Chapitre 8 Changement de cadence

1

Lundi soir. Les deux jours précédents, Lionel avait œuvré comme un chef, choisissant scrupuleusement les endroits possibles pour des interventions peu risquées et percutantes.

Agir cette nuit devenait une absolue nécessité, ils étaient en rupture de jambes. Et puis, un engagement était un engagement : toute société se doit de respecter ses promesses.

Ils avaient planifié une intervention le lundi, donc ils s'y colleraient coûte que coûte. Malchanceux au point de mourir, le notaire était sorti numéro un de la macabre liste dressée deux jours plus tôt. Il était marié, sans enfants. La veille, les deux acolytes, pénétrant dans son jardin et tendant l'oreille sur la porte, n'avaient pressenti aucune présence animale. Non pas qu'ils craignissent les chiens, mais ces sales bêtes pourraient donner l'alerte…

Il n'était pas loin de minuit, ou plutôt disons midi, l'heure du repas. Phares éteints, voiture rangée sur un chemin de terre à trois cents mètres de la maison, claquement de porte et marche avant : pour le notaire, le compte à rebours était enclenché. Sam portait un sac à main, Lionel un sac à dos, tous deux parés pour une randonnée peu commune et d'un goût assez particulier.

Dans celui de Sam, une matraque en caoutchouc, une pince-monseigneur, un compas de découpe, et une ventouse. Dans celui de Lionel, six sacs-poubelle, de l'adhésif, un pavé d'un poids avoisinant les trois kilos ramassé dans un champ voisin, un couteau et deux paires de gants en plastique. Personne sur la route qui serpentait sans soucis jusqu'à l'horizon. La lune discrète n'éclairait pas, elle se contentait d'étaler un sourire penaud, alors que les buissons prudents s'écartaient sous leurs pas. Ils franchirent la barrière d'acier qui s'élevait au niveau de leur poitrine sans même la toucher, sautant pieds joints par-dessus. Pas un bruit à l'atterrissage, pattes de velours et agilité féline. En moins d'un éternuement, ils glissaient jusque derrière au niveau de la véranda, invisibles et affamés, prenant une seule taupe pour témoin.

— Vas-y Lionel, je te laisse faire, je ne suis ici qu'en spectateur ! annonça Sam à voix éteinte, barré d'un sourire de coin.

— Tiens, mets cette paire de gants…

— Bien ! Je vois que tu apprends vite !

— Donne-moi le compas.

Sam le sortit de sa besace, admirant au passage la dextérité de son apprenti.

— Voilà, avec la ventouse, et hop, le tour est joué… Chut…

Non… pas de système d'alarme. Pas d'hyperfréquences, ni d'infrarouges… Allons-y gaiement, mon petit saligaud d'estomac tire le signal d'alarme !

Ils s'enfoncèrent dans la cuisine, ils étaient ici chez eux.

Aucune gêne, aucun complexe ni crainte qui rendent le voleur de pacotille défaillant et benêt.

Lionel marmonna à voix basse.

— Eh bien, il ne s'embête pas, ce salopard. Regarde-moi ça la taille de la salle à manger… Voici l'étage, en avant…

Ils gravirent huit à huit les marches en chêne, ne laissant même pas au bois le loisir de craquer. Ils volaient presque, leurs pas de gymnaste frôlant le sol, puis pénétrèrent dans la chambre à peine éclairée par de timides étoiles. Dissimulé derrière un nuage grossier, l'astre blond s'interdisait d'assister à ce spectacle. Lionel, soixante-huitard un peu particulier, serrait la matraque dans une main, le pavé dans l'autre. L'une pour la femme, le second offert gracieusement à son saligaud de mari.

Bras croisés et dos contre le mur, Sam se pavanait au fond en tapotant du pied. Seuls un beau cigare, un cognac, et le chapeau d'Al Capone lui manquaient. Il allait assister à un son et lumière gratuitement, et s'en réjouissait à l'avance. Son élève prenait son temps, il s'était même planté à quelques centimètres de sa cible pour la disséquer des yeux, sentir son souffle rauque et saccadé, lécher du bout du nez son odeur de mâle. Quel sentiment de puissance, quelle jouissance ! Il avait ce pouvoir de frapper quand il le souhaitait, de juste le blesser, de le faire supplier ! Mais il attendait, le reniflant à la manière d'un cochon qui déniche une truffe. C'était si beau d'être là, d'avoir d'un côté la vie, de l'autre la mort. L'Enfer n'avait qu'à bien fermer ses portes ! Il allongea un regard libidineux sur sa femme, si belle, tellement raffinée, décorée de deux accroche-cœurs brunâtres qui la faisaient ressembler à Betty Boop. Son visage de poupée n'avait pas sa place là, aussi aurait-il bien pris le temps de lui faire sa fête, mais d'une manière différente. Pas bien grave, les récompenses seraient pour plus tard, quand il serait suffisamment préparé et autonome. Pour le moment, seules les consignes comptaient.

Persuadé que le débutant allait commettre une erreur, Sam se musela. Le benêt devait apprendre de lui-même les rudiments du métier, ça finirait alors par rentrer à force dans sa cervelle de moineau ! Le petit moustachu au crâne d'acajou brandit le pavé jusque dans son dos, sans prendre un élan phénoménal, avant de l'abattre fermement sur la mâchoire mi-ouverte du notaire. La percussion fut la même que celle d'une volumineuse boule de plomb qui détruit un bâtiment vétuste. La pierre lui brisa toutes les dents, entraînant par la suite une partie du nez et du menton, si bien que l'homme semblait avoir été aspiré de l'intérieur. Des gerbes panachées vinrent s'accrocher au visage de l'exécuteur, sans omettre d'ajouter des motifs originaux sur la tapisserie. Il s'apprêtait à lever la matraque, cependant la femme, qui avait croisé son regard froid et animal, hurlait déjà. Décontenance puis panique immobilisèrent l'exécuteur. Que faire ? Aussi trivial que cela pût paraître, il n'avait pas pensé à commencer par elle. La tuer n'était pas au programme du jour, mais comment agir autrement ? Désobéissant aux ordres, violant une des règles, il lui frappa le dessus de la tête avec une force à assommer un éléphant dans le but de l'achever du premier coup, mais la matraque se cassa en deux, percutant auparavant le bord métallique du lit. La femme se retrouva avec une maigre partie de la boîte crânienne défoncée, à peine visible. Une coulée épaisse roula tranquillement le long de sa tempe tandis qu'elle poussait de rapides gémissements, baignant tant dans son sang que celui de son mari. Mêlé à la couleur corbeau de ses cheveux, le rouge laissait transparaître des reflets miroités et changeants suivant l'angle sous lequel on la regardait.

— Espèce de crétin ! aboya Sam, qui se décolla du mur.

Il lui allongea son poing en pleine figure. Lionel accepta sans ciller cette correction, admettant qu'il avait fait une bourde, et de taille par-dessus tout.

— Ex… excuse-moi Sam, j'ai… j'ai pas réfléchi… Je savais pas qu'elle se réveillerait si vite ! On… on n'a qu'à l'achever !

La martyre se mit à couiner de plus belle, joignant ses deux mains au niveau de sa poitrine pour supplier. Sa fine liquette de soie blanche ressemblait de plus en plus à un tablier de boucher.

— Oui ! Bien sûr qu'on va l'achever, on n'a pas le choix ! Elle t'a vu, idiot ! Mais ça n'était pas le but de la mission ! Tu comprends ça ?

Dorénavant elle gloussait, mouillant sa culotte et jaunissant le matelas. Ils ne la regardaient même plus, ils se disputaient alors qu'elle, elle était au milieu de tout ça, abandonnée au côté d'un macchabée avec un entonnoir à la place de la tête…

— J… je vous… en supplie… Ne… ne me tuez pas… Je… je ferai tout… ce que vous voulez… Je vous en prie… Mon dieu… Non !!

Toujours en glougloutant, elle essuya son visage empourpré dans le drap maculé. Paraître attendrissant constituant l'un des derniers réflexes quand on sait que l'on va mourir, elle enlaça son mari, refroidi du premier coup et qui avait au moins cette chance de ne plus se poser de questions. Elle le serra fort contre elle pour essayer de calmer ses bourreaux. Du sang roulait à la place des larmes.

— Regarde à quoi ça nous mène maintenant ! gueula Sam, bras levé pour frapper une nouvelle fois. Elle n'y est pour rien elle, dans l'histoire ! Elle a l'air si gentille, pas comme ce porc !

— Non… Monsieur, pitié…

— Vas-y, finis-la maintenant, qu'est-ce que tu attends ?

Sam se tourna vers la fenêtre, mains dans le dos, regard levé vers le ciel agréablement décoré d'astres de toutes tailles.

Calme et volupté drainaient la proche campagne, tandis qu'au loin, des aurores urbaines, orangées et diffuses, éclairaient l'horizon à la manière d'un coucher de soleil flamboyant. Il ouvrit les carreaux pour s'enivrer d'un grand bol d'air pur.

Qu'il était frais et si odorant ! Les senteurs de primevères qui émanaient du champ d'à côté lui chatouillaient les narines, alors que les belles-de-nuit qu'il apercevait au loin, bien que le noir fût complet, lui chantaient en chœur un refrain entraînant. Il se retourna brusquement. Deux fentes horizontales, d'un jaune profond cette fois-ci, fixaient la pauvre femme.

— Mais qu'est-ce que tu fous, bordel ?

Ignorant avec quoi frapper, Lionel se trémoussait, tel un enfant qui a envie d'aller aux toilettes en pleine nuit.

— Pourquoi ? Pour… pourquoi… Ne me tuez pas… Je vous en supplie… Dites-moi pourquoi…

Gangrenés par l'incompréhension, les mots mouraient au bord de ses lèvres.

— On ne voulait pas vous faire de mal, madame. C'est de votre faute aussi, fallait pas gueuler comme une truie, fallait faire semblant de dormir, bordel !

Espèce de crétin, comme si on pouvait faire semblant de dormir quand votre mari se fait refaire le portrait à coups de parpaings sur la tronche, pensa Sam, superficiellement insatisfait du comportement irresponsable de son élève.

Le néophyte empoigna la femme par ses cheveux collés, la soulevant comme une mauvaise herbe qu'on arrache, avant de lui marteler la figure de son poing de marbre. Sa pierre à cinq doigts, vive et précise, frappait toujours au même endroit, lui renfonçant le nez de telle sorte que son doux visage n'avait plus aucun relief. Il cogna si fort qu'il lui brisa la nuque dans un bruit court mais distinct. La tête roula à la renverse, finalement l'arrière du crâne se gara entre les deux omoplates. Sous l'effet du choc, sa trachée se rompit au niveau de la paume d'Adam, étalant un sourire un tant soit peu forcé. Elle n'était désormais rien d'autre qu'une marionnette de chiffon passée dans une machine à laver, sur laquelle un as de carreau avait déteint. Ou tout simplement une nouvelle victime de L'Arrache-Cœur.

— Arrête un peu, c'est bon, elle a eu son compte !! intervint Sam. Bon, qu'est-ce qu'il faut faire maintenant ?

Une bave plombée s'évacuait de la bouche de Lionel.

— Euh… Ah oui… On prend les jambes, et le cœur ! T'as vu, je n'ai pas oublié les règles ! Pas comme la première fois !

— Oui, ça va… Regarde ton visage… Plein de sang… Tu vas aller te le passer sous l'eau… Tu feras attention à ne pas en mettre partout dans la voiture…

— Oui, ne t'inquiète pas… Bon, passe-moi la pince et le couteau…

Il entailla la poitrine du malheureux, en remontant du nombril jusqu'au sternum. Pas plus difficile que de vider une truite. Ensuite, il écarta les épaisses parois de chair, un peu comme Moïse l'avait fait avec la mer Rouge, saisit les côtes dans chaque main puis tira de part et d'autre. Le craquement fut assez particulier et inénarrable. On pourrait peut-être le comparer à ce bruit de racine que vous entendez en vous-même quand on vous arrache une dent. L'homme, fendu en deux, plastronnait telle une carcasse de vache suspendue dans une chambre froide. Semblant vouloir profiter de l'ouverture béante pour prendre enfin l'air, les entrailles dégoulinaient de chaque côté, tandis que le cœur, cornemuse écossaise, ne demandait qu'à être cueilli. Il se l'appropria délicatement, le leva bien haut au-dessus de sa tête, tel le médecin qui montre un nouveau-né à sa mère après l'accouchement. Dans son geste, il arracha la rougeoyante aorte ainsi que la veine cave bleutée qui avaient exploité leur limite d'élasticité.

Fantastique machine mystérieuse, tellement symbolique, la pompe de la vie le subjuguait de toute sa complexité. Bouche ouverte, langue de vipère sortie, il laissa le liquide amèrement sucré ruisseler au fond de sa gorge, s'imbibant de chaque goutte comme d'une année volée à la vermine éclatée dans le lit. Moralement rassasié, il rangea le muscle délicatement dans une boîte en plastique sans oublier de refermer le couvercle. Il aurait fait un excellent spécialiste de la greffe d'organes, sans outils ni assistance.

— C'est pour toi Sam ! Tu vas bien te régaler… Si je ne mange pas bientôt, je vais devenir dingue !

— Coupe les jambes et un bras, on va en croquer un morceau tout de suite. On a le temps, tout compte fait. Y'a plus grand monde ici…

La table d'un bon pique-nique était dressée, seule la nappe décorée de myriade de pâquerettes manquait. Il sectionna limpidement les membres, sans pour autant forcer. Beaucoup plus fort que Sam, les jambes ne lui posaient plus aucune résistance désormais. Il les emballa délicatement dans les sacs-poubelles, évitant toute fuite en scotchant les extrémités. Attelé à sa mission jusqu'au bout, il s'appliquait vraiment, en vue de gommer sa lamentable erreur de tout à l'heure.

C'est un bon gars, après tout, pensa Sam.

Il déchira le bras en deux à la manière d'un boulanger qui arrache une belle miche d'un pain de campagne, s'empressant d'en offrir une partie à Sam.

— Viens, allons déguster ça en bas, dit Sam. On va profiter un peu de la maison, après tout, on est chez nous maintenant.

Il rangea le matériel dans sa gibecière, le tout soigneusement enveloppé dans du plastique. Compatissant envers ces chers inspecteurs de police, les rois du lancer de pavé laissèrent la pierre là où elle se trouvait, histoire de leur donner de quoi se mettre sous la dent à eux aussi. Ils s'affalèrent dans les fauteuils de cuir du salon. Sam posa les pieds sur la table basse, jambes écartées, Lionel s'allongeant pour sa part dans le sofa, regard tourné vers le plafond. Il dépiautait des médaillons de biceps qu'il laissait tomber dans sa bouche, bras tendu.

— Mince, raté !

Un fragment chuta à côté. Il réitéra, sans échouer cette fois-ci. Imitant des gestes de prestidigitation, il tournait ses mains sur elles-mêmes.

— Attention, plus difficile ! Applaudissements s'il vous plaît ! Allez, s'il vous plaît, pour encourager l'artiste !!

Tant amusé qu'attendri, Sam frappa dans les mains, aspirant des nerfs de la même façon qu'un malpropre le ferait avec des spaghettis. Lionel poursuivit.

— Roulements de tambour… Un, deux, trois, partez !

Il décortiqua puis lança un quartier en l'air pour tenter de le rattraper à l'aide de la bouche. Il était champion avec les cacahuètes, alors pourquoi pas avec de la viande ? De toute façon, il pouvait salir, la femme de ménage n'était pas près de reprendre ses activités ! Et puis, Sam semblait amusé de ces facéties un tant soit peu déplacées. Jetée trop fort, la friandise resta scotchée au plafond un court instant, puis se décolla lentement pour s'écraser sur le carrelage avec un bruit de guimauve mouillée. La seconde fois, encore à côté, la parcelle de triceps lui passa derrière la tête. La suivante fut la bonne, directement dans la gorge. S'éjectant de son fauteuil, il tourna en rond, index sur le sol comme s'il venait de faire un home-run au base-ball.

— Yes, Yes, Yes !! Il brandissait les deux poings. Victoire !

Sam, qui n'en pouvait plus, frôla l'étouffement, une fibre ayant pris racine au travers de son larynx. Le one man show continuait son numéro. Il se fabriqua un chapeau de papier avec le journal qui traînait sur la table, se donnant l'allure d'un capitaine de frégate. Il lançait des gourmandises par derrière son dos pour ensuite les rattraper avec ses dents de justesse, tandis que de l'autre main, il jonglait avec les doigts arrachés. Trois, quatre, puis cinq !

— Comment tu fais ça toi ? s'éberlua Sam.

— J'en sais rien, regarde-moi ça !

Ses mains se déplaçaient si vite qu'on aurait dit qu'il en avait une dizaine. Abasourdi par pareille maîtrise, Sam se prêta au jeu.

— Donne-moi les doigts, je vais essayer !

Lancés à intervalles réguliers par Lionel, ils traversèrent la pièce en vrillant avant d'atterrir pile dans les mains de Sam. Il s'essaya à ce périlleux exercice, deux doigts, puis trois, quatre, cinq. Il y arrivait !

— Incroyable, ouais ! s'écria-t-il, le visage fendu par un large sourire.

Il riait comme un gamin de dix ans, émerveillé par ces phalanges qui tournoyaient telles de magnifiques massues enflammées.

— Attention mesdames et messieurs !!

Il ouvrit la bouche, puits sans fond, et un premier doigt y tomba. Il ne prit même pas la peine de le mâcher.

— Plus que quatre… trois… deux… et, et… le dernier… Et voilà ! Tous disparus !

— Bravo, bravo !! Applaudissez plus fort, plus fort mesdames et messieurs !! jacassa Lionel.

— Maintenant, entracte ! Les artistes vont aller se reposer un peu… Rideau !

Il salua, s'avança vers Lionel pour le serrer dans ses bras.

— T'es un brave gars, mon Lionel… Allez, maintenant on va aller se débarbouiller un peu… On prendra l'argent en sortant… Quelle belle soirée !

— Vraiment géniale…

Sur ces entrefaites, ils semèrent, en quittant la maison ensanglantée, une pincée de doigts au gré du vent, histoire de laisser une trace remarquable de leur passage…

2

Chers lecteurs. Pour vous, à ce stade, tout semble parfaitement limpide, le courant d'eau coule lentement, paisiblement, et peut-être même percevez-vous des gazouillis d'oiseaux qui vont avec. Si vos sens ne vous ont pas fait défaut, si votre logique est toujours d'attaque, alors vous avez suivi sans trop de mal les aventures peu communes de nos amis.

Néanmoins, je vous demanderais juste de vous mettre à la place de l'inspecteur Sharko, en ce mardi matin glauque, le temps de trois pages. Oui, imaginez-vous un peu, vous n'êtes plus étalé mollement dans votre fauteuil, ni même dans votre lit, mais vous vous trouvez devant un palace de bois qui, naguère, avait abrité un notaire et sa femme. Un moelleux petit chalet de campagne, protégeant une cheminée rustique entourée de belles bûchettes qui ne demandent qu'à être consumées afin de vous bercer pendant vos tendres soirées. On vous prie de monter à l'étage. Vous vous attendez alors à voir une scène crue, peu ordinaire, mais vous commencez à avoir l'habitude, donc vous y allez de pied ferme. Certains ont pour métier de marier des colombes, d'autres de nager aux côtés des dauphins ou de visiter les merveilles du monde. Le vôtre, c'est de traquer des assassins, de fouiller dans les macchabées. Vous apprenez à le connaître ce tueur même si, au fond, vous ne savez absolument rien de lui. Un peu comme quand vous utilisez un téléphone, vous êtes capable de le faire fonctionner, cependant vous ignorez comment ça marche à l'intérieur, et d'ailleurs, ça n'est pas vos oignons. Cette fois, vous êtes préparé à voir un corps allégé d'une ou deux jambes. Une broutille, vous pensez avoir affronté le summum de l'horreur, vous êtes paré. C'est un peu votre millième saut en parachute, en conséquence un de plus ou de moins… Des tendons arrachés, des nerfs à vif, des morceaux de cervelle, vous en connaissez un rayon maintenant, pas la peine de vous faire un dessin ! Vous débarquez dans la chambre d'un pas de démineur, et là, qu'est-ce qui vous attend ?

Certainement pas un lot de six bouteilles de vin, ni un fer à friser pour votre femme. Le temps des cadeaux est révolu. Dans un premier temps, vous allez vomir en guise de bienvenue, parce que l'odeur qui règne ici, lourde comme du plomb, est celle d'une croûte en putréfaction. La scène que vous découvrez s'imprègne séance tenante dans votre cerveau aussi violemment qu'un flash en pleine nuit. Vous fermez les yeux, elle est toujours là, blanche sur fond noir. Votre esprit est marqué au fer rouge. La photo, quant à elle, est définitivement gravée dans votre album de souvenirs personnels. Vous revenez un mouchoir sur le nez, sûrement pas très propre mais tant pis, espérant que cette fois vous tiendrez le coup. Plus très rassuré, car il va falloir fouiller là-dedans ! Mais vous résisterez, car c'est votre boulot de ramasser des cadavres, même s'ils sont déjà consommés ou digérés par le temps. Sauf qu'ici, rien ne ressemblait à ce que vous pouviez imaginer. Et pourtant, Dieu seul sait que votre imagination est fertile et vagabonde. Le pavé, commun, était incrusté dans la tête comme une dent dans une mâchoire de requin. Il eût été plus facile de découvrir l'identité du corps en observant la pierre qu'en regardant ce qui lui restait à la place du visage. Plus jeune, vous aimiez donner vie à des ballons de baudruche ou à des sacs plastique, en leur peignant des yeux, un nez, une bouche en empruntant clandestinement le rouge à lèvres de votre maman ? Eh bien ici, c'était pareil sur le gros caillou. Pour décrire ce que vous voyez, vous n'employez pas de pronom personnel, du genre « il est mort » ou « il a dû souffrir », mais plutôt « c'est mort à quelle heure ? » ou « qu'est-ce qu'on va faire de ça ? » En effet, un être humain n'a-t-il pas une tête, deux bras, deux jambes, un cœur ? Ici, que voyez-vous ? Un pavé à la place du visage, une moule ouverte décorée de guirlandes de boyaux en guise de tronc, ainsi qu'une absence totale de jambes et de bras.

Volatilisés. La femme, le visage lustré tel un bronze par un cirage noirâtre qui n'était rien d'autre que son sang, était presque intacte, sauf le haut bien entendu. Vous ne pouvez pas vous rendre compte du pouvoir d'absorption que possède un matelas ! Pas une goutte sur le plancher sous le lit, et pourtant la chose n'avait plus un centimètre cube de liquide pourpre dans les artères. Combien de litres d'hémoglobine contient un corps humain ? Sept environ, pour quelqu'un de normalement constitué. Donc, heureux de vous apprendre que vous pourriez verser au moins sept litres d'eau sur un matelas sans mouiller votre moquette ! Essayez, vous verrez ! D'ordinaire, on prend un brancard pour transporter un corps, mais ici, il aurait plutôt fallu une pelle, un seau et un ramasse-cervelle, nouvel outil pour faire le ménage…

Après cette courte visite matinale, forte en émotions il faut l'avouer, vous descendez dans la salle à manger, un nom bien mal approprié pour l'heure. Rien de bien particulier dans cette pièce, si ce n'est que vous retrouvez des lambeaux de chair dans les rainures des fauteuils, des traces de sang sur le plafond, et un chapeau maculé fait de papier journal sur la table. Le rouge vous sort par les yeux et croyez-moi, à partir de ce moment, vous n'êtes plus près de manger de viande de votre vie, saignante de surcroît ; car n'oubliez pas la photo qu'a prise votre conscience lors de votre entrée dans la chambre. Non, vous ne l'oublierez pas…

3

L'inspecteur n'était plus à ses aises. Autant de monde circulait dans cette baraque que de personnes sur les Champs-Élysées un soir de quatorze juillet. Profilers sortis d'un livre de science-fiction, psychologues en quête de sensations, photographes à quatre pattes et autres ramasseurs d'indices se disputaient le moindre mètre carré. Oui, l'affaire prenait de l'ampleur, voilà pourquoi le commissaire divisionnaire avait décidé de mettre le paquet. On ne jouait plus à la bataille avec des mioches, mais au poker contre des grands. De plus, l'inspecteur n'était même plus dans sa juridiction, aussi lui avait-on largement fait comprendre que l'on n'aimait pas trop les inquisiteurs lors de son arrivée avec Moulin.

— Inspecteur Sharko ? Inspecteur Mortier ! Nous allons prendre une partie du dossier en mains ! Cette affaire-ci n'est pas de votre ressort !

Sharko entretenait une haine inexpiable envers ces pique-assiettes qui débarquaient dans son enquête comme les Américains sur la plage de Normandie, et qui, comble de l'agacement, se permettaient de lui allonger de désobligeantes remarques. Il détourna furtivement le regard, distrait par un policier qui traversait le couloir en courant pour dégobiller sur la terrasse à l'arrière, tandis qu'un sergent, plus propre, sortait des toilettes mouchoir devant la bouche. Il se ressaisit.

— Inspecteur Mortier, je vais rester poli. Ne me mettez de bâtons dans les roues, je n'en mettrai pas dans les vôtres… Soyons un peu plus disciplinés, et allons au-delà de cette guerre entre juridictions, nous valons plus que cela. Je devine aisément que vous êtes quelqu'un de très intelligent, alors ne gâchez surtout pas ça, la police a besoin de personnes comme vous… Racontez-nous plutôt ce que vous avez découvert, et avançons ensemble, et non pas l'un contre l'autre !

L'inspecteur savait y faire, et cette capacité à convaincre les gens, même les plus rebelles, constituait sa force brute. Réjoui par de tels compliments, l'homme réajusta sa cravate en allongeant son cou telle une tortue. Moulin se plaqua une main sur le visage pour masquer un sourire furtif.

— Très bien inspecteur, je vous invite à me suivre.

Il leur fit visiter la chambre des horreurs puis le musée des ignominies, pour terminer la houleuse discussion au milieu du salon. Deux heures plus tard, les deux représentants de la loi furent raccompagnés jusqu'à la sortie. Cherchant à s'accouder contre le mur, l'inspecteur Mortier posa la main sur un lambeau collé là tel un escargot sur une palissade.

— Saloperie, il y en a partout bordel !

Il jeta un œil par la porte, vert de rage.

— Picarot, venez ici… Faites-moi déguerpir illico cette horde de fouille-merde à l'entrée ! Ou je vais sortir moi, et ils n'auront pas que des coups de pied dans le cul !!

L'homme s'exécuta sans broncher. Moulin espérait ne jamais avoir à faire à ce genre de pisse-vinaigre.

— Au revoir inspecteur, dit Sharko, faisant étau de sa main sur celle de Mortier, et merci pour votre coopération. Ne manquez pas de me contacter, si vous avez des éléments nouveaux !

— Très bien, inspecteur Sharko, et faites de même ! répliqua-t-il, rangeant ses phalanges broyées dans sa poche.

Assaillis par un troupeau de micros agressifs ainsi qu'une averse de questions irritantes, Sharko et Moulin se frayèrent un chemin tant bien que mal.

— Pas de commentaires… Pas de commentaires… S'il vous plaît… Poussez-vous un peu… S'il vous plaît…

Moulin avait vidé trois pellicules complètes de photos, et chose certaine, celles-là, il ne les aurait pas rangées dans son album de mariage… Loin de la foule hurlante des suce-cadavres endimanchés et des pousse-mégots rabâcheurs de ragots, l'inspecteur dressa un bilan.

— Notre tueur devient de plus en plus professionnel, plus complexe, plus organisé. On a des morceaux de chair partout, et pas la moindre emprunte, pour l'instant tout au moins. Il devait porter des gants. Il est équipé, rien qu'à voir la façon dont il est entré. Il faudra faire le tour des armureries, quincailleries et magasins de bricolage de la région. Seul problème, des compas de découpe, ça se vend un peu partout malheureusement…

— Dites-moi que vous y comprenez quelque chose inspecteur ! gémit Moulin, larmes aux yeux. Vous savez, tout à l'heure, dans la chambre, j'ai franchement pensé à démissionner… J'aime mon métier, mais là c'était trop. Je crois que je vais cauchemarder jusqu'à la fin de mes jours…

Il se planta les mains dans les poches, regard rivé sur ses chaussures.

— Et cette odeur, sacré bon sang. Elle va me poursuivre partout. J'ai l'impression d'en être imprégné jusque dans mon froc…

Perturbé par un relent imprévu, il lâcha quelques morceaux de pain liquéfiés dans le champ. Au large trois collègues, qui inspectaient les alentours de la maison, comprirent immédiatement la raison de son haut-le-cœur.

— Ça va aller Moulin, dit l'inspecteur en lui tapotant le dos. Non, je n'y comprends rien, mais ce que je sais, c'est que notre malade se fout bien de notre gueule ! Ces doigts sur la route… Certains jouent avec des dés, lui il joue aux osselets avec des phalanges ! Il veut nous montrer qu'il s'amuse avec nous, et qu'il est le plus fort…

— Comment peut-on faire ça ? se demanda Moulin, se tamponnant les lèvres à l'aide un ample mouchoir. Découper des gens de la sorte ? Même un boucher ne le ferait pas sur un animal !

— Les psychopathes sont capables de tout, mais il est vrai que celui-là en tient une couche. Je ne sais pas d'où il sort, mais le monsieur là-haut ne fait pas que de bonnes choses quand il décide de donner la vie… Malade mental, et si intelligent à la fois… Il a accéléré la cadence en plus, et il laisse des cadavres à la pelle partout où il passe.

— Vous avez vu, elles étaient encore là…

— Quoi donc ? s'étonna l'inspecteur, qui s'apprêtait à s'installer dans le véhicule de police.

— Les empreintes de moineau ! Je n'en ai pas parlé là-bas, mais je sais que vous les avez vues.

— C'est vrai, vous avez raison, cela m'avait échappé ! Vous aviez bien fait de nous les signaler la fois dernière. Quel fait étrange ! Difficile de parler de coïncidence, cette fois, mais que penser, nom d'un chien, que penser… Il tendit un regard vers le ciel, cherchant un dieu autre que Barbe Blonde qui eût pu le conseiller. À quoi cela rime-t-il ? Ce sang au plafond, toutes ces traces dans le salon, alors que les meurtres ont eu lieu à l'étage… Il secoua la tête puis plissa les yeux, comme assailli par un brusque mal de crâne. Bon, rentrons, je dois remettre mon rapport dans la soirée, peut-être tout ceci s'éclairera-t-il avec le temps, on ne sait jamais. Quel sale boulot, quand même…

4

— Inspecteur Sharko ?

— Lui-même, répondit l'inspecteur, cousu à son téléphone depuis le début de l'après-midi.

— Inspecteur Mortier… Du nouveau. Nous avons retrouvé quelques cheveux dans le salon, et des morceaux de peau sur les dents cassées de la femme. Nous allons pouvoir pratiquer à une reconnaissance A.D.N., résultats après-demain dans l'après-midi… Pas avant… Vous savez, ces satanés incubateurs… On ne peut pas faire plus rapide… La femme… elle n'a pas été violée, juste frappée au visage, c'est tout… Enfin quand je dis c'est tout, je veux dire…

— Ne vous inquiétez pas, je vois ce que vous voulez dire… Pour l'A.D.N., voilà enfin du concret ! Nous allons savoir si votre homme et le mien ne font qu'un, mais ça, je n'en doute pas ! De quelle couleur sont les cheveux du meurtrier ?

— Châtains… Il se racla la voix avant de reprendre. Autre fait important… La femme a été frappée avec une matraque dans un premier temps. Nous avons retrouvé sur le bord du lit des traces de caoutchouc, les mêmes que celles autour du trou dans son crâne… J'oubliais… On leur a volé de l'argent. Les portefeuilles ont été retrouvés dans des arbres, au bord du jardin… Rien d'autre… Mais je vous tiens au courant si nous avons du nouveau…

— Merci pour ces précieux renseignements, inspecteur. Je vous souhaite une bonne fin de journée !

— Vous de même, quelle histoire sordide tout de même !

— Je ne vous le fais pas dire, et j'ai le sombre sentiment que ça n'est que le début d'une longue série…

Des données fraîches vinrent se greffer au dossier déjà aussi épais qu'un annuaire, bien qu'à l'intérieur ne s'amassassent rien d'autre que des faits accompagnés de conclusions parachutées.

L'inspecteur laissa sa tête tomber dans ses paumes ouvertes.

Notre homme n'est ni un violeur, ni un pervers sexuel. Il agit n'importe où, sans mobile apparent, si ce n'est de voler les membres de ses victimes. Géographiquement, il frappe au hasard, mais le coup est préparé à l'avance. Toujours des maisons isolées, en pleine campagne. Les meurtres les plus éloignés se trouvent à… cent cinquante kilomètres les uns des autres. Un fermier, un huissier, un notaire… Rien ne semble relier les trois professions. N'oublions pas la femme. Il ne s'est pas occupé d'elle comme des autres, il s'est contenté de… de la tuer, en lui arrangeant tout de même le portrait sans aucune retenue. Ça n'est pas à elle qu'il en voulait, mais à lui. Qu'est-ce qu'il fout avec les jambes, bordel ? On va bien finir par les retrouver quelque part, il doit juste vouloir s'amuser, laisser sa signature. Et cet homme éventré, sans cœur ? Le pire des trois meurtres. Il s'essuya le front. Lui qui ne suait jamais, il ressemblait à une orange pressée. Même un animal ne pourrait faire ça. Lui, il le fait, il aime charcuter ses victimes. Et ces morceaux de chair sur les murs, les traces de sang au plafond ?

Pourquoi joue-t-il à ça ? Il n'a pas peur de se faire attraper, il prend son temps, personne ne peut le voir. Où est ce fumier à l'heure qu'il est ? Qu'est-ce qu'il peut bien faire ? Qui sera sa prochaine victime ?

21 h 50. Harassé, il ferma le dossier, éteignit les lumières et rentra chez lui. Sa femme dormait dans le canapé du salon, il lui glissa une main sur le visage puis monta sans la réveiller, à quoi bon…

5

Sam et Lionel, les héros masqués du dossier de l'inspecteur, étaient loin d'aller se coucher, et venaient même de se lever. Ils se donnaient en spectacle à la R.D.A., versant des larmes artificielles comme poussées de derrière leurs yeux par des pipettes de laboratoire. Sam excellait dans cet art, aussi persuasif que Lionel qui exploitait au maximum toutes les ficelles de son ancienne activité de dépressif professionnel.

Anna n'y voyait que du feu, tout au moins le pensaient-ils.

L'observant du coin de l'œil, Sam se demandait quel sort il lui réserverait. Peut-être en ferait-il sa femelle, qui sait ? Pour l'heure, il n'avait guère de temps à consacrer à des amourettes de collégien, nombre de priorités étaient plus urgentes…

Comme prévu, le lendemain, Yvan, imprégné jusqu'à la moelle d'envies suicidaires et qui broyait le noir par paquets de vingt-cinq kilos, viendrait prendre le repas de l'amitié chez Sam. Habile apprenti qu'il était, et parce que jouer les rabatteurs constituait partie intégrante de son métier, Lionel avait réussi à le convaincre sans trop forcer. Il avait aussi trouvé le moyen de s'inscrire à une seconde R.D.A., à trente-cinq kilomètres à l'est de Paris. Question optimisation et rendement, l'entreprise ne pouvait mieux escompter, puisque les rendez-vous étaient le mercredi et le vendredi.

Pour le moment, Lionel avait d'autres chats à fouetter. Aller en touriste à Bohain, du côté de Saint-Quentin, une petite ville de moins de mille habitants, pour y dresser une liste de victimes potentielles. Il y résidait, entre autres, un colonel à la retraite ainsi qu'un inspecteur des impôts. Deux belles pièces, des cavaliers sur un échiquier de marbre.

Avant de se quitter, les complices diaboliques s'autorisèrent une halte dans un bois qui longeait une route perdue de campagne, et pas pour y cueillir des champignons. Après un repas copieux, Lionel s'envola direction Saint-Quentin la magnifique, quant à Sam, il avait encore quelques sordides affaires à régler…

6

Le lendemain mercredi, dans l'après-midi.

Beth, contaminée par un tas de questions sans réponses, ne comprenait pas les agissements de son mari. Proche et transparent à la fois, il s'acharnait à coucher en bas, bien que cette histoire à dormir debout semblât néanmoins terminée. Et puis, elle l'avait entendu donner des coups de téléphone en cachette. Qui pouvait-il bien appeler ? Il avait un comportement plutôt étrange, voire imprévisible ces temps-ci. Dans la soirée, elle lui ferait cracher le morceau. Elle le soupçonnait de la tromper, peut-être le lui avouerait-il enfin…

On donnait des coups de masse dans la porte d'entrée, et pourtant elle n'attendait personne. Muré dans un ample pardessus gris, un grand type, qui semblait fort comme un bœuf, s'impatientait en tapotant du pied.

— Oui ? dit-elle, entrouvrant juste pour y glisser son visage affiné.

Le type montra son badge, briqué tel un lingot d'argent.

— Madame Wallace ? Inspecteur Sharko, brigade criminelle. Puis-je me permettre d'entrer ?

— Euh… oui, bien sûr inspecteur… Ne faites pas attention au fouillis, je suis en plein repassage.

Elle lorgna dans la rue, découvrant qu'un nuage de véhicules de police s'accumulaient de manière désordonnée sur le trottoir, juste à côté de chez elle.

— Ne vous gênez pas pour moi. Continuez, je vous en prie, répondit-il, réajustant son col de chemise. Voilà. Votre voisin, monsieur Malagaux, a été retrouvé assassiné ce matin…

Trop nombreux et cinglants, les S de ce mot lui glacèrent les artères.

— Co… comment, mon… monsieur Malagaux ?? As… assassiné ? bafouilla-t-elle, profondément perturbée par le fait que seulement quelques briques la séparaient d'un cadavre.

— Oui, madame, confirma-t-il d'un ton grave. Je ne sais pas si vous regardez les informations en ce moment, mais il y a un fou furieux qui court la région, ne laissant derrière lui que des morts. Êtes-vous au courant de cette histoire ?

— Oui, qui ne le serait pas… C'est horrible… Ne me dites pas qu'il a frappé ici, juste… juste à côté de mes murs ?

Il acquiesça.

— Il semblerait que ce soit bien le même homme, même si cette fois la technique est un peu différente… Je vous épargne les détails…

— Oui, de grâce, soupira-t-elle. C'était donc ça, tout ce remue-ménage dans la rue, ce matin…

Une larme d'aigue-marine s'échappa de son écrin puis humidifia sa joue de pêche. L'inspecteur lui tendit un paquet de mouchoirs, il en avait plein les poches ces derniers temps.

Quelle belle femme, ne put-il s'empêcher de penser.

— Merci, monsieur… Excusez-moi, l'émotion… On ne peut pas dire qu'on le voyait souvent ce petit vieux, mais je l'aimais bien… Il nous donne… donnait toujours des fraises et des framboises. Il adorait son jardin…. Pauvre homme… Son regard s'évada, le temps d'un souffle. En quoi puis-je vous aider, inspecteur ?

— Voilà… Il sortit un stylo de sa poche intérieure. J'aimerais savoir si vous ou votre mari, avez entendu des bruits suspects dans la nuit… Disons entre minuit et six heures du matin ?

— Non, pas en ce qui me concerne, répliqua-t-elle sans avoir réellement pris le temps de réfléchir.

Elle hésita une poignée de secondes, se demandant si étaler sa vie privée au premier venu était une option judicieuse, puis continua, l'allure du policier lui inspirant confiance.

— Pour mon mari, je ne sais pas, il m'en aurait parlé ce matin… Il a dormi ici, dans le canapé… Il a du mal à trouver le sommeil ces derniers temps, et il se couche tard… Mais peut-être ronflait-il à cet instant, il faudrait le lui demander. Nous avons rencontré pas mal de problèmes, ces jours-ci…

— Vous êtes souvent dans votre maison, madame ? demanda-t-il, grattant sur un calepin tout ce qui sortait de la bouche de la jeune femme.

Les yeux nébuleux fixés sur le sofa, les pupilles dilatées, elle hocha avec lenteur la tête.

— Quasiment tout le temps, je ne travaille pas, vous savez. Je ne sors que pour faire les courses ou conduire les enfants à l'école…

— Et ces derniers jours, vous n'avez pas remarqué de voiture suspecte qui rôdait dans les environs ? Il semblerait que notre homme se renseigne toujours à l'avance sur ses prochaines victimes, et donc forcément, il doit faire des passages dans la rue…

Elle tendit son regard, deux doigts hésitants sur le menton.

L'inspecteur ne put s'empêcher d'admirer sa poitrine, aimanté par ces deux oranges précieuses qui mûrissaient devant lui. Fort heureusement, il fut habile et discret.

— Non, rien ne m'a semblé anormal, dit-elle d'un ton indolent. Vous… vous croyez qu'il va recommencer ?

— Je crois que oui, avoua-t-il crûment.

Elle tressaillit et se raidit.

— Mais ne vous inquiétez pas, reprit-il calmement, nous surveillons le quartier… De plus, notre homme ne frappe jamais au même endroit, il brouille les pistes, plus malin qu'un renard. Il ne veut pas attirer l'attention… Cette fois, il a pris un peu plus de risques, d'ordinaire il n'agit qu'en pleine campagne… Ici, pourtant, il ne s'est pas gêné… Et bien sûr, personne n'a rien vu, ni rien entendu… Votre mari rentre à quelle heure, madame ?

— Vers 18 h 30, il a prévu de finir un peu plus tôt aujourd'hui.

— Je pourrais repasser vers 19 h 00 ? Je reste dans les parages de toute façon. Et j'aimerais bien l'interroger quelques instants. Qui sait, il a peut-être entendu quelque chose… Je suis preneur du moindre indice, cette histoire est si compliquée…

— Oui, passez donc… J'espère que vous allez vraiment mettre la main sur ce… monstre… Tout cela me donne la chair de poule…

Il lui serra la main, sans faire étau cette fois.

— Je l'espère aussi…

Alors qu'il se dirigeait vers la porte d'un pas assuré, Beth fit soudain un rapprochement, qui même s'il paraissait évident, ne lui foudroya l'esprit qu'à ce moment-là.

— Dites-moi, inspecteur, de quelle façon a-t-il été tué ?

Il s'arrêta net, comme planté dans le sol. Cette question n'aurait jamais dû naître d'une bouche si féminine, où des mots comme génocide, torero et bombe n'avaient pas leur place. Il pivota, les yeux noyés dans ceux de Beth.

— Vous… vous êtes vraiment certaine de vouloir savoir ?

— O… oui, allez-y. C'était mon voisin, après tout, et… et ça aurait pu être… ici…

L'expression de son regard opaque en disait long. Distant, proche, vide puis illuminé, comme engagé dans une spirale infernale. L'inspecteur ne passa pas par quatre chemins.

— On lui a enfoncé deux pieux en métal dans la poitrine, puis…

Envahie de spasmes sismiques, le visage irradié en une grimace fondue et les jambes instantanément infestées de fourmis, elle manqua de tomber, mais l'inspecteur, chêne centenaire, n'éprouva aucune difficulté pour la rattraper.

— Madame ! Asseyez-vous, je vous en prie !

Il passa le bras de cristal de la fragile poupée autour de son cou de buffle, puis se courba comme un arc pour la guider jusqu'au canapé. Déboussolée, elle s'y enfonça sans retenue.

— Ne… ne bougez pas, je vais vous chercher un verre d'eau !!

Médecin peu doué, il fallait bien qu'il trouvât un quelconque artifice pour la secourir… Et puis, ils faisaient toujours ça dans les films. Au passage, il se claqua le dessus du crâne au lustre trop bas, ou plutôt c'était sa tête qui était trop haute.

— Tenez, buvez ça…

Elle s'empara du verre, et l'eau semblait bouillir tellement elle tremblait. Elle ne le but que par courtes lampées espacées, se forçant petit à petit à retrouver ses esprits.

— M… m…

— Prenez votre temps madame. Là, doucement… De médecin, il était passé à infirmier, puis baby-sitter. Ça va aller !

Qu'est-ce qui a bien pu la mettre dans cet état-là ? Ou elle est hyper émotive, ou ça lui a ravivé des souvenirs qui apparemment l'ont marquée, je dois tenir quelque chose…

Elle refit surface.

— Il… il faut que je vous raconte…

Il la dorlotait. De telles beautés devraient constamment être cajolées. En tout cas, lui il le ferait.

— Doucement, voilà… Prenez votre temps…

Il lui glissa un coussin derrière la tête.

— Ça… ça a commencé la semaine dernière, samedi dernier exactement… Nous nous sommes réveillés le matin, un de nos poissons était mort…

L'inspecteur suivit la direction que lui indiquait le bras de Beth, et resta pantois devant le superbe aquarium. Guidée par cet évident besoin de se délester de ce poison qui pourrissait son couple, elle continua.

— Tous les matins, quand on se levait, il y avait un poisson mort, perforé de deux trous…

Depuis le début de l'enquête, l'inspecteur avait scrupuleusement installé les uns derrière les autres plus de six cents dominos dans sa tête, s'enfonçant dans des tunnels, courant au-dessus de ponts, formant des carrés, dessinant des cercles. Et là, le premier domino venait d'être poussé par le doigt de cette jeune femme, et il entraînerait à coup sûr dans sa chute le reste de la chaîne.

— Deux trous ? Et d'où provenaient-ils ? Une maladie ?

— Non… Nous n'avions pas compris, sur le coup, c'était… si étrange… Une nuit, notre fils s'est mis à hurler depuis la cuisine… Nous… nous sommes descendus en courant, et notre cocker…

Un flash se greffa derrière la façade de ses yeux. Le sourire de son chien flottait. Dépitée et pensive, elle continua.

— Notre cocker gisait sur le sol… Deux énormes trous dans la poitrine…

Les cinquante premiers dominos s'étaient écroulés, des rouges, des bleus, des verts… Et la course folle continuait, alimentant un brasier qui s'était spontanément enflammé dans les yeux de l'inspecteur.

— Continuez madame, je vous écoute, dit-il, s'asseyant juste à ses côtés. Il ne prenait plus de notes.

— Oui… Notre chien avait été tué… et… et on lui avait fait boire de… de l'eau de javel…

Ces satanés dominos chutaient désormais à une vitesse faramineuse, engendrant un immonde brouhaha qui faillit le faire chanceler.

— Sacré nom de Dieu !!! Votre voisin, le tueur lui a fait ingurgiter du détergent pour les toilettes, plus de deux litres !! On a dû transporter l'homme avec les plus grandes précautions, il était prêt à éclater !

Elle tenta bien de se lever, mais ses jambes étaient encore trop faibles, ankylosées jusqu'à l'os.

— Exactement comme mon chien ! Monsieur, aidez-nous, je vous en prie ! Elle se mit à sangloter. Quelqu'un nous veut du mal ! Mon mari a dormi en bas toute la semaine, pour veiller et nous protéger… Je… je crois que je vais devenir folle !

Il posa sa main, inébranlable pierre de granit, sur l'épaule de la jeune femme.

— N'ayez pas peur, madame, dit-il d'une voix qu'il essayait de rendre rassurante. Nous allons trouver la solution à ce sac de nœuds… Je repasserai ce soir, je vais vous laisser tranquille… Madame, je crois que nous tenons là une grosse pièce du puzzle…

Juste avant de sortir, il se tourna une ultime fois.

— Ah oui, une dernière question… Est-ce que sur votre chien, un morceau de chair avait été prélevé ?

Elle secoua la tête, le regard accroché à ses pieds.

— N… non… Il semblait intact… Pauvre bête…

— Merci madame, ce sera tout… À ce soir… Nous avons deux voitures de police en face dans la rue, je fais mettre quelqu'un devant votre porte immédiatement, appelez si vous avez besoin d'aide… Voici ma carte… Si vous sortez, ils vous accompagneront, simple précaution…

— Merci, inspecteur…

Contre toute attente, l'inspecteur était passé d'un sol lunaire à une prairie fleurie, d'un désert d'incompréhension à un océan de logique. Tant attendus, de vrais faits et de véritables témoins voyaient subitement le jour. Les dominos ne lui martelaient plus la cervelle, il en restait encore une bonne moitié debout et il se les réservait pour plus tard. Pour le moment, il lui fallait allonger tout cela noir sur blanc, dans l'impatience de rencontrer ce fameux Warren Wallace qui forcément lui apporterait riche moisson d'indices.

7

De sa fourmilière, Warren appela à plusieurs reprises l'homme aux jambes arquées, seule caricature valable de monsieur Neil qui s'était gravée dans sa tête. Le Petit Poucet, qui avait le don de ne jamais être là au moment opportun, restait injoignable. Il avait probablement mal raccroché son téléphone, la ligne étalait sans cesse son rire de mouette râleuse. Pestant fort légitimement, Warren savait que l'autre possédait sûrement la solution et le faisait languir comme un mioche devant un paquet de boules magiques.

Miraculeusement, l'astuce des côtelettes crues lui permettait de panser la plaie, et tel un drogué, il s'en procurait en revenant du travail pour ensuite les cacher à la cave, endroit où Beth, effrayée par de méchantes souris imaginaires, avait horreur de s'aventurer.

En surgissant à l'angle de sa rue, il eut la vive impression qu'elle avait été repeinte en bleu. Une cavalerie de voitures de police bleues étaient parquées pêle-mêle sur chaque trottoir, des types en bleu se baladaient armés de dossiers bleus et de stylos bleus. Des bandes bleues barrées de jaune, « Police ne pas traverser », enguirlandaient la porte du voisin à la manière d'un réveillon de Noël. Bleu, bleu et encore bleu. Cette couleur, pourtant si gaie, ne pouvait annoncer ici qu'une mauvaise nouvelle, aussi s'attendait-il à voir des corbeaux bleus dans son jardin. En passant devant la fenêtre de la cuisine, il découvrit au fond, dans le salon, une tête rasée qui balayait presque le plafond.

Merde, qu'est-ce que fout la police chez moi ?

Heureusement, ces satanées bandes mortuaires ne sont pas devant ma porte…

Il entra, Beth portait le visage d'un jour de Toussaint et le policier celui d'un mois de décembre. La masse se dirigea vers lui, pas pour le frapper heureusement, sinon il aurait fini planté tel un piquet de clôture. Le bloc de glace frôlait les cent dix kilos, et semblait s'être détaché d'un pan de montagne.

— Monsieur Wallace ? Bonsoir ! Inspecteur Sharko, police criminelle. Il marqua un court temps d'arrêt. Vous avez peut-être remarqué l'agitation dehors ? Votre voisin a été assassiné… On ne se réveille pas tous les jours avec un cadavre à une épaisseur de mur de votre famille, si bien que son cœur manqua d'exploser comme une bombe à eau.

— Qui… qui a fait ça ? balbutia-t-il, fouillant dans le regard de sa femme.

— Si seulement nous le savions… J'aimerais m'entretenir avec vous… Votre femme m'a conté vos mésaventures récentes, avec votre chien, et vos poissons…

Warren vacilla intérieurement. Un naufragé sur l'îlot de son cerveau avait tiré une cartouche de détresse, et elle lui avait explosé en pleine figure. Ça lui brûlait là-dedans.

— Monsieur, vous allez bien ?

— O… oui, excusez-moi…

Cette nouvelle, vous comprenez… Oui… Mes poissons… mon chien… morts… Mais… quel rapport ?

Pourquoi elle leur a tout déballé, merde ?

— Votre voisin a été tué d'une façon analogue. Deux pieux en pleine poitrine, le ventre rempli comme une gourde de militaire par un détergent.

Warren s'écroula, et même Newton n'aurait pas pu faire grand-chose pour lui. Il chuta sur la table basse, se cassant au passage une dent contre le cendrier de marbre. L'incisive imita le bruit d'une pièce de cinq centimes jetée dans une coupe de cristal, puis s'immobilisa après de maigres rebonds. Beth se jeta sur lui, mais l'inspecteur, plus rapide, le souleva d'un bras pour ensuite l'allonger sur le sofa. Il fit rappliquer un ambulancier qui errait encore dans la tombe d'à côté. L'homme au costume de fantôme apparut, armé de compresses, désinfectant et autres artifices. Déphasé, Warren retrouva sa lucidité cinq minutes plus tard. Clairement, dans sa tête, il avait tué son voisin.

— Que… qu'est-ce que…

— C'est moi chéri, murmura Beth en lui massant délicatement le front à la manière d'un kinésithérapeute. Ne t'inquiète pas, tout va bien… Ça m'a fait à peu près la même chose…

— Je crois que je repasserai demain, dit l'inspecteur, feignant de partir.

— Le… non, restez inspecteur… Ça va aller… Juste tous ces événements… On… on nous en veut… Il lorgna dans le cendrier, un œil fermé. C'est… c'est ma dent ?

Personne ne lui répondit, aussi devina-t-il de lui-même en voyant que sa langue respirait le grand air alors qu'il avait la mâchoire serrée.

— Qui pourrait vous en vouloir comme cela ? reprit tranquillement l'inspecteur.

Beth accourut au secours de son mari.

— Personne en particulier. Je ne comprends pas… Nous sommes comme tout le monde, on ne peut pas nous en vouloir au point de tuer tout ce qui nous entoure !

Avide de savoir s'ils avaient des indices et s'ils pouvaient, par conséquent, remonter jusqu'à lui, Warren se mêla sans attendre à la partie. Il ne supporterait jamais les cachots humides d'un lieu crasseux, habité par une déchéance maladive et une misère inhumaine. Le combat promettait d'être serré, car les engrenages, enclenchés les uns dans les autres, ne lui offraient pas la possibilité de revenir en arrière.

— Vous… vous n'avez pas la moindre trace de ce malade ?

— Non. Il est habile, très habile. Nous sommes certains que c'est le tueur devenu tristement célèbre aux informations. Même si, cette fois, il ne lui a pas… arraché de jambe.

Beth gonfla les joues, et sa bouche formait un huit.

— Et… comment savez-vous que c'est la même personne, alors ? demanda Warren, qui tentait d'extirper adroitement le maximum d'indices.

— Là aussi, des morceaux de chair ont été prélevés.

Sacré bon sang, pensa Warren. L'inspecteur poursuivit, curieux de constater la réaction des Wallace.

— Mais plus proprement, avec un de ses couteaux de cuisine. L'homme a une partie de la cuisse en moins, découpée à la manière d'une part de gâteau.

Beth s'effaça, l'estomac retourné. L'inspecteur la regarda s'éloigner en continuant.

— Et pas une seule empreinte. Jamais de témoins… Il tenta d'exploiter Warren à fond, puisqu'il l'avait sous la main. Votre femme m'a signalé qu'il n'y avait jamais de trace d'effraction chez vous, et que même quand vous étiez en bas, il avait agi quand même, profitant de votre sommeil… Comment est-ce possible ?

Tout ce qu'avait à faire Warren, c'était de se forcer à ignorer qu'il avait vu la cassette qui l'incriminait, cette fameuse nuit où il s'était pris en flagrant délit de « meurtre de poisson. »

— Un truc de fous ! J'ai failli m'en arracher les cheveux. Et j'avoue que si ça avait continué, je serais probablement à l'asile à l'heure qu'il est… Il poursuivit, s'appuyant sur une parade riposte pour se mettre totalement hors danger. Je suis même allé voir la police, le commissariat de Beauvais. Ils m'ont gentiment envoyé promener !!

Ça marche, il note ça, il va aller les voir, ça confirmera…

— Je ne sais pas comment ce type est entré, le flou total, je n'y comprends absolument rien.

— Rien d'étonnant à cela, admit l'inspecteur, il y a dans cette affaire des faits assez irréels.

Il jeta un œil aux chaussures de Warren. Il devait chausser un petit quarante, loin de la taille du pied relevée dans le champ.

— Monsieur Wallace, nous allons mettre votre maison sous surveillance. Une patrouille restera devant votre domicile toute la nuit. Cela m'étonnerait très fort que notre tueur revienne tout de suite, il n'est pas dupe. Mais il faut veiller à votre sécurité… Vous pouvez dormir l'esprit tranquille. Nous serons très certainement amenés à nous revoir. Je vous laisse au sein votre famille, j'ai encore une montagne de paperasse à régler.

— Nous en avons tous, compléta Warren, soulagé par le fait qu'il n'était pas suspect. Ça nous envahit comme du chiendent, si on ne fait rien !

— Je ne vous le fais pas dire ! Essayez de passer une bonne nuit quand même !

— Ce sera difficile… Bonne soirée…

Warren savait ce qui lui restait à faire. Dans un premier temps, ne surtout pas dormir, parce que les deux types dehors lui tomberaient dessus telles des tiques sur un chien s'il avait la bonne idée de rejouer les légistes. Chose certaine, il avait une chance inouïe qu'un autre meurtrier sévissait à ce moment, et il l'aurait presque remercié.

Ils n'ont pas d'empreintes… Comment j'ai fait pour ne pas en laisser ? Et ce morceau de viande, découpé ? J… je l'aurais pas mangé ? Non, non… Mais où est-il dans ce cas ? Pas de sang sur mes mains, ni sur mes habits… Il faut que je fasse comme si c'était pas moi… Pas plus difficile… Non, ça n'est pas moi… L'affaire est réglée… Putain de gnome, tu vas me la filer la réponse ? Il glissa jusqu'au calendrier accroché au-dessus du réfrigérateur dans la cuisine. Je vais prendre des journées de congés… Je ne dormirai plus la nuit… que le jour… tant que je ne me serai pas sorti de ce calvaire…

Il donna un dernier coup de fil, désespéré, chez le traducteur.

Pas de réponse…

Avant de monter se coucher, il engloutit trois cachets de vitamines sans prendre le temps de respirer. Il redescendrait regarder la télévision quand Beth dormirait, si jamais elle dormait…

8

Lionel n'avait plus une seconde à lui. Le temps s'était brutalement accéléré durant ses nuits blanches. Aussi, à peine revenu de sa nouvelle R.D.A. où il avait fait un tabac en récitant son histoire qui avait au moins le mérite d'être réelle, il passa prendre Yvan avant de se rendre chez Sam.

Une fois préparé à seaux de vodka et pelletées de sédatifs, Yvan était prêt à passer à la centrifugeuse. Afin d'éviter que la tornade humaine ne vînt s'éventrer sur un crochet comme une vague le ferait sur un écueil, Sam avait aménagé différemment l'abattoir. Il avait enroulé de gros morceaux de chiffons autour des pointes meurtrières, transformées pour l'occasion en becs de canard, et avait limé les angles des tables de découpe scellées dans le ciment pour rendre les contours plus doux. Anesthésié jusqu'à l'os de tranquillisants, le maigrichon aux fossettes tranchantes et au nez raboté à la pierre ponce se laissait manipuler sans ciller.

Le phénomène, paradoxalement amplifié par le poids plume de la victime, fut météorologiquement parlant d'une violence inouïe. Des blocs de plafond se décrochèrent, les briques s'effritèrent, les ampoules explosèrent, et des paquets de boyaux de lapins furent expulsés de l'œil du cyclone à la manière d'une lance à incendie qu'on ne maîtrise plus. Les observateurs s'étaient plantés au centre pour ne pas être aspirés, et les cheveux décoiffés et polarisés de Sam le faisaient ressembler à un épouvantail qui avait eu peur de lui-même.

— La vache, ça a fait la même chose pour moi ? hurla Lionel, tellement le vacarme du vent était fort. Les quarantièmes rugissants n'étaient pas loin, en témoignait la massive porte de métal qui battait à s'en rompre les gonds.

Sam mit les mains devant sa bouche en porte-voix, s'époumonant et frisant la rupture des cordes vocales.

— Oui ! Mais en moins longtemps, et beaucoup moins violent !! Là, il va tout nous arracher s'il continue !!!

Après cinq tours d'abattoir effrénés sans avoir épargné le moindre centimètre carré de mur, l'ouragan cessa au moment où Yvan s'écroula sur le sol, la chemise arrachée ainsi que les yeux retournés. Les deux rescapés accoururent.

— Putain, on dirait un pantin ! constata Lionel, abasourdi.

Le bout de son nez touchait presque sa joue, ses deux épaules étaient déboîtées, si bien qu'on pouvait aisément lui faire tourner les bras dans toutes les directions et même lui coller le biceps entre les omoplates. Les jambes avaient la chance d'être intactes, elles.

— Il faut le retaper. Tiens-le par-derrière ! ordonna Sam.

Comme un enfant qui emboîte des cubes, il poussa pour remettre les deltoïdes dans leur position initiale, et les os regagnèrent leur place dans un craquement indigeste. Quant au nez qui pendouillait, il ne pouvait pas faire grand-chose.

— Pas grave ça. Il ira chez le médecin demain. Des nez cassés, il en pleut tous les jours.

— Il va se réveiller quand ? s'interrogea Lionel, curieux de découvrir que lui aussi avait un jour été dans cet état.

— Dans une demi-heure, normalement. Il n'y a plus qu'à aller dans le salon, et attendre… Il m'a foutu un de ces bordels, il faudra nettoyer tout ça, et essayer de trouver une solution pour qu'il y ait moins de dégâts. Sinon dans dix jours, y'a plus rien, ici…

9

Depuis le début de la semaine, l'inspecteur n'avait roupillé que quatre heures par nuit en moyenne, aussi rien que les cernes qui lui décoraient les yeux l'alourdissaient de deux kilos.

Pourtant épuisé par le plus coriace de ses adversaires, il s'efforçait de maintenir ce rythme effréné, ne serait-ce que pour entretenir une réputation qui l'avait toujours devancé.

Cependant, ce dossier-ci n'était pas très clair. Ce qu'il ne comprenait pas, c'est pourquoi celui qui semblait en vouloir aux Wallace frappait n'importe où. Certes, qu'il ait pu massacrer leur voisin, leur chien et même leurs poissons était assez logique, si bien entendu logique il y a, mais pourquoi ce fermier ? Pourquoi cet huissier, à trente kilomètres de là ? Et ce couple, de l'autre côté de Paris ? Et puis, qu'est-ce qui a pu le pousser à remplir le vieux de détergent ? Il l'avait fait avec le chien au tout début, le bon sens exigeait qu'il le fît aussi avec les autres victimes ?

Autre point. Monsieur Wallace m'a dit qu'il ne comprenait pas comment l'homme était rentré chez lui, et là, c'est hallucinant ! Comment peut-on pénétrer chez quelqu'un, qui de surcroît dort en bas, pour ensuite lui tuer ses poissons ? À quoi cela rime-t-il ? La femme avait l'air sincère, mais l'homme doit savoir quelque chose. Il semblait distant. Ces gens-là sont la clé de l'énigme, je ne dois pas les lâcher… Et de toute façon, c'est la seule piste probante…

Il se leva d'un pas de ballerine sans réveiller sa femme, et ouvrit le dossier encore posé sur la table du living, afin de se purger l'esprit de questions préoccupantes. La lumière froide de l'ampoule du salon lui lança des bouts de verre au visage, mais une poignée de secondes plus tard, il y voyait mieux. Tellement rougis par la fatigue, ses yeux ressemblaient à deux coquelicots en train d'éclore.

« Traces de pneus : voiture commune. » Wallace avait une grosse voiture, mais pouvait très bien avoir emprunté celle de sa femme. « Le tueur chaussait du quarante-trois. » Monsieur Wallace avait un pied beaucoup plus petit, quarante à peine.

Mais malin comme il est, il peut très bien mettre des chaussures plus grandes. Non, j'extrapole un peu… Demain, il faudra relever toutes les personnes qui pourraient ressembler à cette description dans sa rue, et faire des prélèvements A.D.N. Il ne faut rien négliger… Le tueur doit avoir un double de la clé des Wallace, c'est impossible autrement. Par conséquent, il doit les connaître, il a déjà dû entrer chez eux pour mouler la clé. Ou… alors Wallace a un complice… Non… ça ne rime… à rien… Il faut… que je relève tous les g… gens qu'ils côtoient, ou qu'ils ont… côtoyés… O..oui, la… l…iste…com…

Telle une pierre dans une piscine, il sombra, et assurément ce sommeil réparateur ne pouvait lui apporter que du bien…

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