Douzième cahier GEORGETOWN

LA VIE A GEORGETOWN

Dans l’après-midi, après avoir reçu différents vaccins, nous sommes transférés à la Station de police de la ville, une espèce de commissariat gigantesque où des centaines de policiers entrent et sortent sans arrêt. Le superintendant de la police de Georgetown, première autorité de la police responsable de la tranquillité de ce port important, nous reçoit immédiatement dans son bureau. Autour de lui, des officiers anglais vêtus de kaki, impeccables avec leur short et leurs bas blancs. Le colonel nous fait signe de nous asseoir devant lui et, en pur français, nous dit :

— D’où veniez-vous lorsqu’on vous a repérés en mer ?

— Du bagne de la Guyane française.

— Veuillez me dire les points exacts d’où vous vous êtes évadés.

— Moi de l’Ile du Diable. Les autres d’un camp semi-politique d’Inini, près de Kourou, Guyane française.

— Quelle est votre condamnation ?

— Perpétuité.

— Motif : meurtre.

— Et les Chinois ?

— Meurtre aussi.

— Condamnation ?

— Perpétuité.

— Profession ?

— Electricien.

— Et eux ?

— Cuisiniers.

— Vous êtes pour de Gaulle ou pour Pétain ?

— Nous ne savons rien de cela. Nous sommes des hommes prisonniers qui cherchons à revivre honnêtement en liberté.

— On va vous donner une cellule qui sera ouverte toute la journée et la nuit. Nous vous mettrons en liberté quand nous aurons examiné vos dires. Si vous avez dit la vérité, vous n’avez rien à craindre. Comprenez que nous sommes en guerre et que nous sommes obligés de prendre encore plus de précautions qu’en temps normal.

Bref, huit jours après nous sommes mis en liberté. Nous avons profité de ces huit jours à la Station de police pour nous munir d’effets décents. C’est correctement habillés que mes deux Chinois et moi nous nous trouvons à neuf heures du matin dans la rue, munis d’une carte d’identité avec nos photographies.

La ville de 250.000 habitants est presque toute en bois, bâtie à l’anglaise : le rez-de-chaussée en ciment, le reste en bois. Les rues et les avenues grouillent de monde de toutes races : Blancs, chocolats, nègres, Hindous, coolies, marins anglais et américains, Nordiques. Nous sommes un peu enivrés de nous trouver dans cette foule bigarrée. Une joie débordante est en nous, si grande dans nos cœurs que cela doit se voir sur nos visages, même sur ceux des Chintocs, car beaucoup de personnes nous regardent et nous sourient gentiment.

— Où allons-nous ? dit Cuic.

— J’ai une adresse approximative. Un policier noir m’a donné l’adresse de deux Français à Penitence Rivers.

Renseignement pris, c’est un quartier où vivent exclusivement des Hindous. Je vais à un policier vêtu de blanc, impeccable. Je lui montre l’adresse. Avant de répondre, il nous demande nos cartes d’identité. Fièrement je la lui donne. « Très bien, merci. » Alors il se dérange et nous met dans un tramway après avoir parlé au conducteur. On sort du centre de la ville et, vingt minutes après, le conducteur nous fait descendre. Ce doit être là. Dans la rue on interroge. « Frenchmen ? » Un jeune homme nous fait signe de le suivre. Tout droit, il nous conduit à une maisonnette basse. A peine j’approche que trois hommes sortent de la maison avec des gestes accueillants :

— Comment, tu es là, Papi ?

— C’est pas possible ! dit le plus vieux aux cheveux tout blancs. Entre. Ici c’est chez moi. Ils sont avec toi, les Chinois ?

— Oui.

— Entrez, soyez les bienvenus.

Ce vieux forçat s’appelle Guittou Auguste, dit le Guittou, c’est un pur Marseillais, il est monté dans le même convoi que moi sur le La Martinière en 1933, voilà neuf ans. Après une cavale malheureuse, il a été libéré de sa peine principale et c’est comme libéré qu’il s’est évadé voici trois ans, me dit-il. Les deux autres, c’est Petit-Louis, un mec d’Arles, et l’autre un Toulonnais, Julot. Eux aussi sont partis après avoir fini leur peine, mais ils auraient dû rester en Guyane française le même nombre d’années qu’ils avaient été condamnés, dix et quinze ans (cette deuxième peine s’appelle doublage).

La maison a quatre pièces : deux chambres, une salle cuisine — salle à manger et un atelier. Ils font des chaussures en balata, sorte de caoutchouc naturel ramassé en brousse qu’on peut, avec de l’eau chaude, travailler et modeler très bien. Le seul défaut c’est que si c’est trop exposé au soleil, ça fond, car ce caoutchouc n’est pas vulcanisé. On remédie à cela en intercalant des feuilles de toiles entre les couches de balata.

Merveilleusement reçus, avec le cœur que tout homme qui a souffert a ennobli, Guittou nous arrange une chambre pour nous trois et nous installe chez lui sans hésiter. Il n’y a qu’un problème, le cochon de Cuic, mais Cuic prétend qu’il ne salira pas la maison, que c’est sûr, il ira faire ses besoins tout seul dehors.

Guittou dit : « Bon, on verra, pour le moment garde-le avec toi. »

C’est avec de vieilles couvertures de soldat que, provisoirement, nous avons préparé trois lits par terre.

Assis devant la porte, tous les six fumant quelques cigarettes, je raconte à Guittou toutes mes aventures de neuf ans. Ses deux amis et lui écoutent de toutes leurs oreilles et vivent intensément mes aventures, car ils les ressentent dans leur propre expérience. Deux ont connu Sylvain et sincèrement se lamentent sur son horrible mort. Devant nous passent et repassent beaucoup de gens de toutes races. De temps en temps entre quelqu’un qui achète des souliers ou un balai, car le Guittou et ses amis font aussi des balais pour gagner leur vie. J’apprends par eux qu’entre bagnards et relégués, il y a une trentaine d’évadés dans Georgetown. Ils se rencontrent la nuit dans un bar du centre où ils boivent ensemble du rhum ou de la bière. Tous travaillent pour subvenir à leurs besoins, me raconte Julot, et la majorité se comporte bien.

Pendant que nous prenons le frais à l’ombre, devant la porte de la maisonnette, il passe un Chinois que Cuic interpelle. Sans rien me dire, Cuic s’en va avec lui ainsi que le manchot. Ils ne doivent pas aller loin, car le cochon suit derrière. Deux heures après, Cuic revient avec un âne tirant une petite charrette. Fier comme Artaban, il arrête le bourricot à qui il parle en chinois. L’âne a l’air de comprendre cette langue. Dans la charrette il y a trois lits en fer démontables, trois matelas, des oreillers, trois valises. Celle qu’il me donne est pleine de chemises, de caleçons, de tricots de peau, plus deux paires de souliers, des cravates, etc.

— Où as-tu trouvé ça, Cuic ?

— C’est mes compatriotes qui me les ont donnés. Demain nous irons les visiter, tu veux bien ?

— C’est entendu.

Nous nous attendions à ce que Cuic reparte avec l’âne et la charrette, mais pas du tout. Il dételle l’âne et l’attache dans la cour.

— Ils m’ont fait cadeau aussi de la charrette et de l’âne. Avec ça, m’ont-ils dit, je peux gagner ma vie facilement. Demain matin un pays à moi viendra pour m’apprendre.

— Ils vont vite, les Chinois.

Guittou accepte que la voiture et l’âne soient provisoirement dans la cour. Tout va bien pour notre premier jour libre. Le soir, tous les six autour de la table de travail, nous mangeons une bonne soupe de légumes, faite par Julot, et un bon plat de spaghetti.

— Chacun son tour fera la vaisselle et le nettoyage de la maison, dit le Guittou.

Ce repas en commun est le symbole d’une première petite communauté pleine de chaleur. Cette sensation de se savoir aidé pour les premiers pas dans la vie libre est bien réconfortante. Cuic, le manchot et moi sommes vraiment et pleinement heureux. Nous avons un toit, un lit, des amis généreux qui, dans leur pauvreté, ont trouvé la noblesse de nous aider. Que demander de mieux ?

— Que voudrais-tu faire cette nuit, Papillon ? me dit le Guittou. Veux-tu qu’on descende au centre, dans ce bar où vont tous les évadés ?

— Je préférerais rester ici cette nuit. Descends si tu veux, ne te dérange pas pour moi.

— Oui, je vais descendre car je dois voir quelqu’un.

— Je resterai avec Cuic et le manchot.

Petit-Louis et Guittou se sont habillés et cravatés et sont partis au centre. Seul Julot est resté terminer quelques paires de chaussures. Mes camarades et moi nous faisons un tour dans les rues adjacentes pour connaître le quartier. Tout ici est hindou. Très peu de Noirs, presque pas de Blancs, quelques rares restaurants chinois.

Penitence Rivers, c’est le nom du quartier, est un coin des Indes ou de Java. Les jeunes femmes sont admirablement belles et les vieillards portent de longues robes blanches. Beaucoup marchent pieds nus. C’est un quartier pauvre, mais tout le monde est vêtu proprement. Les rues sont mal éclairées, les bars où l’on boit et mange sont pleins de monde, partout il y a de la musique hindoue.

Un Noir cirage vêtu de blanc et cravaté m’arrête :

— Vous êtes français, Monsieur ?

— Oui.

— Cela me fait plaisir de rencontrer un compatriote. Voulez-vous accepter un verre ?

— Si vous voulez, mais je suis avec ces deux amis.

— Ça ne fait rien. Ils parlent français ?

— Oui.

Nous voilà installés tous les quatre à une table donnant sur le trottoir d’un bar. Ce Martiniquais parle un français plus choisi que le nôtre. Il nous dit de faire attention aux Noirs anglais car, dit-il, ce sont tous des menteurs. « C’est pas comme nous, les Français : nous avons une parole, eux non. »

Je souris en moi-même de voir ce Noir Tombouctou dire « nous les Français » et puis, je suis troublé vraiment. Parfaitement, ce monsieur est un Français, un pur plus que moi, je pense, car il revendique sa nationalité avec chaleur et foi. Lui est capable de se faire tuer pour la France, moi non. Donc il est plus français que moi. Aussi, je suis le courant.

— Cela me fait plaisir de rencontrer un compatriote et de parler ma langue, car je parle très mal l’anglais.

— Moi si, je m’exprime couramment et grammaticalement en anglais. Si je puis vous être utile, je suis à votre disposition. Il y a longtemps que vous êtes à Georgetown ?

— Huit jours, pas plus.

— D’où venez-vous ?

— De la Guyane française.

— Pas possible, vous êtes un évadé ou un gardien du bagne qui veut passer à de Gaulle ?

— Non, je suis un évadé.

— Et vos amis ?

— Aussi.

— Monsieur Henri, je ne veux pas savoir votre passé, c’est le moment d’aider la France et de vous racheter. Moi, je suis avec de Gaulle et j’attends d’embarquer pour l’Angleterre. Venez me voir demain au Martiner Club, voici l’adresse. Je serai heureux que vous vous joigniez à nous.

— Comment vous appelez-vous ?

— Homère.

— Monsieur Homère, je ne puis me décider tout de suite, je dois d’abord me renseigner sur ma famille et aussi, avant de prendre une décision aussi grave, l’analyser. Froidement, voyez-vous, Monsieur Homère, la France m’a fait beaucoup souffrir, elle m’a traité inhumainement.

Le Martiniquais, avec une flamme et une chaleur admirables, cherche à me convaincre de tout son cœur. C’était vraiment émouvant d’écouter les arguments de cet homme en faveur de notre France meurtrie.

Très tard, nous rentrons à la maison et, couché, je pense à tout ce que m’a dit ce grand Français. Je dois réfléchir sérieusement à sa proposition. Après tout, les poulets, les magistrats, l’Administration pénitentiaire, ce n’est pas la France. Je sens bien en moi que je n’ai pas cessé de l’aimer. Et dire qu’il y a les Boches dans toute la France ! Mon Dieu, que doivent souffrir les miens et quelle honte pour tous les Français !

Quand je me réveille, l’âne, la charrette, le cochon, Cuic et le manchot ont disparu.

— Alors, mec, tu as bien dormi ? me demande le Guittou et ses amis.

— Oui, merci.

— Tiens, tu veux du café noir au lait ou du thé ? Du café et des tranches de pain beurré ?

— Merci. » Je mange tout en les regardant travailler.

Julot prépare la masse de balata au fur et à mesure des besoins, il ajoute des morceaux durs dans l’eau chaude qu’il amalgame à la boule molle.

Petit-Louis prépare les bouts d’étoffe et Guittou fait le soulier.

— Vous en produisez beaucoup ?

— Non. On travaille pour gagner vingt dollars par jour. Avec cinq on paye le loyer et la nourriture. Il reste cinq à chacun pour l’argent de poche, s’habiller et se faire laver.

— Vous vendez tout ?

— Non, quelquefois il faut que l’un de nous aille vendre les souliers et les balais dans les rues de Georgetown. C’est dur à pied, en plein soleil, la vente.

— S’il le faut, je le ferai volontiers. Je ne veux pas être ici un parasite. Je dois contribuer aussi à gagner la bouffe.

— C’est bien, Papi.

Toute la journée je me suis promené dans le quartier hindou de Georgetown. Je vois une grande affiche de cinéma et il me prend un désir fou de voir et d’entendre pour la première fois de ma vie un film parlant en couleur. Je demanderai à Guittou de m’emmener ce soir. J’ai marché dans les rues de Penitence Rivers toute la journée. La politesse de ces gens me plaît énormément. Ils ont deux qualités : ils sont propres et très polis. Cette journée passée seul dans les rues de ce quartier de Georgetown est pour moi encore plus grandiose que mon arrivée à Trinidad il y a neuf ans.

A Trinidad, au milieu de toutes ces merveilleuses sensations nées de me mêler à la foule, j’avais une interrogation constante : un jour, avant deux semaines, maximum trois, je devrais repartir en mer. Quel serait le pays qui voudrait de moi ? Y aurait-il une nation pour me donner asile ? Que serait l’avenir ? Ici, c’est différent. Je suis définitivement libre, je peux même, si je veux, aller en Angleterre et m’engager dans les forces françaises libres. Que dois-je faire ? Si je me décide à aller avec de Gaulle, ne va-t-on pas dire que j’y suis allé parce que je ne savais où me fourrer ? Au milieu de gens sains, ne vont-ils pas me traiter comme un bagnard qui n’a pas trouvé d’autre refuge et qui, pour cela, est avec eux ? On dit que la France est partagée en deux, Pétain et de Gaulle. Comment un maréchal de France ne sait-il pas où est l’honneur et l’intérêt de la France ? Si j’entre un jour dans les forces libres, ne serai-je pas obligé plus tard de tirer sur des Français ?

Ici, ça va être dur, très dur de se faire une situation acceptable. Le Guittou, Julot et Petit-Louis sont loin d’être des imbéciles et ils travaillent pour cinq dollars par jour. D’abord il me faut apprendre à vivre en liberté. Depuis 1931 — et nous sommes en 1942 — je suis prisonnier. Je ne peux pas, le premier jour de ma liberté, résoudre toutes ces inconnues. Je ne connais même pas les premiers problèmes qui se posent à un homme pour se faire un trou dans la vie. Je n’ai jamais travaillé de mes doigts. Un tout petit peu électricien. N’importe quel manœuvre électricien en sait plus que moi. Je dois me promettre une seule chose à moi-même : vivre proprement, tout au moins le plus dans une morale à moi.

Il est seize heures quand je rentre à la maison.

— Alors Papi, c’est bon de déguster les premières bouffées d’air de la liberté ? Tu t’es bien promené ?

— Oui, Guittou, j’ai tourné et retourné dans toutes ces rues de ce grand faubourg.

— Tu as vu tes Chinois ?

— Non.

— Ils sont dans la cour. Ce sont des débrouillards, tes potes. Ils ont déjà gagné quarante dollars et ils voulaient à tout prix que j’en prenne vingt. J’ai refusé, bien entendu. Va les voir.

Cuic est en train de couper un chou pour son cochon. Le manchot lave l’âne qui se laisse faire, joyeux.

— Ça va, Papillon ?

— Oui, et vous ?

— Nous bien contents, on a gagné quarante dollars.

— Qu’avez-vous fait ?

— On est partis à trois heures du matin dans la campagne accompagnés d’un pays à nous pour nous faire voir. Il avait apporté deux cents dollars. Avec ça, on a acheté des tomates, des salades, des aubergines, enfin toutes sortes de légumes verts et frais. Quelques poules et des œufs et du lait de chèvre. On est allés au marché près du port de la ville et on tout vendu à des gens du pays d’abord, un tout petit peu, puis à des marins américains. Ils ont été si contents des prix que demain je ne dois pas entrer dans le marché : ils m’ont dit de les attendre devant la porte du port. Ils m’achèteront tout. Tiens, voilà l’argent. C’est toi toujours, le chef, qui dois garder l’argent.

— Tu sais bien, Cuic, que j’ai de l’argent et que je n’ai pas besoin de celui-là.

— Garde l’argent ou on ne travaille plus.

— Ecoute, les Français vivent à peu près avec cinq dollars. Nous, on va prendre chacun cinq dollars et en donner cinq ici à la maison pour la nourriture. Les autres, on les met de côté pour rendre à tes pays les deux cents dollars qu’ils t’ont prêtés.

— Entendu.

— Je veux venir demain avec vous.

— Non, toi dormir. Si tu veux, tu nous retrouves à sept heures devant la grande porte du port.

— Ça va.

Tout le monde est heureux. D’abord nous, de savoir que nous pouvons gagner notre vie et ne pas être à charge de nos amis. Ensuite, Guittou et les deux autres qui, malgré leur bon cœur, devaient se demander dans combien de temps nous allions être capables de gagner notre vie.

— Pour fêter ce véritable tour de force de tes amis, Papillon, on va faire deux litres de pastis.

Julot s’en va et revient avec de l’alcool blanc de canne à sucre et des produits. Une heure après, on boit le pastis comme à Marseille. L’alcool aidant, les voix montent et les rires de joie de vivre sont plus forts que d’habitude. Des voisins hindous qui entendent que chez les Français il y a fête, viennent sans façon, trois hommes et deux jeunes filles, se faire inviter. Ils apportent des brochettes de viande de poulet et de cochon très poivrées et pimentées. Les deux filles sont d’une beauté peu commune. Toutes vêtues de blanc, pieds nus avec des bracelets d’argent à la cheville gauche. Guittou me dit :

— Fais gaffe. Ce sont de vraies jeunes filles. Ne le laisse pas aller à dire une parole trop osée parce qu’elles ont les seins découverts sous leur voile transparent. Pour elles, c’est naturel. Moi non, je suis trop vieux. Mais Julot et Petit-Louis ont essayé au début que nous sommes venus ici et ils ont fracassé. Elles sont restées longtemps sans venir.

Ces deux Hindoues sont d’une merveilleuse beauté. Un point tatoué au milieu du front leur donne un air étrange. Gentiment, elles nous parlent et le peu d’anglais que je sais me permet de comprendre qu’elles nous souhaitent la bienvenue à Georgetown.

Cette nuit, Guittou et moi sommes allés au centre de la ville. On dirait une autre civilisation, complètement différente de celle où nous vivons. Cette ville grouille de gens. Des Blancs, des Noirs, des Hindous, des Chinois, des soldats et des marins en tenue militaire, et une quantité de marins civils. Un grand nombre de bars, restaurants, cabarets et boîtes illuminent les rues de leurs lumières crues comme en plein jour.

Après la soirée où j’ai assisté pour la première fois de ma vie à la présentation d’un film en couleur et parlant, encore tout étourdi par cette nouvelle expérience, je suis Guittou qui m’entraîne dans un énorme bar. Plus d’une vingtaine de Français occupent un coin de la salle. La boisson : des cubas libres (alcool et coca-cola).

Tous ces hommes sont des évadés, des durs. Les uns sont partis après avoir été libérés, ils avaient terminé leur peine et devaient accomplir le « doublage » en liberté. Crevant de faim, sans travail, mal vus par la population officielle et aussi par les civils guyanais, ils ont préféré partir vers un pays où ils croyaient vivre mieux. Mais c’est dur, me racontent-ils.

— Moi, je coupe du bois en brousse pour deux dollars cinquante par jour chez John Fernandes. Je descends tous les mois à Georgetown passer huit jours. Je suis désespéré.

— Et toi ?

— Je fais des collections de papillons. Je vais chasser en brousse et quand j’ai une bonne quantité de papillons divers, je les arrange dans une boîte sous verre et je vends la collection.

D’autres font les débardeurs sur le port. Tous travaillent, mais gagnent juste de quoi vivre. « C’est dur, mais on est libre, disent-ils. C’est si bon la liberté. »

Ce soir vient nous voir un relégué, Faussard. Il paye à boire à tout le monde. Il était à bord d’un bateau canadien qui, chargé de bauxite, a été torpillé à la sortie du fleuve la Demerara. Il est survivor (survivant) et a reçu de l’argent pour avoir été naufragé. Presque tout l’équipage s’est noyé. Lui a eu la chance de pouvoir embarquer sur une chaloupe de sauvetage. Il raconte que le sous-marin allemand est venu à la surface et leur a parlé. Il leur a demandé combien de bateaux étaient au port en attente de sortir pleins de bauxite. Ils ont répondu qu’ils ne savaient pas, l’homme qui les interrogeait s’est mis à rire : « Hier, dit-il, j’étais à tel cinéma à Georgetown. Regardez la moitié du ticket d’entrée. » Et ouvrant sa veste, il leur aurait dit : « Ce costume vient de Georgetown. » Les incrédules crient au bluff, mais Faussard insiste et c’est sûrement vrai. Le sous-marin les aurait même avertis que tel bateau allait venir les recueillir. Effectivement, ils furent sauvés par le bateau indiqué.

Chacun raconte son histoire. Je suis assis avec Guittou à côté d’un vieux Parisien des Halles : Petit-Louis de la rue des Lombards, nous dit-il.

— Mon vieux Papillon, moi j’avais trouvé une combine pour vivre sans rien faire. Quand il paraissait sur le journal le nom d’un Français dans la rubrique « mort pour le roi ou la reine », je ne sais pas trop, alors j’allais chez un marbrier et je me faisais faire la photo d’une pierre tombale où j’avais peint le nom du bateau, la date où il avait été torpillé et le nom du Français. Après, je me présentais dans les riches villas des Anglais et je leur disais qu’il fallait qu’ils contribuent à acheter une stèle pour le Français mort pour l’Angleterre afin qu’il y ait au cimetière un souvenir de lui. Ça a été jusqu’à la semaine dernière où une espèce de corniaud de Breton, qui avait été porté mort dans un torpillage, est apparu bien vivant et bien portant par-dessus le marché. Il a visité quelques bonnes femmes à qui justement j’avais demandé cinq dollars chacune pour la tombe de ce mort qui gueulait partout qu’il était bien vivant et que jamais de ma vie j’avais acheté une tombe au marbrier. Va falloir trouver autre chose pour vivre, car à mon âge je ne peux plus travailler.

Les cubas libres aidant, chacun extériorise à haute voix, persuadés que seuls nous comprenons le français, les histoires les plus inattendues.

— Moi, je fais des poupées en balata, dit un autre, et des poignées de bicyclettes. Malheureusement quand les petites filles oublient les poupées au soleil dans leur jardin, elles fondent ou se déforment. Tu parles d’un pétard quand j’oublie que j’ai vendu dans telle rue. Depuis un mois, je ne peux plus passer le jour dans plus de la moitié de Georgetown. Les bicyclettes, c’est pareil. Celui qui la laisse au soleil, quand il la reprend il a les mains collées aux poignées de balata que je lui ai vendues.

— Moi, dit un autre, je fais des cravaches avec des têtes de négresse aussi en balata. Aux marins, je leur dis que je suis un rescapé de Mers el-Kébir et qu’ils sont obligés d’en acheter, car ce n’est pas leur faute si je suis encore vivant. Huit sur dix m’en achètent.

Cette cour des miracles moderne m’amuse et en même temps me fait voir qu’effectivement ce n’est pas facile de gagner son pain.

Un type prend la radio du bar : on entend un appel de De Gaulle. Tout le monde écoute cette voix française qui de Londres encourage les Français des colonies et d’outre-mer. L’appel de De Gaulle est pathétique, absolument personne n’ouvre la bouche. D’un seul coup, un des durs qui a trop bu de cubas libres se lève et dit :

— Ah merde, les potes ! Ça c’est pas mal ! D’un seul coup j’ai appris l’anglais, je comprends tout ce qu’il dit, Churchill !

Tout le monde éclate de rire, personne ne prenant la peine de le dissuader de son erreur de soulographe.

Oui, il me faut faire les premiers essais pour gagner ma vie et comme je le vois par les autres, cela ne va pas être facile. Je ne suis pas du tout soucieux. De 1930 à 1942, j’ai perdu complètement la responsabilité et le savoir-faire pour me conduire sans personne. Un être qui a été prisonnier si longtemps sans avoir à s’occuper du manger, d’un appartement, de s’habiller ; un homme qu’on a manié, tourné, retourné, qu’on a habitué à ce qu’il ne fasse rien par lui-même et à exécuter automatiquement les ordres les plus divers sans les analyser ; cet homme qui en quelques semaines se trouve d’un seul coup dans une grande ville, qui doit réapprendre à marcher sur les trottoirs sans bousculer personne, à traverser une rue sans se faire écraser, à trouver naturel qu’à son commandement on lui serve à boire ou à manger, cet homme doit réapprendre à vivre. Par exemple, il y a des réactions inattendues. Au milieu de tous ces durs, libérés, relégués en cavale, mélangeant dans leur français des mots d’anglais ou d’espagnol, j’écoute de toutes mes oreilles leurs histoires, et voilà que d’un seul coup, dans ce coin de bar anglais, j’ai envie d’aller aux cabinets. Eh bien, c’est à peine imaginable, mais un quart de seconde j’ai cherché le surveillant à qui je devais demander l’autorisation. Ce fut très fugitif, mais aussi très drôle quand j’ai réalisé : Papillon, maintenant tu n’as personne à qui demander l’autorisation si tu veux pisser ou faire autre chose.

Au cinéma aussi, au moment où l’ouvreuse nous cherchait une place pour nous asseoir, j’ai eu comme un éclair, l’envie de lui dire : « Je vous en prie, ne vous dérangez pas pour moi, je ne suis qu’un pauvre condamné qui ne mérite aucune attention. » En marchant dans la rue, je me suis retourné plusieurs fois dans le trajet du cinéma au bar. Le Guittou, qui connaît cette tendance, me dit :

— Pourquoi tu te retournes si souvent pour regarder en arrière ? Tu regardes si le gaffe te suit ? Y a pas de gaffes ici, mon vieux Papi. Tu les as laissés aux durs.

Dans la langue imagée des durs, on dit qu’il faut se dépouiller de la casaque des forçats. C’est plus que cela, car la tenue d’un bagnard n’est qu’un symbole. Il faut non pas se dépouiller de la casaque, il faut s’arracher de l’âme et du cerveau l’empreinte au feu d’un matricule d’infamie.

Une patrouille de policiers noirs anglais, impeccables, vient d’entrer dans le bar. Table par table, ils vont, exigeant les cartes d’identité. Arrivés dans notre coin, le chef regarde attentivement tous les visages. Il en trouve un qu’il ne connaît pas, c’est le mien.

— Votre carte d’identité, je vous prie, Monsieur.

Je la lui donne, il me jette un coup d’œil, me la rend et ajoute :

— Excusez-moi, je ne vous connaissais pas. Soyez le bienvenu à Georgetown. » Et il se retire.

Paul le Savoyard ajoute quand il est parti :

— Ces rosbifs sont merveilleux. Les seuls étrangers à qui ils font confiance cent pour cent sont les durs évadés. Pouvoir prouver aux autorités anglaises que tu es évadé du bagne, c’est obtenir ta liberté immédiatement.

Bien que l’on soit rentrés tard à la maisonnette, à sept heures du matin je suis à la porte principale du port. Moins d’une demi-heure après, Cuic et le manchot arrivent avec la charrette pleine de légumes frais, coupés le matin, des œufs et quelques poulets. Ils sont seuls. Je leur demande où est leur pays qui doit leur apprendre comment opérer. Cuic répond :

— Il nous a montré hier, c’est suffisant. Maintenant on n’a plus besoin de personne.

— Tu reviens de loin chercher tout ça ?

— Oui, à plus de deux heures et demie. On est partis à trois heures du matin et on arrive maintenant.

Comme s’il était ici depuis vingt ans, Cuic trouve du thé chaud puis des galettes. Assis sur le trottoir, près de la charrette, on boit et on mange, attendant les clients.

— Tu crois qu’ils viendront, les Américains d’hier ?

— Je l’espère, mais s’ils ne viennent pas, on vendra à d’autres.

— Et les prix ? Comment tu fais ?

— Moi, je ne leur dis pas : Ça vaut tant. Je leur dis : Combien tu offres ?

— Mais tu ne sais pas parler anglais.

— C’est vrai, mais je sais bouger mes doigts et mes mains. Avec ça c’est facile.

— D’abord toi, tu parles suffisamment pour vendre et acheter, me dit Cuic.

— Oui, mais je voudrais d’abord te voir faire seul.

Ce n’est pas long, car il arrive une espèce de jeep énorme appelée command-car. Le chauffeur, un sous-officier et deux marins en descendent. Le sous-officier monte dans la charrette, il examine tout : salades, aubergines, etc. Chaque paquet est inspecté, il tâte les poulets.

— Combien le tout ? » Et la discussion commence.

Le marin américain parle du nez. Je ne comprends rien de ce qu’il dit, Cuic baragouine en chinois et en français. Voyant qu’ils n’arrivent pas à se comprendre, j’appelle à l’écart Cuic.

— Combien en tout tu as dépensé ?

Il fouille ses poches et trouve dix-sept dollars.

— Cent quatre-vingt-trois dollars, me dit Cuic.

— Combien il t’offre ?

— Je crois deux cent dix, c’est pas assez.

J’avance vers l’officier. Il me demande si je parle anglais. Un petit peu.

— Parlez lentement, lui dis-je.

— O.K.

— Combien vous payez ? Non, c’est pas possible deux cent dix dollars. Deux cent quarante.

Il ne veut pas.

Il fait semblant de partir puis revient, repart, monte dans sa jeep, mais je sens que c’est une comédie. Au moment où il en redescend, arrivent mes deux belles voisines, les Hindoues, demi-voilées. Elles ont certainement observé la scène, car elles font semblant de ne pas nous connaître. L’une d’elles monte dans la charrette examine la marchandise et s’adresse à nous :

— Combien le tout ?

— Deux cent quarante dollars, je lui réponds.

Elle dit : « Ça va. »

Mais l’Américain sort deux cent quarante dollars et les donne à Cuic en disant aux Hindoues qu’il avait déjà acheté. Mes voisines ne se retirent pas et regardent les Américains décharger la charrette et charger ensuite le command-car. Au dernier moment, un marin prend le cochon pensant qu’il fait partie du marché conclu. Cuic ne veut pas qu’on emporte le cochon, bien entendu. Il commence une discussion où nous n’arrivons à expliquer que le cochon n’était pas inclus dans l’affaire.

J’essaye de faire comprendre aux Hindoues, mais c’est très difficile. Elles non plus ne comprennent pas. Les marins américains ne veulent pas lâcher le cochon, Cuic ne veut pas rendre l’argent, ça va dégénérer en bagarre. Le manchot a déjà pris un bois de la charrette quand passe une jeep de police militaire américaine. Le sous-officier siffle. La Military Police s’approche. Je dis à Cuic de rendre l’argent, il ne veut rien entendre. Les marins ont le cochon et eux non plus ne veulent pas le rendre. Cuic est planté devant leur jeep, empêchant qu’ils s’en aillent. Un groupe de curieux assez nombreux s’est formé autour de la scène bruyante. La police américaine donne raison aux Américains et, d’ailleurs, eux non plus ne comprennent rien à notre charabia. Elle croit sincèrement que nous avons voulu tromper les marins.

Je ne sais plus comment faire quand je me rappelle que j’ai un numéro de téléphone du Mariner Club avec le nom du Martiniquais. Je le donne à l’officier de police en disant : « Interprète. » Il m’emmène à un téléphone. J’appelle et j’ai la chance de trouver mon ami gaulliste. Je lui demande d’expliquer au policier que le cochon n’est pas dans le marché, qu’il est apprivoisé, que c’est comme un chien pour Cuic et que nous avons oublié de dire aux marins qu’il n’entrait pas dans le marché. Après, je passe le téléphone au policier. Trois minutes suffisent pour qu’il ait tout compris. De lui-même il prend le cochon et le remet à Cuic, qui, tout heureux, le reprend dans ses bras et le met vite dans la charrette. L’incident finit bien et les Amerlos rient comme des enfants. Tout le monde s’en va, tout s’est bien terminé.

Le soir, à la maison, nous remercions les Hindoues qui rient bien fort de cette histoire.

Voila trois mois que nous sommes à Georgetown. Aujourd’hui nous nous installons dans la moitié de la maison de nos amis hindous. Deux chambres claires et spacieuses, une salle à manger, une petite cuisine au charbon de bois et une cour immense avec un coin couvert de tôle pour l’étable. La charrette et l’âne sont à l’abri. Je vais dormir seul dans un grand lit acheté d’occasion avec un bon matelas. Dans la chambre à côté, chacun dans un lit, mes deux amis chinois. Nous avons aussi une table et six chaises, plus quatre tabourets. Dans la cuisine tous les ustensiles nécessaires pour cuisiner. Après avoir remercié Guittou et ses amis de leur hospitalité, nous prenons possession de notre maison, comme dit Cuic.

Devant la fenêtre de la salle à manger qui donne sur la rue, un fauteuil en rotin trône, cadeau des Hindoues ! Sur la table de la salle à manger, dans un pot de verre, quelques fleurs fraîches apportées par Cuic.

Cette impression de mon premier chez-moi, humble mais propre, cette maison claire et nette qui m’entoure, premier résultat de trois mois de travail en équipe, me donne confiance en moi et dans l’avenir.

Demain c’est dimanche, il n’y a pas de marché, donc on est libre toute la journée. Aussi, tous les trois avons décidé d’offrir un repas chez nous à Guittou et à ses amis, ainsi qu’aux Hindoues et à leurs frères. L’invité d’honneur sera le Chinois qui a aidé Cuic et le manchot, celui qui leur a fait cadeau de l’âne et de la charrette et qui nous a prêté les deux cents dollars pour faire démarrer notre premier commerce. Dans son assiette il trouvera une enveloppe avec les deux cents dollars et un mot de remerciement écrit de notre part en chinois.

Après le cochon qu’il adore, c’est moi qui ai toute l’amitié de Cuic. Il a des attentions constantes envers moi : je suis le mieux vêtu des trois et souvent il arrive à la maison avec une chemise, une cravate ou un pantalon pour moi. Tout cela il l’achète sur son pécule. Cuic ne fume pas, ne boit presque pas, son seul vice est le jeu. Il ne rêve qu’une chose : avoir assez d’économies pour se rendre au club des Chinois pour jouer.

Pour vendre nos produits achetés le matin, nous n’avons aucune difficulté sérieuse. Je parle déjà suffisamment l’anglais pour acheter et vendre. Chaque jour nous gagnons de vingt-cinq à trente-cinq dollars entre les trois. C’est peu, mais nous sommes très satisfaits d’avoir trouvé si vite un moyen de gagner notre vie. Je ne vais pas toujours avec eux acheter, quoique j’obtienne de meilleurs prix qu’eux, mais maintenant c’est toujours moi qui vends. Beaucoup de marins américains et anglais qui sont détachés à terre pour acheter pour leur bateau me connaissent. Gentiment nous discutons la vente sans y apporter trop de chaleur. Il y a un grand diable de cantinier d’un mess d’officiers américain, un Italo-Américain qui me parle toujours en italien. Il est heureux comme tout que je lui réponde dans sa langue et ne discute que pour s’amuser. A la fin, il achète au prix que j’ai demandé au début de la conversation.

Dès huit heures et demie à neuf heures du matin, on est à la maison. Le manchot et Cuic se couchent après que tous les trois avons mangé un léger repas. Moi, je vais voir le Guittou ou mes voisines viennent chez moi. Pas de gros ménage à faire : balayer, laver le linge, faire les lits, tenir propre la maison, les deux sœurs nous font très bien tout cela, à peu près pour rien, deux dollars par jour. J’apprécie pleinement ce que c’est qu’être libre sans angoisse pour l’avenir.

MA FAMILLE HINDOUE

Le moyen de locomotion le plus employé dans cette ville est la bicyclette. Je me suis donc acheté une bicyclette pour aller n’importe où sans problème. Comme la ville est plate ainsi que les environs, on peut sans effort faire de longues distances. Sur la bicyclette, il y a deux porte-bagages très forts, un devant et l’autre derrière. Je peux donc, comme beaucoup de natifs, porter facilement deux personnes.

Pour le moins deux fois par semaine, nous faisons une promenade d’une heure ou deux avec mes amies hindoues. Elles sont folles de joie et je commence à comprendre que l’une d’elles, la plus jeune, est en train de tomber amoureuse de moi.

Son père, que je n’avais jamais vu, est venu hier. Il habite pas trop loin de chez moi, mais jamais il n’était venu nous voir et je ne connaissais que leurs frères. C’est un grand vieillard avec une barbe très longue qui est blanche comme la neige. Ses cheveux aussi sont platinés et découvrent un front intelligent et noble. Il ne parle qu’hindou, sa fille traduit. Il m’invite à venir le voir chez lui. Ce n’est pas loin à bicyclette, me fait-il dire par la petite princesse, comme j’appelle sa fille. Je lui promets de lui rendre visite avant longtemps.

Après avoir mangé quelques gâteaux en buvant le thé, il s’en va non sans que j’aie noté qu’il avait examiné les moindres détails de la maison. La petite princesse est toute heureuse de voir son père partir satisfait de sa visite et de nous.

J’ai trente-six ans et je suis en très bonne santé, je me sens jeune encore et tout le monde, heureusement, me considère comme jeune : je ne fais pas plus de trente ans, me disent tous mes amis. Or cette petite a dix-neuf ans et la beauté de sa race, calme et pleine de fatalisme dans sa façon de penser. Ce serait pour moi un cadeau du ciel d’aimer et d’être aimé de cette fille splendide.

Quand tous les trois nous sortons, elle monte toujours sur le porte-bagages de devant et elle sait très bien que quand elle se tient bien assise le buste droit et que pour forcer sur les pédales je penche un peu la tête, je suis très près de son visage. Si elle rejette sa tête en arrière, je vois toute la beauté de ses seins nus sous le voile, mieux que s’ils n’étaient pas couverts de gaze. Ses grands yeux noirs brûlent de tous leurs feux lors de ces presque attouchements, et sa bouche rouge sombre sur sa peau de thé s’entrouvre avec l’envie de se faire embrasser. Des dents admirables et d’une éclatante beauté parent cette bouche merveilleuse. Elle a une façon de prononcer certains mots, de faire apparaître un tout petit bout de sa langue rose dans sa bouche à demi ouverte, qui rendrait paillards les saints les plus saints que nous a donnés la religion catholique.

Nous devons aller au cinéma ce soir tous les deux seuls, sa sœur ayant, parait-il, une migraine, migraine que je crois simulée pour nous laisser tous les deux. Elle arrive avec une robe de mousseline blanche qui descend jusqu’aux chevilles qui, lorsqu’elle marche, apparaissent nues, entourées de trois anneaux d’argent. Elle est chaussée de sandales dont les brides dorées passent dans le gros orteil. Ça lui fait un pied très élégant. Dans la narine droite, elle a incrusté une toute petite coquille d’or. Son voile de mousseline sur la tête est court et lui tombe légèrement plus bas que les épaules. Un ruban doré le maintient serré autour de la tête. Du ruban jusqu’au milieu du front pendent trois fils garnis de pierres de toutes couleurs. Belle fantaisie, bien entendu, qui lorsqu’elle se balance laisse voir le tatouage trop bleu de son front.

Toute la maisonnée hindoue et la mienne, représentée par Cuic et le manchot, nous regarde partir tous les deux avec des visages heureux de nous voir extérioriser notre bonheur. Tous ont l’air de savoir que nous retournerons du cinéma fiancés.

Bien assise sur le coussin du porte-bagages de ma bicyclette, nous roulons tous les deux vers le centre. C’est dans un long roue-libre, dans une partie d’une avenue mal éclairée, que cette fille splendide, d’elle-même, m’effleure la bouche d’un furtif et léger baiser. C’était si inattendu qu’elle ait pris l’initiative, que d’un rien je tombais de la bicyclette.

Les mains dans les mains, assis au fond de la salle, je lui parle avec mes doigts et elle me répond. Notre premier duo d’amour dans cette salle de cinéma où passait un film que nous n’avons pas regardé, a été complètement muet. Ses doigts, ses ongles longs si bien soignés et vernis, les pressions des creux de sa main, chantent et me communiquent beaucoup mieux que si elle parlait, tout l’amour qu’elle a pour moi et le désir d’être mienne. Elle a penché sa tête sur mon épaule, ce qui me permet de lui donner des baisers sur son visage si pur.

Cet amour si timide, si long à s’épanouir, se transforma vite en passion totale. Je lui ai expliqué, avant qu’elle soit mienne, que je ne pouvais pas l’épouser, ayant été marié en France. A peine si cela l’a contrariée un jour. Une nuit, elle est restée chez moi. Pour ses frères, me dit-elle, et certains voisins et voisines hindous, elle préférerait que j’aille vivre avec elle chez son père. J’ai accepté et me suis installé dans la maison de son père qui vit seul avec une jeune Hindoue, lointaine parente, qui le sert et lui fait tout le ménage. Ce n’est pas très loin de la maison où habite Cuic, cinq cents mètres environ. Aussi mes deux amis viennent chaque jour me voir le soir et passent une bonne heure avec nous. Bien souvent ils mangent à la maison.

Nous continuons toujours notre vente de légumes au port. Je pars à six heures et demie et presque toujours mon Hindoue m’accompagne. Un gros thermos plein de thé, un pot de confiture et du pain grillé dans un grand sac de cuir attendent Cuic et le manchot pour que nous buvions ensemble le thé. Elle prépare elle-même ce petit déjeuner et tient absolument à ce rite : prendre tous les quatre le premier repas du jour. Dans son sac, il y a tout ce qu’il faut : une toute petite natte bordée de dentelle que, très cérémonieusement, elle pose sur le trottoir qu’elle a balayé avec une brosse, les quatre tasses en porcelaine avec leurs soucoupes. Et assis sur le trottoir, très sérieusement, nous déjeunons.

C’est marrant d’être sur un trottoir à boire le thé comme si on était dans une salle, mais elle trouve cela naturel et Cuic aussi. Ils ne font d’ailleurs aucun cas des gens qui passent, et trouvent normal d’agir ainsi. Je ne veux pas la contrarier. Elle est si contente de nous servir et d’étendre la marmelade sur les toasts, que si je ne voulais pas, je lui ferais de la peine.

Samedi dernier il s’est passé une chose qui m’a donné la clef d’un mystère. En effet, voici deux mois que nous sommes ensemble et très souvent elle me remet de petites quantités d’or. Ce sont toujours des morceaux de bijoux cassés : la moitié d’un anneau d’or, une seule boucle d’oreille, un bout de chaîne, un quart ou la moitié d’une médaille ou d’une pièce. Comme je n’en ai pas besoin pour vivre, bien qu’elle me dise de les vendre, je les garde dans une boîte. J’en ai près de quatre cents grammes. Quand je lui demande d’où cela vient, elle m’entraîne, m’embrasse, rit, mais ne me donne aucune explication.

Or, samedi, vers les dix heures du matin, mon Hindoue me demande de porter son père, je ne sais plus où, avec ma bicyclette : « Mon papa, me dit-elle, t’indiquera le chemin. Moi je reste à la maison pour repasser. » Intrigué, je pense que le vieux veut faire une visite assez loin et de bonne grâce j’accepte de l’y conduire.

Assis sur le porte-bagages avant, sans parler, car il ne parle qu’hindou, je prends les directions qu’il m’indique avec le bras. C’est loin, voici près d’une heure que je pédale. On arrive dans un quartier riche au bord de la mer. Rien que de belles villas. Sur un signe du « beau-père », j’arrête et j’observe. Il sort une pierre ronde et blanche de dessous sa tunique et s’agenouille sur la première marche d’une maison. Tout en roulant la pierre sur la marche, il chante. Quelques minutes passent, une femme habillée en Hindoue sort de la villa, s’approche de lui et lui remet quelque chose sans dire un mot.

De maison en maison, il répète la scène jusqu’à seize heures. C’est long cette histoire, et je n’arrive pas à comprendre. A la dernière villa, c’est un homme vêtu de blanc qui vient à lui. Il le fait se lever et, un bras passé sous le sien, le conduit jusqu’à sa maison. Il reste plus d’un quart d’heure et ressort toujours accompagné du monsieur qui, avant de le quitter, lui baise le front ou plutôt ses cheveux blancs. Nous repartons à la maison, je pédale tant que je peux pour arriver vite, car il est plus de quatre heures et demie.

Avant la nuit, heureusement, nous sommes chez nous. Ma jolie Hindoue, Indara, emmène d’abord son père et puis me saute au cou et me couvre de baisers en m’entraînant vers la douche pour que je me baigne. Du linge propre et frais m’attend et, lavé, rasé et changé, je m’assieds à table. Elle me sert elle-même, comme d’habitude. Je désire l’interroger, mais elle tourne et retourne, faisant celle qui est occupée, pour éluder le plus longtemps possible le moment des questions. Je brûle de savoir. Seulement, je sais qu’il ne faut jamais forcer un Hindou ou un Chinois à dire quelque chose. Il y a toujours un temps à respecter avant d’interroger. Alors, ils parlent tout seuls car ils devinent, ils savent que vous attendez d’eux une confidence et s’ils vous en savent digne, ils la font. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé avec Indara.

Après que, couchés, nous avons fait longuement l’amour, quand, repue, elle a posé au creux de mon aisselle nue sa joue encore brûlante, elle me parle sans me regarder :

— Tu sais, chéri, mon papa quand il va chercher de l’or il ne fait pas de mal, au contraire. Il appelle les esprits pour qu’ils protègent la maison où il roule sa pierre. Pour le remercier on lui donne un morceau d’or. C’est une très vieille coutume de notre pays de Java.

C’est ce que ma princesse me raconte. Mais un jour, une de ses amies converse avec moi au marché. Ce matin-là, ni elle ni les Chinois n’étaient encore arrivés. Donc, la jolie fille, de Java elle aussi, me raconte autre chose :

— Pourquoi tu travailles du moment que tu vis avec la fille du sorcier ? Elle n’a pas honte de te faire lever de si bonne heure même quand il pleut ? Avec l’or que gagne son père, tu pourrais vivre sans travailler. Elle ne sait pas t’aimer car elle ne devrait pas te laisser te lever si tôt.

— Et que fait son père ? Explique-moi, car je ne sais rien.

— Son père est un sorcier de Java. S’il veut, il appelle la mort sur toi ou ta famille. La seule façon d’échapper au sortilège qu’il te fait avec sa pierre magique, c’est de lui donner assez d’or pour qu’il la fasse rouler dans le sens contraire de celui appelant la mort. Alors il défait tous les maléfices et appelle au contraire la santé et la vie pour toi et tous les tiens qui vivent dans la maison.

— Ce n’est pas tout à fait pareil à ce que m’a raconté Indara.

Je me promets de faire un recoupement pour voir qui a raison des deux. Quelques jours après, j’étais avec mon « beau-père » à la longue barbe blanche au bord d’un ruisseau qui traverse Penitence Rivers et tombe dans la Demerara. La mine des pêcheurs hindous m’éclaira amplement. Chacun lui offrait un poisson et s’écartait le plus vite possible de la berge. J’ai compris. Plus besoin de demander autre chose à personne.

Pour moi, mon beau-père sorcier ne me gêne en rien. Il ne me parle qu’hindou et suppose que je comprends un peu. Je n’arrive jamais à saisir ce qu’il veut dire. Ça a son bon côté : on ne peut pas ne pas être d’accord. Il m’a trouvé du travail, malgré tout : je tatoue le front des toutes jeunes filles de treize à quinze ans. Quelquefois il me découvre leurs seins et je les tatoue de feuilles ou de pétales de fleurs en couleur, vert, rose et bleu, laissant la pointe surgir comme le pistil d’une fleur. Les courageuses, car c’est très douloureux, se font tatouer en jaune canari le cercle noir avant le bout du sein et même quelques-unes, mais rarement, la pointe du sein en jaune.

Devant la maison, il a mis une pancarte écrite en hindou où est annoncé, paraît-il : « Artiste tatoueur — Prix modéré — Travail garanti. » Ce travail est bien payé et j’ai donc deux satisfactions : admirer les beaux seins des Javanaises et gagner de l’argent.

Cuic a trouvé près du port un restaurant à vendre. Il m’apporte tout fier la nouvelle et m’offre que nous l’achetions. Le prix est correct, huit cents dollars. En vendant l’or du sorcier plus nos économies, on peut acheter le restaurant. Je vais le voir. Il est dans une petite rue, mais très près du port. Ça grouille de monde à toute heure. Une assez grande salle carrelée en blanc et noir, huit tables à gauche, huit à droite, au milieu une table ronde où l’on peut exposer les hors-d’œuvre et les fruits. La cuisine est grande, spacieuse, bien éclairée. Deux grands fours et deux cuisinières immenses.

RESTAURANT ET PAPILLONS

On a fait l’affaire. Indara a vendu elle-même tout l’or qu’on possédait. Le papa était d’ailleurs surpris que je n’aie jamais touché aux morceaux d’or qu’il donnait à sa fille pour nous deux. Il a dit :

— Je vous les ai donnés afin que vous en profitiez. Ils sont à vous deux, vous n’avez pas à me demander si vous pouvez en disposer. Faites ce que vous voudrez.

Il n’est pas si mal que cela mon « beau-père sorcier ». Elle, c’est une classe à part, comme maîtresse, comme femme et comme amie. On ne risque pas de se disputer, car elle répond toujours oui à tout ce que je dis. Elle tique seulement un peu quand je tatoue les nichons de ses compatriotes.

Donc, me voilà patron du restaurant Victory, à Water Street, en plein milieu du port de la ville de Georgetown. Cuic doit faire la cuisine, ça lui plaît, c’est son métier. Le manchot fera le marché et la « Chow Mein », sorte de spaghetti chinois. On les fait de la façon suivante : de la fleur de farine est mélangée et massée avec des quantités de jaunes d’œufs. Sans eau, cette masse est travaillée durement et longuement. Cette pâte est très dure à pétrir, au point qu’il la malaxe en sautant dessus, sa cuisse sur un bâton bien poli fixé au centre de la table. Une cuisse à cheval sur le bâton, le tenant par son unique main, il tourne en sautant sur un pied autour de la table, malaxant ainsi la pâte qui, travaillée avec cette force, devient vite une pâte légère et délicieuse. A la fin, un peu de beurre achève de lui donner un goût exquis.

Ce restaurant, qui avait fait faillite, rapidement a une grande renommée. Aidée d’une jeune et très jolie Hindoue, du nom de Daya, Indara sert les nombreux clients qui accourent chez nous déguster la cuisine chinoise. Tous les durs en cavale viennent. Ceux qui ont de l’argent payent, les autres mangent gratuitement. « Ça porte bonheur de donner à manger à ceux qui ont faim », dit Cuic.

Un seul inconvénient : l’attraction des deux serveuses dont Indara. Elles exhibent toutes les deux leurs nichons nus sous le léger voile de leur robe. En plus, elles les ont fendues sur le côté de la cheville jusqu’à la hanche. A certains mouvements, elles se découvrent toute la jambe et la cuisse, très haut. Les marins américains, anglais, suédois, canadiens et norvégiens mangent quelquefois deux fois par jour pour jouir du spectacle. Mes amis appellent mon restaurant, le restaurant des voyeurs. Moi, je représente le patron. Pour tout le monde je suis le « boss ». Il n’y a pas de caisse enregistreuse, les serveurs m’apportent l’argent que je mets dans ma poche et je rends la monnaie quand c’est nécessaire.

Le restaurant ouvre à huit heures du soir jusqu’à cinq ou six heures du matin. C’est pas la peine de vous dire que sur les trois heures du matin, toutes les putes du quartier qui ont fait une bonne nuit viennent bouffer avec leur Julot ou un client un poulet au curry ou une salade de germe de haricots. On prend aussi de la bière, surtout anglaise, et du whisky, un rhum de canne à sucre du pays, très bon, avec du soda ou du coca-cola. Comme c’est devenu le point de rendez-vous des Français en cavale, je suis le refuge, le conseiller, le juge et le confident de toute la colonie des durs et des relégués.

Ça m’attire d’ailleurs des ennuis quelquefois. Un collectionneur de papillons m’explique sa manière de chasser en brousse. Il découpe un carton en forme de papillon puis colle dessus les ailes du papillon qu’il veut chasser. Ce carton est fixé au bout d’un bâton d’un mètre. Quand il chasse, il tient le bâton dans sa main droite et fait des mouvements de façon que le faux papillon ait l’air de voler. Il se met toujours en brousse dans des clairières où le soleil pénètre. Il sait les heures d’éclosion pour chaque espèce. Il y a des espèces qui ne vivent que quarante-huit heures. Alors, lorsque le soleil baigne cette éclaircie, les papillons qui viennent d’éclore se précipitent dans cette lumière, cherchant à faire le plus vite possible l’amour. Quand ils aperçoivent l’amorce, ils viennent de très loin se précipiter dessus. Si le faux papillon est un mâle, c’est un mâle qui vient pour se battre. Avec la main gauche qui tient le petit filet, rapidement il l’attrape.

La bourse a un étranglement, ce qui fait que le chasseur peut continuer à coiffer des papillons sans avoir à craindre que les autres s’échappent.

Si l’amorce est faite avec les ailes d’une femelle, les mâles viennent pour la baiser et le résultat est le même.

Les plus beaux papillons sont ceux de nuit, mais comme ils choquent souvent contre des obstacles, c’est très difficile d’en rencontrer un dont les ailes soient intactes. Presque tous ont les ailes déchiquetées. Pour ces papillons nocturnes, il monte tout en haut d’un grand arbre et fait un cadre avec un drap blanc qu’il éclaire par-derrière avec une lampe à carbure. Les grands papillons de nuit, de quinze à vingt centimètres d’un bout de l’aile à l’autre, viennent se coller contre le drap blanc. Il ne reste qu’à les asphyxier en leur comprimant très vite et très fort le thorax sans l’écraser. Il ne faut pas qu’ils se débattent, sans quoi ils abîment leurs ailes et ont moins de valeur.

J’ai toujours dans une vitrine des petites collections de papillons, de mouches, de petits serpents et de vampires. Il y a plus d’acheteurs que de marchandises. Aussi les prix sont hauts.

Un Américain m’a désigné un papillon aux ailes de derrière bleu acier et les supérieures bleu clair. Il m’a offert cinq cents dollars si je trouvais un papillon de cette espèce qui soit hermaphrodite.

Parlant avec le chasseur, il me dit qu’une fois il en a eu un dans les mains, très joli, qu’on l’a payé cinquante dollars et qu’il a su après, par un collectionneur sérieux, que ce spécimen valait près de deux mille dollars.

— Il veut te faire marron l’Amerlo, Papillon, me dit le chasseur. Il te prend pour un con. Même si la pièce rare valait mille cinq cents dollars, il profiterait encore drôlement de ton ignorance.

— Tu as raison, c’est un salaud. Et si on le faisait marron ?

— Comment ?

— Il faudrait fixer sur un papillon femelle, par exemple, deux ailes d’un mâle ou vice-versa. Le difficile est de trouver comment les fixer sans que ça se voie.

Après bien des essais malheureux, on est arrivé à coller parfaitement, sans que cela se dénote, deux ailes d’un mâle sur un magnifique exemplaire femelle : nous avons introduit les pointes dans une minuscule incision puis les avons collées au lait de balata. Cela tient bien, au point qu’on peut le soulever par les ailes collées. On met le papillon sous verre avec d’autres dans une collection quelconque à vingt dollars, comme si je ne l’avais pas vu. Ça n’a pas raté. A peine l’Américain le remarque qu’il a le toupet de venir avec un billet de vingt dollars à la main pour m’acheter la collection. Je lui dis qu’elle est promise, qu’un Suédois m’a demandé une boîte et que c’est pour lui.

En deux jours, l’Américain a pris au moins dix fois dans ses mains la boîte. Enfin, n’y tenant plus il m’appelle.

— J’achète le papillon du milieu vingt dollars et tu gardes le reste.

— Et qu’est-ce qu’il a d’extraordinaire, ce papillon ? » Et je me mets à l’examiner. Puis je m’écrie : « Dis donc, mais c’est un hermaphrodite !

— Que dites-vous ? Oui, c’est vrai. Avant je n’étais pas très sûr, dit l’Amerlo. A travers la vitre on ne voyait pas très bien. Permettez ? » Il examine le papillon sous toutes les coutures et dit : « Combien en voulez-vous ? »

— Un jour ne m’aviez-vous pas dit qu’un pareil spécimen aussi rare valait cinq cents dollars ?

— Je l’ai répété à plusieurs chasseurs de papillons, je ne veux pas profiter de l’ignorance de celui qui a attrapé celui-ci.

— C’est donc cinq cents dollars ou rien.

— Je l’achète, gardez-le-moi. Tenez, voici soixante dollars que j’ai sur moi en signe que la vente est faite. Donnez-moi un reçu, demain j’apporterai le reste. Et surtout enlevez-le de cette boîte.

— Très bien, je vais le garder ailleurs. Voici votre reçu.

Juste à l’heure de l’ouverture, le descendant de Lincoln est là. Il examine encore le papillon, cette fois avec une petite loupe. J’ai un trac terrible quand il le retourne à l’envers. Satisfait, il me paie, place le papillon dans une boîte qu’il a apportée, me demande un autre reçu et s’en va.

Deux mois après je suis emballé par les poulets. Arrivé au commissariat, le superintendant de police m’explique en français que je suis arrêté pour être accusé par un Américain d’escroquerie :

— C’est au sujet d’un papillon à qui vous avez collé des ailes, me dit le commissaire. Grâce à cette supercherie vous l’auriez vendu cinq cents dollars.

Deux heures après, Cuic et Indara sont là avec un avocat. Il parle très bien français. Je lui explique que moi je ne sais rien des papillons, que je ne suis ni chasseur ni collectionneur. Je vends les boîtes pour rendre service aux chasseurs qui sont mes clients, que c’est l’Amerlo qui a offert cinq cents dollars, pas moi qui les lui ai demandés, et que d’ailleurs s’il avait été authentique comme il le croyait, le voleur aurait été lui puisque alors il aurait eu une valeur de deux mille dollars environ.

Deux jours après, je passe au tribunal. L’avocat me sert aussi d’interprète. Je répète ma thèse. En sa faveur, mon avocat a un catalogue des prix des papillons. Un spécimen pareil est coté dans le livre, au-dessus de mille cinq cents dollars. L’Américain en est pour les frais du tribunal. Il devra, par surcroît, payer les honoraires de mon avocat plus deux cents dollars.

Tous les durs et les Hindous réunis, on fête ma libération avec un pastis maison. Toute la famille d’Indara était venue au tribunal, tous très fiers d’avoir dans la famille — après un acquittement — un superhomme. Car eux n’étaient pas dupes, ils se doutaient bien que c’était moi qui avais collé les ailes.

Ça y est, on a été obligé de vendre le restaurant, ça devait arriver. Indara et Daya étaient trop belles et leur sorte de strip-tease, toujours à peine ébauché sans jamais aller plus loin, affolait encore plus ces marins pleins de sang que si cela avait été un déshabillé intégral. Ayant remarqué que plus elles mettaient leurs nichons nus à peine voilés sous le nez des matelots plus elles touchaient de pourboire, bien penchées sur la table elles n’arrivaient jamais à trouver le compte ou la monnaie juste. Après ce temps d’exposition bien calculé, le marin les yeux hors de la tête pour mieux voir, elles se redressaient et disaient : « Et mon pourboire ? » — « Ah ! » Ils étaient généreux les pauvres mecs, et ces amoureux allumés sans jamais être éteints ne savaient plus bien où donner de la tête.

Un jour, il est arrivé ce que je prévoyais. Un grand diable de rouquin plein de taches de rousseur ne s’est pas contenté de voir toute la cuisse découverte : à l’apparition fugitive du slip, il a envoyé la main et de ses doigts de brute tenait ma Javanaise coincée comme dans un étau. Comme elle avait un pot de verre plein d’eau à la main, le lui casser sur la tête n’a pas été long. Sous le coup, l’autre arrache le slip et s’écroule. Je me précipite pour le ramasser, quand des amis à lui croient que je vais le frapper et, avant que j’aie dit ouf, je reçois un coup de poing magistral en plein œil. Peut-être ce marin boxeur a-t-il voulu vraiment défendre son pote, ou balancer un horion au mari de la belle Hindoue responsable de ce qu’on ne peut pas arriver à elle ? Va savoir ! En tout cas, mon œil a reçu ce direct de face. Il avait compté trop vite sur sa victoire, car il se met en garde de boxe devant moi et me crie : « Boxe, boxe, man ! » D’un coup de pied dans les parties suivi d’un coup de tête maison Papillon, le boxeur s’étale de tout son long.

La bagarre devient générale. Le manchot est sorti à mon secours de la cuisine et distribue des coups du bâton avec lequel il fait ses spaghetti spéciaux. Cuic arrive avec une longue fourchette à deux dents et pique dans le tas. Un voyou parisien en retraite des bals musettes de la rue de Lappe se sert d’une chaise comme massue. Se trouvant sans doute handicapée par la perte de son slip, Indara s’est retirée de la bagarre.

Conclusion : cinq Amerlos sont sérieusement blessés à la tête, d’autres portent deux trous de la fourchette de Cuic sur diverses parties du corps. Il y a du sang partout. Un policier noir Brazzaville s’est mis à la porte pour que personne ne sorte. Heureusement, car il arrive une jeep de la Military Police. Guêtres blanches et bâton levé, ils veulent entrer par force et, voyant tous leurs marins pleins de sang, ils ont sûrement l’intention de les venger. Le policier noir les repousse puis met son bras avec son bâton en travers la porte et dit : « Majesty Police (Police de Sa Majesté). »

C’est seulement quand arrivent les policiers anglais qu’on nous fait sortir et monter dans le panier à salade. Nous sommes conduits au commissariat. A part moi qui ai l’œil poché, aucun de nous n’est blessé, ce qui fait qu’on ne veut pas croire à notre légitime défense.

Huit jours après, au tribunal, le président accepte notre thèse et nous met en liberté, sauf Cuic qui prend trois mois pour coups et blessures. Il était difficile de trouver une explication aux multiples deux trous distribués à profusion par Cuic.

Comme, par la suite, en moins de quinze jours il y a eu six bagarres, on sent qu’on ne peut plus tenir. Les marins ont décidé de ne pas considérer cette histoire comme terminée et, comme ceux qui viennent ont toujours des gueules nouvelles, comment savoir si ce sont ou non des amis de nos ennemis ?

Donc, on a vendu le restaurant, même pas au prix qu’on l’avait payé. C’est vrai qu’avec la renommée qu’il avait prise, les acheteurs ne faisaient pas la queue.

— Que va-t-on faire, manchot ?

— En attendant que Cuic sorte, on va se reposer. On ne peut pas reprendre la charrette et l’âne, car on les a vendus avec la clientèle. Le mieux, c’est de ne rien faire, de se reposer. On verra après.

Cuic est sorti. Il nous dit qu’il a été bien traité : « Le seul ennui, raconte-t-il, c’est que j’étais près de deux condamnés à mort. » Or les Anglais ont une sale habitude : ils avertissent un condamné quarante-cinq jours avant l’exécution qu’il sera pendu haut et court tel jour à telle heure, que la Reine a refusé leur grâce. « Alors, nous raconte Cuic, tous les matins les deux condamnés à mort se criaient l’un à l’autre : « Un jour de moins, Johnny, il ne reste plus que tant de jours ! » Et l’autre n’arrêtait pas d’insulter son complice toute la matinée. » A part cela il était tranquille, le Cuic, et bien considéré.

LA CABANE BAMBOU

Pascal Fosco est descendu des mines de bauxite. C’est l’un des hommes qui avaient tenté une attaque à main armée contre la poste de Marseille. Son complice fut guillotiné. Pascal est le meilleur de nous tous. Bon mécanicien, il ne gagne que quatre dollars par jour et avec cela, trouve toujours le moyen de nourrir un ou deux forçats en difficulté.

Cette mine de terre d’aluminium est très en avant dans la brousse. Un petit village s’est formé autour du camp, où vivent les ouvriers et les ingénieurs. Dans le port, on charge sans arrêt le minerai dans de nombreux cargos. Il me vient une idée : pourquoi n’irions-nous pas monter un cabaret dans ce bled perdu en brousse ? Les gens doivent s’ennuyer à cent pour cent la nuit.

— C’est vrai, me dit Fosco, que ce n’est pas jojo comme distractions. Il n’y a rien.

Indara, Cuic, le manchot et moi, nous voilà quelques jours après sur un rafiot qui en deux jours de navigation nous emmène par le fleuve à « Mackenzie », nom de la mine.

Le camp des ingénieurs, des chefs et des ouvriers spécialisés est net, propre, avec des maisonnettes confortables, toutes munies de toile métallique pour protéger des moustiques. Le village, lui, est dégueulasse. Aucune maison de brique, de pierre ou de ciment. Rien que des huttes faites en terre glaise et bambous, les toits en feuilles de palmier sauvage ou, les plus modernes, de tôles de zinc. Quatre bars-restaurants horribles grouillent de clients. Les marins se battent pour avoir une bière chaude. Aucun commerce n’a un frigidaire.

Il avait raison Pascal, il y a à faire dans ce bled. Après tout, je suis en cavale, c’est l’aventure, je ne peux pas vivre normalement comme mes camarades. Travailler pour gagner juste de quoi vivre, ça ne m’intéresse pas.

Comme les rues sont gluantes de boue quand il pleut, je choisis un peu en retrait du centre du village un emplacement plus élevé. Je suis sûr, même quand il pleuvra, de ne pas être inondé ni à l’intérieur, ni autour de la construction que je pense faire.

En dix jours, aidés de charpentiers noirs qui travaillent à la mine, on bâtit une salle rectangulaire de vingt mètres de long sur huit de large. Trente tables de quatre places permettront à cent vingt personnes de s’y asseoir commodément. Une estrade où passeront les artistes, un bar de la largeur de la salle et une douzaine de hauts tabourets. A côté du cabaret, une autre construction avec huit chambres où pourront aisément vivre seize personnes.

Quand je suis descendu à Georgetown pour acheter le matériel, chaises, tables, etc., j’ai embauché quatre jeunes Noires splendides pour servir les clients. Daya, qui travaillait au restaurant, s’est décidée à venir avec nous. Une coolie tapera sur le vieux piano que j’ai loué. Reste le spectacle.

Après bien des peines et des bla-bla-bla, je suis arrivé à convaincre deux Javanaises, une Portugaise, une Chinoise et deux brunes à abandonner la prostitution et à devenir artistes du déshabillé. Un vieux rideau rouge acheté chez un brocanteur servira à ouvrir et fermer le spectacle.

Je remonte avec tout mon monde en un voyage spécial que me fait un pêcheur chinois avec son bongo. Une maison de liqueurs m’a fourni toutes les boissons imaginables à crédit. Elle a confiance, je paierai tous les trente jours ce que j’aurai vendu, sur inventaire. Au fur et à mesure, elle me donnera les liqueurs qui me seront nécessaires. Un vieux phonographe et des disques usés donneront de la musique quand le pianiste cessera de martyriser le piano. Toutes sortes de robes, de jupons, de bas noirs et de couleur, de jarretelles, de soutien-gorge encore en très bon état et que j’ai choisis pour leurs couleurs voyantes chez un Hindou qui avait recueilli les dépouilles d’un théâtre ambulant, seront la « garde-robe » de mes futures « artistes ».

Cuic a acheté le matériel bois et couchage ; Indara, les verres et tout le nécessaire à un bar ; moi, les liqueurs et je m’occupe de la question artistique. Pour bâcler tout cela en une semaine, il a fallu en mettre un bon coup. Enfin, ça y est, et matériel et gens occupent tout le bateau.

Deux jours après, nous arrivons au bled. C’est une véritable révolution que produisent les dix filles dans ce pays perdu au milieu de la brousse. Chacun chargé d’un colis monte à la « Cabane Bambou », nom que nous avons donné à notre boîte de nuit. Les répétitions ont commencé. Apprendre à mes « artistes » à se mettre à poil, ce n’est pas très facile. D’abord parce que je parle très mal l’anglais et que mes explications ne sont pas bien comprises ; ensuite, toute leur vie elles se sont déshabillées en vitesse pour expédier plus vite le client. Tandis que maintenant, c’est tout le contraire : plus lentement elles vont, plus c’est sexy. Pour chaque fille il y a une tactique différente à employer. Cette façon de faire doit aussi s’harmoniser avec les vêtements.

La Marquise au corset rose et à robe à crinoline, à grands pantalons de dentelles blanches, se déshabille lentement, cachée par un paravent devant une grande glace dans laquelle le public peut admirer peu à peu chaque morceau de chair qu’elle découvre.

Puis, il y a la « Rapide », une fille au ventre lisse, brune couleur café au lait très clair, magnifique exemplaire de sang croisé, sûrement un Blanc avec une Noire déjà claire. Son teint de grain de café à peine doré au feu fait ressortir ses formes parfaitement bien équilibrées. De longs cheveux noirs tombent ondulés naturellement sur ses épaules divinement rondes. Des seins pleins, hauts et arrogants malgré leur lourdeur, dardent deux pointes magnifiques à peine plus foncées que la chair. Celle-là, c’est la Rapide. Toutes les pièces de sa tenue s’ouvrent avec des fermetures-éclair. Elle se présente en pantalon de cow-boy, un chapeau très large sur la tête et une blouse blanche dont les poignets se terminent par des franges de cuir. Au son d’une marche guerrière, elle apparaît sur la scène et se déchausse en envoyant voler du pied chaque soulier. Le pantalon s’ouvre sur le côté des deux jambes et tombe d’un seul coup à ses pieds. Le corsage s’ouvre en deux pièces par une fermeture à glissière à chaque bras.

Pour le public, le coup est violent car les nichons nus surgissent comme en colère d’avoir été enfermés si longtemps. Les cuisses et le buste nus, elle écarte les jambes et, les deux mains aux hanches, elle regarde le public bien en face, s’enlève le chapeau et le jette à l’une des premières tables près de la scène.

La « Rapide » ne fait pas non plus de manières ou de gestes de pudeur pour enlever son slip. En même temps elle déboutonne les deux côtés de la petite pièce et l’arrache plutôt qu’elle se la quitte. En tenue d’Eve, son sexe velu apparaît et, au même moment, une autre fille lui passe un énorme éventail de plumes blanches avec lequel, grand ouvert, elle se cache.

La Cabane Bambou est pleine à craquer le jour de l’inauguration. L’état-major de la mine est là au grand complet. La nuit se termine en dansant et le jour est déjà levé quand les derniers clients s’en vont. C’est un vrai succès, on ne pouvait pas espérer mieux. On a des frais, mais les prix sont très hauts, cela compense, et ce cabaret en pleine brousse aura, bien des nuits, je le crois sincèrement, plus de clients que d’espace à offrir.

Mes quatre serveuses noires n’arrivent pas à servir. Vêtues très court, leur corsage bien échancré, un madras rouge sur la tête, elles ont aussi bien impressionné la clientèle. Indara et Daya supervisent chacune une partie de la salle. Au bar, le manchot et Cuic sont là pour envoyer les commandes dans la salle. Et moi partout, corrigeant où ça cloche, ou aidant qui est dans l’embarras.

— Voilà la réussite certaine », dit Cuic quand serveuses, artistes et patron se retrouvent seuls dans cette grande salle. Nous mangeons tous ensemble en famille, patron et employés, rendus de fatigue mais heureux du résultat. Tout le monde va se coucher.

— Eh bien, Papillon, tu ne vas pas te lever ?

— Quelle heure est-il ?

— Dix-huit heures, me dit Cuic. Ta princesse nous a aidés. Depuis deux heures elle est levée. Tout est en ordre, prêt à recommencer cette nuit.

Indara arrive avec un broc d’eau chaude. Rasé, baigné, frais et dispos, je la prends par la taille et nous entrons dans la Cabane Bambou où je suis accueilli par mille questions.

— Ça a été, boss ?

— J’ai bien fait mon déshabillé ? Où ça cloche d’après vous ?

— J’ai chanté presque juste ? C’est vrai qu’heureusement le public est facile.

Cette équipe nouvelle est vraiment sympathique. Ces putes transformées en artistes prennent leur travail au sérieux et paraissent heureuses d’avoir quitté leur premier métier. Le commerce va on ne peut mieux. Une seule difficulté : pour tant d’hommes seuls, trop peu de femmes. Tous les clients voudraient être accompagnés sinon toute la nuit, mais plus longtemps, par une fille, surtout une artiste. Ça fait des jaloux. De temps en temps, quand par hasard deux femmes sont à la même table, il y a des protestations de la part des clients.

Les petites Noires sont aussi sollicitées, premièrement parce qu’elles sont belles et surtout parce que dans cette brousse il n’y a pas de femmes. Derrière le bar, quelquefois Daya passe pour servir et parle avec tous. A peu près une vingtaine d’hommes jouissent de la présence de l’Hindoue, vraiment une beauté rare.

Pour éviter les jalousies et les réclamations des clients pour avoir à leur table une artiste, j’ai institué une loterie. Après chaque numéro de déshabillé ou de chant, une grande roue numérotée de 1 à 32, un numéro par table et deux numéros pour le bar, décide où doit se rendre la fille. Pour participer à la loterie, il faut prendre un billet qui coûte le prix d’une bouteille de whisky ou de Champagne.

Cette idée (je le croyais) a deux avantages. D’abord elle évite toute réclamation. Celui qui gagne jouit de la môme pendant une heure à sa table pour le prix de la bouteille qu’on lui sert de la façon suivante : pendant que, complètement nue, l’artiste est cachée par l’immense éventail, on fait tourner la roue. Quand sort le numéro, la fille monte sur un grand plat en bois peint en argent, quatre gaillards soulèvent le tout et la portent à l’heureuse table gagnante. Elle-même débouche le Champagne, trinque une coupe, toujours à poil, s’excuse et, cinq minutes après, revient s’asseoir à nouveau habillée.

Pendant six mois, tout a bien marché, mais la saison des pluies étant passée, il est venu une clientèle nouvelle. Ce sont les chercheurs d’or et de diamants qui prospectent librement en brousse dans cette terre si riche d’alluvions. Chercher de l’or et des brillants avec des moyens archaïques est excessivement dur. Bien souvent les mineurs se tuent ou se volent entre eux. Aussi tout ce monde est armé et quand ils ont un petit sachet d’or ou une poignée de brillants, ils ne résistent pas à la tentation de le dépenser follement. Les filles, sur chaque bouteille, reçoivent un gros pourcentage. De là, en embrassant le client, à verser dans le seau à glace le Champagne ou le whisky pour que la bouteille se termine plus vite, c’est rapidement fait. Quelques-uns, malgré l’alcool bu, s’en rendent compte et leurs réactions sont si brutales que j’ai été obligé de faire sceller les tables et les chaises.

Avec cette nouvelle clientèle, ce qui devait arriver arriva. On l’appelait « Fleur de Cannelle ». Effectivement, sa peau avait la couleur de la cannelle. Cette nouvelle môme, que j’avais tirée des bas fonds de Georgetown, rendait littéralement fous les clients par sa façon de se déshabiller.

Quand c’était son tour de passer, on apportait un canapé en satin blanc sur la scène et non seulement elle se mettait à poil, avec une science perverse peu commune, mais une fois nue comme un ver, elle s’allongeait sur le canapé et se caressait elle-même. Ses longs doigts effilés glissaient sur toute sa chair nue jouant avec son propre corps, des cheveux à la pointe des pieds. Aucune partie n’échappait à ses attouchements. Inutile de vous dire la réaction de ces hommes frustes de la brousse pleins d’alcool.

Comme elle était très intéressée, elle avait exigé que pour participer à sa loterie, les joueurs devraient acheter le prix de deux bouteilles de Champagne et non d’une comme pour les autres. Après avoir joué plusieurs fois vainement sur sa chance de gagner Fleur de Cannelle, un mineur costaud, porteur d’une barbe noire très fournie, ne trouve pas autre chose, lorsque passe mon Hindoue pour vendre les numéros du dernier déshabillé de Fleur de Cannelle, que d’acheter les trente numéros de la salle. Il ne restait donc que les deux numéros du bar.

Sûr de gagner après avoir payé les soixante bouteilles de Champagne, mon barbu attendait, confiant, le déshabillé de Fleur de Cannelle et le tirage de la loterie. Fleur de Cannelle était très excitée par tout ce qu’elle avait bu cette nuit. Il était quatre heures du matin quand elle commença sa dernière présentation. L’alcool aidant, elle fut plus sexuelle que jamais et ses gestes encore plus osés que d’habitude. RRRan ! On fait marcher la roulette qui, avec son petit index de corne, va donner le gagnant.

Le barbu bave d’excitation après avoir vu l’exhibition de la môme Cannelle. Il attend, il est sûr qu’on va lui servir à poil sur son plateau argenté, couverte du fameux éventail de plumes et, entre ses magnifiques cuisses, les deux bouteilles de Champagne. Catastrophe ! Le mec aux trente numéros perd. C’est le 31 qui gagne, donc le bar. D’abord il ne comprend qu’à moitié et ne réalise complètement que lorsqu’il voit que l’artiste est enlevée et posée sur le bar. Alors là, le connard devient fou, il bouscule la table devant lui, en trois bonds il arrive près du bar. Sortir son revolver et tirer trois balles sur la fille n’a pas duré trois secondes.

Fleur de Cannelle est morte dans mes bras. Je l’avais prise après avoir assommé cet animal d’un coup de black-jack de la police américaine que je porte toujours sur moi. C’est pour avoir trébuché avec une serveuse et son plateau, ce qui a retardé mon intervention, que cette brute a eu le temps de commettre cette folie. Résultat : la police a fermé la Cabane Bambou et nous sommes retournés à Georgetown.

Nous voilà encore de nouveau dans notre maison. Indara, comme une véritable Hindoue fataliste, ne change pas de caractère. Pour elle, cette ruine n’a aucune importance. On fera autre chose, c’est tout. Les Chinois, pareils. Rien ne change dans notre harmonieuse équipe. Pas un reproche pour mon idée baroque de faire tirer au sort des filles, idée qui pourtant est la cause de notre fracas. Avec nos économies, après avoir scrupuleusement payé toutes nos dettes et donné une somme d’argent à la maman de Fleur de Cannelle. On ne se fait pas de bile. Tous les soirs on va au bar où les durs se réunissent. On passe des soirées charmantes, mais Georgetown, en raison des restrictions de la guerre, commence à me fatiguer. En plus, ma princesse n’avait jamais été jalouse et j’avais eu toujours toute ma liberté. Maintenant, elle ne me lâche plus d’une semelle et reste des heures assise à côté de moi, quel que soit l’endroit où je me trouve.

Les probabilités de faire du commerce à Georgetown se compliquent. Aussi, un beau jour il me prend l’envie de partir de la Guyane anglaise pour un autre pays. On ne risque rien, c’est la guerre. Aucun pays ne nous rendra, tout au moins je le suppose.

CAVALE DE GEORGETOWN

Le Guittou est d’accord. Lui aussi pense qu’il doit y avoir des pays meilleurs et plus faciles à vivre que la Guyane anglaise. On commence à préparer une cavale. En effet, sortir de la Guyane anglaise est un délit très grave. Nous sommes en temps de guerre et aucun de nous n’a de passeport.

Chapar qui s’est évadé de Cayenne après avoir été désinterné, est ici depuis trois mois. Il travaille pour un dollar cinquante par jour à faire de la glace dans une pâtisserie chinoise. Lui aussi veut partir de Georgetown. Un dur de Dijon, Deplanque, et un Bordelais sont aussi candidats à la cavale. Cuic et le manchot préfèrent rester. Ils se trouvent bien ici.

Comme la sortie de la Demerara est extrêmement surveillée et sous le feu de nids de mitrailleuses, de lance-torpilles et de canons, on copiera exactement un bateau de pêche inscrit à Georgetown et on sortira en se faisant passer pour lui. Je me reproche d’être sans reconnaissance envers Indara et de ne pas répondre comme je le devrais à son amour total. Mais je ne peux rien faire, elle se colle tant à moi que c’est nerveux maintenant, elle m’énerve. Les êtres simples, clairs, sans retenue dans leurs désirs, n’attendent pas que celui qu’elles aiment les sollicitent pour faire l’amour. Cette Hindoue réagit exactement comme les sœurs indiennes de la Guajira. Au moment où leurs sens ont envie de s’épanouir, elles s’offrent, et si on ne les prend pas, c’est très grave. Une douleur vraie et tenace germe dans le plus profond de leur moi et cela m’irrite car pas plus que les sœurs indiennes ou hindoues, je ne veux pas non plus faire souffrir Indara et je dois me forcer pour que dans mes bras elle jouisse le plus possible.

Hier, j’ai assisté à la chose la plus jolie qu’on peut voir au point de vue mimiques afin d’exprimer ce que l’on ressent. En Guyane anglaise, il existe une espèce d’esclavage moderne. Les Javanais viennent travailler dans les plantations de coton, de canne à sucre ou de cacao avec des contrats de cinq et dix ans. Le mari et la femme sont contraints de sortir tous les jours au travail, sauf lorsqu’ils sont malades. Mais si le docteur ne les reconnaît pas, ils doivent effectuer comme peine un mois de travail supplémentaire en fin de contrat. Et il s’y ajoute d’autres mois pour d’autres délits mineurs. Comme ils sont tous joueurs, ils s’endettent vis-à-vis de la plantation et, pour payer leurs créanciers, ils signent, afin de toucher une prime, une rallonge d’une ou plusieurs années.

Pratiquement, ils ne s’en sortent jamais. Pour eux qui sont capables de jouer leur femme et de tenir scrupuleusement parole, une seule chose est sacrée, leurs enfants. Ils font tout pour les préserver « free » (libres). Ils surmontent les plus grandes difficultés et les privations, mais très rarement un de leurs enfants signe un contrat avec la plantation.

Donc, aujourd’hui, c’est le mariage d’une fille hindoue. Tout le monde est vêtu de longues robes : les femmes de voile blanc et les hommes de tuniques blanches qui descendent jusqu’aux pieds. Beaucoup de fleurs d’oranger. La scène, après plusieurs cérémonies religieuses, se déroule au moment où le marié va emporter sa femme. Les invités sont à droite et à gauche de la porte de la maison. D’un côté les femmes, de l’autre les hommes. Assis sur le seuil de la maison, la porte ouverte, le père et la mère. Les mariés embrassent la famille et passent entre les deux rangées longues de quelques mètres. D’un seul coup, la mariée s’échappe des bras de son mari et court vers sa mère. La maman se cache les yeux d’une main et de l’autre la renvoie à son mari.

Celui-ci tend les bras et l’appelle, elle fait des gestes où elle exprime qu’elle ne sait que faire. Sa mère lui a donné la vie et, très bien, elle fait voir une petite chose qui sort du ventre de sa maman. Puis sa mère lui a donné le sein. Va-t-elle oublier tout cela pour suivre l’homme qu’elle aime ? Peut-être, mais ne sois pas pressé, lui dit-elle avec des gestes, attends encore un peu, laisse-moi les contempler encore ces parents si bons qui, jusqu’à ce que je t’aie rencontré, ont été la seule raison de ma vie.

Alors, lui aussi fait des mimiques où il lui fait comprendre que la vie exige aussi d’elle d’être épouse et mère. Tout cela aux sons des chants des jeunes filles et des garçons qui leur répondent. A la fin, après s’être encore échappée des bras de son mari, après avoir embrassé ses parents, c’est elle-même qui fait quelques pas en courant, saute dans les bras de son mari qui l’emporte bien vite jusqu’à la charrette enguirlandée de fleurs qui les attend.

La cavale se prépare minutieusement. Un canot large et long, avec une bonne voile, un foc et un gouvernail de première qualité, sont préparés en prenant des précautions pour que la police ne s’en aperçoive pas.

Dans Penitence River, la petite rivière qui se jette dans le grand fleuve, la Demerara, nous cachons le bateau en aval de notre quartier. Il est exactement peint et numéroté comme une barque de pêche de Chinois immatriculée à Georgetown. Eclairé par les phares, seul l’équipage est différent. Pour bien donner le change nous ne pourrons pas être debout, car les Chinois du bateau copié sont petits et secs et nous, grands et forts.

Tout se passe sans histoire et nous sortons flambants de la Demerara pour prendre la mer. Malgré la joie d’être sortis et d’avoir évité le danger d’être découverts, une seule chose m’empêche de savourer complètement cette réussite, c’est d’être parti comme un voleur sans avoir averti ma princesse hindoue. Je ne suis pas content de moi. Elle, son père et sa race ne m’ont fait que du bien et en retour je les ai mal payés. Je ne cherche pas à trouver d’arguments pour justifier ma conduite. Je trouve que c’est peu élégant ce que j’ai fait et je ne suis pas content de moi du tout. J’ai ostensiblement laissé sur la table six cents dollars, mais l’argent ne paye pas ces choses reçues.

On devait prendre quarante-huit heures nord-nord. Reprenant mon ancienne idée, je veux aller au British Honduras. Aussi, pour cela il nous faut prendre plus de deux jours de haute mer.

La cavale est formée de cinq hommes : le Guittou, Chapar, Barrière, un Bordelais, Deplanque, un mec de Dijon et moi, Papillon, capitaine responsable de la navigation.

A peine avons-nous trente heures de mer que nous sommes pris dans une tempête épouvantable suivie d’un genre de typhon, un cyclone. Eclairs, tonnerre, pluie, vagues énormes et désordonnées, vent d’ouragan tourbillonnant sur la mer nous emportent sans pouvoir y résister dans une folle et dramatique chevauchée sur une mer comme je ne l’avais jamais ni vue ni même imaginée Pour la première fois, à mon expérience, les vents tournent en changeant de direction, au point que les alizés sont effacés complètement et que la tourmente nous fait valser en direction opposée. Si ça avait duré huit jours, on retournait aux durs.

Ce typhon, d’ailleurs, a été mémorable, je l’ai su après à Trinidad, par M. Agostini, le consul français. Il lui a coupé plus de six mille cocotiers de sa plantation. Ce typhon en forme de vrille a littéralement scié à hauteur d’homme cette cocoteraie. Des maisons ont été enlevées et transportées en l’air très loin, retombant sur la terre ou en mer. Nous avons tout perdu : vivres et bagages ainsi que les tonneaux d’eau. Le mât s’est cassé à moins de deux mètres, plus de voile et, le plus grave, le gouvernail s’est brisé. Par miracle Chapar a sauvé une petite pagaie, et c’est avec cette petite pelle que j’essaye de conduire le canot. Par-dessus le marché on s’est mis tous à poil pour confectionner une espèce de voile. Tout y a passé, vestes, pantalons et chemises. Nous cinq sommes en slip. Cette voile, fabriquée avec nos vêtements et cousue avec un petit rouleau de fil de fer qui était à bord, nous permet presque de naviguer avec notre mât tronqué.

Les vents alizés ont repris leurs cours et j’en profite pour essayer de faire plein sud pour gagner n’importe quelle terre, même la Guyane anglaise. La condamnation qui nous attend là-bas sera la bienvenue. Mes camarades se sont tous comportés dignement pendant et après je ne dirai pas cette tempête, ce ne serait pas assez, mais ce cataclysme, ce déluge, ce cyclone plutôt.

C’est seulement au bout de six jours, dont deux de calme plat, que nous voyons la terre. Avec ce bout de voile que le vent accroche malgré ses trous, nous ne pouvons pas naviguer exactement comme nous le voulons. La petite pagaie non plus n’est pas suffisante pour diriger fermement et sûrement l’embarcation. Etant tous à poil, nous avons des brûlures cuisantes sur tout le corps, ce qui diminue notre force pour lutter. Aucun de nous n’a plus de peau sur le nez, il est à vif. Les lèvres, les pieds, les entre-cuisses et les cuisses ont aussi la chair complètement à vif. Une soif nous tourmente à tel point que Deplanque et Chapar en sont arrivés à boire de l’eau salée. Depuis cette expérience, ils souffrent encore davantage. Il y a, malgré la soif et la faim qui nous tenaillent, quelque chose de bien : personne, absolument personne ne se plaint. Aucun de nous non plus ne donne un conseil à l’autre. Celui qui veut boire de l’eau salée, et celui qui se jette sur lui de l’eau de mer disant que ça rafraîchit, se rend compte tout seul que l’eau salée creuse ses plaies et le brûle encore plus par l’évaporation.

Je suis seul à avoir un œil complètement ouvert et sain, tous mes camarades ont les yeux pleins de pus et qui se collent constamment. Les yeux justifient de se laver coûte que coûte malgré la douleur, car il faut bien ouvrir les yeux et y voir clair. Un soleil de plomb nous attaque les brûlures avec une telle intensité que c’est à peu près irrésistible. Deplanque, à moitié fou, parle de se jeter à l’eau.

Voici près d’une heure qu’il me semblait distinguer la terre à l’horizon. Bien entendu, immédiatement je me suis dirigé vers elle sans rien dire car je n’étais pas très sûr. Des oiseaux arrivent et volent autour de nous, donc je ne me suis pas trompé. Leurs cris avertissent mes camarades qui, abrutis de soleil et de fatigue, sont allongés au fond du canot, se protégeant la figure du soleil avec leurs bras.

Guittou, après avoir rincé sa bouche pour pouvoir sortir un son me dit :

— Tu vois la terre, Papi ?

— Oui.

— Dans combien de temps crois-tu que nous pouvons arriver ?

— Cinq ou sept heures. Ecoutez, les amis, moi je n’en peux plus. En plus des mêmes brûlures que vous, j’ai les fesses à vif par le frottement sur le bois de mon banc et par l’eau de mer. Le vent n’est pas très fort, on n’avance que lentement et mes bras ont constamment des crampes, ainsi que mes mains qui sont lasses de serrer depuis si longtemps la pagaie qui me sert de gouvernail. Voulez-vous accepter une chose ? On enlève la voile et nous la tendons sur le canot comme un toit pour nous abriter de ce soleil de feu jusqu’à la nuit. Le bateau ira à la dérive tout seul vers la terre. Il faut ça, à moins que l’un de vous veuille prendre ma place au gouvernail.

— Non, non, Papi. Faisons ça et dormons tous moins un à l’ombre de la voile.

C’est au soleil, vers treize heures, que je fais prendre cette décision. Avec une satisfaction animale, je m’allonge au fond du canot, enfin à l’ombre. Mes camarades m’ont cédé la meilleure place pour que, de l’avant, je puisse recevoir l’air du dehors. Celui qui est de garde est assis mais abrité à l’ombre de la voile. Tout le monde, même l’homme de garde, sombre rapidement dans le néant. Rendus de fatigue et jouissant de cette ombre qui enfin nous permet d’échapper à ce soleil inexorable, nous nous sommes endormis.

Un hurlement de sirène réveille tout le monde d’un seul coup. J’écarte la voile, il fait nuit dehors. Quelle heure peut-il être ? Quand je m’assieds à ma place, au gouvernail, une brise fraîche me caresse tout mon pauvre corps scalpé et immédiatement j’ai froid. Mais quelle sensation de bien-être de ne plus brûler !

On lève la voile. Après m’être nettoyé les yeux à l’eau de mer — heureusement je n’en ai qu’un qui me brûle et suppure — je vois la terre très nettement à ma droite et à ma gauche. Où sommes-nous ? Vers laquelle des deux vais-je me diriger ? Une autre fois on entend le hurlement de la sirène. Je comprends que le signal vient de la terre de droite. Que diable veut-on nous dire ?

— Où crois-tu qu’on est, Papi ? dit Chapar.

— Franchement je ne sais pas. Si cette terre n’est pas isolée et que ce soit un golfe, on est peut-être au bout de la pointe de la Guyane anglaise, la partie qui va jusqu’à l’Orénoque (grand fleuve du Venezuela qui fait frontière). Mais si la terre de droite est coupée par un assez grand espace de celle de gauche, alors cette presqu’île est une île et c’est Trinidad. A gauche ce serait le Venezuela, donc on serait dans le golfe de Paria.

Mes souvenirs des cartes marines que j’ai eu l’occasion d’étudier me donnent cette alternative. Si c’est Trinidad à droite et le Venezuela à gauche, que choisirons-nous ? Cette décision met notre destin en jeu. Il ne sera pas trop difficile, par ce bon vent frais, de se diriger vers la côte. Pour le moment nous n’allons ni vers l’une ni vers l’autre. A Trinidad, ce sont les « rosbifs », même gouvernement que la Guyane anglaise.

— On est sûr d’être bien traités, dit Guittou.

— Oui, mais quelle décision ils vont prendre pour avoir quitté en temps de guerre leur territoire sans autorisation et clandestinement ?

— Et le Venezuela ?

— On ne sait pas comment cela se passe, dit Deplanque. A l’époque du président Gómez, les durs étaient obligés de travailler sur les routes dans des conditions extrêmement pénibles, puis il les rendait à la France, les Cayennais, comme on appelle les durs là-bas.

— Oui, mais maintenant c’est pas pareil, on est en guerre.

— Eux, d’après ce que j’ai entendu à Georgetown, ne sont pas en guerre, ils sont neutres.

— C’est sûr ?

— C’est certain.

— Alors, c’est dangereux pour nous.

On distingue des lumières sur la terre de droite et aussi sur celle de gauche. Encore la sirène, qui cette fois hurle trois coups à la suite. Des signaux lumineux nous parviennent de la côte de droite. La lune vient de sortir, elle est assez loin de nous mais sur notre trajectoire. Tout en avant, deux immenses rochers pointus et noirs émergent très haut de la mer. Ce doit être la raison de la sirène : ils nous avertissent que c’est dangereux.

— Tiens, des bouées flottantes ! Il y en a tout un chapelet. Pourquoi n’attendrions-nous pas le jour accrochés à l’une d’elles ? Baisse la voile, Chapar.

Il décroche aussi sec ces bouts de pantalons et de chemises que prétentieusement j’appelle la voile. Freinant avec ma pelle, je présente à une des « bouées » la pointe du canot qui, heureusement, a gardé un grand bout de corde si bien attaché à son anneau que le typhon n’a pas pu l’arracher. Ça y est, on est accroché. Non pas directement à cette étrange bouée parce qu’il n’y a rien sur elle pour pendre la corde, mais sur le câble qui la relie à une autre bouée. Nous nous trouvons bien amarrés au câble de cette délimitation d’un chenal sans doute. Sans s’occuper des hurlements que continue d’émettre la côte de droite, nous nous couchons tous dans le fond du canot, couverts par la voile pour nous protéger du vent. Une douce chaleur envahit mon corps transi par le vent et la fraîcheur de la nuit et je suis certainement un des premiers à ronfler à poings fermés.

Le jour est net et clair quand je me réveille. Le soleil est en train de sortir de son lit, la mer est un peu forte et son bleu-vert indique que le fond est de corail.

— Qu’est-ce qu’on fait ? Décidons-nous d’aller à terre ? Je crève de faim et de soif.

C’est la première fois que quelqu’un se plaint depuis ces jours de jeûne, exactement sept jours aujourd’hui.

— Nous sommes si près de la terre qu’il n’y a pas de faute grave à le faire. » C’est Chapar qui a parlé.

Assis à ma place, je vois clairement loin devant moi, après les deux immenses rochers qui surgissent de la mer, la cassure de la terre. A droite c’est donc Trinidad, à gauche le Venezuela. Nous sommes sans aucun doute dans le golfe de Paria et si l’eau est bleue et non pas jaunie par les alluvions de l’Orénoque, c’est que nous sommes dans le courant du chenal qui passe entre les deux pays et se dirige ensuite vers le large.

— Ce qu’on fait ? A vous de voter, c’est trop grave de prendre seul la décision. A droite, l’île anglaise de Trinidad ; à gauche, le Venezuela. Où voulez-vous aller ? Vu les conditions de notre bateau et notre état physique, on doit le plus vite possible aller à terre. Il y a deux libérés parmi nous : le Guittou et Corbière. Nous trois : Chapar, Deplanque et moi sommes les plus en danger. C’est à nous de décider. Que dites-vous ?

— Le plus sage est d’aller à Trinidad. Le Venezuela, c’est l’inconnu.

— Pas besoin de prendre une décision, cette vedette qui arrive la prendra pour nous », dit Deplanque.

Une vedette, en effet, rapidement s’avance vers nous. La voilà, elle s’arrête à plus de cinquante mètres. Un homme prend un porte-voix. J’aperçois un drapeau qui n’est pas anglais. Plein d’étoiles, très beau, je n’ai jamais vu ce drapeau de ma vie. Il doit être vénézuélien. Plus tard ce drapeau sera « mon drapeau », celui de ma nouvelle patrie, pour moi, le symbole le plus émouvant, celui d’avoir, comme tout homme normal, réuni dans un bout d’étoffe, les qualités les plus nobles d’un grand peuple, mon peuple.

— Quien son vosotros (Qui êtes-vous) ?

— Sommes français.

— Estan locos (Etes-vous fous) ?

— Pourquoi ?

— Porque son amarados a minas (parce que vous êtes attachés à des mines).

— C’est pour cela que vous n’approchez pas ?

— Oui. Détachez-vous vite.

— Ça y est.

En trois secondes Chapar a défait la corde. Nous n’étions ni plus ni moins qu’attachés à une chaîne de mines flottantes. Un miracle qu’on n’ait pas sauté, m’explique le commandant de la vedette à laquelle nous nous sommes amarrés. Sans monter à bord, l’équipage nous passe du café, du lait chaud bien sucré, des cigarettes.

— Allez au Venezuela, vous serez bien traités, je vous l’assure. On ne peut pas vous remorquer à terre, car nous allions d’urgence chercher un homme grièvement blessé au phare de Barimas. Surtout n’essayez pas de monter à Trinidad, car il y a neuf chances sur dix pour que vous choquiez une mine, et alors…

Après un « Adios, buena suerte » (Au revoir, bonne chance), la vedette s’en va. Elle nous a laissé deux litres de lait. On arrange la voile. A dix heures du matin déjà, l’estomac en voie de se décoller grâce au café et au lait, une cigarette à la bouche, j’aborde sans prendre aucune précaution sur le sable fin d’une plage où une cinquantaine de personnes réunies attendaient de voir qui arrivait dans cette étrange embarcation surmontée d’un mât tronqué et d’une voile de chemises, de pantalons et de vestes.

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