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À n’importe qui


Première fenêtre à gauche,


à côté de l’entrée de droite,


3e étage


51, rue Arbat

J’ai fait exprès de coller six fois plus de timbres que nécessaire, j’en ai à jeter au vent. Peut-être le facteur se montrera-t-il plus indulgent et moins effrayé par l’étrange adresse.

De vous, je ne sais qu’une chose, citoyen n’importe-qui : sous le porche de votre immeuble figure le nombre 51, et au plus profond de la nuit, quand l’obscurité atteint son zénith et que s’éteint la centaine de fenêtres de votre stupide immeuble lourdaud, seule la vôtre reste allumée, cachant sa lumière derrière un rideau blanc.

Je le sais parce que j’aime me promener la nuit. Manifestement, le sommeil n’est pas votre meilleur ami. Et quand tous sont arrivés au bout de leurs pensées du jour et ont rompu le contact entre leurs deux hémisphères cérébraux, vous, vous poursuivez votre pensée. Et moi aussi. Nous ne sommes plus que tous les deux. Vous savez, parmi la multi-multitude des confréries, il y a celle des cierges. Elle remonte à des temps anciens. Quand il manque aux gens un sou pour acheter un cierge votif, ils se cotisent puis le tiennent ensemble, doigts contre doigts. Et donc, vous et moi, nous sommes frères de cierge. Compagnons de la pensée qui ne s’éteint pas. Même si nous ne nous connaissons pas, que nous ne nous sommes jamais vus et que nous ne nous verrons sans doute jamais.

Ainsi, j’aime me promener la nuit. Le jour, quand l’espace rayonne de soleil et que dans la ville tournent les rayons des roues et s’arrachent les pas, le temps est peu perceptible. Mais avec la nuit, quand les objets, vivants et morts, s’inaniment, l’ombre prend la place de la chose et la repousse dans les rêves, dans la vie ombreuse. Au-dessus des rues vides, les cadrans des horloges sont allumés. Et le temps, en faisant courir les pointes de ses aiguilles noires, comme moi maintenant la pointe de ma plume, inscrit ses pensées dans les ténèbres.

Notre temps est le temps du temps. Nous avons renoncé à conquérir les espaces, annexer les territoires. Nous avons conquis le temps, annexé l’époque. Et cette nouvelle propriété socialiste doit être étudiée soigneusement, et à fond. C’est ce que je fais à ma façon.

Très chère fenêtre qui ne s’éteint pas, je bavarde souvent avec vous, debout sur le trottoir d’en face. Personne ne nous dérange, hormis de rares voix d’ivrognes et le grondement déferlant des camions nocturnes. Le temps m’apparaît tantôt comme un tourbillon d’instants, tantôt comme une chute d’eau tombant vers l’avenir. Si le vent des instants avait suffisamment de force pour m’arracher mon chapeau (d’autres y ont laissé la tête), cela signifierait-il que j’ai salué la révolution ? Mes pensées creusent toutes cette question, comme la goutte d’eau la pierre.

Maintenant il faut vivre, se redresser de toute son âme. Le niveau de vie a tellement augmenté qu’il nous arrive à la gorge. Il y a de quoi périr noyé sous le sens. Mais que peut faire celui dont l’âme est courbée comme une vieille ? Ou bien le bossu ? Suivre le proverbe et demander de l’aide à la tombe[3] ? On dirait bien.

Vous ne répondez pas, fenêtre. Votre lumière reste muette. Pourtant, il y a quelques jours, j’ai cru que vous, précisément vous, m’aviez envoyé quelques mots. Ils brillaient de leurs lettres rondes et dorées sur une plaque noire : « En partant, éteins la lumière. »

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