Joseph avait changé. Des choses qui, auparavant, ne retenaient pas son attention revêtaient désormais une importance particulière. Par exemple, il tenait à ce que la famille se réunisse au moins une fois par semaine. Ils étaient convenus de déjeuner ensemble tous les dimanches. Ludvik, qui n’avait pas une vie facile avec sa maîtresse (il ne pouvait la voir qu’un dimanche sur deux quand le Sparta jouait à domicile, au Letna Stadium, parce que son imbécile de mari ne ratait aucun match de son équipe favorite), s’arrangeait pour passer en coup de vent. De même, avant Joseph ne prêtait pas attention aux fêtes, maintenant il voulait les célébrer et « marquer le coup », comme il disait.
– Une famille, c’est comme une chorale, quand il en manque un, les autres chantent faux.
Quand il avait lancé cette affirmation, Tereza et Helena s’étaient regardées, surprises. Les anniversaires étaient désormais des étapes sacro-saintes. S’ils étaient à Kamenice, Joseph et Tereza revenaient exprès à Prague. Sinon, Helena et Ludvik faisaient le déplacement.
– Même pour une soirée, ça vaut la peine, non ?
La famille s’était agrandie. Le 13 avril 67, Antonin était né. Un bébé tout rose avec un air posé et des yeux marron perçants. Helena le déclara de père inconnu. Personne ne posa de questions. Elle avait été admise à l’Académie de cinéma, des études chronophages avec des horaires de fou. Tereza avait hérité d’Antonin. Elle n’attendait que ça. Ça lui donnait une bonne raison pour fuir Kamenice et rester à Prague. Jamais bambin n’eut autant de brassières. Joseph en avait profité pour s’organiser et ne passait plus que trois jours au sanatorium, il avait réussi à faire embaucher un jeune médecin dévoué et consciencieux et espérait passer la main prochainement.
Le 9 octobre 67 était un grand jour. Helena fêtait ses dix-neuf ans. Pour l’occasion, Joseph avait décalé le déjeuner du dimanche au lundi soir. Pour une fois, tout le monde était à l’heure et personne n’était pressé. Tereza avait préparé un dîner de gala qui l’avait retenue tout l’après-midi dans la cuisine. Joseph s’était occupé d’Antonin, lui avait fait prendre un bain et l’avait langé. Helena arriva la dernière, à 19 heures, couverte de plâtre et de peinture, car elle travaillait aux décors d’un film. Elle prit une douche et donna le biberon à Antonin. Le dîner fut excellent et enjoué. Joseph apporta le gâteau au chocolat en le portant à bout de bras. Helena souffla ses dix-neuf bougies d’un coup. Ce fut le moment des souhaits et des embrassades. Puis chacun remit son cadeau. Tereza avait tricoté un pull violet.
– Je sais, ce n’est pas très original, mais un beau gilet, on en a toujours besoin.
Ludvik lui offrit Quai des brumes, de Mac Orlan. Helena, qui avait tellement aimé le film, fut folle de joie à l’idée de lire le roman qui l’avait inspiré et de pouvoir réfléchir au travail de l’adaptation. Joseph lui tendit un paquet enveloppé d’un papier blanc de la taille d’une boîte à chaussures. Helena découvrit un radio transistor portable Philips en plastique beige et vert.
– Tu as pu en avoir un ! s’écria-t-elle en lui sautant au cou.
– Il est inutile de me demander comment j’ai réussi à me procurer ce matériel capitaliste. Cela contribuera probablement à aggraver mon dossier. J’espère qu’il marche parce que, pour le service après-vente, il faudrait passer à l’Ouest.
L’appareil pesait dans les trois kilos, ses deux antennes métalliques permettaient de capter les ondes longues et moyennes. Helena demanda comment il marchait. Joseph enfonça un des cinq boutons de la façade, la radio se mit à grésiller. Il fit tourner la molette de gauche et capta différentes stations. Un speaker parlait en allemand, un autre en anglais. De la musique d’opéra, une discussion dans une langue inconnue, sans doute du hongrois, une publicité en français pour un magasin de meubles sur les Grands Boulevards. Joseph regarda le cadran des stations.
– C’est Radio Luxembourg.
Le carillon retentit pour le journal parlé de 21 heures :
– « L’actualité, ce soir, est dominée par la confirmation de la mort d’Ernesto Guevara en Bolivie… »
La première réaction d’Helena fut : « Non, ce n’est pas possible, ce n’est pas le mien. »
Joseph augmenta le son, ils se rapprochèrent et firent comme un rempart autour de l’appareil, tête baissée vers la lumière jaune.
– « …Les conditions de sa mort ne sont pas encore très claires. Il semble qu’après son arrestation hier par l’armée bolivienne, le Che, comme on le surnommait, ait été exécuté d’une rafale de fusil-mitrailleur tirée à bout portant par un soldat de l’armée bolivienne… »
« Ce doit être une confusion, une homonymie. Ce n’est pas lui. Pas mon Ernesto », pensa-t-elle.
– « … Au mois de mars de cette année, le Che avait engagé une action armée sur les hauts plateaux. Après de nombreux revers et depuis plusieurs semaines, cette guérilla paraissait désespérée, son groupe d’une vingtaine d’hommes était encerclé par les rangers de l’armée bolivienne que certaines sources affirment soutenue par la CIA. Ernesto Che Guevara avait trente-neuf ans et… »
C’est à ce moment-là que le monde se mit à tourner autour d’Helena, des images déformées se précipitèrent vers elle, des lumières et un hurlement, une intense chaleur remonta le long de sa colonne vertébrale et elle s’écroula.
Cet anniversaire fut le dernier qu’elle fêta de sa vie. Par la suite, Helena refusa que cette date soit évoquée et encore moins célébrée. Pendant une dizaine d’années, elle fut même incapable de donner sa date de naissance.
Moi, Helena Kaplan, je suis la seule au monde à connaître la vérité. Et personne d’autre ne la connaîtra que moi. Depuis son départ, il y a un peu plus d’un an, je n’avais reçu aucune nouvelle de lui mais j’avais toujours conservé un fol espoir de le retrouver. Je sais que c’était irréfléchi, mais comment faire pour refouler l’espoir ? Quand, malgré soi, une voix vous répète qu’il ne faut pas se résigner, que notre histoire ne pouvait pas s’arrêter ainsi, dans ce naufrage involontaire. J’étais certaine qu’il allait revenir nous chercher, nous enlever, Antonin et moi. Nous avons été arrachés l’un à l’autre, mais les liens qui nous unissaient ne pouvaient se dissoudre sur un ordre, ils n’ont pas disparu et Ramon m’accompagnera toujours.
À la faculté, courait la rumeur de la guérilla bolivienne mais les journaux ici n’en parlaient pas, et on ne savait pas que c’était lui. À la réflexion, ce fut une entreprise sans logique, politiquement absurde et sans préparation. Une action militaire désespérée, comme ces cavaliers chargeant sabre au clair devant des mitrailleuses. Héroïque et stupide. Et surtout, il a été complètement abandonné par les siens. Ils l’ont laissé se faire assassiner sans lever le petit doigt. Comme s’ils voulaient se débarrasser de lui et qu’il leur était plus utile mort que vivant. Personne doté d’un tant soit peu de jugeote ne serait allé se fourrer dans ce guêpier, dans ce pays hostile où personne ne parle l’espagnol, où les Indiens le considéraient comme un irréaliste dangereux. Quel homme sensé, avec son expérience, se serait lancé dans une aventure pareille, sans moyens, sans matériel, sans médicaments, sans communications, avec quelques dizaines de compagnons dépenaillés face à une armée bolivienne qui disposait de moyens considérables et du soutien de la CIA ? Ce ne fut pas un combat mais une chasse à l’homme, une mise à mort programmée, il n’avait aucune chance de s’en sortir, d’échapper à son destin, comme s’il voulait finir ainsi, fidèle à l’idée qu’il se faisait de la lutte, et se sacrifier pour le bonheur des autres, seul avec son fusil face au monde entier.
Oui, la vérité, c’est qu’il s’est suicidé.
***
Ludvik triomphait. Même s’il avait le triomphe modeste. Les progressistes communistes menés par Alexander Dubček, le nouveau secrétaire du Parti communiste, et le président Svoboda étaient en passe de réussir leur pari. Un programme ambitieux de réformes bouleversait le pays : suppression de la censure, liberté de la presse et de circulation, limitation des pouvoirs de la police, abandon du dirigisme économique et de la centralisation administrative, mise en place de la cogestion, de l’autonomie des entreprises et du fédéralisme.
Quand Dubček osa réhabiliter Slánský, Clementis et les victimes des procès de 52, ce fut vécu comme une provocation envers les Russes, mais ils ne réagirent pas. Il faisait beau comme jamais, on respirait le printemps, un frisson délicieux. Tereza et Ludvik se mirent à espérer. Peut-être auraient-ils enfin des nouvelles de Pavel et sauraient-ils ce qui s’était vraiment passé.
La peur avait disparu.
En juillet 68, les frontières s’ouvrirent. Pour une génération qui n’avait connu que la dictature, ce fut la ruée. Autour d’Helena, ils partaient tous : ses amis, ses relations allaient respirer ailleurs l’air de la liberté : professeurs, metteurs en scène, écrivains, journalistes, ils fuyaient en masse. On ne parlait que de cela. C’était à se demander s’il allait rester quelqu’un dans ce pays. Passer à l’Ouest était simple et facile, il suffisait de se ruer à la frontière allemande ou autrichienne, la barrière se levait, on avançait d’un pas et, hop ! on était libre.
Helena en parla avec Joseph. S’il avait accepté, ils seraient tous partis pour Paris (à l’exception de Ludvik qui ne voulait pas en entendre parler). Là-bas, Joseph aurait pu travailler, à Pasteur ou ailleurs. Mais Joseph se sentait trop vieux pour émigrer et recommencer de zéro. Plus que tout, comme il l’expliqua à Helena qui insistait, il restait parce qu’il ne se sentait pas assez malheureux pour s’enfuir.
Et puis, Ludvik réussit à la convaincre qu’il était inutile de partir.
– On est en train de gagner. On sera libres dans notre pays, pourquoi s’en aller ? Hein ? On pourra voyager, revenir, à quoi bon se sauver comme si on était coupables ? C’est aux stals de fuir.
Le pays changeait. Dans les articles de Rudé právo et des autres journaux, dans le ton des débats et de celui des présentateurs du journal télévisé. Jamais auparavant, personne n’aurait osé douter en public de la parole d’un ministre ou de la ligne du Parti, réclamer le multipartisme ou des rémunérations au mérite. Oui, un vent de liberté soufflait sur la Bohême. Tout n’était pas parfait, c’était certain. Mais la révolution serait douce et sans violence. On n’allait pas inaugurer une nouvelle dictature.
– Crois-moi, conclut Ludvik, ça vaut la peine de rester pour voir Dubček et Svoboda instaurer le socialisme à visage humain.
Le 21 août 68, les armées du Pacte de Varsovie envahirent la Tchécoslovaquie et balayèrent le « printemps de Prague ». Comment lutter à mains nues contre trois cent mille hommes appuyés par six mille tanks et cinq cents avions ? Entre deux et trois cent mille Tchèques profitèrent des frontières entrouvertes pour s’enfuir. Et trois jeunes Tchèques s’immolèrent pour protester contre l’invasion. Oui, par le feu.
La peur fit son retour.
Fin août, Helena revint à la charge. On pouvait encore passer en Autriche. C’était une occasion inespérée qui ne se représenterait peut-être plus. Joseph fut catégorique. Jamais il ne s’exilerait. Elle s’obstina jusqu’à l’extrême limite. Elle ne voulait pas se fâcher avec lui.
Le samedi 7 septembre, elle décida de partir le lendemain avec son fils. Quoi qu’il arrive. Antonin, qui d’habitude faisait des nuits complètes, pleura toute la nuit, comme s’il était malade. Elle le berça, le veilla et finit par s’endormir dans le fauteuil face à son berceau. Quand elle se réveilla le dimanche, il la regardait avec ses grands yeux ronds. Si Helena avait été seule, elle aurait suivi le mouvement général, elle rêvait d’Amérique et de San Francisco, mais il y avait Antonin. Pas question de l’abandonner ou de lui faire prendre le moindre risque à l’étranger. Ici, elle avait la certitude de gagner sa vie et de pouvoir le protéger.
Joseph n’avait pas envie de s’expliquer. L’insistance de Helena l’avait mis mal à l’aise. Il avait trouvé deux ou trois bons arguments pour justifier son refus, pensait qu’elle sauterait le pas et partirait avec Antonin. Lui, c’est ce qu’il aurait fait. Mais il ne l’encouragea pas à s’en aller. Autant se planter un poignard dans le cœur.
Après l’invasion, quand ça commença à chauffer, il vit à quel point les jeunes étaient excités et voulaient en découdre. Il savait qu’après, ce serait pire, que le Parti leur ferait payer leurs envies de liberté. Il se demanda alors si cela valait la peine de rester et de passer sa vie dans une prison à ciel ouvert. Peut-être pourrait-il recommencer ailleurs ? Mais pas à Paris. Il s’était juré de ne jamais y retourner. Il ne voulait pas y faire de mauvaises rencontres. Il y avait là-bas un fantôme qu’il ne voulait pas croiser. Et puis, un jour après l’autre, il n’y eut pas de répression brutale, pas de vengeance, et à la surprise générale, Dubček fut maintenu au pouvoir. Helena traversa une sale période, elle participa à tous les mouvements de protestation, et ça la déprimait plus que tout. Il fallut prendre sur soi, revenir en arrière, chasser ces rêves insidieux qui avaient enchanté le printemps.
Au début, Joseph avait imaginé qu’elle pourrait partir seule et lui laisser le gamin. Un soir, il lui avait dit entre deux portes :
– Ne t’inquiète pas, tu sais. Je serai toujours là pour Antonin. Je m’occuperai de lui.
Elle l’avait dévisagé comme s’il était devenu fou.
– Qu’est-ce que tu crois ? Que je vais laisser mon fils ? Pour qui tu me prends ?
Quelques jours plus tard, ils attendaient Ludvik qui était en retard pour le dîner. Tereza faisait jouer Antonin. Joseph eut un frisson. Il crut voir Christine. Helena regardait par la fenêtre, les yeux perdus dans le lointain, son épaule appuyée contre le mur, elle se coiffait et passait inlassablement, interminablement, la brosse dans ses cheveux courts.
Le 13 avril 69, on fêtait les deux ans d’Antonin. Ce jour-là, Ludvik attendit Helena à la sortie de l’Académie de cinéma. Elle ne fut pas surprise de le voir. Depuis quelques mois, il passait souvent la chercher. Il l’avait beaucoup soutenue pendant les mois qui avaient suivi l’invasion (en réalité, ils s’étaient soutenus mutuellement). Sans lui, elle ne savait pas ce qui serait arrivé. Il l’avait empêchée de commettre une grosse erreur en lui conseillant de ne pas poursuivre le mouvement de protestation avec ses camarades de l’Académie.
« Maintenant, cela ne sert plus à rien. Faisons notre travail et vivons tranquilles. »
De son côté, elle lui avait remonté le moral quand son amie lui avait signifié brutalement leur rupture. Magda avait téléphoné au journal. Il pensait qu’elle appelait pour lui donner rendez-vous à la cantine mais elle lui avait annoncé sans ménagement que c’était fini entre eux, leur histoire était une erreur, elle tenait à son mari et à sa famille plus qu’à tout. Petr avait montré sa générosité en lui pardonnant son écart, et donc adieu.
Ludvik en était resté tétanisé. Mais, passé le premier choc, il s’en était plutôt bien remis.
« Elle n’était pas si intéressante que ça, tu sais, c’était purement physique. Il n’y avait rien d’autre entre nous, tu comprends ? » avait-il dit à Helena.
Heureusement, Magda avait quitté le journal. Il n’avait plus à la croiser dans les couloirs. Elle avait suivi Petr à Ostrava, où il avait trouvé un poste de soudeur.
Ludvik avait acheté un jeu de cubes pour Antonin (il lui achetait un jouet par semaine) et un livre pour elle. Il lui achetait des livres d’occasion français (un par mois environ). On aurait pu craindre qu’après s’être tellement engagé avec les réformistes et avoir réclamé la démocratie en assemblée générale, Ludvik ait des problèmes avec la nouvelle direction, mais il avait été nommé chef de service au Rudé právo.
« Huit responsables ont fui à l’étranger, expliquait-il. Je ne me fais guère d’illusions, c’est un avancement pour combler les trous. »
Helena avait les pires difficultés avec le cours d’optique. C’était très technique. Elle n’en voyait pas l’intérêt mais il n’y avait pas moyen d’y couper. Ils marchèrent côté à côte et elle lui exposa ses problèmes de diffraction et de réfraction, de prisme et de dioptre, il l’écouta comme si cela le passionnait. Elle s’arrêta pour allumer une cigarette. Il la fixa droit dans les yeux, il était assez rouge et respirait de façon hachée.
– Helena, est-ce que tu veux m’épouser ?
Elle ne sut pas trop quoi répondre. Peut-être avait-elle mal entendu.
– Tu veux qu’on se marie, tous les deux ?
– Je me suis dit que ce serait le meilleur choix qu’on pourrait faire. Qu’est-ce que tu en penses ?
– Je ne sais pas, Ludvik, il faut que je réfléchisse.
– Parce que moi, je t’aime vraiment. Je n’arrête pas de penser à toi. On était promis l’un à l’autre. Et même si on a attendu, ça nous a permis d’avoir plus d’expérience. Maintenant, ça renforce ma conviction.
– Je n’avais pas imaginé qu’on se marierait ensemble.
– Il n’y a pas longtemps, ça nous aurait semblé évident. On était bien tous les deux, non ?
– C’est vrai, mais il s’est passé tellement de choses dans nos vies. Je ne sais plus où j’en suis, je dois faire le point, Ludvik, laisse-moi du temps.
– Tu n’es pas pressée. Ce n’est pas une obligation, on peut aussi vivre ensemble sans être mariés.
Helena était gênée de se montrer si peu enthousiaste. Elle se refroidissait elle-même. Elle s’efforça de lui sourire, chercha une parole encourageante mais qui ne l’engagerait pas trop, quelque chose qui lui laisserait de l’espoir sans la ficeler. Aucune idée ne se présenta.
– Faut voir, fit-elle.
Helena ne savait pas quoi faire. Un jour, elle s’apprêtait à dire oui, et quand elle se trouvait devant Ludvik, elle se taisait. Mille raisons la faisaient reculer et quelques-unes pouvaient la décider à accepter. Elle tardait, craignait qu’il finisse par renoncer et s’affolait, pensait que c’était une sacrée opportunité. Elle ne se voyait pas avec un autre homme, faire la belle, rire, séduire, être aimée par un inconnu, cette seule idée l’horrifiait. Ludvik au moins, elle le connaissait. Peut-être que si elle le laissait trop lanterner, il finirait par se lasser et aller voir ailleurs. Elle n’avait personne à qui demander conseil. Joseph était le seul à qui elle aurait eu envie d’en parler, mais elle se doutait de sa réponse. À son tour, elle alla chercher Ludvik au journal.
– Tu es toujours d’accord pour qu’on se marie ?
– Bien sûr, je n’attends que ça.
– Et Antonin ?
– Si tu veux, je l’adopte.
– Il n’y a qu’à se marier.
– C’est formidable.
– Oui.
Joseph et Tereza furent ravis de ce dénouement. À nouveau, Joseph surprit, à deux reprises, Helena se brossant les cheveux, d’un geste machinal, toujours recommencé (mais il n’en parla à personne).
Oui, cela le dérangeait vraiment.
Ce fut un mariage socialiste. En petite pompe.