Hier, mon ami Matthieu Carbonieri a reçu un coup de couteau en plein cœur. Ce meurtre va déchaîner une série d’autres meurtres. Il était au lavoir, tout nu, en train de se laver, et c’est le visage plein de savon qu’il reçut ce coup de couteau. Quand on prend sa douche, on a l’habitude d’ouvrir son couteau et de le mettre sous ses effets, afin d’avoir juste le temps de le prendre si quelqu’un qu’on suppose être un ennemi s’approche subitement. Ne pas l’avoir fait lui a coûté la vie. Celui qui a tué mon pote, c’est un Arménien, barbeau toute sa vie.
Avec l’autorisation du commandant, aidé d’un autre, j’ai descendu moi-même mon ami jusqu’au quai. Il est lourd et en descendant la côte j’ai dû me reposer trois fois. Je lui ai fait mettre aux pieds une grosse pierre et, au lieu d’une corde, un fil de fer. Comme cela les requins ne pourront pas la couper et il s’enfoncera dans la mer sans être dévoré par eux.
La cloche sonne et nous arrivons au quai. Il est six heures du soir. Le soleil se couche à l’horizon. On monte dans le canot. Dans la fameuse caisse, qui sert pour tout le monde, posée le couvercle rabattu, Matthieu dort pour toujours. C’est fini pour lui.
« En avant ! Tire dessus », dit le gaffe à la barre. En moins de dix minutes nous arrivons au courant formé par le chenal entre Royale et Saint-Joseph. Et alors, d’un seul coup, ma gorge se serre. Des dizaines d’ailerons de requins sortent de l’eau, tournant vélocement dans un espace restreint de moins de quatre cents mètres. Les voilà les croque-bagnards, ils sont au rendez-vous à l’heure, au point exact.
Que le Bon Dieu fasse qu’ils n’aient pas le temps d’attraper mon ami. Les avirons sont levés en signe d’adieu. On soulève la caisse. Enroulé dans des sacs de farine, le corps de Matthieu glisse, entraîné par le poids de la grosse pierre, et rapidement touche la mer.
Horreur ! A peine il est entré dans l’eau et que je le crois disparu, il remonte soulevé en l’air par, je ne sais pas, sept, dix ou vingt requins — qui peut le savoir ? Avant que le canot se retire, les sacs de farine qui l’enveloppent sont arrachés et alors il se passe une chose inexplicable. Matthieu apparaît près de deux ou trois secondes, debout sur l’eau. Il a déjà été amputé de l’avant-bras droit. La moitié du corps hors de l’eau, il avance droit sur le canot puis, au milieu d’un remous plus fort, il disparaît à jamais. Les requins sont passés sous notre canot, en heurtant le fond et un homme a failli perdre l’équilibre et tomber à l’eau.
Tout le monde, les gaffes compris, est pétrifié. Pour la première fois j’ai eu envie de mourir. Il s’en est fallu de peu que je me jette aux requins pour disparaître à jamais de cet enfer.
Lentement, je remonte du quai au camp. Personne ne m’accompagne. J’ai mis le brancard sur l’épaule et arrive au plat où mon buffle Brutus a attaqué Danton. Je m’arrête et m’assieds. La nuit est tombée, il est seulement sept heures du soir. A l’ouest, le ciel est un peu éclairé par quelques langues du soleil qui a disparu à l’horizon. Le reste est noir, troué par instants par le pinceau du phare de l’île, j’ai le cœur gros.
Merde ! Tu as voulu bien voir un enterrement, et par-dessus le marché l’enterrement de ton pote ? Eh bien, tu l’as vu et bien vu ! La cloche et tout le reste ! Tu es satisfait ? Ta maladive curiosité a été comblée.
Reste à dessouder le mec qui a tué ton ami. Quand ? Cette nuit ? Pourquoi cette nuit ? C’est trop tôt, le mec va être plus que sur ses gardes. Ils sont dix dans son gourbi. Faudrait pas être moi-même marron et pris de vitesse dans ce coup. Voyons, sur combien d’hommes je peux compter ? Quatre plus moi : cinq. C’est bien. Liquider ce mec. Oui, et si possible je pars au Diable. Là, pas de radeau, pas de préparation, rien ; deux sacs de cocos et je me fous à la mer. La distance jusqu’à la côte est relativement courte, quarante kilomètres en ligne droite. Avec les vagues, les vents et les marées, cela doit se transformer en cent vingt kilomètres. Ce ne sera qu’une question de résistance. Je suis fort, et deux jours en mer, à cheval sur mon sac, je dois pouvoir le faire.
Je prends le brancard et je monte au camp. Quand j’arrive à la porte, on me fouille, chose extraordinaire. Jamais ça n’arrive. Le gaffe en personne me saisit mon couteau.
— Vous voulez me faire tuer ? Pourquoi on me désarme ? Savez-vous que vous m’envoyez à la mort, en le faisant ? Si on me tue ce sera votre faute. » Personne ne répond, ni les gaffes ni les porte-clefs arabes. On ouvre la porte et je rentre dans la salle : « Mais on n’y voit rien ici, pourquoi il y a une lampe au lieu de trois ? »
— Papi, viens par ici. » Grandet me tire par la manche. La salle n’est pas trop bruyante. On sent que quelque chose de grave va se passer, ou s’est passé.
— Je n’ai plus ma sacaille (couteau). Ils me l’ont pris à la fouille.
— Tu n’en auras pas besoin cette nuit.
— Pourquoi ?
— L’Arménien et son ami sont dans les cabinets.
— Qu’est-ce qu’ils font là-bas ?
— Ils sont morts.
— Qui les a refroidis ?
— Moi.
— Ça a été vite fait. Et les autres ?
— Il en reste quatre de leur gourbi. Paulo m’a donné sa parole d’homme qu’ils n’allaient pas bouger et qu’ils t’attendraient pour savoir si tu étais d’accord que l’affaire s’arrête là.
— Donne-moi un couteau.
— Tiens, voilà le mien. Je reste dans ce coin, va parler avec eux.
J’avance vers leur gourbi. Maintenant mes yeux se sont accoutumés à ce peu de lumière. Enfin j’arrive à distinguer le groupe. Effectivement, les quatre sont debout devant leur hamac, collés l’un à l’autre.
— Paulo, tu veux me parler ?
— Oui.
— Seul, ou devant tes amis ? Qu’est-ce que tu me veux ?
Je laisse prudemment un mètre cinquante entre eux et moi. Mon couteau est ouvert dans ma manche gauche et le manche est bien en place au creux de ma main.
— Je voulais te dire que ton ami a été, je crois, suffisamment vengé. Toi tu as perdu ton meilleur ami, nous on en a perdu deux. A mon avis, ça devrait s’arrêter là. Qu’en dis-tu ?
— Paulo, j’enregistre ton offre. Ce que l’on pourrait faire, si vous êtes d’accord, c’est que les deux gourbis s’engagent à ne rien faire pendant huit jours. D’ici-là, on verra ce qu’on doit faire. D’accord ?
— D’accord.
Et je me retire.
— Alors, qu’est-ce qu’ils ont dit ?
— Qu’ils croyaient que Matthieu, avec la mort de l’Arménien et de Sans-Souci, avait été suffisamment vengé.
— Non », dit Galgani. Grandet ne dit rien. Jean Castelli et Louis Gravon sont d’accord pour faire un pacte de paix. « Et toi, Papi ? »
— D’abord, qui a tué Matthieu ? C’est l’Arménien. Bon. J’ai proposé un accord. J’ai donné ma parole et eux la leur, que pendant huit jours personne de nous bougera.
— Tu ne veux pas venger Matthieu ? dit Galgani.
— Mec, Matthieu est maintenant déjà vengé, deux sont morts pour lui. Pourquoi tuer les autres ?
— Etaient-ils seulement au courant ? C’est ça qu’il faut savoir.
— Bonsoir à tous, excusez-moi. Je vais dormir si je peux.
Tout au moins, j’ai besoin d’être seul et je m’allonge sur mon hamac. Je sens une main qui se glisse sur moi et me retire doucement le couteau. Une voix chuchote doucement dans la nuit : « Dors si tu peux, Papi, dors tranquille. Nous, de toute façon, chacun son tour, on va monter la garde. »
La mort de mon ami, si brutale, dégueulasse, est sans motif sérieux. L’Arménien l’a tué parce que, dans la nuit, au jeu, il lui avait imposé de payer un coup de cent soixante-dix francs. Cette espèce de con s’est senti diminué parce qu’on l’a obligé à s’exécuter devant trente ou quarante joueurs. Pris en sandwich entre Matthieu et Grandet, il n’avait pu qu’obéir.
Lâchement, il tue un homme qui était le type même de l’aventurier propre et net dans son milieu. Ce coup m’a fortement touché et je n’ai qu’une satisfaction, que les assassins n’aient survécu à leur crime que de quelques heures. C’est bien mince.
Grandet, comme un tigre, avec une vitesse digne d’un champion de fleuret, leur a traversé le cou, à chacun d’eux, avant qu’ils aient eu le temps de se mettre en garde. J’imagine : l’endroit où ils sont tombés doit être inondé de sang. Je pense bêtement : « J’ai envie de demander qui les a tirés dans les cabinets. » Mais je ne veux pas parler. Les paupières closes, je vois se coucher le soleil tragiquement rouge et violet, éclairant de ses derniers feux cette scène dantesque : les requins se disputant mon ami… Et ce tronc debout, déjà amputé de l’avant-bras, avançant sur le canot !.. Donc c’était vrai que la cloche appelle les requins et que ces salauds savent qu’on va leur servir à bouffer quand la cloche sonne…
Je vois encore ces dizaines d’ailerons, reflets lugubres argentés, filer comme des sous-marins, tournant en rond… Vraiment ils étaient plus de cent… Pour lui, pour mon ami, c’est fini : le chemin de la pourriture a fait jusqu’au bout son travail.
Crever d’un coup de couteau pour une bagatelle, à quarante ans ! Pauvre ami. Moi, je n’en peux plus. Non. Non. Non. Je veux bien que les requins me digèrent, mais vivant, en risquant ma liberté, sans sacs de farine, sans pierre, sans corde. Sans spectateurs, ni forçats ni gardiens. Sans cloche. Si je dois être bouffé, eh bien… ils me becquetteront vivant, luttant contre les éléments pour arriver à gagner la Grande Terre.
— C’est fini, bien fini. Plus de cavale trop bien montée. Le Diable, deux sacs de cocos et lâcher tout, tout va, à la grâce de Dieu.
Après tout, ce ne sera qu’une question de résistance physique. Quarante-huit ou soixante heures ? Est-ce qu’un si long temps d’immersion dans l’eau de mer, joint à l’effort des muscles des cuisses contractés sur les sacs de cocos, ne va pas, à un moment donné, me paralyser les jambes ? Si j’ai la chance de pouvoir aller au Diable, je ferai des essais. D’abord sortir de Royale et aller au Diable. Après je verrai.
« Tu dors, Papi ?
— Non.
— Tu veux un peu de café ?
— Si tu veux. » Et je m’assieds sur mon hamac, acceptant le quart de café chaud que me tend Grandet avec une Gauloise allumée.
— Quelle heure il est ?
— Une heure du matin. J’ai pris la garde à minuit, mais comme je te voyais toujours bouger, j’ai pensé que tu ne dormais pas.
— T’as raison. La mort de Matthieu m’a bouleversé, mais son enterrement aux requins m’a affecté encore plus. Ça a été horrible, tu sais ?
— Ne me dis rien, Papi, je suppose ce que ça a pu être. Tu n’aurais jamais dû y aller.
— Je croyais que l’histoire de la cloche était du bidon. Et puis avec un fil de fer tenant la grosse pierre, jamais j’aurais cru que les requins aient le temps de le choper au vol. Pauvre Matthieu, toute ma vie je verrai cette horrible scène. Et toi, comment as-tu fait, pour si vite éliminer l’Arménien et Sans-Souci ?
— Moi, j’étais au bout de l’île en train de poser une porte de fer à la boucherie quand j’ai appris qu’ils avaient tué notre ami. C’était midi. Au lieu de monter au camp, je suis allé aux travaux, soi-disant pour arranger la serrure. J’ai pu encastrer, sur un tube d’un mètre, un poignard effilé de deux côtés. Le manche du poignard était évidé et le tube aussi. Je suis rentré au camp à cinq heures avec le tube à la main. Le gaffe m’a demandé ce que c’était, je lui ai répondu que la barre en bois de mon hamac était cassée et que j’allais, pour cette nuit, me servir de ce tube. Il faisait jour encore quand je suis rentré dans la salle, mais j’avais laissé le tube au lavoir. Avant l’appel, je l’ai récupéré. La nuit commençait à tomber. Entouré de nos amis, vite j’ai encastré le poignard sur le tube. L’Arménien et Sans-Souci étaient debout à leur place, devant leur hamac, Paulo un peu en arrière. Tu sais, Jean Castelli et Louis Cravon sont bien braves, mais ils sont vieux et il leur manque l’agilité pour se battre dans une pareille bagarre rangée.
« Je voulais agir avant que tu arrives, pour éviter que tu sois mêlé à cela. Avec tes antécédents, si on était marrons, tu risquais le maximum. Jean a été au fond de la salle et a éteint une des lampes ; Gravon, à l’autre bout a fait pareil. La salle était presque sans lumière, avec une seule lampe à pétrole au milieu. J’avais une grosse lanterne de poche, que m’avait donnée Dega. Jean est parti en avant, moi derrière. Arrivé à leur hauteur, il leva le bras et leur braqua la lampe dessus. L’Arménien, ébloui, a levé son bras gauche à ses yeux, j’ai eu le temps de lui traverser le cou avec ma lance. Sans-Souci, ébloui à son tour, a tiré son couteau devant lui sans savoir bien où, dans le vide. Je lui ai porté si fort le coup de ma lance, que je l’ai transpercé de part en part. Paulo s’est jeté à plat ventre par terre et a roulé sous les hamacs. Jean ayant éteint la lampe, j’ai renoncé à poursuivre Paulo sous les hamacs, c’est ce qui l’a sauvé.
— Et qui les a tirés aux cabinets ?
— Je ne sais pas. Je crois que ce sont ceux-mêmes de leur gourbi pour leur sortir les plans de leur ventre.
— Mais il doit y avoir une sacrée mare de sang ?
— Tu parles. Egorgés littéralement, ils ont dû se vider de tout leur résiné. Le coup de la lampe électrique m’est venu quand je préparais la lance. Un gaffe, à l’atelier, changeait les piles de la sienne. Ça m’a donné l’idée et j’ai aussitôt contacté Dega pour qu’il m’en procure une. Ils peuvent faire une fouille en règle. La lampe électrique a été sortie et remise à Dega par un porte-clefs arabe, le poignard aussi. Donc pas de pétard de ce côté. Je n’ai rien à me reprocher. Ils ont tué notre ami les yeux pleins de savon, moi je les ai suicidés avec les yeux pleins de lumière. On est quittes. Qu’en dis-tu, Papi ?
— Tu as bien fait et je ne sais comment te remercier d’avoir agi si vite pour venger notre ami et, par surcroît, d’avoir eu cette idée de me tenir à l’écart de cette histoire.
— Ne parlons pas de ça. J’ai fait mon devoir : tu as tant souffert et tu veux si fortement être libre, que je devais le faire.
— Merci, Grandet. Oui, je veux partir plus que jamais. Aussi aide-moi pour que cette affaire s’arrête là. En toute franchise, je serais bien surpris que l’Arménien ait mis au courant son gourbi avant d’agir. Paulo n’aurait pas accepté un assassinat aussi lâche. Il connaissait les conséquences.
— Moi, je crois pareil. Seulement Galgani dit qu’ils sont tous coupables.
— On va voir ce qui va se passer à six heures. Je ne vais pas sortir faire la vidange. Je ferai le malade pour assister aux événements.
Cinq heures du matin. Le gardien de case s’approche de nous : « Mecs, vous croyez que je dois appeler le poste de garde ? Je viens de découvrir deux macchabés aux cabinets. » Celui-là, vieux bagnard de soixante-dix ans, veut nous faire croire, même à nous, que depuis six heures et demie du soir, heure où les mecs ont été refroidis, il ne savait rien. La salle doit être pleine de sang, car obligatoirement les hommes, en marchant, ont trempé leurs pieds dans la flaque qui est juste au milieu du passage.
Grandet répond avec le même vice que le vieux :
— Comment, il y a deux clamsés dans les cabinets ? Depuis quelle heure ?
— Va savoir ! dit le vieux. Moi, je dors depuis six heures. C’est seulement maintenant, qu’en allant pisser, j’ai glissé, en me cassant la gueule, sur une mare visqueuse. Ayant allumé mon briquet, j’ai vu que c’était du sang et, aux cabinets, j’ai trouvé les mecs.
— Appelle, on verra bien.
— Surveillants ! Surveillants !
— Pourquoi, tu cries si fort, vieux grognon ? Il y a le feu à ta case ?
— Non, chef, il y a deux macchabés dans les chiottes.
— Que veux-tu que je fasse ? Que je les ressuscite ? Il est cinq heures quinze, à six heures on verra. Empêche que personne n’approche des cabinets.
— C’est pas possible, ce que vous dites là. A cette heure, près du lever général, tout le monde va pisser ou chier.
— C’est vrai, attends, je vais reporter au chef de garde.
Ils reviennent, trois gaffes, un surveillant-chef et deux autres. On croit qu’ils vont entrer, non, ils restent à la porte grillée.
— Tu dis qu’il y a deux morts aux cabinets ?
— Oui, chef.
— Depuis quelle heure ?
— Je sais pas, je viens de les trouver en allant pisser.
— Qui est-ce ?
— Je ne sais pas.
— Eh ! bien, vieux tordu, je vais te le dire. Un c’est l’Arménien. Va voir.
— Effectivement, c’est l’Arménien et Sans-Souci.
— Bon, attendons l’appel. » Et ils s’en vont.
Six heures, la première cloche sonne. On ouvre la porte. Les deux distributeurs de café passent de place en place, derrière suivent les distributeurs de pain.
Six heures et demie, la deuxième cloche. Le jour est levé, et le coursier est plein d’empreintes des pieds qui ont marché dans le sang cette nuit.
Les deux commandants arrivent. Le jour est bien levé. Huit surveillants et le docteur les accompagnent.
— Tout le monde à poil, au garde-à-vous devant son hamac ! Mais c’est une vraie boucherie, il y a du sang partout !
Le deuxième commandant entre le premier dans les cabinets. Quand il en ressort, il est blanc comme un linge : « Ils ont été littéralement égorgés. Bien entendu, personne n’a rien vu, ni entendu ? »
Silence absolu.
— Toi vieux, tu es le gardien de la salle, ces hommes sont secs. Docteur, depuis combien de temps sont-ils morts approximativement ?
— Huit à dix heures, dit le toubib.
— Et tu les découvres à cinq heures seulement ? Tu n’as rien vu, rien entendu ?
— Non, je suis dur d’oreille, je n’y vois presque pas, et par-dessus le marché j’ai soixante-dix piges dont quarante de bagne. Alors vous comprenez, je dors beaucoup. A six heures, je dors, et c’est l’envie de pisser qui m’a réveillé à cinq heures. C’est une chance, parce que d’habitude je ne me réveille qu’à la cloche.
— Tu as raison, c’est une chance, dit ironiquement le commandant. Même pour nous, comme ça tout le monde a dormi tranquille toute la nuit, surveillants et condamnés. Brancardiers, enlevez ces deux cadavres et portez-les à l’amphithéâtre. Je veux que vous fassiez l’autopsie, docteur. Et vous, un par un, sortez dans la cour, tout nus.
Chacun, nous passons devant les commandants et le docteur. On examine minutieusement les hommes, toutes les parties du corps. Personne n’a de blessures, plusieurs ont des éclaboussures de sang. Ils expliquent qu’ils ont glissé en allant aux cabinets. Grandet, Galgani et moi sommes examinés plus minutieusement que les autres.
— Papillon, où est votre place ? » Ils fouillent tout mon barda. « Et ton couteau ? »
— Mon couteau m’a été saisi à sept heures du soir, à la porte par le surveillant.
— C’est vrai, dit le gaffe. Il a fait tout un pétard en disant qu’on voulait qu’on l’assassine.
— Grandet, c’est à vous ce couteau ?
— Eh oui, il est bien à ma place, donc il est à moi. » Il examine scrupuleusement le couteau, propre comme un sou neuf, sans une tache.
— Le toubib revient des cabinets et dit : « C’est un poignard à double fil qui a servi à égorger ces hommes. Ils ont été tués debout. C’est à n’y rien comprendre. Un bagnard ne se laisse pas égorger comme un lapin, sans se défendre. Il devrait y avoir quelqu’un de blessé.
— Vous le voyez vous-même docteur, personne n’a même une « estafilada ».
— Ces deux hommes étaient dangereux ?
— Excessivement, docteur. L’Arménien devait être sûrement le meurtrier de Carbonieri qui a été tué hier au lavoir à neuf heures du matin.
— Affaire classée, dit le commandant. Toutefois gardez le couteau de Grandet. Au travail tout le monde, sauf les malades. Papillon, vous vous êtes porté malade ?
— Oui, commandant.
— Vous n’avez pas perdu de temps pour venger votre ami. Je ne suis pas dupe, vous savez. Malheureusement, je n’ai pas de preuves et je sais que nous n’en trouverons pas. Encore une dernière fois, personne n’a rien à déclarer ? Si l’un de vous peut faire la lumière sur ce double crime, je donne ma parole qu’il sera désinterné et envoyé à la Grande Terre.
Silence absolu.
Tout le gourbi de l’Arménien s’est porté malade. Voyant cela, Grandet, Galgani, Jean Castelli, et Louis Gravon se font aussi porter pâles au dernier moment. La salle s’est vidée de ses cent vingt hommes. Nous restons cinq de mon gourbi et quatre du gourbi de l’Arménien, plus l’horloger, le gardien de case qui grogne sans arrêt pour le nettoyage qu’il va avoir à faire, et deux ou trois autres durs dont un Alsacien, le grand Sylvain.
Cet homme vit seul aux durs, il n’a que des amis. Auteur d’un fait peu commun qui l’a envoyé vingt ans aux durs, c’est un homme d’action très respecté. Tout seul, il a attaqué un wagon postal, dans le rapide Paris-Bruxelles, assommé les deux gardiens et jeté sur le ballast les sacs postaux qui, recueillis par des complices le long de la voie, avaient rapporté une somme importante.
Sylvain voyant les deux gourbis chuchoter chacun dans son coin, et ignorant que nous avons pris l’engagement de ne pas agir l’un contre l’autre, se permet de prendre la parole : « J’espère que vous n’allez pas vous battre en bagarre rangée genre les trois mousquetaires ? »
— Pour aujourd’hui, non, dit Galgani, ce sera pour plus tard.
— Pourquoi plus tard ? Faut jamais remettre au lendemain ce qu’on peut faire le jour même, dit Paulo, mais moi je ne vois pas la raison de s’entretuer. Qu’en dis-tu, Papillon ?
— Une seule question : Etiez-vous au courant de ce qu’allait faire l’Arménien ?
— Ma parole d’homme, Papi, on ne savait rien et tu veux que je te le dise ? Je ne sais pas, si l’Arménien n’était pas mort, comment j’aurais accepté le coup.
— Alors, si c’est comme ça, pourquoi pas arrêter cette histoire pour toujours ? dit Grandet.
— Nous, on est d’accord. Serrons-nous la main et ne parlons plus de cette triste affaire.
— Entendu.
— Je suis témoin, dit Sylvain. Ça me fait plaisir que ce soit fini.
— N’en parlons plus.
Le soir, à six heures, la cloche sonne. Je ne puis m’empêcher, en l’écoutant, de revoir la scène de la veille, et mon ami avec la moitié de son corps dressé, venant sur le canot. L’image est tellement impressionnante, même vingt-quatre heures après, que je ne souhaite pas une seconde que l’Arménien et Sans-Souci soient littéralement portés par la horde des requins.
Galgani, ne dit pas une parole. Il sait ce qui s’est passé pour Carbonieri. Il regarde dans le vague en balançant ses jambes qui pendent à droite et à gauche de son hamac. Grandet n’est pas encore rentré. Le glas s’est éteint depuis bien dix minutes quand Galgani, sans me regarder, toujours balançant ses jambes, dit à mi-voix : « J’espère qu’aucun morceau de ce salaud d’Arménien ne va être bouffé par un des requins qui ont becqueté Matthieu. Ça serait trop con que, séparés dans la vie, ils se retrouvent dans le ventre d’un requin. »
Ça va être vraiment un vide pour moi la perte de cet ami noble et sincère. Il vaut mieux que je parte de Royale et agisse le plus vite possible. Tous les jours je me répète ça.
— Comme c’est la guerre et que les punitions ont été renforcées en cas d’évasion manquée, ce n’est pas le moment de louper une cavale, n’est-ce pas, Salvidia ?
L’Italien au plan d’or du convoi et moi discutons sous le lavoir après avoir relu l’affiche qui nous fait connaître les nouvelles dispositions en cas d’évasion. Je lui dis :
— C’est pourtant pas parce qu’on risque d’être condamnés à mort que cela va m’empêcher de partir. Et toi ?
— Moi, Papillon, je n’en peux plus et je veux cavaler. Arrivera ce qui arrivera. J’ai demandé à être employé à l’asile des fous comme infirmier. Je sais que dans la dépense de l’asile se trouvent deux tonneaux de deux cent vingt-cinq litres, donc très suffisants pour faire un radeau. L’un est plein d’huile d’olive, l’autre de vinaigre. Bien liés l’un à l’autre, de façon qu’en aucun cas ils ne puissent se séparer, il me semble qu’il y aurait une chance sérieuse pour gagner la Grande Terre. Sous les murs qui entourent les bâtiments des fous, côté extérieur, il n’y a pas de surveillance. A l’intérieur seule une garde permanente d’un gaffe infirmier aidé de durs surveille constamment ce que font les malades. Pourquoi ne viendrais-tu pas avec moi là-haut ?
— Comme infirmier ?
— Impossible, Papillon. Tu sais bien que jamais on ne te donnera un emploi à l’asile. Sa situation éloignée du camp, son peu de surveillance, tout y est pour qu’on ne t’envoie pas là-bas. Mais tu pourrais y monter comme fou.
— C’est bien difficile, Salvidia. Lorsqu’un docteur te classe « jobard », il ne te donne ni plus ni moins que le droit de faire gratuit n’importe quoi. En effet, tu es reconnu irresponsable de tes actes. Tu te rends compte de la responsabilité que prend le médecin lorsqu’il admet cela et signe un tel diagnostic ? Tu peux tuer un dur, même un gaffe ou une femme de gaffe, ou un gosse. Tu peux t’évader, commettre n’importe quel délit, la justice n’a plus aucun recours contre toi. Le maximum qu’on puisse te faire, c’est de te mettre dans une cellule capitonnée à poil avec la camisole de force. Ce régime ne peut durer qu’un certain temps, un jour il faut bien qu’ils adoucissent le traitement. Résultat : pour n’importe quel acte très grave, évasion comprise, tu ne payes pas le coup.
— Papillon, j’ai confiance en toi, je voudrais bien cavaler avec toi. Fais l’impossible pour venir me rejoindre comme fou. Comme infirmier je pourrai t’aider à tenir le coup le mieux possible et te soulager dans les moments les plus durs. Je reconnais que ça doit être terrible de se trouver, n’étant pas malade, au milieu de ces êtres si dangereux.
— Monte à l’asile, Roméo, je vais étudier la question à fond, et surtout bien me renseigner sur les premiers symptômes de la folie pour arriver à convaincre le toubib. C’est pas une mauvaise idée d’arriver à ce que le médecin me classe irresponsable.
Je commence à étudier sérieusement la chose. Il n’y a aucun livre sur la question à la bibliothèque du bagne. Chaque fois que je le peux, je discute avec des hommes qui ont été plus ou moins longtemps malades. J’arrive peu à peu à me faire une idée assez nette :
1° Les fous ont tous des douleurs atroces au cervelet ;
2° Souvent des bourdonnements dans les oreilles ;
3 °Comme ils sont très nerveux, ils ne peuvent pas rester longtemps couchés dans la même position sans être secoués par une véritable décharge des nerfs qui les réveille et les fait sursauter douloureusement de tout leur corps tendu à craquer.
Il faut donc faire découvrir ces symptômes sans les indiquer directement. Ma folie doit être juste assez dangereuse pour obliger le docteur à prendre la décision de me mettre à l’asile, mais pas assez violente pour justifier les mauvais traitements des surveillants : camisole de force, coups, suppression de la nourriture, injection de bromure, bain froid ou trop chaud, etc. Si je joue bien la comédie je dois pouvoir faire marron le toubib.
En ma faveur, il y a une chose : pourquoi, pour quelle raison je serais un simulateur ? Le médecin ne trouvant aucune explication logique à cette question, il est probable que je peux gagner la partie. Pas d’autre solution pour moi. On a refusé de m’envoyer au Diable. Je ne peux plus supporter le camp depuis l’assassinat de mon ami Matthieu. Au diable les hésitations ! C’est décidé. Je vais lundi aller à la visite. Non, je ne dois pas moi-même me faire porter malade. Il vaut mieux que ce soit un autre qui le fasse et qu’il soit lui-même de bonne foi. Je dois faire deux ou trois trucs pas normaux dans la salle. Alors le chef de case en parlera au gaffe et celui-ci me fera lui-même inscrire à la visite.
Voici trois jours que je ne dors pas, ne me lave plus et ne me suis pas rasé. Chaque nuit je me masturbe plusieurs fois et mange très peu. Hier, j’ai demandé à mon voisin pourquoi il a enlevé de ma place une photographie qui n’a jamais existé. Il a juré ses grands dieux n’avoir pas touché à mes affaires. Inquiet, il a changé de place. Souvent la soupe reste dans un baquet quelques minutes avant d’être distribuée. Je viens de m’approcher du baquet et, devant tout le monde, j’ai pissé dedans. Ça a jeté plutôt un froid, mais ma gueule a dû impressionner tout le monde, personne n’a soufflé mot, seul mon ami Grandet m’a dit :
— Papillon, pourquoi tu fais ça ?
— Parce qu’on a oublié de la saler. » Et sans faire plus attention aux autres, je suis allé chercher ma gamelle et l’ai tendue au chef de case pour qu’il me serve.
Dans un silence total, tout le monde m’a regardé manger ma soupe.
Ces deux incidents ont suffi pour que ce matin je me trouve devant le toubib sans l’avoir demandé.
— Alors, ça va, oui ou non, toubib ? » Je répète ma question. Le docteur, stupéfait, me regarde. Je le fixe avec des yeux volontairement très naturels.
— Oui, ça va, dit le toubib. Et toi, tu es malade ?
— Non.
— Alors pourquoi es-tu venu à la visite ?
— Pour rien, on m’a dit que vous étiez malade. Ça me fait plaisir de voir que ce n’est pas vrai. Au revoir.
— Attends un peu, Papillon. Assieds-toi là, en face de moi. Regarde-moi. » Et le toubib m’examine les yeux avec une lampe qui jette un tout petit faisceau de lumière.
— T’as rien vu, toubib, de ce que tu croyais découvrir ? Ta lumière n’est pas assez forte, mais quand même je crois que tu as compris, n’est-ce pas ? Dis-moi, tu les as vus ?
— Quoi ? dit le toubib.
— Fais pas le con, tu es docteur ou vétérinaire ? Tu ne vas pas me dire que tu n’as pas eu le temps de les voir avant qu’ils se cachent, ou tu ne veux pas me le dire, ou tu me prends pour un vrai con.
J’ai les yeux brillants de fatigue. Mon aspect, pas rasé ni lavé, joue en ma faveur. Les gaffes écoutent, médusés, mais je ne fais aucun geste violent qui puisse justifier leur intervention. Conciliant et entrant dans mon jeu pour ne pas m’exciter, le toubib se lève et me pose la main sur l’épaule. Je suis toujours assis.
— Oui, je ne voulais pas te le dire, Papillon, mais j’ai eu le temps de les voir.
— Tu mens, toubib, avec un sang-froid colonial. Parce que tu n’as rien vu du tout ! Ce que je pensais que tu cherchais, ce sont les trois points noirs que j’ai dans l’œil gauche. Je les vois seulement quand je regarde dans le vide ou quand je lis. Mais si je prends une glace, je vois nettement mon œil, mais pas de trace des trois points. Ils se cachent aussi sec quand je saisis la glace pour les regarder.
— Hospitalisez-le, dit le toubib. Emmenez-le immédiatement sans qu’il retourne au camp. Papillon, tu me dis que tu n’es pas malade ? C’est peut-être vrai, mais moi je te trouve très fatigué, aussi je vais te mettre quelques jours à l’hôpital pour que tu te reposes. Tu veux bien ?
— Ça ne me dérange pas. A l’hôpital ou sur le camp, c’est toujours les Iles.
Le premier pas est fait. Je me retrouve une demi-heure après à l’hôpital dans une cellule bien éclairée, un bon lit bien propre, avec des draps blancs. Sur la porte un carton : « En observation. » Petit à petit, suggestionné à fond, je me transforme en jobard. C’est un jeu dangereux : le tic de tordre la bouche et de me pincer la lèvre inférieure entre les dents, ce tic étudié dans un bout de glace dissimulé, je l’ai tellement bien travaillé qu’il m’arrive de me surprendre à le faire sans en avoir eu l’intention. Faudrait pas s’amuser longtemps à ce petit jeu, Papi. A force de t’obliger à te sentir virtuellement déséquilibré, ça peut être dangereux et te laisser des tares. Pourtant faut jouer à fond si je veux arriver au but. Entrer à l’asile, être classé irresponsable et puis partir en cavale avec mon pote. Cavale ! Ce mot magique me transporte, je me vois déjà assis sur les deux tonneaux, poussé vers la Grande Terre en compagnie de mon pote, l’infirmier italien.
Le toubib passe la visite chaque jour. Longuement il m’examine, toujours nous nous parlons poliment et gentiment. Il est troublé, le mec, mais pas convaincu encore. Donc je vais lui apprendre que j’ai des élancements dans la nuque, premier symptôme.
— Ça va, Papillon ? Tu as bien dormi ?
— Oui, docteur. Merci, ça va à peu près. Merci pour le Match que vous m’avez prêté. Dormir, c’est autre chose. En effet, derrière ma cellule il y a une pompe sûrement là pour arroser je ne sais quoi, mais le pan-et-pan que fait le bras de cette pompe toute la nuit m’arrive jusqu’à ma nuque et on dirait qu’à l’intérieur ça fait comme un écho : pan-et-pan ! Et cela toute la nuit, c’est intenable. Aussi je vous serais reconnaissant de me changer de cellule.
Le toubib se retourne vers le gaffe infirmier et, rapidement, il murmure :
— Il y a une pompe ?
Le gaffe fait signe de la tête que non.
— Surveillant, changez-le de cellule. Où veux-tu aller ?
— Le plus loin possible de cette sacrée pompe, au bout du couloir. Merci, docteur.
La porte se ferme, je me trouve seul dans ma cellule. Un bruit presque imperceptible m’alerte, on m’observe par le mouchard, c’est sûrement le toubib, car je n’ai pas entendu les pas s’éloigner quand ils se sont retirés. Aussi, vite je tends le poing vers le mur qui cache la pompe imaginaire et je crie, pas trop fort : « Arrête, arrête, sale empaffée ! T’as jamais fini d’arroser, jardinier à la noix ? » Et je me couche sur mon lit, la tête cachée sous l’oreiller.
Je n’ai pas entendu le petit bout de cuivre se refermer sur le mouchard, mais j’ai perçu des pas qui s’éloignent. Conclusion : c’était bien le toubib, le mec du mouchard.
L’après-midi on m’a changé de cellule. L’impression que j’ai donnée ce matin a dû être bonne, car pour m’accompagner quelques mètres jusqu’au bout du couloir, ils étaient deux gaffes et deux durs infirmiers. Comme ils ne m’ont pas adressé la parole, moi non plus. Je les ai seulement suivis sans mot dire. Deux jours après, deuxième symptôme : les bruits dans les oreilles.
— Ça va, Papillon ? Tu as fini la revue que je t’ai envoyée ?
— Non je ne l’ai pas lue, j’ai passé toute la journée et une partie de la nuit à essayer d’étouffer un moustique ou moucheron qui a fait son nid dans mon oreille. J’ai beau m’enfoncer un bout de coton, rien à faire. Le bruissement de leurs ailes n’arrête pas et-zin-et-zin-et-zin… En plus que ça me chatouille désagréablement, le bourdonnement est continu. Ça énerve, à la fin, toubib ! Qu’est-ce que tu en penses ? Peut-être que si je n’ai pas réussi à les asphyxier on pourrait essayer de les noyer ? Qu’en dis-tu ?
Mon tic de la bouche n’arrête pas et je vois le docteur qui le note. Il me prend la main et me regarde bien droit dans les yeux. Je le sens troublé et peiné.
— Oui, ami Papillon, on va les noyer. Chatal, faites-lui faire des lavages d’oreilles.
Chaque matin ces scènes se répètent avec des variantes, mais le docteur n’a pas l’air de se décider à m’envoyer à l’asile.
Chatal, à l’occasion d’une injection de bromure, m’avertit :
— Tout va bien pour le moment. Le toubib est sérieusement ébranlé, mais ça peut être encore long avant qu’il t’envoie à l’asile. Montre au toubib que tu peux être dangereux si tu veux qu’il se décide vite.
— Ça va, Papillon ? » Le toubib, accompagné des gaffes infirmiers et de Chatal, me salue gentiment en ouvrant la porte de ma cellule.
— Arrête ton char, toubib. » Mon attitude est agressive. « Tu sais très bien que ça ne va pas. Et je me demande qui de vous est complice du mec qui me torture.
— Et qui te torture ? Et quand ? Et comment ?
— D’abord, toubib, connais-tu les travaux du docteur d’Arsonval ?
— Oui, je l’espère…
— Tu sais qu’il a inventé un oscillateur à ondes multiples pour ioniser l’air autour d’un malade atteint d’ulcères duodénaux. Avec cet oscillateur, on envoie des courants électriques. Eh bien, figure-toi qu’un ennemi à moi a fauché un appareil à l’hôpital de Cayenne. Chaque fois que je dors bien tranquille, il appuie sur le bouton, la décharge me choppe en plein ventre et dans les cuisses. Je me détends d’un seul coup et fait un saut au-dessus de mon lit de plus de dix centimètres de haut. Comment veux-tu qu’avec ça je puisse résister et dormir ? Cette nuit ça n’a pas arrêté. A peine je commence à fermer les yeux, pan ! le courant arrive. Tout mon corps se détend, comme un ressort qu’on libère. J’en peux plus, toubib ! Avise bien tout le monde que le premier que je découvre être un complice du mec, je le dessoude. J’ai pas d’arme, c’est vrai, mais assez de force pour l’étrangler, quel qu’il soit. A bon entendeur salut ! Et fous-moi la paix avec tes bonjours d’hypocrite et avec tes « ça va, Papillon ? » Je te le répète, toubib, arrête ton char !
L’incident a porté ses fruits. Chatal m’a dit que le toubib a averti les gaffes de faire très attention. De ne jamais m’ouvrir la porte de ma cellule sans être deux ou trois, et de me parler toujours gentiment. Il est atteint de persécution, dit le toubib, faut l’envoyer au plus vite à l’asile.
— Je crois qu’accompagné d’un seul surveillant, je peux me charger de l’emmener à l’asile », a proposé Chatal pour m’éviter qu’on me foute la camisole de force.
— Papi, tu as bien mangé ?
— « Oui, Chatal, c’était bon. »
— « Tu veux venir avec moi et M. Jeannus ? »
— « Où on va ? »
— « On va jusqu’à l’asile porter les médicaments, ça te fera une promenade. »
— Allons-y. »
Et tous les trois on sort de l’hosto, en route vers l’asile. Tout en marchant, Chatal parle puis, à un moment donné lorsqu’on est près d’arriver : « Tu te sens pas fatigué d’être sur le camp, Papillon ? »
— Oh ! oui, j’en ai marre, surtout que mon ami Carbonieri n’est plus là.
— Pourquoi tu ne resterais pas quelques jours à l’asile ? Comme ça le mec à l’appareil te trouverait peut-être pas pour t’envoyer le courant.
— C’est une idée, mec, mais tu crois que comme je ne suis pas malade du cerveau on va m’accepter ?
— Laisse-moi faire, je vais parler pour toi, dit le gaffe tout heureux que je tombe dans le soi-disant piège de Chatal.
Bref, me voilà à l’asile avec une centaine de fous. C’est pas du sucre de vivre avec des jobards ! Par groupes de trente à quarante, on prend l’air dans la cour pendant que les infirmiers nettoient les cellules. Tout le monde est complètement nu, jour et nuit. Heureusement qu’il fait chaud. A moi, on m’a laissé des chaussons.
Je viens de recevoir de l’infirmier une cigarette allumée. Assis au soleil, je pense qu’il y a cinq jours déjà que je suis là et que je n’ai pu encore prendre contact avec Salvidia.
Un fou s’approche de moi. Je sais son histoire, il s’appelle Fouchet. Sa mère avait vendu sa maison pour lui envoyer quinze mille francs par un surveillant pour qu’il s’évade. Le gaffe devait garder cinq mille et lui remettre dix mille. Ce gaffe lui a tout fauché, puis est parti à Cayenne. Quand Fouchet a appris par une autre voie que sa mère lui avait envoyé le pognon et qu’elle s’était dépouillée de tout inutilement, il est devenu fou furieux et le même jour a attaqué des surveillants. Maîtrisé, il n’a pas eu le temps de faire du mal. De ce jour, voici trois ou quatre ans, il est aux fous.
— Qui es-tu ? » Je regarde ce pauvre homme, jeune, trente ans environ, planté devant moi et qui m’interroge. — « Qui je suis ? un homme comme toi, pas plus et pas moins. » — « T’es bête dans ta réponse. Je vois que tu es un homme puisque tu as une bitte et des couilles, si tu étais une femme tu aurais un trou. Je te demande qui tu es ? C’est-à-dire, comment tu t’appelles ? » — « Papillon. »
— « Papillon ? Tu es un papillon ? pauvre de toi. Un papillon ça vole et ça a des ailes, où sont les tiennes ? » — « Je les ai perdues. »
— « Faut les trouver, comme ça tu pourras t’évader. Les gaffes ils n’ont pas d’ailes. Tu les feras marrons. Donne-moi ta cigarette. » Avant que j’aie le temps de la lui tendre, il me l’arrache des doigts. Puis il s’assied en face de moi et fume avec délice.
— Et toi, qui tu es ? je lui demande.
— Moi, je suis le faisandé. Chaque fois qu’on doit me donner quelque chose qui m’appartient, on me fait marron. » — « Pourquoi ? » — « C’est comme ça. Aussi, je tue le plus possible de gaffes. Cette nuit, j’en ai pendu deux. Surtout ne le dis à personne. » — « Pourquoi tu les as pendus ? » — « Ils m’ont volé la maison de ma mère. Figure-toi que ma mère m’a envoyé sa maison et eux, comme ils l’ont trouvée jolie, ils l’ont gardée et vivent dedans. J’ai pas bien fait de les pendre ? » — « Tu as raison. Comme ça ils ne profiteront pas de la maison de ta mère. » — « Le gros gaffe que tu vois là-bas, derrière les grilles, tu le vois ? lui aussi habite la maison. Aussi celui-là, je vais le bousiller, fais-moi confiance. » Et il se lève et s’en va.
Ouf ! c’est pas rigolo d’être obligé de vivre au milieu des fous, et c’est dangereux. La nuit, ça crie de tous les côtés et quand c’est la pleine lune les fous sont plus excités que jamais. Comment la lune peut influer sur l’agitation des fous ? Je ne peux pas l’expliquer, mais je l’ai constaté bien des fois.
Les gaffes font des rapports sur les fous en observation. Avec moi, ils font des recoupements. Par exemple, volontairement ils oublient de me sortir dans la cour. Ils attendent de voir si je vais réclamer. Ou bien, ils ne me donnent pas un repas. J’ai un bâton avec une ficelle et je fais les gestes d’un pêcheur. Le gardien-chef me dit : « Ça mord, Papillon ? » — « Ça peut pas mordre. Figure-toi que, quand je pêche, il y a un petit poisson qui me suit partout, et quand il y a un gros qui va mordre, le petit l’avertit : « Fais-toi gaffe, ne mords pas, c’est Papillon qui pêche. » C’est pour ça que j’attrape jamais rien. Je continue de pêcher quand même. Peut-être, un jour, il y en aura un qui ne va pas le croire. »
J’entends le gaffe dire à l’infirmier : « Alors, lui, il a son compte ! »
Quand on me fait manger à la table commune du réfectoire, jamais je ne peux bouffer un plat de lentilles. Il y a un géant, un mètre quatre-vingt-dix au moins, bras, jambes, torses velus comme un singe et qui m’a choisi comme victime. D’abord il s’assied toujours à côté de moi. Les lentilles sont servies très chaudes, donc pour les manger il faut attendre qu’elles refroidissent. Avec ma cuillère en bois, j’en prends un peu et soufflant dessus, j’arrive à en manger quelques cuillères. Ivanhoé lui — il croit qu’il est Ivanhoé — prend son plat, met ses mains en entonnoir et avale le tout en cinq sec. Puis il prend le mien d’autorité et fait pareil. Le plat torché, il me le met bruyamment devant moi en me regardant de ses énormes yeux injectés de sang, ayant l’air de dire : « Tu as vu comme je mange les lentilles ? » Je commence à en avoir marre d’Ivanhoé, et comme je ne suis pas encore classé fou, j’ai décidé de faire un coup d’éclat sur lui. C’est encore un jour de lentilles. Ivanhoé ne me loupe pas. Il s’est assis à côté de moi. Son visage de dingue est radieux, il savoure à l’avance la joie de se taper ses lentilles et les miennes. Je tire devant moi une lourde et grosse cruche en grès pleine d’eau. A peine le géant porte en l’air mon assiette et commence à laisser couler les lentilles dans sa gorge, je me lève et, de toutes mes forces, je lui casse la cruche d’eau sur la tête. Le géant s’écroule avec un cri de bête. Aussi sec, tous les fous se mettent à se jeter les uns contre les autres, armés des plats. Un vacarme épouvantable se déclenche. Cette bagarre collective est orchestrée par les cris de tous ces types.
Enlevé en poids, je me retrouve dans ma cellule où quatre costauds d’infirmiers m’ont emporté en vitesse et sans ménagement. Je crie comme un perdu qu’Ivanhoé m’a volé mon portefeuille avec ma carte d’identité. Cette fois, ça y est ! Le toubib s’est décidé à me classer irresponsable de mes actes. Tous les gaffes sont d’accord pour reconnaître que je suis un fou paisible, mais que j’ai des moments très dangereux. Ivanhoé a un beau pansement sur la tête. Je la lui ai ouverte, paraît-il, sur plus de huit centimètres. Il ne se promène pas aux mêmes heures que moi, heureusement.
J’ai pu parler à Salvidia. Il a déjà le double de la clef de la dépense où on garde les tonneaux. Il cherche à se procurer suffisamment de fil de fer pour les lier ensemble. Je lui dis que j’ai peur que les fils de fer se cassent par les tractions que vont faire les tonneaux en mer ; qu’il vaudrait mieux avoir des cordes, elles seraient plus élastiques. Il va essayer de s’en procurer, il y aura cordes et fils de fer. Il faut qu’il fasse aussi trois clefs : une de ma cellule, une du couloir qui y conduit et une de la porte principale de l’asile. Les rondes sont peu fréquentes. Un seul gaffe pour chaque garde de quatre heures. De neuf heures à une heure du matin et de une heure à cinq heures. Deux des gaffes, lorsqu’ils sont de garde, dorment toute leur garde et n’effectuent aucune ronde. Ils comptent sur le bagnard infirmier qui est de garde avec eux. Donc, tout va bien c’est une question de patience. Un mois, tout au plus, à tenir le coup.
Le gardien-chef m’a donné un mauvais cigare allumé comme j’entrais dans la cour. Mais même mauvais, il me paraît délicieux. Je regarde ce troupeau d’hommes nus, chantant, pleurant, faisant des gestes désordonnés, parlant tout seuls. Tout mouillés encore de la douche que chacun prend avant de rentrer dans la cour, leurs pauvres corps meurtris par les coups reçus ou qu’ils se sont faits eux-mêmes, les traces des cordons de la camisole de force trop serrés. C’est bien le spectacle de la fin du chemin de la pourriture. Combien de ces sonnés ont été reconnus responsables de leurs actes par les psychiatres en France ?
Titin — on l’appelle Titin — est de mon convoi de 1933. Il a tué un mec à Marseille, puis a pris un fiacre, a chargé sa victime dedans et se fait conduire à l’hôpital où en arrivant il dit : « Tenez, soignez-le, je crois qu’il est malade. » Arrêté aussi sec, les jurés ont eu le culot de ne lui reconnaître aucun degré, si peu soit-il, d’irresponsabilité. Pourtant il fallait qu’il soit déjà jobard pour avoir fait un truc pareil. Le plus con des mecs, normalement, aurait su qu’il allait se faire faire marron. Il est là, Titin, assis à mon côté. Il a la dysenterie en permanence. C’est un vrai cadavre ambulant. Il me regarde avec ses yeux gris fer, sans intelligence. Il me dit : « J’ai des petits singes dans le ventre, mon pays. Il y en a qui sont méchants, ils me mordent dans les intestins et c’est pour ça que je fais du sang, c’est quand ils sont en colère. D’autres, une race de velus, pleins de poils, ont des mains douces comme de la plume. Elles me caressent doucement et empêchent les autres, les méchants, de me mordre. Quand ces doux petits singes veulent bien me défendre, je ne fais pas de sang. »
— Tu te rappelles Marseille, Titin ?
— Pardi, si je me rappelle Marseille. Très bien, même. La place de la Bourse avec les macs et les équipes de braqueurs…
— Tu te rappelles les noms de certains ? L’Ange le Lucre ? Le Gravat ? Clément ?
— Non, je me rappelle pas des noms, seulement d’un con de fiacre qui m’a emmené à l’hôpital avec mon ami malade et qui m’a dit que c’était moi la cause de sa maladie. C’est tout.
— Et les amis ?
— Je sais pas.
Pauvre Titin, je lui donne mon bout de cigare et je me lève avec une immense pitié dans le cœur pour ce pauvre être qui va crever comme un chien. Oui, il est très dangereux de cohabiter avec des fous, mais que faire ? C’est en tout cas la seule façon, je crois, de monter une cavale sans risque de condamnation.
Salvidia est presque prêt. Il a déjà deux des clefs, il ne manque que celle de ma cellule. Il s’est procuré aussi une très bonne corde et, en plus, il en a fait une avec des lanières de toile de hamac qui, me dit-il, ont été tressées à cinq brins. Tout va bien de ce côté.
J’ai hâte qu’on passe à l’action, car c’est vraiment dur de tenir en jouant cette comédie. Pour rester dans cette partie de l’asile où se trouve ma cellule, je dois de temps en temps piquer une crise.
J’en ai piqué une si bien jouée que les gaffes infirmiers m’ont mis dans une baignoire avec de l’eau très chaude et deux injections de bromure. Cette baignoire est couverte par une toile très forte de façon que je ne puisse pas en sortir. Seule ma tête en sort par un trou. Voilà plus de deux heures que je suis dans ce bain avec cette espèce de camisole de force quand entre Ivanhoé. Je suis terrifié de voir la façon dont me regarde cette brute. J’ai une peur affreuse qu’il m’étrangle. Je ne peux même pas me défendre, mes bras étant sous la toile.
Il s’approche de moi, ses gros yeux me regardent attentivement, il a l’air de chercher où il a vu cette tête qui émerge comme d’un carcan. Son souffle et une odeur de pourri m’inondent le visage. J’ai envie de crier au secours, mais j’ai peur de le rendre encore plus furieux par mes cris. Je ferme les yeux et j’attends, persuadé qu’il va m’étrangler avec ses grosses mains de géant. Ces quelques secondes de terreur, je ne les oublierai pas de sitôt. Enfin il s’écarte de moi, tourne dans la salle, puis va aux petits volants qui donnent l’eau. Il ferme l’eau froide et ouvre en grand l’eau bouillante. Je gueule, comme un perdu, car je suis en train de cuire littéralement. Ivanhoé est parti. Il y a de la vapeur dans toute la salle, j’étouffe en la respirant et fais des efforts surhumains, en vain, pour essayer de forcer cette toile de malheur. Enfin on arrive à mon secours. Les gaffes ont vu la vapeur qui sortait par la fenêtre. Quand on me sort de cette bouilloire, j’ai des brûlures horribles et souffre comme un damné. Surtout des cuisses et des parties, où la peau est enlevée. Badigeonné d’acide picrique, on me couche dans la petite salle d’infirmerie de l’asile. Mes brûlures sont si graves qu’on appelle le docteur. Quelques injections de morphine m’aident à passer les premières vingt-quatre heures. Quand le toubib me demande ce qui s’est passé, je lui dis qu’un volcan est sorti dans la baignoire. Personne ne comprend ce qui s’est passé. Et le gardien infirmier accuse celui qui a préparé le bain d’avoir mal réglé les arrivées d’eau.
Salvidia vient de sortir après m’avoir enduit de pommade picrique. Il est prêt et me fait remarquer que c’est une chance que je sois à l’infirmerie en raison que si la cavale échoue, on peut retourner dans cette partie de l’asile sans être vu. Il doit vite faire une clef de l’infirmerie. Il vient de prendre l’empreinte sur un morceau de savon. Demain on aura la clef. A moi de dire le jour où je me sentirai suffisamment guéri pour profiter de la première garde d’un des gaffes qui ne font pas de ronde.
C’est pour cette nuit, pendant la garde de une heure à cinq heures du matin. Salvidia n’est pas de service. Pour gagner du temps, il videra le tonneau de vinaigre vers les onze heures du soir. L’autre, d’huile, on le roulera à plein, car la mer est très mauvaise et l’huile va nous servir peut-être à calmer les vagues pour la mise à l’eau.
J’ai un pantalon de sacs de farine coupé aux genoux et une vareuse de laine, un bon couteau dans ma ceinture. J’ai aussi un sachet imperméable que je me pendrai au cou ; il contient des cigarettes et un briquet d’amadou. Salvidia, lui, a préparé une musette étanche avec de la farine de manioc qu’il a imbibée d’huile et de sucre. A peu près trois kilos, me dit-il. Il est tard. Assis sur mon lit, j’attends mon pote. Mon cœur bat à grands coups. Dans quelques instants la cavale va se déclencher. Que la chance et Dieu me favorisent, qu’enfin je sorte à jamais vainqueur du chemin de la pourriture !
Chose bizarre, je n’ai qu’une fugitive pensée pour le passé, elle va vers mon père et ma famille. Pas une image des assises, des jurés ou du procureur.
Au moment où la porte s’ouvrit, je revoyais, malgré moi, Matthieu littéralement porté debout par les requins.
— Papi, en route ! » Je le suis. Rapidement il referme la porte et cache la clef dans un coin du couloir. « Vite, fais vite. » On arrive à la dépense, la porte est ouverte. Sortir le tonneau vide, c’est un jeu. Il s’entoure le corps des cordes, moi des fils de fer. Je prends la musette de farine et commence, dans la nuit d’encre, à rouler mon tonneau vers la mer. Lui vient derrière, avec le tonneau d’huile. Il est heureusement très fort et parvient assez facilement à le freiner suffisamment dans cette descente à pic.
— Doucement, doucement, fais-toi gaffe qu’il te prenne pas de vitesse. » Je l’attends, pour le cas où il lâcherait son tonneau qui, ainsi se bloquerait contre le mien. Je descends à reculons, moi devant et mon tonneau derrière. Sans aucune difficulté nous arrivons en bas du chemin. Il y a un petit accès à la mer, mais par la suite les rochers sont difficiles à franchir.
— Vide le tonneau, jamais on va pouvoir passer les rochers s’il est plein. » Le vent souffle avec force et les vagues s’écrasent rageusement sur les rochers. Ça y est, il est vide. « Mets le bouchon bien enfoncé. Attends, pose-lui cette plaque de fer-blanc dessus. » Les trous sont faits. « Enfonce bien les pointes. » Avec le vacarme du vent et des vagues, les coups ne peuvent pas être entendus.
Bien liés l’un à l’autre, les deux tonneaux sont difficiles à enlever au-dessus des rochers. Chacun d’eux est de deux cent vingt-cinq litres. C’est volumineux et pas facile à manier. L’endroit choisi par mon pote pour la mise à la mer ne facilite pas les choses. « Pousse dessus, nom de Dieu ! Soulève un peu. Attention à cette lame ! » On est soulevés tous les deux, tonneaux compris et repoussés durement sur le rocher. « Attention ! Ils vont se briser, sans parler qu’on peut se casser la patte ou un bras ! »
— Calme-toi, Salvidia. Ou passe devant vers la mer, ou viens ici derrière. Là, tu es bien placé. Tire à toi d’un seul coup quand je vais crier. Je pousserai en même temps et sûrement on va se détacher des rochers Mais pour ça, il faut d’abord tenir et rester sur place, même si on est recouverts par la vague.
Tout en criant ces ordres à mon pote, au milieu de ce tintamarre de vent et de vagues, je crois qu’il les a entendus : une grosse lame couvre complètement le bloc compact que nous formons, le tonneau, lui et moi. C’est alors que, rageusement, de toutes mes forces, je pousse le radeau. Lui tire sûrement aussi, car d’un seul coup on se trouve dégagés et pris par la lame. Il est sur les tonneaux avant moi et, au moment où je me hisse à mon tour, une énorme vague nous prend par en dessous et nous lance comme une plume sur un rocher pointu plus avancé que les autres. Le coup effroyable est si fort que les tonneaux s’ouvrent, les morceaux s’éparpillent. Quand la vague se retire, elle m’emporte à plus de vingt mètres du rocher. Je nage et me laisse enlever par une autre vague qui roule droit sur la côte. J’atterris littéralement assis entre deux rochers. J’ai le temps de m’accrocher avant d’être de nouveau emporté. Contusionné de partout, j’arrive à me sortir de là, mais quand je suis au sec, je me rends compte que j’ai été déporté de plus de cent mètres du point où nous nous sommes mis à la mer.
Sans précautions, je crie : « Salvidia ! Roméo ! Où es-tu ? » Rien ne me répond. Anéanti, je me couche sur le chemin, je quitte mon pantalon et ma vareuse de laine et me retrouve tout nu avec mes chaussons, pas plus. Nom de Dieu, mon ami, où est-il ? Et je crie à nouveau à tue-tête : « Où es-tu ? » Le vent, la mer, les vagues seules me répondent. Je reste là, je ne sais combien de temps, atone, complètement anéanti, physiquement et moralement. Puis je pleure de rage en jetant le petit sachet que j’ai au cou avec son tabac et le briquet — attention fraternelle de mon ami pour moi, car lui ne fume pas.
Debout, face au vent, face à ces vagues monstrueuses qui viennent de balayer tout, je dresse mon poing et j’insulte Dieu : « Salaud, cochon, dégueulasse, pédé, tu as pas honte de t’acharner ainsi sur moi ? Un Bon Dieu, toi ? Un dégueulasse, oui, c’est ça ! Un sadique, un maudit, voilà ce que tu es ! Un perverti, sale con ! Je ne prononcerai jamais plus ton nom ! Tu ne le mérites pas ! »
Le vent baisse et ce calme apparent me fait du bien et me rend à la réalité.
Je vais remonter à l’asile et si je peux, rentrer dans l’infirmerie. Avec un peu de chance, c’est possible.
Je remonte la côte avec une seule idée : rentrer et me recoucher dans mon plumard. Ni vu ni connu. Sans ennuis j’arrive au couloir de l’infirmerie. J’ai sauté le mur de l’asile, car je ne sais pas où Salvidia a mis la clef de la porte principale.
Sans chercher longtemps, je trouve la clef de l’infirmerie. Je rentre et referme sur moi la porte à deux tours. Je vais à la fenêtre et jette la clef très loin, elle tombe de l’autre côté du mur. Et je me couche. La seule chose qui pourrait me dévoiler, c’est que mes chaussons sont mouillés. Je me lève et je vais les tordre dans les cabinets. Le drap tiré sur ma figure, je me réchauffe petit à petit. Le vent et l’eau de mer m’avaient glacé. Est-ce que mon pote s’est vraiment noyé ? Peut-être a-t-il été emporté beaucoup plus loin que moi et a-t-il pu s’accrocher au bout de l’île. Ne suis-je pas remonté trop tôt ? J’aurais dû attendre encore un peu. Je me reproche d’avoir trop vite admis que mon copain était perdu.
Dans le tiroir de la petite table de nuit, se trouvent deux pastilles pour dormir. Je les avale sans eau. Ma salive suffit à les faire glisser.
Je dors lorsque, secoué, je vois le gaffe infirmier devant moi. La salle est pleine de soleil et la fenêtre ouverte. Trois malades regardent de dehors.
— Et alors, Papillon ? Tu dors comme un perdu. C’est dix heures du matin. Tu n’as pas bu ton café ? Il est froid. Regarde, bois-le.
Mal réveillé, je réalise quand même qu’en ce qui me concerne rien ne paraît anormal.
— Pourquoi vous m’avez réveillé ?
— Parce que comme tes brûlures sont guéries, on a besoin du lit. Tu vas retourner dans ta cellule.
— Ça va, chef. » Et je le suis. Il me laisse, en passant, dans la cour. J’en profite pour faire sécher au soleil mes chaussons.
Voilà trois jours que la cavale a fracassé. Je n’en ai eu aucune rumeur. Je vais de ma cellule à la cour, de la cour à ma cellule. Salvidia n’a plus paru, donc il est mort le pauvre, certainement écrasé sur les rochers. Moi-même, je l’ai échappé belle et me suis sûrement sauvé parce que j’étais derrière au lieu d’être devant. Comment savoir ? Il faut que je sorte de l’asile. Il va être plus difficile de faire croire que je suis guéri, ou tout au moins apte à retourner au camp, que d’entrer à l’asile. Maintenant il faut que je convainque le docteur que je vais mieux.
— Monsieur Rouviot (c’est le chef infirmier), j’ai froid la nuit. Je vous promets de ne pas salir mes vêtements, pourquoi vous ne me donnez pas un pantalon et une chemise, s’il vous plaît ? » Le gaffe est stupéfait. Il me regarde très étonné, puis me dit : « Assieds-toi là avec moi, Papillon. Dis-moi qu’est-ce qu’il se passe ?
— Je suis surpris, chef, de me trouver ici. C’est l’asile, donc je suis chez les fous ? Est-ce que, par hasard, j’aurais perdu le nord ? Pourquoi je suis ici ? Dites-le-moi, chef, vous serez gentil.
— Mon vieux Papillon, tu as été malade, je vois que tu as l’air d’aller mieux. Tu veux travailler ?
— Oui.
— Que veux-tu faire ?
— N’importe quoi.
Et me voilà habillé, j’aide à nettoyer les cellules. Le soir on laisse ma porte ouverte jusqu’à neuf heures et c’est seulement quand le gaffe de nuit prend sa garde que l’on m’enferme.
Un Auvergnat, infirmier bagnard, m’a causé pour la première fois hier soir. On était seul dans le poste de garde. Le gaffe n’était pas encore arrivé. Je ne connais pas ce mec, mais lui me connaît bien, dit-il.
— C’est pas la peine que tu continues à battre maintenant, mec.
— Que veux-tu dire ?
— Tu parles ! Tu crois pas que j’ai été marron à ton battage ? Il y a sept ans que je suis infirmier aux jobards et dès la première semaine j’ai compris que tu étais un tambour (simulateur).
— Alors, et après ?
— Après, je te plains sincèrement d’avoir échoué dans votre cavale avec Salvidia. Lui, ça lui a coûté la vie. J’ai sincèrement de la peine, parce que c’était un bon ami, malgré qu’il ne m’ait pas affranchi avant, mais je ne lui en veux pas. Si tu as besoin de quoi que ce soit, dis-le-moi, je serai heureux de rendre service.
Ses yeux ont un regard si franc que je ne doute pas de sa droiture. Et si je n’ai pas entendu parler de lui en bien, je n’en ai pas entendu parler non plus en mal, donc ce doit être un brave garçon.
Pauvre Salvidia ! Ça a dû faire du pétard quand on a vu qu’il était parti. Ils ont trouvé des morceaux de tonneau rejetés par la mer. Ils ont la certitude qu’il a été bouffé par les requins. Le toubib fait un pétard du diable pour l’huile d’olive jetée. Il dit qu’avec la guerre on n’est pas près d’en avoir.
— Que me conseilles-tu de faire ?
— Je vais te faire nommer à la corvée qui sort de l’asile tous les jours pour aller chercher des vivres à l’hôpital. Ce te fera une promenade. Commence à bien te conduire. Et sur dix conversations, tiens-en huit de sensées. Car il ne faut pas guérir trop vite non plus.
— Merci, comment tu t’appelles ?
— Dupont.
— Merci, mec. Je n’oublierai pas tes bons conseils.
Voici près d’un mois que j’ai loupé cette cavale. On a trouvé six jours après le corps de mon pote, flottant. Par un hasard inexplicable, les requins ne l’avaient pas bouffé. Mais les autres poissons, ont dévoré, paraît-il, toutes ses entrailles et une partie de la jambe, me raconte Dupont. Son crâne était enfoncé. En raison de son degré de décomposition, on n’a pas fait d’autopsie. Je demande à Dupont s’il a la possibilité de me faire sortir une lettre par la poste. Il faudrait la remettre à Galgani pour qu’au moment de sceller le sac du courrier, il la glisse dedans.
J’écris à la mère de Roméo Salvidia, en Italie :
« Madame, votre petit est mort sans fers aux pieds. Il est mort en mer, courageusement, loin des gardes et de la prison. Il est mort libre en luttant vaillamment pour conquérir sa liberté. Nous nous étions promis mutuellement d’écrire à notre famille si un malheur arrivait à l’un de nous. Je remplis ce douloureux devoir en vous baisant filialement vos mains.
L’ami de votre petit
Ce devoir accompli, je décide de ne plus penser à ce cauchemar. C’est la vie. Reste à sortir de l’asile, aller coûte que coûte au Diable et tenter une autre cavale.
Le gaffe m’a nommé jardinier dans son jardin. Voici deux mois, que je me porte bien et je me suis tellement fait apprécier que ce con de gaffe ne veut plus me lâcher. L’Auvergnat me dit que, à la dernière visite, le toubib voulait me faire sortir de l’asile pour me mettre sur le camp en « sortie d’essai ». Le gaffe s’y est opposé en disant que jamais son jardin n’avait été si soigneusement travaillé.
Aussi, ce matin, j’ai arraché tous les fraisiers et les ai jetés aux ordures. A chaque fraisier, j’ai planté à sa place une petite croix. Autant de fraisiers, autant de croix. Vous dire le scandale, c’est pas la peine de vous faire un dessin. Ce gros lourd de garde-chiourme a failli en claquer tant son indignation était grande. Il en bavait et étouffait en voulant parler, mais les sons ne voulaient pas sortir. Assis sur une brouette, il en a finalement pleuré de vraies larmes. J’ai été un peu fort, mais que faire ?
Le toubib n’a pas pris la chose au tragique. Ce malade, insiste-t-il, doit être mis en « sortie d’essai » sur le camp, pour se réadapter à la vie normale. C’est d’être seul dans le jardin que lui est venue cette idée bizarre.
— Dis-moi, Papillon, pourquoi as-tu arraché les fraisiers et posé des croix à leur place ?
— Je ne puis expliquer cette action, docteur, et je m’en excuse au surveillant. Il aimait tant ces fraisiers que j’en suis vraiment désolé. Je vais demander au Bon Dieu de lui en donner d’autres.
Me voilà sur le camp. Je retrouve mes amis. La place de Carbonieri est vide, je mets mon hamac à côté de cet espace vide, comme si Matthieu était toujours là.
Le docteur m’a fait coudre sur ma vareuse : « En traitement spécial ». Personne d’autre que le toubib ne doit me commander. Il m’a donné l’ordre de ramasser les feuilles de huit heures à dix heures le matin, devant l’hôpital. J’ai bu le café et fumé quelques cigarettes en compagnie du toubib dans un fauteuil devant sa maison. Sa femme est assise avec nous et le toubib cherche à ce que je lui parle de mon passé, aidé par sa femme.
— Et alors, Papillon, après ? Qu’est-ce qu’il vous est arrivé après avoir laissé les Indiens pêcheurs de perles ?… » Tous les après-midi je les passe avec ces admirables gens. « Venez me voir tous les jours, Papillon, dit la femme du docteur. D’abord je veux vous voir et puis aussi entendre les histoires qui vous sont arrivées. »
Chaque jour, je passe quelques heures avec le toubib et sa femme et quelquefois avec sa femme seule. En m’obligeant à raconter ma vie passée, ils sont persuadés que cela contribue à m’équilibrer définitivement. J’ai décidé de demander au toubib de me faire envoyer au Diable.
C’est fait : je dois partir demain. Ce docteur et sa femme savent pourquoi je vais au Diable. Ils ont été si bons avec moi que je n’ai pas voulu les tromper : « Toubib, je n’en peux plus de ce bagne, fais-moi envoyer au Diable, que je me cavale ou que je crève, mais que cela finisse. »
— Je te comprends, Papillon, ce système de répression me dégoûte, cette Administration est pourrie. Aussi adieu et bonne chance !