléguidé par la Nasa, je vous jure ! Il a un coup de volant fabuleux qui le fait percuter un tramway à l'arrêt. Deux autos particulières se joignent à l'embrassade. En une seconde il y a un paquet de tôles enchevêtrées gros comme ça au milieu de la rue.
— A la bagnole ! je crie.
Le Gros est déjà au galop, je pousse Curtis ahuri en direction de la voiture noire, couvrant notre fuite de ma mitraillette braquée à la ronde.
Laura tient la porte ouverte. Elle est à l'arrière de la voiture qui s'avère être un break américain. Il y a un gros zig au volant. On se bouscule à l'intérieur et l’auto dont le moteur ronronnait fait une décarrade supersonique.
Curtis se jette sur la banquette, essoufflé, sanguin. Sa détention l'a drôlement amaigri. Il a les joues creuses, du bistre sous les yeux.
Personne ne moufte. L'auto, pilotée de main de maitre, fonce à tombeau ouvert dans les rues populeuses.
Laura a le regard brillant. Elle me prend le cou.
— Tony, soupire-t-elle enfin, vous êtes vraiment un superman.
Je suis gêné par sa démonstration de tendresse.
Malgré la gravité de l'instant je pense à notre séance de la veille et, en présence de Curtis, ça me tracasse.
— Eh ben, Curt, l'interpellé-je, tu pourrais faire la bibise de retrouvailles à ton épouse au lieu de rester là comme un crapaud sur une feuille de nénuphar.
Il fronce les sourcils, me sourit d'un air indécis et murmure :
— Qu'est-ce que tu racontes, San-Antonio, je n'ai jamais été marié !