C’est donc par un véritable miracle que je retourne comme en cours de peine normale à Royale. Je l’ai quittée avec une condamnation de huit ans et à cause de cette tentative de sauvetage, je suis de retour dix-neuf mois après.
J’ai retrouvé mes amis : Dega toujours comptable, Galgani facteur, Carbonieri qui a été acquitté dans mon affaire d’évasion, Grandet, Bourset, le menuisier et les hommes à la Poussette : Naric et Quenier, Chatal à l’infirmerie et mon complice de la première cavale, Maturette, qui est toujours à Royale, aide-infirmier.
Les bandits du maquis corse sont tous ici : Essari, Vicioli, Cesari, Razori, Fosco, Maucuer et Chapar qui a fait guillotiner la Griffe pour l’affaire de la Bourse à Marseille. Toutes les vedettes de la chronique rouge des années 27 à 35 sont ici.
Marsino, l’assassin de Dufrêne, est mort la semaine dernière de misère physiologique. Ce jour-là, les requins ont eu un plat de choix. Il leur a été servi un des experts en pierres précieuses les plus côtés de Paris.
Barrat, surnommé la Comédienne, le champion de tennis millionnaire de Limoges, qui a assassiné un chauffeur et son petit ami intime, trop intime. Barrat est chef du laboratoire et pharmacien à l’hôpital de Royale. On est tuberculeux aux Iles par droit de cuissage, prétend un docteur facétieux.
Bref, mon arrivée à Royale est un coup de canon. Quand j’entre à nouveau dans le bâtiment des fortes têtes, c’est un samedi matin. Il y a presque tout le monde et tous, sans exception, me font fête et me témoignent leur amitié. Même le mec aux montres qui ne parle jamais depuis le fameux matin où on allait le guillotiner par erreur, se dérange et vient me dire bonjour.
— Alors, les amis, ça va pour tout le monde ?
— Oui, Papi, sois le bienvenu.
— Tu as toujours ta place, dit Grandet. Elle est restée vide depuis le jour où tu es parti.
— Merci à tous. Quoi de nouveau ?
— Une bonne nouvelle.
— Laquelle ?
— Cette nuit, dans la salle, en face des bonnes conduites, on a trouvé assassiné le bique qui t’avait dénoncé en te pistant du haut du cocotier. C’est certainement un ami à toi qui n’a pas voulu que tu le rencontres vivant et qui t’a économisé ce travail.
— Sûrement, je voudrais bien savoir qui c’est pour le remercier.
— Peut-être un jour il te le dira. On l’a trouvé ce matin à l’appel avec un couteau planté dans le cœur. Personne n’a rien vu ni rien entendu.
— C’est mieux comme ça. Et le jeu ?
— Ça va, il y a toujours ta place.
— Bon. Alors on recommence à vivre en travaux forcés à perpétuité. Savoir comment et quand ça va finir cette histoire.
— Papi, on a été réellement tous bien choqués quand on a su que tu avais huit piges à te taper. Je ne crois pas qu’il y ait sur les Iles un seul homme, maintenant que tu es là, capable de refuser de t’aider pour n’importe quoi, au prix le plus risqué.
— Le commandant vous appelle, dit un bique.
Je sors avec lui. Au poste de garde, plusieurs gaffes me disent quelques mots gentils. Je suis le bique et trouve le commandant Prouillet.
— Ça va, Papillon ?
— Oui, commandant.
— Je suis heureux que tu sois gracié et te félicite pour ton acte de courage envers la petite fille de mon collègue.
— Merci.
— Je vais te mettre bouvier en attendant que tu retournes vidangeur avec le droit de pêcher.
— Si cela ne vous compromet pas trop, oui.
— Ça me regarde. Le surveillant de l’atelier n’est plus ici et moi, dans trois semaines je m’en vais en France. Bon, alors tu reprends ta place demain.
— Je ne sais comment vous remercier, commandant.
— En attendant un mois avant d’essayer une autre cavale ? dit en riant Prouillet.
Dans la salle, je vois toujours les mêmes hommes, leur même train de vie qu’avant de partir. Les joueurs, classe à part, ne pensent et ne vivent que pour le jeu. Les hommes qui ont des jeunes vivent, mangent, couchent avec eux. Véritables ménages où la passion et l’amour entre hommes prennent toutes leurs pensées, nuit et jour. Scènes de jalousie, passions sans retenue où la « femme » et « l’homme » s’épient mutuellement et qui provoquent des meurtres inévitables si l’un d’eux se fatigue de l’autre et vole à de nouvelles amours.
Pour la belle Charlie (Barrat), un Noir nommé Simplon a tué la semaine dernière un type qui s’appelait Sidero. C’est le troisième que Simplon tue à cause de Charlie.
Il n’y a que quelques heures que je suis sur le camp que j’ai déjà deux mecs qui viennent me voir.
— Dis-moi, Papillon je voudrais savoir si Maturette est ton môme ?
— Pourquoi ?
— Pour des raisons à moi.
— Ecoute bien. Maturette a fait une cavale avec moi de deux mille cinq cents kilomètres où il s’est comporté comme un homme, c’est tout ce que j’ai à te dire.
— Je veux savoir s’il est avec toi ?
— Non, je ne connais pas Maturette du côté sexe. Je l’apprécie comme un ami, le reste ne me regarde pas, sauf si on lui fait du mal.
— Mais si un jour il était ma femme ?
— A ce moment, s’il est consentant je ne me mêlerai de rien. Mais si pour arriver à ce qu’il soit ton môme tu le menaces, tu auras alors affaire à moi.
Avec les pédérastes passifs ou actifs c’est pareil, car autant les uns que les autres s’installent dans leur passion sans penser à autre chose.
J’ai trouvé l’Italien du plan en or du convoi. Il est venu me dire bonjour. Je lui dis :
— Tu es encore ici ?
— J’ai tout fait. Ma mère m’a envoyé douze mille francs, le gaffe m’en a pris six mille de commission, j’ai dépensé quatre mille pour me faire désinterner, j’ai réussi à aller passer la radio à Cayenne et je n’ai rien pu faire. Après, je me suis fait accuser d’avoir blessé un ami, tu le connais. Razori, le bandit corse.
— Oui, et alors ?
— D’accord avec lui, il s’est fait une blessure au ventre et je suis descendu au conseil de guerre avec lui, lui comme accusateur et moi comme coupable. On n’a pas touché terre là-bas. En quinze jours on avait fini. Condamné à six mois, je les ai fait à la Réclusion l’an dernier. Tu n’as même pas su que j’étais là. Papi, je n’en peux plus, j’ai envie de me suicider.
— Il vaut mieux que tu crèves en mer dans une cavale, au moins tu meurs libre.
— Je suis prêt à tout, tu as raison. Si tu prépares quelque chose, fais-moi signe.
— C’est entendu.
Et la vie à Royale recommence. Me voilà bouvier. J’ai un buffle qu’on appelle Brutus. Il pèse deux mille kilos, c’est un assassin d’autres buffles. Il a tué déjà deux autres mâles. « C’est, me dit le surveillant Angosti qui s’occupe de ce service, sa dernière chance. S’il en tue un autre il sera abattu. »
Ce matin, j’ai fait la connaissance de Brutus. Le Noir martiniquais qui le conduit doit rester une semaine avec moi pour m’apprendre. J’ai tout de suite été ami de Brutus en lui pissant sur le nez : sa grande langue adore recueillir le salé. Puis, je lui ai donné quelques mangots verts que j’avais ramassés dans le jardin de l’hôpital. Je descends avec Brutus attaché comme un bœuf au gros timon d’une charrette digne des temps des rois fainéants tant elle est rustiquement faite et sur laquelle se trouve un tonneau de trois mille litres l’eau. Mon travail et celui de mon pote Brutus est d’aller à la mer faire remplir le tonneau d’eau et de remonter cette terrible côte jusqu’au plateau. Là, j’ouvre la clef du baril et l’eau coule dans les caniveaux, emportant tout ce qui est resté de la vidange du matin. Je commence à six heures et vers neuf heures j’ai fini.
Au bout de quatre jours, le Martiniquais déclare que je peux me débrouiller tout seul. Il n’y a qu’un ennui : le matin, à cinq heures, je dois nager dans la mare à la recherche de Brutus qui se cache car il n’aime pas travailler. Comme il a les narines très sensibles, un anneau de fer les traverse et un bout de chaîne de cinquante centimètres en pend en permanence. Quand je le découvre, il se retire, plonge, et va ressortir plus loin. Quelquefois je mets plus d’une heure avant de l’attraper dans cette eau stagnante dégueulasse de la mare, pleine de bêtes et de nénuphars. J’en prends des colères tout seul : « Salaud ! tête de con ! Têtu comme un Breton ! Tu vas sortir, oui ou merde ? » Il n’est sensible qu’à la chaîne quand je l’attrape. Les insultes, il s’en fout. Mais quand, enfin, il est sorti de la mare, alors il devient mon pote.
J’ai deux bidons de graisse vides, pleins d’eau douce. Je commence par prendre une douche, bien nettoyé de cette eau visqueuse de la mare. Quand je suis bien savonné et bien rincé, il me reste généralement plus d’une moitié d’un estagnon d’eau douce, alors je lave Brutus avec de la bourre de bourse de coco. Je lui frotte bien les parties sensibles et l’arrose en le nettoyant. Brutus se frotte alors la tête contre mes mains et tout seul il se met devant le brancard de la charrette. Jamais je ne le pique avec le dard comme le faisait le Martiniquais. Il m’en sait gré, car avec moi il marche plus vite qu’avec lui.
Il y a une belle petite bufflesse qui est amoureuse de Brutus, elle nous accompagne en marchant à côté de nous. Je ne la chasse pas comme l’autre bufflier, au contraire. Je la laisse embrasser Brutus et nous accompagner partout où l’on va. Par exemple, je ne les dérange pas quand ils s’embrassent et Brutus m’en est reconnaissant car il monte ses trois mille litres à une vitesse incroyable. Il a l’air de vouloir rattraper le temps qu’il m’a fait perdre dans ses séances de langues avec Marguerite, car elle s’appelle Marguerite, la bufflesse.
Hier, à l’appel de six heures, il y a un petit scandale à cause de Marguerite. Le Noir martiniquais, paraît-il, montait sur un petit mur et là, il baisait la bufflesse tous les jours. Surpris par un gaffe, il avait écopé trente jours de cachot. « Coït sur un animal », motif officiel. Or hier, à l’appel, Marguerite s’est amenée sur le camp, elle a passé devant plus de soixante hommes et, arrivée à la hauteur du nègre, elle s’est retournée en lui présentant ses fesses. Ce fut un éclat de rire général et le noircicaud était gris de confusion.
Je dois faire trois voyages d’eau par jour. Le plus long, c’est le remplissage du tonneau par les deux chargeurs en bas, mais ça va assez vite. A neuf heures j’ai fini et je vais à la pêche.
Je me suis allié avec Marguerite pour sortir Brutus de la mare. En la grattant dans l’oreille elle émet un son à peu près comme une jument en chaleur. Alors Brutus sort tout seul. Bien que je n’aie plus besoin de me laver, je continue à le baigner mieux qu’avant. Tout propre et sans l’odeur nauséabonde de l’eau dégueulasse où il passe la nuit, il plaît encore plus à Marguerite et en est pétillant.
En remontant de la mer, à moitié de la côte, se trouve un endroit un peu plat où j’ai une grosse pierre. Brutus a l’habitude de souffler cinq minutes, je cale la charrette et ainsi il se repose mieux. Mais ce matin, un autre buffle, Danton, aussi gros que lui, nous attendait caché derrière des petits cocotiers qui n’ont que des feuilles, car c’est une pépinière. Danton débouche et attaque Brutus. Lui, fait un écart et le coup est esquivé, l’autre touche la charrette. Une de ses cornes est rentrée dans le tonneau. Danton fait des efforts démesurés pour se dégager, moi je libère Brutus de ses harnais. Alors Brutus prend du champ, côté hauteur, au moins trente mètres, et se précipite au galop sur Danton. La peur ou le désespoir font que celui-ci, avant que mon buffle soit sur lui, se dégage du tonneau en laissant un morceau de corne, mais Brutus ne peut freiner à temps et rentre dans la charrette qui se renverse.
Alors là j’assiste à la chose la plus curieuse. Brutus et Danton se touchent les cornes sans se pousser, ils ne font que se frotter leurs immenses cornes les unes contre les autres. Il ont l’air de se parler et pourtant ils ne crient pas, ils soufflent seulement. Puis, la bufflesse monte la côte lentement, suivie par les deux mâles qui, de temps en temps, s’arrêtent et recommencent à se frotter et entrelacer les cornes. Quand c’est trop long, Marguerite gémit langoureusement et repart vers le plateau. Les deux mastodontes, toujours sur la même ligne, suivent. Après trois arrêts avec la même cérémonie, nous arrivons au plateau. Cette partie où nous débouchons est devant le phare et forme une place nue de trois cents mètres de long environ. Au bout, le camp des bagnards ; à droite et à gauche, les bâtiments des deux hôpitaux : transportés et militaires.
Danton et Brutus suivent toujours à vingt pas. Marguerite, elle, va tranquillement au centre de la place et s’arrête. Les deux ennemis viennent à sa hauteur. Elle, de temps en temps, lance son cri de lamento, long et positivement sexuel. Ils se touchent à nouveau les cornes, mais cette fois j’ai l’impression qu’ils se parlent vraiment car à leur souffle se mêlent des sons qui doivent signifier quelque chose.
Après cette conversation, l’un part à droite, lentement, et l’autre à gauche. Ils vont se poster aux extrémités de la place. Il y a donc entre eux trois cents mètres. Marguerite, toujours au centre, attend. J’ai compris : c’est un duel en bonne et due forme, accepté des deux côtés, avec la jeune bufflesse comme trophée. La môme buffalo est d’ailleurs d’accord, elle aussi est fière que deux Jules aillent se battre pour elle.
C’est sur un cri de Marguerite qu’ils s’élancent l’un vers l’autre. Dans la trajectoire que chacun peut parcourir, cent cinquante mètres environ, inutile de vous dire que leurs deux mille kilos se multiplient par la vitesse qu’ils arrivent à prendre. Le choc de ces deux têtes est si formidable que les deux restent knock-out plus de cinq minutes. Chacun a fléchi des jambes. Le plus vite récupéré, c’est Brutus qui s’en va cette fois au galop reprendre sa place. La bataille a duré deux heures. Des gaffes voulaient tuer Brutus, je m’y suis opposé et, à un moment donné, dans un choc, Danton s’est cassé la corne qu’il s’était abîmée contre le tonneau.
Il s’enfuit, poursuivi par Brutus. La bataille poursuite a duré jusqu’au lendemain. Partout où ils ont passé, jardins, cimetière, buanderie, ils ont tout détruit.
C’est seulement après s’être battus toute la nuit que le matin suivant, vers les sept heures, Brutus a pu acculer Danton contre le mur de la boucherie qui est au bord de la mer et là, il lui a entré une corne entière dans le ventre. Pour bien le terminer, Brutus s’est roulé deux fois sur lui-même pour que la corne, dedans, tourne dans le ventre de Danton qui, au milieu d’un ruisseau de sang et de tripes, s’abat, vaincu à mort.
Cette bataille de colosses a tellement affaibli Brutus qu’il a fallu que je dégage sa corne pour qu’il puisse se relever. Titubant, il s’éloigne par le chemin qui borde la mer et là, Marguerite s’est mise à marcher à côté de lui en soulevant son gros cou de sa tête sans cornes.
Je n’ai pas assisté à leur nuit de noces, car le gaffe responsable des buffles m’accusa d’avoir détaché Brutus et je perdis ma place de bufflier.
J’ai demandé à parler avec le commandant au sujet de Brutus.
— Papillon, alors que s’est-il passé ? Brutus doit être abattu, il est trop dangereux. Voilà trois beaux exemplaires qu’il tue.
— Je suis justement venu pour vous demander de sauver Brutus. Ce gaffe des cultures chargé des buffles n’y comprend rien. Permettez-moi de vous raconter pourquoi Brutus a agi en légitime défense. » Le commandant sourit :
— J’écoute.
— …Donc, vous avez compris, mon commandant, que mon buffle est l’attaqué, concluais-je après avoir conté tous les détails. Bien mieux, si je ne détache pas Brutus, Danton le tue attaché et donc incapable de se défendre, puisqu’il était lié à son joug et à la charrette.
— C’est vrai, dit le commandant.
Le gaffe des cultures arrive alors.
— Bonjour, commandant. Je vous cherche, Papillon, car ce matin vous êtes sorti sur l’île comme si vous alliez au travail, pourtant vous n’aviez rien à faire.
— Je suis sorti, Monsieur Angosti, pour voir si je pouvais arrêter cette bataille, malheureusement ils étaient enragés.
— Oui, c’est possible, mais maintenant vous n’aurez plus à conduire le buffle je vous l’ai déjà dit. D’ailleurs, dimanche matin on va l’abattre, ça fera de la viande pour le pénitencier.
— Vous ne ferez pas cela.
— C’est pas vous qui m’en empêcherez.
— Non, mais le commandant. Et si c’est pas assez, le docteur Germain Guibert à qui je vais demander d’intervenir pour sauver Brutus.
— De quoi vous mêlez-vous ?
— De ce qui me regarde. Le buffle, c’est moi qui le conduis et c’est mon copain.
— Votre copain ? Un buffle ? Vous vous foutez de moi ?
— Ecoutez, Monsieur Angosti, vous voulez me laisser parler un moment ?
— Laissez-le prendre la défense de son buffle, dit le commandant.
— Bien, parlez.
— Vous croyez, Monsieur Angosti, que les bêtes parlent entre elles ?
— Pourquoi pas, si elles se communiquent.
— Alors Brutus et Danton d’un commun accord se sont battus en duel.
Et à nouveau j’explique tout, du début à la fin.
— Cristacho ! dit le Corse, vous êtes un drôle de type, Papillon. Arrangez-vous avec Brutus, mais au prochain qu’il tue, personne ne le sauve, même pas le commandant. Je vous remets bouvier. Arrangez-vous pour que Brutus travaille.
Deux jours après, la charrette arrangée par les ouvriers de l’atelier, Brutus accompagné de sa légitime, Marguerite, reprenait les transports d’eau de mer journaliers. Et moi, quand on arrivait à la place où il se reposait, la charrette bien calée avec la pierre, je disais : « Où est-il Danton, Brutus ? » Et ce gros mastodonte d’un seul coup arrachait la charrette et d’un pas joyeux, en vainqueur, il terminait le trajet d’un seul jet.
Les Iles sont extrêmement dangereuses à cause de cette fausse liberté dont on jouit. Je souffre de voir tout le monde installé commodément pour vivre sans histoire. Les uns attendent leur fin de peine et d’autres rien, ils se roulent dans leurs vices.
Cette nuit, je suis allongé sur mon hamac, au fond de la salle il y a un jeu d’enfer au point que mes deux amis, Carbonieri et Grandet ont été obligés de se mettre à deux pour diriger le jeu. Un seul n’aurait pas suffi. Moi je cherche à faire apparaître mes souvenirs du passé. Ils s’y refusent : on dirait que les assises n’ont jamais existé. J’ai beau me forcer à éclaircir les images brumeuses de cette fatale journée, je n’arrive à voir aucun personnage nettement. Seul le procureur se présente dans toute sa cruelle vérité. Nom de Dieu ! je croyais bien t’avoir gagné définitivement quand je me suis vu à Trinidad chez Bowen. Quel maléfice m’as-tu jeté, espèce de salaud, pour que six cavales n’aient pu me donner la liberté ? A la première, des durs, quand tu as reçu la nouvelle, as-tu pu dormir tranquille ? Je voudrais bien savoir si tu as peur, ou seulement de la rage de savoir que ta proie avait échappé au chemin de la pourriture où tu l’avais jetée quarante-trois jours après ? J’avais crevé la cage. Quelle fatalité m’a poursuivi pour revenir au bagne onze mois après ? Peut-être que Dieu m’a puni d’avoir méprisé la vie primitive mais si belle que j’aurais pu continuer à vivre aussi longtemps que je l’aurais voulu ?
Lali et Zoraïma, mes deux amours, cette tribu sans gendarmes, sans autre loi que la plus grande compréhension entre les êtres qui la constituent, oui, je suis ici par ma faute, mais je ne dois penser qu’à une seule chose, m’évader, m’évader ou mourir. Si, quand tu as su que j’étais repris et retourné au bagne, tu as eu à nouveau ton sourire vainqueur des assises en pensant : « Tout est bien ainsi, il y est de nouveau dans le chemin de la pourriture où je l’avais mis », tu te trompes. Jamais mon âme, mon esprit, n’appartiendront à ce chemin dégradant. Tu tiens mon corps seulement ; les gardes, ton système pénitencier constatent tous les jours deux fois par jour que je suis présent et avec ça, cela vous suffit. Six heures du matin : « Papillon ? » — « Présent. » Six heures du soir : « Papillon ? » — « Présent. » Tout va bien. Voilà près de six ans que nous le tenons, il doit commencer à pourrir et avec un peu de chance un de ces jours la cloche appellera les requins pour le recevoir avec tous les honneurs, au banquet journalier que leur offre gratuitement ton système d’élimination par l’usure.
Tu te trompes, tes calculs ne sont pas justes. Ma présence physique n’a rien à voir avec ma présence morale. Tu veux que je le dise une chose ? Je n’appartiens pas au bagne, je ne suis assimilé en rien aux habitudes de mes codétenus, même pas à celle de mes amis les plus intimes. Je suis candidat permanent à la cavale. Je suis en train de converser avec mon accusateur des assises, quand deux hommes s’approchent de mon hamac.
— Tu dors, Papillon ?
— Non.
— On voudrait te parler.
— Parle. Ici il n’y a personne, en causant doucement, qui peut vous entendre.
— Voilà, on est en train de préparer une révolte.
— Votre plan ?
— On tue tous les Arabes, tous les gaffes, toutes les femmes des gaffes et tous leurs gosses qui sont de la graine de pourris. Pour cela, moi Arnaud et mon ami Hautin, aidés de quatre hommes qui sont d’accord, nous attaquons le dépôt d’armes du commandement. J’y travaille pour maintenir les armes en bon état. Il y a vingt-trois mitraillettes et plus de quatre-vingts fusils, mousquetons et Lebel. L’action se fera de…
— Arrête, ne va pas plus loin. Je refuse de marcher. Je te remercie de ta confiance, mais je ne suis pas d’accord.
— On pensait que tu accepterais d’être le chef de la révolte. Laisse-moi te donner les détails étudiés par nous et tu verras que ça ne peut pas échouer. Il y a cinq mois qu’on prépare l’affaire. Nous avons plus de cinquante hommes d’accord.
— Ne me donne aucun nom, je refuse et d’être le chef et même d’agir dans ce coup.
— Pourquoi ? Tu nous dois une explication après la confiance qu’on a eue de tout te dire.
— Je ne t’ai pas demandé de me raconter tes projets. Ensuite, je ne fais dans la vie que ce que je veux et non ce que l’on veut. En plus je ne suis pas un assassin à la chaîne. Je peux tuer quelqu’un qui m’a fait quelque chose de grave, mais pas des femmes et des gosses qui ne m’ont rien fait. Le plus grave, vous ne le voyez même pas et je vais vous le dire : même en réussissant la révolte, vous échouez.
— Pourquoi ?
— Parce que la chose principale, vous évader, n’est pas possible. Admettons que cent hommes suivent la révolte, comment vont-ils partir ? Il y a deux canots seulement aux Iles. Au grand maximum ils ne peuvent pas porter tous deux plus de quarante durs. Que ferez-vous des soixante autres ?
— Nous, on sera dans les quarante qui partiront dans les canots.
— C’est ce que tu supposes, mais les autres sont pas plus cons que vous, ils seront armés comme vous et si chacun d’eux à un peu de cervelle, quand tous ceux que tu as dit vont être éliminés, vous vous tirerez dessus entre vous pour gagner le droit d’être sur un des bateaux. Le plus important de tout ça c’est que ces deux canots, aucun pays ne voudra les recevoir, car les télégrammes vont arriver avant vous dans tous les pays possibles où vous êtes susceptibles d’aller, surtout avec une légion de morts aussi grande derrière vous. Partout vous serez arrêtés et remis à la France. Vous savez que je reviens de Colombie, je sais ce que je dis. Je vous donne ma parole qu’après un coup pareil on vous rend de partout.
— Bon. Alors tu refuses ?
— Oui.
— C’est ton dernier mot ?
— C’est ma décision irrévocable.
— Il ne reste qu’à nous retirer.
— Un moment. Je vous demande de ne pas parler de ce projet à aucun de mes amis.
— Pourquoi ?
— Parce qu’à l’avance je sais qu’ils vont refuser, donc c’est pas la peine.
— Très bien.
— Vous croyez que vous ne pouvez pas abandonner ce projet ?
— Franchement, Papillon, non.
— Je ne comprends pas votre idéal puisque, très sérieusement, je vous explique que même la révolte réussissant, vous ne pouvez pas être libres.
— Nous voulons surtout nous venger. Et maintenant que tu nous as expliqué qu’il était impossible d’arriver dans un pays qui nous reçoive, eh bien, on prendra la brousse et nous formerons une bande dans la forêt vierge.
— Vous avez ma parole que je n’en parlerai même pas à mon meilleur ami.
— Ça, on en est sûr.
— Bien. Une dernière chose : avertissez-moi huit jours à l’avance, pour que j’aille à Saint-Joseph et ne sois pas à Royale quand ça va se passer.
— Tu seras averti à temps pour que tu puisses changer d’île.
— Ne puis-je rien faire pour vous faire changer d’idée ? Voulez-vous combiner autre chose avec moi ? Par exemple, voler quatre mousquetons et une nuit attaquer le poste qui garde les canots, sans tuer personne, prendre un bateau et partir ensemble.
— Non, on a trop souffert. Le principal pour nous c’est la vengeance, même au prix de notre vie.
— Et les gosses ? Et les femmes ?
— Tout ça c’est la même graine, le même sang, il faut qu’ils crèvent tous.
— N’en parlons plus.
— Tu ne nous dis pas bonne chance ?
— Non, je vous dis : renoncez, il y a mieux à faire que cette cochonnerie.
— Tu n’admets pas qu’on ait le droit de se venger ?
— Si, mais pas sur des innocents.
— Bonsoir.
— Bonsoir. On n’a rien dit, d’accord, Papi ?
— D’accord, mecs !
Et Hautin et Arnaud se retirent. Ça par exemple, drôle d’histoire ! C’est deux dingues ces mecs, et par-dessus le marché il y aurait cinquante ou soixante compromis et à l’heure H plus de cent ! Quelle histoire de fous ! Aucun de mes amis ne m’en a soufflé mot, donc ces deux durs n’ont dû parler qu’à des caves. C’est pas possible que des hommes du milieu soient dans ce coup. Ce qui est plus grave, car les assassins caves sont les vrais assassins, les autres du milieu ce sont des meurtriers, ce n’est pas pareil.
J’ai pris cette semaine des renseignements très discrètement sur Arnaud et Hautin. Arnaud a été condamné, injustement paraît-il, à perpète pour un truc qui ne méritait même pas dix ans. Les jurés l’ont condamné aussi sévèrement parce que l’année d’avant son frère avait été guillotiné pour meurtre d’un poulet. Lui, en raison du fait que le procureur avait parlé plus de son frère que de lui-même pour créer une atmosphère hostile, a été condamné à cette terrible peine. Il aurait été aussi horriblement torturé lors de son arrestation, toujours en raison de ce qu’avait fait son frère.
Hautin n’a jamais connu la liberté, il est en prison depuis l’âge de neuf ans. Avant de sortir d’une maison de correction, à dix-neuf ans, il a tué un mec, la veille de sa libération pour rejoindre la marine où il s’était engagé pour sortir de correction. Il doit être un peu fou, car ses projets étaient, parait-il, de gagner le Venezuela, de travailler dans une mine d’or et de se faire sauter la jambe pour toucher une grosse indemnité. Cette jambe est raide en raison d’une injection de je ne sais trop quel produit qu’il s’est faite volontairement à Saint-Martin-de-Ré.
Coup de théâtre. Ce matin à l’appel, on a appelé Arnaud, Hautin et le frère de Matthieu Carbonieri, mon ami. Son frère Jean est boulanger, donc au quai près des bateaux.
Ils ont été envoyés à Saint-Joseph sans explication et sans raison apparente. J’essaye de savoir. Rien ne suinte, pourtant Arnaud était depuis quatre ans à l’entretien des armes et Jean Carbonieri depuis cinq ans boulanger. Ce ne peut être un simple hasard. Il a dû y avoir une fuite, mais quel genre de fuite et jusqu’où ?
Je décide de parler avec mes trois amis intimes : Matthieu Carbonieri, Grandet et Galgani. Aucun des trois ne sait rien. Donc, ce Hautin et Arnaud n’avaient attaqué que des durs qui n’étaient pas du milieu.
— Pourquoi m’ont-ils parlé à moi, alors ?
— Parce qu’il est connu de tout le monde que tu veux t’évader à n’importe quel prix.
— Pas à ce prix-là, pourtant.
— Ils n’ont pas su faire la différence.
— Et ton frère Jean ?
— Va savoir comment il a fait la connerie de se mettre dans ce coup-là.
— Peut-être que celui qui a balancé l’a mis dans le coup et qu’il n’a rien à voir là-dedans.
Les événements se précipitent. Cette nuit on a assassiné Girasolo au moment où il entrait dans les cabinets. On a trouvé du sang sur la chemise du bouvier martiniquais. Quinze jours après une trop rapide instruction et la déclaration d’un autre Noir mis à l’isolement, l’ancien bouvier est condamné à mort par un tribunal d’exception.
Un vieux dur, nommé Garvel ou le Savoyard, vient me parler au lavoir dans la cour.
— Papi, je suis emmerdé car c’est moi qui ai tué Girasolo. Je voudrais sauver le noiraud, mais j’ai le trac qu’on me guillotine. A ce prix-là, je ne parle pas. Mais si je trouvais une combine pour n’avoir que trois ou cinq ans, je me dénonce.
— Quelle est ta peine de travaux forcés ?
— Vingt ans.
— Combien as-tu fait ?
— Douze ans.
— Trouve le moyen qu’on te foute perpétuité, comme ça tu ne vas pas à la Réclusion.
— Comment faire ?
— Laisse-moi réfléchir, je te dirai cette nuit.
Le soir arrive. Je dis à Garvel : « Tu ne peux pas te faire dénoncer et reconnaître les faits.
— Pourquoi ?
— Tu risques d’être condamné à mort. Une seule façon pour éviter la Réclusion, choper perpète. Dénonce-toi toi-même. Motif : que tu ne peux pas, en conscience, laisser guillotiner un innocent. Choisis un gaffe corse comme défenseur. Je te dirai son nom après l’avoir consulté. Il faut faire vite. Faudrait pas qu’ils le découpent trop rapidement. Attends deux ou trois jours.
J’ai parlé avec le surveillant Collona, il me donne une idée fantastique : Moi, je l’emmène au commandant et je dis que Garvel m’a demandé de le défendre et de l’accompagner pour faire ses aveux, que je lui ai garanti que sur cet acte de noblesse il était impossible qu’on le condamne à mort, que toutefois son cas était très grave et qu’il devait s’attendre à être condamné à perpétuité.
Tout s’est bien passé. Garvel a sauvé le noiraud qui a été remis en liberté aussi sec. Le faux témoin accusateur s’est vu infliger un an de prison. Robert Garvel, perpétuité.
Voilà deux mois que ça s’est passé. Garvel me donne le restant de l’explication seulement maintenant que tout est fini. Girasolo était l’homme, qui, après avoir su les détails du complot de la révolte à laquelle il avait accepté de prendre part, a dénoncé Arnaud, Hautin et Jean Carbonieri. Il ne connaissait, heureusement, aucun nom de plus.
Devant l’énormité de la dénonciation, les gaffes n’y ont pas cru. Toutefois, par précaution, ils ont envoyé à Saint-Joseph les trois bagnards balancés, sans rien leur dire, ni les interroger, ni rien.
— Quel motif tu as donné toi, Garvel, pour l’avoir assassiné ?
— Qu’il m’avait volé mon plan. Que je couchais en face de lui, ce qui était exact, et que la nuit j’enlevais mon plan et le dissimulais sous ma couverture qui me sert d’oreiller. Une nuit, je suis allé aux cabinets, quand je suis revenu mon plan avait disparu. Or, aux alentours de moi, un seul homme ne dormait pas, c’était Girasolo. Les gaffes ont cru mon explication, ils ne m’ont même pas parlé qu’il avait dénoncé une plausible révolte.
— Papillon ! Papillon ! crie-t-on dans la cour, à l’appel !
— Présent.
— Ramassez vos affaires. En route pour Saint-Joseph.
— Ah, merde alors !
La guerre vient d’éclater en France. Elle a apporté une discipline nouvelle : les chefs de service responsables d’une évasion seront destitués. Pour les transportés qui seront arrêtés au cours d’une évasion, condamnés à mort. Il sera considéré que l’évasion est motivée par le désir de rejoindre les forces françaises libres qui trahissent la Patrie. On tolère tout, sauf l’évasion.
Le commandant Prouillet est parti voilà plus de deux mois. Ce nouveau, je ne le connais pas. Rien à faire. Je dis au revoir à mes amis. A huit heures, je prends le bateau pour Saint-Joseph.
Le papa de Lisette n’est plus sur le camp de Saint-Joseph. Il est parti à Cayenne avec sa famille la semaine dernière. Le commandant de Saint-Joseph s’appelle Dutain, il est du Havre. Je suis reçu par lui. J’arrive seul, d’ailleurs, et suis remis au quai au gaffe de service par le surveillant-chef de la chaloupe avec quelques papiers qui m’accompagnent.
— C’est vous Papillon ?
— Oui, commandant.
— Vous êtes un curieux personnage, me dit-il en feuilletant mes papiers.
— Pourquoi suis-je tant curieux ?
— Parce que d’un côté vous êtes noté comme dangereux à tous points de vue, surtout une note à l’encre rouge : « En constant état de préparation d’évasion », et après, un additif : « A tenté de sauver l’enfant du commandant de Saint-Joseph au milieu des requins. » Moi, j’ai deux petites filles, Papillon, voulez-vous les voir ?
Il appelle les gosses de trois et cinq ans qui, toutes blondes, entrent dans son bureau accompagnées d’un jeune Arabe tout de blanc vêtu et d’une femme brune, très jolie.
— Chérie, tu vois cet homme, c’est lui qui a essayé de sauver ta filleule, Lisette.
— Oh ! laissez-moi vous serrer la main, dit la jeune femme.
Serrer la main à un bagnard est le plus grand honneur qu’on peut lui faire. Jamais on ne donne la main à un forçat. Je suis touché de sa spontanéité et de son geste.
— Oui, je suis la marraine de Lisette. Nous sommes très liés avec les Grandoit. Que vas-tu faire pour lui, chéri ?
— Il va d’abord sur le camp, puis tu me diras l’emploi que tu veux que je te donne.
— Merci, commandant, merci, Madame. Pouvez-vous me dire le motif de mon envoi à Saint-Joseph ? C’est presque une punition.
— Il n’y a pas de motif, à mon avis. C’est que le nouveau commandant craint que tu t’évades.
— Il n’a pas tort.
— On a augmenté les sanctions contre les responsables d’une évasion. Avant la guerre il était possible de perdre un galon ; maintenant c’est automatique, sans compter le reste. C’est pour cela qu’il t’a envoyé ici, il préfère que tu t’en ailles de Saint-Joseph où il n’a pas de responsabilité, que de Royale où il en a.
— Combien devez-vous rester ici, commandant ?
— Dix-huit mois.
— Je ne peux pas attendre si longtemps, mais je trouverai le moyen de retourner à Royale pour ne pas vous porter préjudice.
— Merci, dit la femme. Je suis heureuse de vous savoir si noble. Si vous avez besoin de n’importe quoi, venez ici en toute confiance. Toi, papa, tu donnes l’ordre au poste de garde du camp qu’on fasse venir Papillon me voir quand il le demandera.
— Oui, chérie. Mohamed, accompagne Papillon sur le camp et toi, choisis la case où tu veux être affecté.
— Oh moi, c’est facile : le bâtiment des dangereux.
— Ce n’est pas difficile », dit en riant le commandant. Et il fait un papier qu’il donne à Mohamed.
Je quitte la maison qui sert d’habitation et de bureau au commandant, au bord du quai, l’ancienne maison de Lisette et, accompagné du jeune Arabe, j’arrive au camp.
Le chef du poste de garde est un vieux Corse très violent et assassin connu. On l’appelle Filisarri.
— Alors, Papillon, c’est toi qui arrives ? Tu sais que moi je suis tout bon ou tout mauvais. Ne cherche pas à t’évader avec moi, car si tu échoues je te tue comme un lapin. Dans deux ans j’ai ma retraite, alors c’est pas le moment que j’aie un coup dur.
— Vous savez que moi je suis l’ami de tous les Corses. Je ne vais pas vous dire que je ne vais pas m’évader, mais si je m’évade je m’arrangerai pour que cela soit aux heures où vous serez pas de service.
— C’est bien comme ça, Papillon. Alors nous ne serons pas ennemis. Les jeunes, tu comprends ils peuvent mieux supporter des ennuis pour une évasion, tandis que moi, tu parles ! A mon âge et la veille de la retraite. Bien, c’est compris ? Va dans le bâtiment qui t’a été désigné.
Me voilà sur le camp, dans une salle exactement comme celle de Royale, de cent à cent vingt détenus. Là, il y a Pierrot le Fou, Hautin, Arnaud et Jean Carbonieri. Logiquement, je devrais me mettre en gourbi avec Jean puisque c’est le frère de Matthieu, mais Jean n’a pas la classe de son frère et puis, à cause de son amitié avec Hautin et Arnaud, ça ne me convient pas. Donc je l’écarte et m’installe à côté de Carrier, le Bordelais dit Pierrot le Fou.
L’île Saint-Joseph est plus sauvage que Royale, un peu plus petite mais elle paraît plus grande car elle est plus longue. Le camp est à mi-hauteur de l’île, car elle est formée de deux plateaux superposés. Au premier, le camp ; au plateau tout à fait en haut, la redoutable Réclusion. Entre parenthèses, les réclusionnaires continuent toujours d’aller à la baignade chaque jour une heure. Espérons que ça va durer.
Tous les jours à midi, l’Arabe qui travaille chez le commandant m’apporte trois gamelles superposées enfilées à un fer plat qui se termine par une poignée de bois. Il laisse les trois gamelles et emporte celles de la veille. La marraine de Lisette m’envoie chaque jour exactement la même chose que ce qu’elle a préparé pour sa famille.
Dimanche, je suis allé la voir pour la remercier. J’ai passé l’après-midi à parler avec elle et à jouer avec ses gosses. En caressant ces têtes blondes je me dis que quelquefois il est difficile de savoir où est son devoir. Le danger qui pèse sur la tête de cette famille dans le cas où les deux jobards auraient toujours les mêmes idées est terrible. Après la dénonciation de Girasolo à laquelle les gaffes n’ont pas cru au point qu’ils ne les ont pas séparés mais seulement envoyés à Saint-Joseph, si je dis un mot pour qu’on les sépare, je confirme la véracité et la gravité du premier mouchardage. Et alors quelle serait la réaction des gardiens ? Il vaut mieux me taire.
Arnaud et Hautin ne m’adressent presque pas la parole dans la case. C’est mieux d’ailleurs, on se traite poliment mais sans familiarité. Jean Carbonieri ne me parle pas, il est fâché que je ne me sois pas mis en gourbi avec lui. Nous, on est quatre : Pierrot le Fou, Marquetti, deuxième prix de Rome de violon qui souvent joue des heures entières, ce qui me porte à la mélancolie, et Marsori, un Corse de Sète.
Je n’ai rien dit à personne et j’ai la sensation que personne n’est au courant ici de la préparation avortée de la révolte à Royale. Ont-ils toujours les mêmes idées ? Ils travaillent tous les trois à une corvée pénible. Il faut tirer, ou plutôt haler, de grosses pierres à la bricole. Ces pierres servent à faire une piscine en mer. Une grosse pierre est bien entourée de chaînes, on y accroche une très longue chaîne de quinze à vingt mètres et à droite et à gauche, chaque forçat, sa bricole passée autour du buste et des épaules, prend avec un crochet un maillon de la chaîne. Alors d’un seul coup, exactement comme des bêtes, ils tirent la pierre jusqu’à sa destination. En plein soleil c’est un travail très pénible et surtout déprimant.
Des coups de fusil, des coups de mousqueton, des coups de revolver proviennent du côté du quai. J’ai compris, les fous ont agi. Que se passe-t-il ? Qui est vainqueur ? Assis dans la salle je ne bouge pas. Tous les durs disent : « C’est la révolte ! »
— La révolte ? Quelle révolte ? » Ostensiblement, je tiens à faire entendre que je ne sais rien.
Jean Carbonieri qui n’est pas allé au travail ce jour-là, s’approche de moi, blanc comme un mort malgré son visage brûlé par le soleil. A voix très basse, j’entends : « C’est la révolte, Papi. » Froidement, je lui dis : « Quelle révolte ? Je ne suis pas au courant. »
Les coups de mousqueton continuent. Pierrot le Fou rentre en courant dans la salle.
— C’est la révolte, mais je crois qu’ils ont échoué. Quelle bande de cinglés ! Papillon, ouvre ton couteau. Au moins qu’on en tue le plus possible avant de crever !
— Oui, répète Carbonieri, qu’on en tue le plus possible !
Chissilia sort un rasoir. Tout le monde prend un couteau ouvert dans la main. Je leur dis :
— Soyez pas cons. Combien sommes-nous ?
— Neuf.
— Que sept jettent leur arme. Le premier qui menace un gaffe, je le tue. J’ai pas envie de me faire fusiller dans cette salle comme un lapin. Tu es dans le coup, toi ?
— Non.
— Et toi ?
— Non plus.
— Et toi ?
— Je n’en savais rien.
— Bon. Ici nous sommes tous des hommes du milieu, personne ne savait rien de cette révolte de caves. C’est compris ?
— Oui.
— Celui qui se met à table doit comprendre qu’aussi sec il aura reconnu avoir su quelque chose, il sera abattu. Alors rien à gagner pour celui qui sera assez con pour parler. Jetez vos armes dans la tinette, ils ne vont pas tarder à arriver.
— Et si ce sont les durs qui ont gagné ?
— Si ce sont les durs, qu’ils s’arrangent pour terminer leur victoire par une cavale. Moi, à ce prix j’en veux pas, et vous ?
— Nous non plus, disent tous ensemble les huit autres y compris Jean Carbonieri.
Moi, je n’ai pas soufflé mot de ce que je sais, c’est-à-dire que comme les coups de feu se sont arrêtés, les durs ont perdu. En effet, le massacre prévu ne pourrait pas être déjà arrêté.
Les gaffes arrivent comme des fous en poussant à coups de crosse, de bâton, de pied, les travailleurs de la corvée de pierres. Ils les font entrer dans le bâtiment à côté où ils s’engouffrent tous. Les guitares, les mandolines, les jeux d’échecs et de dames, les lampes, les petits bancs, les bouteilles d’huile, le sucre, le café, les effets blancs, tout est rageusement piétiné, détruit et jeté au dehors. Ils se vengent sur tout ce qui n’est pas réglementaire.
On entend deux coups de feu, sûrement un revolver.
Il y a huit bâtiments sur le camp, ils opèrent pareil partout et, de temps en temps, à grands coups de crosse. Un homme sort à poil en courant vers les cellules disciplinaires, roué littéralement de coups par les gaffes chargés de l’emmener au cachot.
Ils sont allés en face, à droite à côté de nous. Ils se trouvent en ce moment dans la septième case. Il ne reste plus que la nôtre. Nous sommes tous les neuf, chacun à notre place. Aucun de ceux qui étaient dehors à travailler n’est revenu. Chacun est figé à sa place. Personne ne parle. Moi, j’ai la bouche sèche, je suis en train de penser : « Pourvu qu’un connard ne profite pas de cette histoire pour m’abattre impunément ! »
— Les voilà, dit Carbonieri mort de peur.
Ils s’engouffrent, plus de vingt, tous mousquetons ou revolvers prêts à tirer.
— Comment, crie Filissari, vous n’êtes pas encore à poil ? Qu’est-ce que vous attendez, bande de charognes ? On va tous vous fusiller. Mettez-vous à poil, on n’a pas envie de vous déshabiller après que vous serez cadavres.
— Monsieur Filissari…
— Ferme ta gueule, Papillon ! Ici il n’y a pas de pardon à demander. Ce que vous avez combiné, c’est trop grave ! Et dans cette salle de dangereux vous étiez tous dans le coup, sûrement !
Il a les yeux hors de la tête, ils sont injectés de sang, avec une lueur meurtrière sans équivoque possible.
— On y a droit, dit Pierrot.
Je décide de jouer le tout pour le tout :
— Ça m’étonne pour un napoléoniste comme vous, que vous alliez littéralement assassiner des innocents. Vous voulez tirer ? Eh bien, pas de discours, on n’en veut pas. Tirez, mais tirez vite, nom de Dieu ! Je te croyais un homme, vieux Filissari, un vrai napoléoniste, je me suis trompé. Tant pis. Tiens, je ne veux même pas te voir lorsque tu vas tirer, je te tourne le dos. Tournez-leur tous le dos, à ces gaffes, pour qu’ils ne disent pas qu’on allait les attaquer.
Et tout le monde, comme un seul homme, leur présente le dos. Les gaffes sont sidérés de mon attitude, d’autant plus que (on l’a su après) Filissari a abattu deux malheureux dans les autres cases.
— Qu’est-ce que tu as encore à dire, Papillon ?
Toujours le dos tourné, je réponds : « Cette histoire de révolte, je n’y crois pas. Pourquoi une révolte ? Pour tuer des gaffes ? Et puis partir en cavale ? Où aller ? Moi, je suis un homme de cavale, je reviens de très loin, de Colombie. Je demande quel est le pays qui donnerait asile à des assassins évadés ? Comment il s’appelle ce pays ? Soyez pas cons, aucun homme digne de ce nom ne peut être dans ce coup. »
— Toi peut-être, mais Carbonieri ? Il y est, j’en suis sûr, car ce matin Arnaud et Hautin ont été surpris qu’il se soit fait porter malade pour ne pas aller au travail.
— Pure impression, je vous assure. » Et je lui fais face. « Vous allez comprendre de suite. Carbonieri est mon ami, il connaît tous les détails de ma cavale, il ne peut donc pas se bercer d’illusions, il sait à quoi s’en tenir du résultat final d’une évasion après une révolte. »
A ce moment arrive le commandant. Il reste dehors. Filissari sort et le commandant dit :
— Carbonieri !
— Présent.
— Conduisez-le au cachot sans sévices. Surveillant Un tel, accompagnez-le. Sortez tous, qu’il reste ici les surveillants-chefs seulement. Allez, faites entrer tous les transportés dispersés sur l’île. Ne tuez personne, ramenez-les tous sans exception au camp.
Dans la salle entrent le commandant, le second commandant et Filissari qui revient avec quatre gaffes.
— Papillon, il vient de se passer une chose très grave, dit le commandant. Comme commandant du pénitencier, j’ai une très importante responsabilité à assumer. Avant de prendre certaines dispositions, je veux rapidement avoir quelques renseignements. Je sais qu’à un moment aussi crucial tu aurais refusé de parler avec moi en privé, c’est pour cela que je suis venu ici. On a assassiné le surveillant Duclos. On a voulu prendre les armes déposées chez moi, donc c’était une révolte. Je n’ai que quelques minutes, j’ai confiance en toi, ton opinion ?
— S’il y avait eu une révolte, comment ne serions-nous pas au courant ? Pourquoi on ne nous aurait rien dit ? Combien de gens seraient compromis ? Ces trois questions que je vous pose, commandant, je vais y répondre, mais avant, il faut que vous me disiez combien d’hommes, après avoir tué le gaffe, et s’être approprié son arme, je suppose, ont bougé.
— Trois.
— Qui sont-ils ?
— Arnaud, Hautin et Marceau.
— J’ai compris. Que vous le vouliez ou non, il n’y a pas eu de révolte.
— Tu mens, Papillon, dit Filassari. Cette révolte devait être faite à Royale, Girasolo l’avait dénoncée, nous on l’a pas cru. Aujourd’hui on voit que tout ce qu’il avait dit est vrai. Donc, tu nous doubles, Papillon !
— Mais alors, si c’est vous qui avez raison, moi je suis un donneur et Pierrot le Fou aussi et Carbonieri et Galgani et tous les bandits corses de Royale et les hommes du milieu. Malgré ce qui s’est passé, je n’y crois pas. S’il y avait eu une révolte, les chefs ça serait nous et pas d’autres.
— Qu’est-ce que vous me racontez ? Personne n’est compromis là-dedans ? Impossible.
— Où est l’action des autres ? Quelqu’un d’autre que ces trois fous a bougé ? Y a-t-il eu un geste seulement d’ébauché pour prendre ici le poste de garde où se trouvent quatre surveillants armés plus le chef, M. Filissari, avec des mousquetons ? Combien y a-t-il de bateaux à Saint-Joseph ? Une seule chaloupe. Et alors une chaloupe pour six cents hommes ? On n’est pas cons, non ? Et puis tuer pour s’évader ! En admettant que vingt s’en aillent, c’est aller se faire arrêter et rendre n’importe où. Commandant, je ne sais pas encore combien vos hommes ou vous-même avez tué d’hommes, mais j’ai presque la certitude que c’étaient des innocents. Et maintenant qu’est-ce que ça veut dire de tout casser le peu de choses que nous avons. Votre colère paraît justifiée, mais n’oubliez pas que le jour où vous ne laisserez plus un minimum de vie agréable aux durs, ce jour-là, oui, il peut y avoir alors une révolte, la révolte des désespérés, la révolte d’un suicide collectif, crever pour crever on crèverait tous ensemble : gaffes et bagnards. Monsieur Dutain, je vous ai parlé à cœur ouvert, je crois que vous le méritez, simplement pour être venu à nous vous renseigner avant de prendre vos décisions. Laissez-nous tranquilles.
— Et ceux qui sont compromis ? dit à nouveau Filissari.
— Ça, c’est à vous de les découvrir. Nous, on ne sait rien, on ne peut pas vous êtes utiles à ce sujet. Je le répète, cette histoire c’est une folie de caves, on n’a rien à voir à ça.
— Monsieur Filissari, quand les hommes vont entrer dans la case des dangereux, faites fermer la porte jusqu’à nouvel ordre. Deux surveillants à la porte, aucuns sévices aux hommes et ne pas détruire ce qui leur appartient. En route. » Et il part avec les autres gaffes.
Ouf ! on revient de loin. En fermant la porte, Filissari me lance :
— Tu as eu de la chance que je sois napoléoniste !
En moins d’une heure, presque tous les hommes qui appartiennent à notre bâtiment sont rentrés. Il manque dix-huit hommes : les gaffes s’aperçoivent que dans leur précipitation, ils les ont enfermés dans d’autres bâtiments. Quand ils sont mis avec nous, on sait alors tout ce qui s’est passé, car ces hommes étaient à la corvée. Un voleur stéphanois me raconte à mi-voix :
— Figure-toi, Papi, qu’on avait tiré une pierre de près d’une tonne sur quatre cents mètres à peu près. Le chemin où l’on hale les pierres n’a pas de partie trop accentuée et on arrive à un puits à peu près à cinquante mètres de la maison du commandant. Ce puits a toujours servi de halte. Il est à l’ombre des cocotiers et à moitié chemin du trajet à faire. Donc, on s’arrête comme d’habitude, on tire un grand seau d’eau fraîche du puits et on boit, d’autres mouillent leur mouchoir pour le mettre sur la tête. La pause étant d’une dizaine de minutes, le gaffe s’assied lui aussi sur le bord du puits. Il enlève son casque et il est en train de s’essuyer le front et le crâne avec un grand mouchoir, quand Arnaud s’approche par-derrière avec une houe à la main sans la lever, ce qui fait que personne ne pouvait avertir le gaffe par un cri. Lever la houe et frapper avec le tranchant juste au milieu du crâne du gaffe n’a pas pris une seconde. La tête tranchée en deux, le gaffe s’est allongé sans un cri. Aussi sec qu’il tombait, Hautin qui était posté devant naturellement, lui chope le mousqueton et Marceau lui enlève le ceinturon avec son calibre. Le pétard à la main, Marceau se tourne vers toute la corvée et dit : « C’est une révolte. Ceux qui sont avec nous, qu’ils nous suivent. » Pas un des porte-clés n’a bougé ni crié, et pas un homme de la corvée n’a manifesté l’intention de les suivre. Arnaud nous a tous regardés, continue le Stéphanois, et nous a dit : « Bande de lâches, on va vous faire voir ce que c’est que des hommes ! » Arnaud prend des mains de Hautin le mousqueton et ils courent tous les deux vers la maison du commandant. Marceau reste sur place après s’être un peu retiré à l’écart. Il a le gros pétard à la main et commande : « Bougez pas, ne parlez pas, ne criez pas. Vous, les bicots, couchez-vous face à terre. » De là où j’étais, j’ai vu tout ce qui s’est passé.
« Comme Arnaud montait l’escalier pour entrer dans la maison du commandant, l’Arabe qui travaille là-bas juste ouvre la porte avec les deux petites filles, une à la main, l’autre dans ses bras. Surpris tous les deux, l’Arabe avec la gosse dans les bras lance un coup de pied à Arnaud. Celui-ci veut tuer l’Arabe mais le bicot présente alors à bout de bras la gosse. Personne ne crie. Ni le bique ni les autres. Quatre ou cinq fois le mousqueton est pointé en différents angles sur l’Arabe. Chaque fois, la gosse est mise devant le canon. Hautin prend par le côté, sans monter l’escalier, le bas du pantalon de l’Arabe. Celui-ci va tomber et alors, d’un seul coup, il jette contre le mousqueton que tient Arnaud, la gosse. Pris en faux équilibre sur l’escalier, Arnaud, la gosse et l’Arabe poussé de la jambe par Hautin, tombent pêle-mêle. A ce moment partent les premiers cris, d’abord des gosses, puis de l’Arabe, suivis des insultes d’Arnaud et Hautin. L’Arabe attrape par terre, plus vite qu’eux, l’arme qui était tombée, mais il ne la tient que par la main gauche et par le canon. Hautin a repris sa jambe dans les mains. Arnaud lui chope le bras droit et lui fait un roulé. L’Arabe balance à plus de dix mètres le mousqueton.
« Au moment où tous les trois courent pour s’en saisir, part le premier coup de fusil tiré par un gaffe d’une corvée de feuilles sèches. Le commandant apparaît à sa fenêtre et se met à tirer coup sur coup, mais de peur de toucher le bique il tire à l’endroit où se trouve le mousqueton. Hautin et Arnaud s’enfuient vers le camp par la route du bord de mer, poursuivis par les coups de fusil. Hautin avec sa jambe raide court moins vite et est abattu avant d’arriver à la mer. Arnaud, lui, entre dans l’eau, tu sais, entre la baignade en construction et la piscine des gaffes, Là, c’est toujours infesté de requins. Arnaud est entouré de coups de fusil car un autre gaffe est venu à la rescousse du commandant et du gaffe des feuilles sèches. Il est caché derrière une grosse pierre.
«— Rends-toi, crient les gaffes, et tu auras la vie sauve !
«— Jamais, répond Arnaud, je préfère que les requins me bouffent, comme ça je verrai plus vos sales gueules.
« Et il est entré dans la mer, droit sur les requins. Il a dû morfler une balle, car à un moment il s’est arrêté. Malgré ça, les gaffes tiraient toujours. Il est reparti en marchant sans nager, il n’avait même pas le torse immergé quand les requins l’ont attaqué. On l’a vu très nettement donner un coup de poing à un requin qui, à moitié sorti de l’eau, se jetait sur lui. Puis il a été littéralement écartelé car les requins tiraient de tous côtés sans couper les bras et les jambes. En moins de cinq minutes il avait disparu.
« Les gaffes ont tiré au moins cent coups de fusil sur la masse que faisaient Arnaud et les requins. Un seul requin a été tué puisqu’il est venu sur la plage, le ventre en l’air. Comme il était arrivé des gaffes de tous côté, Marceau a cru sauver sa vie en jetant le revolver dans le puits, mais les Arabes se sont levés et, à coup de bâton, de pied et de poing, ils l’ont poussé vers les gaffes en disant qu’il était dans le coup. Malgré qu’il était plein de sang et les mains en l’air, les gaffes l’ont tué à coups de revolver et de mousqueton et, pour le finir, l’un d’eux lui a broyé la tête d’un coup de crosse de mousqueton dont il s’est servi comme d’une masse en le brandissant par le canon.
« A Hautin, chaque gaffe lui a déchargé son calibre dessus. Ils étaient trente à six coups chacun, ils lui ont mis, mort ou vivant, près de cent cinquante coups de pétard. Les mecs qui ont été tués par Filissari ce sont des hommes que les biques ont désignés comme ayant d’abord bougé pour suivre Arnaud et puis qui s’étaient dégonflés. Pur mensonge, car s’il y avait des complices, personne n’a bougé.
Voilà deux jours qu’on est tous enfermés dans les salles correspondant à chaque catégorie. Personne ne sort au travail. A la porte se relèvent toutes les deux heures les sentinelles. Entre les bâtiments, d’autres sentinelles. Défense de parler d’un bâtiment à l’autre. Défense de se mettre aux fenêtres. C’est du couloir que forment les deux rangées de hamacs qu’on peut voir, en étant en retrait, par la porte grillagée, la cour. Il est venu des gaffes de Royale en renfort. Pas un transporté n’est dehors. Ni Arabe porte-clés. Tout le monde est enfermé. De temps en temps, sans cri, sans coup, on voit passer un homme à poil, qui, suivi d’un gaffe, se dirige vers les cellules disciplinaires. Des fenêtres latérales, les gaffes souvent regardent à l’intérieur de la salle. A la porte, une à droite, une à gauche, les deux sentinelles. Leur temps de garde est court, deux heures, mais ils ne s’asseyent jamais et ne mettent pas non plus leur arme en bandoulière : le mousqueton est couché sur le bras gauche, prêt à tirer.
On a décidé de jouer au poker par petits groupes de cinq. Pas de Marseillaise ni de grands jeux en commun, ça fait trop de bruit. Marquetti, qui jouait au violon une sonate de Beethoven, a été obligé de s’arrêter.
— Arrête cette musique, nous les gaffes on est en deuil.
Une tension peu commune règne non seulement dans la case mais dans tout le camp. Pas de café, pas de soupe. Une boule de pain le matin, corned-beef à midi, corned-beef le soir, une boîte pour quatre hommes. Comme on ne nous a rien détruit, on a du café et des vivres : beurre, huile, farine, etc. Les autres cases n’ont plus rien. Quand des cabinets est sortie la fumée du feu pour faire le café, un gaffe a dit d’éteindre le feu. C’est un vieux Marseillais, vieux dur, qu’on appelle Niston qui faisait le café pour le vendre. Il a eu l’estomac de répondre au gaffe :
— Si tu veux qu’on éteigne le feu, entre l’éteindre toi-même.
Alors le gaffe a tiré plusieurs coups par la fenêtre. Café et feu ont été vite dispersés.
Niston a reçu une balle à la jambe. Tout le monde est tellement survolté qu’on a cru qu’ils commençaient à nous fusiller et tous on s’est jeté à terre à plat ventre.
Le chef du poste de garde, à cette heure-là, c’est encore Filissari. Il accourt comme un fou, accompagné de ses quatre gaffes. Le gaffe qui a tiré s’explique, c’est un Auvergnat. Filissari l’insulte en corse, et l’autre qui ne comprenait rien, ne savait que dire :
— Che vous comprends pas.
On s’est remis sur nos hamacs. Niston saigne de la jambe.
— Ne dites pas que je suis blessé, ils sont capables de me finir dehors.
Filissari s’approche de la grille. Marquetti lui parle en corse.
— Faites votre café, ça ne se renouvellera plus ce qui vient de se passer. » Et il s’en va.
Niston a eu la chance que la balle ne soit pas restée à l’intérieur : entrée au bas du muscle, elle est ressortie à moitié jambe. On lui met un garrot, le sang s’est arrêté de couler et on lui fait un pansement au vinaigre.
— Papillon, sortez. » Il est huit heures du soir, donc il fait nuit.
Le gaffe qui m’appelle, je ne le connais pas, ça doit être un Breton.
— Pourquoi sortirais-je à cette heure-là ? J’ai rien à faire dehors.
— Le commandant veut vous voir.
— Dites-lui de venir ici. Moi, je ne sors pas.
— Vous refusez ?
— Oui, je refuse.
Mes amis m’entourent. Ils font un cercle autour de moi. Le gaffe parle de la porte fermée. Marquetti va à la porte et dit :
— Nous ne laisserons pas sortir Papillon sans la présence du commandant.
— Mais c’est lui qui l’envoie chercher.
— Dites-lui de venir lui-même.
Une heure après, deux jeunes gaffes se présentent à la porte. Ils sont accompagnés de l’Arabe qui travaille chez le commandant. Celui qui l’a sauvé et a empêché la révolte.
— Papillon, c’est moi, Mohamed. Je viens te chercher, le commandant veut te voir, il ne peut pas venir ici.
Marquetti me dit :
— Papi, le mec est armé d’un mousqueton.
Alors je sors du cercle de mes amis et je m’approche de la porte. Effectivement, Mohamed a un mousqueton sous le bras. On aura tout vu aux durs. Un bagnard officiellement armé d’un mousqueton !
— Viens, me dit le crouilla, je suis là pour te protéger et te défendre si c’est nécessaire.
Mais je ne le crois pas.
— Allons, viens avec nous !
Je sors, Mohamed se met à côté de moi et les deux gaffes derrière. Je vais au commandement. Passant au poste de garde à la sortie du camp, Filissari me dit :
— Papillon, j’espère que tu n’as pas à réclamer contre moi.
— Ni moi personnellement ni personne de la case des dangereux. Ailleurs, je ne sais pas.
On descend au commandement. La maison, le quai sont éclairés par des lampes à carbure qui essayent de répandre de la lumière sans y parvenir tout autour. En route, Mohamed m’a donné un paquet de Gauloises. En entrant dans la salle fortement éclairée par deux lampes à carbure, je trouve assis le commandant de Royale, le second commandant, le commandant de Saint-Joseph, celui de la Réclusion et le second commandant de Saint-Joseph.
Dehors, j’ai aperçu, surveillés par des gaffes, quatre Arabes. J’en ai reconnu deux qui appartenaient à la corvée en question.
— Voilà Papillon, dit l’Arabe.
— Bonsoir, Papillon, dit le commandant de Saint-Joseph.
— Bonsoir.
— Assieds-toi là, tiens, sur cette chaise.
Je fais face à tout le monde. La porte de la salle est ouverte sur la cuisine où la marraine de Lisette me fait un signe amical.
— Papillon, dit le commandant de Royale, vous êtes considéré par le commandant Dutain comme un homme digne de confiance, racheté par la tentative de sauvetage de la filleule de sa femme. Moi, je ne vous connais que par vos notes officielles qui vous présentent comme entièrement dangereux à tous points de vue. Je veux oublier ces notes et croire en mon collègue Dutain. Voyons, il va certainement venir une commission pour enquêter et tous les transportés de toutes catégories vont avoir à déclarer ce qu’ils savent. Il est certain que vous et quelques autres avez une grande influence sur tous les condamnés et qu’ils suivront à la lettre vos instructions. Nous avons voulu savoir votre opinion sur la révolte et aussi si, plus ou moins, vous prévoyez ce qu’en ce moment votre case d’abord, puis les autres, pourraient déclarer.
— Moi, je n’ai rien à dire ni à influencer ce que diront les autres. Si la commission vient pour faire vraiment une enquête avec l’atmosphère actuelle, vous êtes tous destitués.
— Que dis-tu là, Papillon ? J’ai empêché la révolte moi et mes collègues de Saint-Joseph.
— Peut-être que vous, vous pouvez vous sauver, mais pas les chefs de Royale.
— Expliquez-vous ! » Et les deux commandants de Royale se lèvent puis s’asseyent de nouveau.
— Si vous continuez à parler officiellement de révolte, vous êtes tous perdus. Si vous voulez accepter mes conditions, je vous sauve tous, sauf Filissari.
— Quelles conditions ?
— Premièrement, que la vie reprenne son cours habituel, immédiatement, à partir de demain matin. C’est seulement en pouvant parler entre nous qu’on peut influer sur tout le monde, sur ce que l’on doit déclarer à la commission. C’est correct ?
— Oui, dit Dutain. Mais pourquoi on a à être sauvés ?
— Vous, de Royale, vous êtes non seulement les chefs de Royale mais les chefs des trois Iles.
— Oui.
— Or, vous avez reçu une dénonciation de Girasolo vous mouchardant qu’une révolte se préparait. Les chefs : Hautin et Arnaud.
— Carbonieri aussi, ajoute le gaffe.
— Non, ça c’est pas vrai. Carbonieri était ennemi personnel de Girasolo depuis Marseille, il l’a ajouté gratuit dans ce coup. Or, la révolte, vous n’y avez pas cru. Pourquoi ? Parce qu’il vous a dit que cette révolte avait comme objectif de tuer femmes, gosses, Arabes et gaffes, chose qui paraissait invraisemblable. D’autre part, deux chaloupes pour huit cents hommes à Royale, et une chaloupe pour six cents à Saint-Joseph. Aucun homme sérieux ne pouvait accepter de rentrer dans un coup pareil.
— Comment sais-tu tout cela ?
— Ça me regarde, mais si vous continuez à parler de révolte, même que vous me fassiez disparaître et encore plus si vous le faites, tout ça sera dit et prouvé. Donc la responsabilité, c’est Royale qui a envoyé ces hommes à Saint-Joseph mais sans les séparer. La décision logique, qui fait que si l’enquête le découvre vous ne pouvez échapper à de graves sanctions, c’était d’envoyer l’un au Diable, l’autre à Saint-Joseph, bien que je reconnaisse que c’était difficile d’admettre cette histoire de fous. Si vous parlez de révolte, j’insiste encore, vous vous enfoncez vous-mêmes. Donc si vous acceptez mes conditions : premièrement, comme je vous l’ai dit que dès demain la vie recommence normalement ; deuxièmement, que tous les hommes mis en cellule pour être suspects d’avoir comploté doivent sortir sur-le-champ — et qu’ils ne soient pas soumis à un interrogatoire sur complicité de la révolte puisqu’elle n’existe pas ; troisièmement, que dès cet instant Filissari doit être envoyé à Royale, d’abord pour sa sécurité personnelle, parce que s’il n’y a pas eu de révolte, comment justifier l’assassinat des trois hommes ? ensuite, parce que le surveillant est un abject assassin et quand il a agi au moment de l’incident, il avait une peur bleue et voulait tuer tout le monde y compris nous dans la case. Si vous acceptez ces conditions, j’arrangerai que tout le monde déclare que Arnaud, Hautin et Marceau ont agi pour faire le plus de mal possible avant de mourir. Ce qu’ils ont fait, c’était imprévisible. Ils n’avaient ni complices ni confidents. D’après tous, ce sont des mecs qui avaient décidé de se suicider de cette façon, tuer le plus possible avant d’être eux-mêmes tués, ce qu’ils devaient chercher. Je vais, si vous le voulez, me retirer dans la cuisine et vous pourrez ainsi délibérer pour me donner votre réponse.
J’entre dans la cuisine en fermant la porte. Mme Dutain me serre la main et me donne du café et un cognac. L’Arabe Mohamed dit :
— T’as rien dit pour moi ?
— Cela regarde le commandant. Du moment qu’il t’a armé, c’est qu’il a l’intention de te faire gracier.
La marraine de Lisette me dit doucement : « Eh bien ! Ils en ont eu pour leur compte, ceux de Royale. »
— Pardi, c’était trop facile pour eux d’admettre une révolte à Saint-Joseph où tout le monde devait le savoir sauf votre mari.
— Papillon, j’ai tout entendu et tout de suite j’ai compris que vous vouliez nous faire du bien.
— C’est vrai, Madame Dutain.
On ouvre la porte.
— Papillon, passe, dit un gaffe.
— Asseyez-vous, Papillon, dit le commandant de Royale. Après discussion nous avons conclu à l’unanimité que vous aviez certainement raison.Il n’y a pas eu de révolte. Ces trois transportés avaient décidé de se suicider en tuant auparavant le plus de gens possible. Donc, demain la vie recommence comme auparavant. M. Filissari est muté cette nuit-même pour Royale. Son cas nous regarde et à son sujet je ne vous demande aucune collaboration. Nous comptons que vous tiendrez votre parole.
— Comptez sur moi. Au revoir.
— Mohamed et messieurs les deux surveillants, ramenez Papillon à la salle. Faites entrer Filissari, il part avec nous à Royale.
En route je dis à Mohamed que je souhaite qu’il sorte en liberté. Il me remercie.
— Alors, qu’est-ce qu’ils te voulaient les gaffes ?
Dans un silence absolu, je raconte à haute voix exactement mot à mot ce qui s’est passé.
— S’il y a quelqu’un qui ne soit pas d’accord ou qui croit pouvoir critiquer cet arrangement que j’ai pris avec les gaffes au nom de tous, qu’il le dise. » D’une seule voix tous sont d’accord.
— Tu crois qu’ils y ont cru que personne d’autre n’est compromis ?
— Non, mais s’ils ne veulent pas sauter, il faut qu’ils y croient. Et nous, si on ne veut pas d’ennuis, il faut aussi qu’on le croie.
Ce matin à sept heures, on a vidé toutes les cellules du quartier disciplinaire. Ils étaient plus de cent vingt. Personne n’est sorti au travail, mais toutes les salles se sont ouvertes et la cour est pleine de bagnards qui, en toute liberté, parlent, fument et prennent le soleil ou l’ombre, à leur guise. Niston est parti pour l’hôpital. Carbonieri me dit qu’ils avaient mis un carton : « Suspect d’être compromis dans la révolte » sur au moins quatre-vingts à cent portes des cellules.
Maintenant qu’on est tous réunis, on apprend la vérité. Filissari n’a tué qu’un homme, les deux autres ont été tués par deux jeunes gaffes menacés par des hommes qui, acculés et croyant qu’on allait les tuer, fonçaient avec leurs couteaux pour essayer d’en tuer un au moins avant de mourir. Voilà comment une vraie révolte qui, heureusement, a échoué au départ, s’est transformée en un original suicide de trois bagnards, thèse officiellement acceptée par tout le monde : administration et condamnés. Il en est resté une légende ou une histoire vraie, je ne sais pas trop, comprise entre ces deux mots.
Il paraît que l’enterrement des trois tués sur le camp, plus Hautin et Marceau, a été fait de la façon suivante : comme il n’y a qu’une caisse-cercueil à coulisse pour jeter les cadavres à la mer, les gaffes les ont mis tous au fond du canot et les cinq à la fois ont été balancés aux requins. Ce fut calculé en pensant que les derniers auraient ainsi le temps de s’enfoncer avec leurs pierres aux pieds, pendant que leurs amis étaient dévorés par les requins. On m’a raconté qu’aucun des cadavres n’a pu disparaître dans la mer et que tous les cinq ont, à la tombée de la nuit, dansé un ballet de linceul blanc, véritables marionnettes animées par le museau ou les queues des requins dans ce festin digne de Nabuchodonosor. Les gaffes et les canotiers se seraient enfuis devant tant d’horreur.
Une commission est venue et est restée près de cinq jours à Saint-Joseph et deux jours à Royale. Je n’ai pas été interrogé spécialement, j’ai passé comme les autres. Par le commandant Dutain, j’ai su que tout s’était passé pour le mieux. Filissari a été envoyé en congé jusqu’à sa retraite, donc il ne reviendra plus. Mohamed a été gracié de toute sa peine. Le commandant Dutain a eu un galon de plus.
Comme il y a toujours des mécontents, un Bordelais, hier, me demande :
— Et qu’avons-nous gagné nous autres à arranger le coup des gaffes ?
Je regarde ce mec : « Pas grand-chose : cinquante ou soixante durs ne feront pas cinq ans de réclusion pour complicité, tu trouves que c’est rien ? »
Cette tempête est heureusement calmée. Une espèce de tacite complicité entre surveillants et forçats a complètement décontrôlé la fameuse commission d’enquête qui, peut-être, ne demandait que cela : que tout s’arrange pour le mieux.
Moi, personnellement, je n’ai rien gagné ni rien perdu, si ce n’est que mes camarades me sont reconnaissants de n’avoir pas eu à subir une discipline plus dure. Au contraire, on a même supprimé le halage des pierres. Cette horrible corvée a été abolie. Ce sont des buffles qui les tirent, les bagnards les posent à leur place. Carbonieri est retourné à la boulangerie. Moi, je cherche à retourner à Royale. En effet, ici il n’y a pas d’atelier, il est donc impossible de faire un radeau.
L’arrivée de Pétain au Gouvernement a aggravé les relations entre transportés et surveillants. Tout le personnel de l’Administration déclare bien haut qu’il est « pétainiste », au point qu’un gaffe normand me disait :
— Vous voulez que je vous dise une chose, Papillon ? Je n’ai jamais été républicain.
Aux Iles, personne n’a de radio et on ne sait pas les nouvelles. Par-dessus le marché, on dit que nous ravitaillons, à la Martinique et à la Guadeloupe, les sous-marins allemands. C’est à n’y rien comprendre. Il y a constamment des controverses.
— Merde, tu veux que je te le dise, Papi ? C’est maintenant qu’on doit faire la révolte, pour donner les Iles aux Français de De Gaulle.
— Tu crois que le grand Chariot a besoin du bagne ? Pour quoi faire ?
— Eh ! Pour ramasser deux à trois mille hommes !
— Des lépreux, des jobards, des tuberculeux, des malades de dysenterie ? Non mais des fois, tu rigoles ! C’est pas un con, ce mec, pour s’embarrasser des durs.
— Et les deux mille qui restent sains ?
— Ça, c’est autre chose. Mais pour être des hommes, ça ne veut pas dire qu’ils sont bons pour la riflette ? Tu crois que la guerre c’est une attaque à main armée ? Un braquage, ça dure dix minutes ; la guerre, elle, dure des années. Pour être un bon soldat, il faut avoir la foi du patriote. Que ça vous plaise ou non, je ne vois pas, ici, un mec capable de donner sa vie pour la France.
— Et pourquoi on la donnerait après tout ce qu’elle nous a fait ?
— Alors, vous voyez que j’ai raison. Heureusement que ce grand pendu de Chariot a d’autres hommes que vous pour faire la guerre. Ah, pourtant ! dire que ces salauds d’Allemands sont chez nous ! Et dire qu’il y a des Français avec les boches ! Les gaffes ici, tous sans exception, déclarent qu’ils sont avec Pétain.
Le comte de Bérac dit : « Ce serait une façon de se racheter. » Et alors, il se passe le phénomène suivant : jamais auparavant un mec ne parlait de se racheter. Et voilà que tout le monde, hommes du milieu et caves, tous ces pauvres durs, voient briller une lueur d’espérance.
— Pour pouvoir être incorporés aux ordres de De Gaulle, Papillon, on la fait cette révolte ?
— Je regrette beaucoup, je n’ai pas à me racheter aux yeux de quiconque. La justice française et son chapitre « réhabilitation », je m’assieds dessus. Je me baptiserai « réhabilité » moi-même, mon devoir est de partir en cavale et, une fois libre, d’être un homme normal vivant en société sans être un danger pour elle. Je ne crois pas qu’un mec puisse prouver autre chose d’une autre façon. Je suis partant pour n’importe quelle action afin de faire une cavale. Donner les Iles au grand Chariot ne m’intéresse pas et je suis sûr que lui non plus. D’autre part, si vous faites un truc pareil, tu sais ce que diront les mecs haut placés ? Que vous avez pris les Iles pour être libres, non pas pour faire un geste pour la France libre. Et puis, vous savez, vous, qui a raison ? De Gaulle ou Pétain ? Moi, je n’en sais absolument rien. Je souffre comme un pauvre con que mon pays soit envahi, je pense aux miens, à mes parents, à mes sœurs, à mes nièces.
— Faut-il qu’on soit fromages, tout de même, de nous faire tant de soucis pour une société qui n’a eu aucune pitié de nous.
— Pourtant, c’est normal, car les poulets et l’appareil judiciaire français, et ces gendarmes, et ces gaffes, ce n’est pas la France, c’est toute une classe à part, faite de gens à la mentalité complètement distordue. Combien de ces gens-là aujourd’hui sont prêts à devenir serviteurs des Allemands ? Tu paries que la police française arrête des compatriotes et les remet aux autorités allemandes ? Bon. Moi je le dis et je le répète, je ne marche pas dans une révolte, quel qu’en soit le motif. Sauf pour une cavale, mais quelle cavale ?
Des discussions très graves ont lieu entre clans. Les uns sont pour de Gaulle, les autres pour Pétain. Au fond on ne sait rien car il n’y a, comme je l’ai dit, aucun poste de radio, ni chez les surveillants ni chez les transportés. Les nouvelles arrivent par les bateaux qui passent et nous apportent un peu de farine, de légumes secs et du riz. Pour nous, la guerre vue de si loin est difficile à comprendre.
Il serait venu à Saint-Laurent-du-Maroni, paraît-il, un recruteur pour les forces libres. Aux durs, on ne sait rien, seulement que les Allemands sont dans toute la France.
Un incident amusant : il est venu un curé à Royale, et il a prêché après la messe. Il a dit :
— Si les Iles sont attaquées, on vous donnera des armes pour aider les surveillants à défendre la terre de France. » C’est authentique. Il était beau ce curé, et vraiment il fallait qu’il ait de nous une pauvre opinion ! Aller demander aux prisonniers de défendre leur cellule ! Ça par exemple, on aura tout vu aux durs !
La guerre, pour nous, se traduit par ceci : double effectif de gaffes, du simple gardien au commandant et surveillant-chef : beaucoup d’inspecteurs dont quelques-uns avec un accent allemand ou alsacien très prononcé ; très peu de pain : on touche quatre cents grammes ; très peu de viande.
Bref, la seule chose qui ait augmenté, c’est le tarif pour une évasion loupée : condamné à mort et exécuté. Car à l’accusation d’évasion on ajoute : « A tenté de passer sous les ordres des ennemis de la France. »
Je suis à Royale depuis près de quatre mois. Je me suis fait un grand ami, le docteur Germain Guibert. Sa femme, une dame exceptionnelle, m’a demandé de lui faire un potager pour l’aider à vivre sous ce régime ballon. Je lui ai fait un jardin avec salade, radis, haricots verts, tomates et aubergines. Elle est ravie et me traite comme un bon ami.
Ce docteur n’a jamais serré la main d’un surveillant, quel que soit son grade, mais bien souvent à moi ou à certains bagnards qu’il avait appris à connaître et à estimer.
Une fois redevenu libre, j’ai repris contact avec le docteur Germain Guibert par le docteur Rosenberg. Il m’a envoyé une photo de lui et sa femme sur la Canebière, à Marseille. Il rentrait du Maroc et me félicitait de me savoir libre et heureux. Il est mort en Indochine en essayant de sauver un blessé attardé. C’était un être exceptionnel et sa femme était digne de lui. Lorsque je suis allé en France, en 1967, j’ai eu envie d’aller la voir. J’y ai renoncé parce qu’elle avait cessé de m’écrire après que je lui eus demandé une attestation en ma faveur, ce qu’elle avait fait. Mais depuis, elle ne m’a jamais donné de ses nouvelles. Je ne connais pas la cause de ce silence, mais je garde dans mon âme, pour eux deux, la plus haute reconnaissance pour la façon dont ils m’ont traité dans leur foyer à Royale.
Après quelques mois, j’ai pu revenir à Royale.