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Appartement n° I
16, rue Involontaire
Je ne sais pourquoi les débits de boisson[4] se sont mis à ouvrir à onze heures seulement. Je suis sorti à dix heures et j’ai été obligé de traîner jusqu’à ce qu’ils enlèvent la grille de fer. Je suis d’abord allé sur le mont Vargounikhine et je suis resté près de la petite église coreligionnaire décapitée[5]. Plus bas, là où auparavant se trouvait la rive nue, il y a maintenant un square vert et gai. Si l’on regarde bien au-delà de la Moskova et du quai Berejkovskaïa, on voit le cadran noir de la gare de Briansk[6]. L’aiguille dorée entraînait dans sa course les minutes, lentement et péniblement, comme un porteur qui travaillerait pour deux passagers du même coup. Le vent s’est levé. J’ai fait demi-tour et j’ai pris la rue Vargounikhinski. Après quelques coudes, je me suis retrouvé dans une petite ruelle que je ne connaissais pas, bordée de maisons basses. Elle n’avait rien de particulier, elle était comme les autres. Sauf son nom – en lettres blanches sur fond bleu : RUE INVOLONTAIRE.
Vous n’êtes pas encore là, vous à qui j’écris. Pas encore, parce que la rue ne va que jusqu’au numéro 14, et que le 16 est en construction, il monte ses briques. Je n’ai pas envie que cette lettre arrive trop vite. Je préfère qu’elle parvienne sous vos yeux en même temps que le futur auquel je suis en train de penser !
Rue Involontaire : quatorze maisons et demie, et il m’a semblé – un instant – que la rue prolongeait ses coudes et tortuait à travers la Russie tout entière, et qu’elle avait d’innombrables habitants comme moi, involontaires. Car mes semblables et moi – et nous ne sommes pas si peu nombreux que ça –, nous vivons tous dans la rue Involontaire de l’histoire.
Qu’avons-nous fait pour qu’Elle vienne ? vous savez de quoi je veux parler. Au mieux, nous l’avons invoquée, comme dans les villages on invoquait le printemps. Avec des chants. En fait, nos chants n’appelaient pas grand-chose : un petit printemps de rien du tout. Et c’est un vrai printemps qui est venu, terriblement jeune. Il resplendit avec trop d’éclat pour nos yeux. Nous sommes obligés de les cacher derrière des conserves. « Se lamenter ne fait pas avancer », et nous qui comptions justement avancer… en nous lamentant. Pendant que d’autres, portant sur leurs épaules les lourdes dalles des jours, pavaient la voie de la révolution, la voie véritable des géants, nous, nous arrachions du calendrier des feuilles légères, nous contentant de regarder de temps à autre de combien de secondes le jour avait rallongé ou ce que proposait au menu le feuillet arraché, du bouillon aux croûtons ou de la soupe d’écrevisses.
Et puis, quel genre de fête peut avoir lieu rue Involontaire ? Involontaire. Quelle joie ? Inespérée, comme l’a déjà dit Blok[7]. Pourtant l’espoir fait vivre, et vivre par procuration, c’est rester de côté, mais où… Comme on disait à l’école : Mais où que l’on se trouve, on est toujours à côté. Et donc on est toujours étranger. Or je ne vois pas pourquoi en parler. Ni maintenant ni après. Car la seule issue est de passer de l’autre[8]…