9
Pendant ce temps, le chapeau qui contenait Àquoibon caché derrière son bandeau intérieur en cuir roulait dans la pente, s’accrochant aux herbes…
Grand bien lui fasse ! Mais à mes mots, moi, l’auteur, je dis : stop, ne bougez plus ! Cette nouvelle est écrite selon le principe de l’enfilade. C’est un procédé qui ne vaut pas grand-chose, mais qui est néanmoins rétribué à la ligne ou d’un peu d’attention du lecteur.
Où donc pouvait ensuite atterrir notre Àquoibon : entre les mains d’un cheminot, soûlard invétéré, dont la vie n’était plus qu’une àquabonnerie ? entre celles d’un cycliste passant par hasard et couvrant à une allure àquoibonniste sa cervelle de touriste ? dans le vestiaire d’un théâtre d’été, où il est si facile de confondre les numéros et d’imposer encore un nouveau déménagement à Àquoibon ?… Allez savoir. Et cela vaut-il la peine de dépenser pour cela de l’imagination ?
Une seule chose importe. Le feutre gris, passant de main en main, devait finir par se transformer – tôt ou tard – en un vieux chapeau crasseux, usé et élimé, dont se détourneraient avec répugnance tous les sinciputs et les crânes chauves ayant un tant soit peu de considération pour eux-mêmes. Bref, arrivé au dernier chapitre de la nouvelle, l’ancien feutre – au cordon de soie cassé, au ruban mité et aux bords avachis – finit – comme don charitable – entre les mains d’un mendiant.
Avec quelle clarté m’apparaît le dernier chapitre du chapeau changeant de chef ! Le mendiant se tient sous le soleil au zénith. Le soleil frappe de ses fouets jaunes son crâne pelé.
Mais chez les mendiants, l’étiquette ne veut pas qu’un chapeau soit enfilé sur la tête – il faut le tenir à la main, tendu sous les pièces qui tombent.
Et le pauvre Àquoibon, à demi assommé par les tranches des pièces, rêve de sauter dans un cerveau humain. Mais en vain. Car désormais, c’est fort peu probable : on dirait bien que le renégat va devoir vivre comme ça, sous les coups des pièces de monnaie, le fouet des rayons du soleil et les claques des gouttes de pluie. Et c’est au tour d’Àquoibon de se demander – cette fois pour son propre compte : à quoi bon ?