Sergent avait raison, comme toujours. La chaussée goudronnée s’arrêtait à Zegla, un village situé à une quinzaine de kilomètres de la station. On ne pouvait parcourir cette distance qu’à dos de mulet sur un sentier caillouteux qui disparaissait en octobre avec la saison des pluies. Un temps, il avait été question d’amener l’électricité dans ce cul-de-sac mais le dossier s’était perdu entre deux ministères et c’était une dépense que personne n’imaginait assumer. Au bout de deux interminables kilomètres, le méchant chemin pierreux disparut. Ce n’était plus qu’un champ d’ornières ravinées, Sergent roulait au pas, visant au centimètre, mais ses efforts s’avéraient inutiles, la Juvaquatre soulevait des nuages de poussière, raclait le sol dans un bruit de ferraille, souffrait, semblait sur le point de se disloquer, comme dépourvue d’amortisseurs et de suspensions. Au bas d’une descente, le paysage changea, des flaques jaunâtres apparurent, une végétation impénétrable de ronces et de broussailles, de roseaux et de palmiers nains.
Et des étangs. À l’infini.
Il leur fallut encore deux bonnes heures pour arriver à destination. L’ouled Smir était une vallée encaissée de l’arrière-pays de Sidi-bel-Abbès coincée au nord par l’atlas Daïa qui déversait ses pluies en cascade dans une plaine argileuse aux marécages innombrables. À la saison humide, ils finissaient par se rejoindre, reliés par des fossés tortueux, des haies de hautes herbes et de garrigue, une friche immense où l’eau croupissait dans les replis d’un terrain inculte et hostile.
Dans les années vingt, l’État avait donné à l’Institut Pasteur plusieurs centaines d’hectares de cette terre désolée. Le don d’une riche héritière avait permis à Sergent de faire élever un tertre et dessus, avec les plus grandes difficultés en raison de son isolement, une station expérimentale de lutte contre le paludisme calquée sur le modèle de celle qui avait si bien réussi à Boufarik dans cette plaine mortifère de la Mitidja. En réalité, il s’agissait d’un groupe de quatre maisons, dont une grange ouverte servant d’étable aux mulets, formant un carré avec au centre un puits de trente-deux mètres de profondeur qui fournissait une eau trouble qu’il fallait filtrer et faire bouillir.
Et autour, un hameau désert, une dizaine de gourbis de torchis et de branchages.
Sergent sortit du véhicule en se frottant le dos, monta sur le marchepied et donna plusieurs coups d’avertisseur. Joseph attendit à l’intérieur. Ils remarquèrent une vieille femme accroupie contre un muret, entourée de poules blanches qui cherchaient leur nourriture. Sergent la rejoignit, discuta un moment avec elle, revint vers Joseph.
– Ils sont sur le chantier. Je ne sais pas où. Il va falloir les trouver.
Ils partirent à la recherche de Carmona, le chef de chantier, et de ses ouvriers.
– Vous verrez, c’est un type particulier. Il faut un certain caractère pour vivre dans le coin. La nature ne nous aide pas beaucoup. Ici, tout est compliqué. On a du mal à trouver des ouvriers et à les garder. Il faut savoir les commander, sinon ils s’en vont. Pour s’entendre avec lui, ce n’est pas compliqué : à lui les travaux, à vous la médecine.
Le royaume de la vase. Les Arabes l’appelaient le pays de la désolation. On avançait avec peine, on se perdait comme dans un labyrinthe, on s’épuisait vite en s’enfonçant jusqu’au mollet dans la boue. La pente du terrain quasiment nulle rendait impossible l’écoulement de l’eau. D’innombrables insectes, espèces endémiques ou inconnues, proliféraient. Les tiques tuaient les mammifères. Même les rats avaient fui. Les moustiques y pullulaient en nuées opaques et avaient chassé Européens et indigènes à l’exception des quelques familles berbères que Carmona avait réussi à fixer pour le chantier.
– Quand j’ai découvert cette région, je me suis dit que Dieu s’était amusé à y accumuler les pires obstacles pour l’homme, comme s’il avait voulu y rendre sa vie impossible. Un raté de la Création, avait plaisanté Sergent en lui faisant visiter le domaine où il allait exercer désormais.
Ils pataugèrent pendant deux heures, Carmona et ses ouvriers restaient invisibles, Sergent regardait sa montre avec impatience.
– Je ne vais pas pouvoir rester plus longtemps. Il est impossible de faire cette route de nuit. Je dois partir maintenant.
Ils déchargèrent le contenu de la camionnette au milieu de la cour. Sergent lui fit visiter sa maison avec son rideau de porte en moustiquaire, deux pièces sans fenêtre sommairement meublées, une étroite salle à manger avec une table en bois, trois chaises en osier et un coin cuisine avec un four à bois, un évier avec un robinet, un placard à provisions, une chambre à coucher avec un poêle Mirus, une armoire et un lit enveloppé d’une moustiquaire en dais.
– C’est spartiate bien sûr mais le matelas est confortable. L’important est à côté.
La deuxième maison était plus spacieuse, toujours sans fenêtre, elle servait de laboratoire et, avec sa paillasse en porcelaine, son matériel soigneusement aligné sur des étagères, ses ampoules à brome et à décanter, ses ballons, ses becs Bunsen, ses éprouvettes, ses tubes à essai et trois microscopes, on aurait pu se croire à l’Institut. Une armoire à pharmacie contenait quelques médicaments. La mission de Joseph était double : soigner les indigènes et mettre en place le programme de prévention contre le paludisme. Contre un mur, un lit de camp avec une couverture marron et une moustiquaire roulée le long du mur.
– La troisième maison, c’est celle de Carmona. Il ne tardera pas à rentrer.
Sergent l’aida à transporter et à ranger les caisses dans le laboratoire.
– Dupré vous ravitaillera dans quatre ou cinq semaines. Vous avez une bonne réserve de nourriture. Notez ce dont vous avez besoin, il vous l’apportera la fois d’après. S’il y a une urgence, voyez avec Carmona. Prenez votre temps pour vous installer, ici les heures s’écoulent différemment, on n’est jamais pressé ; demain ou après-demain ou la semaine suivante, c’est pareil. On s’éclaire avec la lampe à pétrole, on se lève et on se couche avec le soleil. Bon courage, Kaplan.
Joseph ne mit pas longtemps à ranger ses affaires dans l’armoire. Sur la table où il passa le doigt il n’y avait pas un grain de poussière, sur les meubles et le sol non plus. Il fit un tour dans le hameau attenant, ne vit personne, la vieille femme avait disparu. Dans la cour, il lui sembla entendre un chant de femme, une voix lointaine comme une sirène. Il tendit l’oreille, ne put distinguer si c’était son imagination qui lui jouait un tour ou le léger souffle du vent. Vers quatre heures, sous un ciel grisailleux, il fit le tour de la butte, îlot perdu sur une mer de marécages. Il n’y avait pas un bruit, pas de ressac, pas un oiseau dans le ciel. Il attendit encore. Jusqu’à la nuit tombée.
Il ne pouvait décemment pas disparaître sans prévenir ses amis. Il déchira une feuille d’un cahier et commença à écrire dans la triste lumière du jour qui disparaissait :
Ma chère Nelly,
On a eu l’occasion de parler de toutes ces lois qui nous interdisent de vivre. Je ne pouvais plus rester à Alger. J’ai eu une opportunité de m’enfuir, je n’ai pas pu te prévenir. Je pense que tu me comprendras. Je te souhaite le meilleur…
Ses mots traînaient, pesaient une tonne, il était surpris d’avoir si peu à lui dire. Il roula la lettre en boule, la jeta. Pas à elle qu’il devait écrire.
Dans la pénombre qui prenait possession de cette terre perdue de bout du monde, sa stupidité lui revenait comme un boomerang, la monstrueuse absurdité de ses semblables l’écrasait. Il aurait voulu se jeter à genoux et demander pardon à Christine, pardon pour les millions de cadavres à venir, les misères inouïes, les destructions innombrables, lui crier qu’elle avait eu mille fois raison de se battre pour la paix avec une telle énergie malgré la certitude inexorable de la défaite, sans craindre les sarcasmes et le mépris. Ni les accusations de lâcheté. Ce sont toujours les pacifistes les plus courageux, c’est si facile de faire la guerre, de tuer son voisin, d’étriper des enfants, d’être le dernier à survivre quand il aurait fallu vouloir que tous vivent. Il avait été comme les autres d’une insupportable arrogance. Il avait affiché son sourire suffisant, moqué ses efforts dérisoires, ses tracts piétinés, ses pancartes mal écrites, ses amendes comme une sanction divine, ses désillusions comme des coups de poignard dans le cœur. Il avait haussé les épaules, levé les yeux au ciel quand elle disait : « Je vous en prie, souvenez-vous de la grande boucherie. Plus jamais ça. » Il avait ricané avec le troupeau et n’avait jamais fait le moindre effort pour l’aider dans ses tentatives désespérées. Un soir, à la fin d’un meeting particulièrement pitoyable, il lui avait dit : « Christine, tu es ridicule à la fin. » Elle lui avait répondu : « Je sais et je n’ai aucune pudeur. »
Quand Joseph se réveilla, il aperçut un plafond de briques rugueuses et violacées et mit dix secondes à réaliser où il se trouvait.
Il pensa : « C’est pas vrai ! »
Il s’assit sur le bord du lit, désorienté, et serra sa tête dans ses mains. Ce n’était pas un cauchemar mais sa réalité. Pour longtemps. L’impression que peut ressentir un prisonnier innocent, oublié dans une cellule pour des années. Lui au moins, sa prison était vaste. Il devait s’y mettre de suite et ne pas ruminer. Juste une épreuve.
Un scientifique, une mission.
Neuf heures à sa montre, jamais il ne s’était levé aussi tard. La station expérimentale était déserte. Cette appellation mirobolante avait dû être décernée par une personne pleine d’humour ou de dépit. Ou animée d’un espoir insensé.
Il passa la journée à ranger son laboratoire, à disposer le matériel à sa façon, à essayer de retrouver la même disposition qu’à Alger. Il détailla le cahier vert remis par Sergent. Un travail considérable l’attendait. En plus des soins à apporter aux indigènes qui occuperaient un quart de son temps, le patron comptait une grosse année pour établir un inventaire exhaustif des larves vivant dans les eaux stagnantes et la boue avec une nomenclature des plantes aquatiques, analyser leur état et la texture organique du terrain afin de déterminer s’il existait ou non une relation entre l’acidité de l’eau et la prolifération des anophèles.
Un an, ou deux peut-être.
Soudain, une idée horrible l’envahit et l’anéantit en un instant. Et si Carmona s’était sauvé avec sa famille sans demander son reste ? Comment expliquer son absence autrement ? Il sortit sur le pas de sa porte, regarda alentour, la station était toujours déserte, les environs d’un calme infini. Que ferait-il s’il devait rester seul ? Il ne pouvait qu’attendre le passage de Dupré dans quatre ou cinq semaines. Il avait de l’eau potable, des provisions pour trois mois, rien ne l’empêchait de débuter l’inventaire.
C’était le premier jour d’une nouvelle vie.
Sur un cahier vierge à la couverture écossaise, il écrivit :
28 octobre 1940. Jour 1. Aujourd’hui commence ma vie de Robinson.
Dans le marais, Joseph avançait à pas mesurés, cherchant une hypothétique bosse du chemin pour ne pas s’enfoncer dans cette glaise argileuse. En trois mètres, ses chaussures en cuir furent empaquetées d’une mélasse empourprée, elles n’étaient pas imperméables, ses pieds clapotaient dans une soupe poisseuse, le bas de son pantalon était souillé, des éclaboussures maculaient aussi sa veste. Un vrai pied-noir. Joseph hésitait entre poursuivre ou revenir sur ses pas.
« Il me faut des bottes en caoutchouc, se dit-il. De toute urgence. Des blouses aussi. » Sur son carnet, il nota, mal à l’aise : « Demander des bottes en 41. » Il ajouta : « Deux paires. » Il respira profondément, fit un pas puis un autre, ce n’était pas si pénible, juste fatigant d’extraire ses pas de ce bourbier, et il poursuivit sans plus se soucier de son costume et de ses chaussures vernies.
Il marcha une heure, examinant les ponts de branchages superposés qui couvraient habilement les rides suintantes du terrain et permettaient de passer les ornières. Il remarqua un vol tournoyant de vanneaux, discerna dans le lointain des ombres qui s’agitaient. Une douzaine d’Arabes ceinturaient une parcelle asséchée d’un bourrelet de boue d’une cinquantaine de centimètres. Ils étaient vêtus d’une tunique claire, d’un gilet beige et d’un pantalon bouffant aux jambes remontées jusqu’aux mollets. Ils portaient tous un turban blanc.
Leurs pelles remontaient des paquets de terre humide qu’ils aplatissaient sur le muret avec de petites tapes. Plusieurs d’entre eux étaient assis sur le remblai et fumaient tranquillement. Joseph aperçut un autre groupe qui levait des digues sur le bassin voisin. Ils s’arrêtèrent un à un de travailler, se tournèrent vers lui. Joseph ne distinguait aucun chef de chantier. Il s’approcha, ils restaient immobiles. Il leur faisait face.
– Moi docteur, essaya Joseph en tapant du plat de la main sur sa poitrine.
Ils le fixaient d’un air inexpressif.
– Parler français ?
Un vieil homme ridé hocha la tête, se tourna, esquissa un signe du bras en direction du champ voisin. Joseph vit un Arabe de grande taille venir vers eux. Des enjambées comme des sauts. Ils s’écartèrent pour le laisser passer. La chemise ouverte, il portait la même tenue que les autres, il s’arrêta à un mètre de Joseph, planta sa pelle dans le sol. Il faisait au moins deux mètres de haut, ou peut-être sa minceur le faisait-elle paraître plus grand. Un visage tanné, une barbe grisonnante. Il détailla Joseph, son regard s’immobilisa sur ses pieds, emmitouflés dans leur gangue d’argile.
– Je suis le nouveau docteur. Vous parlez français ?
D’un air fatigué, l’homme s’essuya le front d’un revers de manche, releva son turban abaissé. Il avait les yeux noirs, les pommettes très saillantes.
– Je cherche le chef de chantier.
– Je suis Carmona.
Jour 4. 31 octobre 1940. Ce matin, j’ai trouvé, posée devant ma porte, une paire de bottes en caoutchouc. Elles étaient un peu grandes et crottées. Une fois nettoyées, elles sont comme neuves et conviennent à merveille pour se déplacer dans cette pataugeoire. Elles me montent aux genoux. Je présume que c’est Carmona qui les a mises là. Qui d’autre ? Après notre rencontre, il est retourné dans son champ parmi les autres, sans dire un mot, ils se sont remis au travail sans me prêter plus d’attention. J’ai attendu un moment puis j’ai fait demi-tour. Je ne sais pas s’il habite la maison en face. J’aurais mille questions à lui poser mais il est insaisissable. Est-ce qu’il m’évite ?
Jour 11, je crois, ou 12 ? C’est la dernière fois que je les numérote. Je ne vais pas devenir prisonnier de chaque journée. Je n’ai pas de comptes à tenir ou à rendre. La date suffira, tant que je ne l’oublierai pas. Demander un calendrier à Dupré. Je n’en ai pas vraiment besoin mais tous les médecins en ont un.
Il m’arrive de croiser Carmona. À la station ou au détour d’un chemin. Il me fait un signe de tête. Je le lui rends. Il ne s’arrête jamais, ne me demande rien. Je me suis organisé sans lui. Il me parlera quand il le voudra. Il habite dans la maison en face.
21 novembre 1940. Ce matin, j’ai laissé ma montre sur la table. Je la pose là le soir quand je me couche et je l’ai oubliée. J’ai passé la journée à crapahuter dans le marais à faire des prélèvements. J’avais peur qu’on me la vole. La porte ne ferme pas. Je me disais que c’était une épreuve, que je verrais bien en rentrant. J’y suis très attaché, elle m’a été offerte par mon père le jour de ma bar-mitsva. C’est une Lange, elle est d’une précision absolue et n’est jamais tombée en panne.
Le soir, quand je suis rentré, la montre était toujours sur la table. Elle s’était arrêtée à 15 h 11. Je n’ai plus l’heure. Est-ce que Carmona a l’heure ?
17 décembre 1940. Aujourd’hui, Dupré est arrivé. Dire que je ne lui avais jamais adressé la parole ou presque, à peine bonjour bonsoir. J’étais si heureux de le voir et d’entendre enfin une voix humaine. Il m’a montré fièrement la médaille de bronze reçue pour ses trente ans de service à l’Institut, il y est entré à sa création avant-guerre, il avait seize ans. Il a offert l’apéritif au personnel. Ils ont trinqué à ceux qui ont été mobilisés. Sergent a levé son verre en précisant : « À tous nos absents, où qu’ils soient. » Juste après, il lui a annoncé qu’il était temps de faire une livraison.
Il m’a apporté des journaux. Il me dit que j’ai eu bien raison de partir. À Alger, on a arrêté des milliers de juifs. À part ça, la vie continue. Avec sa femme, ils sont allés voir Les Hauts de Hurlevent, il paraît que c’est un très beau film. Il m’a avoué qu’on me trouvait distant mais que c’était une idée fausse. Il n’a pas tort. C’est vrai que je ne vais pas au-devant des gens.
Il a déchargé les provisions et du matériel de chantier. Je lui ai donné un coup de main. J’ai vu qu’il appréciait. Je l’ai interrogé pour savoir si cela ne le dérangeait pas que Carmona soit absent. Il m’a répondu d’un ton sec : « Celui-là, moins je le vois, mieux je me porte. » Ils communiquent uniquement par écrit au moyen d’un cahier qui se trouve dans l’étable.
C’est là qu’il laisse la paie des ouvriers du chantier. Je n’avais pas réalisé qu’ils étaient payés. Il m’explique qu’il n’y a pas de travail dans la région, l’Institut est le seul à employer des Berbères et des Kabyles. On leur verse un petit salaire et une partie des provisions leur est attribuée. Ici, avec cinquante francs, une famille vit pendant un mois ! Il paraît que si on leur donne plus, ils en profitent pour s’en aller. Eux ce sont des privilégiés, les autres crèvent de faim.
J’ai préparé un mémo de mon installation pour Sergent avec un compte rendu de mes travaux. Je ne dis pas un mot de Carmona. Il comprendra pourquoi, je pense.
Avant son départ, je lui ai demandé quelle heure il était mais j’ai mis pas mal de temps à ranger le matériel de laboratoire, après c’était idiot de remettre ma montre à une heure approximative.
19 décembre 1940. Peut-être que je deviens fou. J’entends des voix. Pas tout le temps. Souvent. Une voix de femme qui chante dans le lointain. Aiguë, nasillarde. Je suis incapable de déterminer si c’est une voix humaine ou le fruit de mon imagination.
31 décembre 1940. En vérité, 1er janvier 41 en fin de journée quand j’écris ces lignes. Je m’apprêtais à réveillonner. Pas facile d’être plein de gaieté tout seul, encombré du souvenir des réveillons si heureux à Alger. Où sont-ils, tous mes amis, en cette nuit si particulière ? Font-ils la fête, vont-ils danser chez Padovani ? Ou, en cette sombre période, restent-ils ensemble pour se sentir plus proches les uns des autres ? C’est peu dire que Nelly et Christine me manquent. Je pense à elles sans cesse. Se reverra-t-on un jour ?
Je me cuisinais du riz à la tomate quand on a frappé à la porte. Un instant, j’ai cru que c’était Carmona, j’ai ouvert à un vieil Arabe qui portait un bandeau sur l’œil. Il avait l’air paniqué. Il parle assez bien le français. Je l’ai suivi dans sa maison en torchis où, couché sur une couverture, son petit-fils était en train de mourir. Il avait le ventre monstrueusement gonflé, comme s’il avait avalé une citrouille. J’ai à peine posé la main dessus qu’il a hurlé de douleur. L’enfant devait avoir quatre ou cinq ans, il était agité de convulsions. La rate était hypertrophiée au-dessus des fausses côtes et dure comme du bois. Il n’y avait rien à faire. À ma connaissance ou à celle de tout autre médecin sur cette terre, il n’existe pas de traitement. Quatre femmes étaient accroupies et me scrutaient. On n’entendait que le crépitement du feu qui se consumait à même le sol. Le vieil homme m’a demandé si j’allais le sauver, je lui ai dit la vérité. Il a traduit pour les femmes, elles se sont mises à pleurer. Dans le laboratoire, je n’avais rien, absolument rien pour le soulager. À ce stade, l’aspirine n’a aucun effet. J’ai pris de l’éther. J’en ai mis sur un coton. Il s’est endormi. Je lui tenais la main. Il s’est réveillé deux fois, me fixait d’un air étrange. Il n’avait pas l’air d’avoir mal. Il est mort en début d’après-midi, on ne s’en est pas rendu compte.
Ils sont partis. Le vieil homme portait l’enfant dans ses bras, le corps roulé dans une couverture. Si j’ai bien compris, leur cimetière est assez loin d’ici. J’ai aperçu Carmona au milieu des autres dans le cortège. Ils ont disparu de ma vue en cinq minutes.
J’ai préparé une note pour Sergent. « Vous m’avez envoyé dans ce pays pour que j’accomplisse la mission de l’Institut. Si vous voulez que je reste, je dois avoir une vraie pharmacie à ma disposition. Ou je les soigne et je peux soulager leurs douleurs, ou nous ne servons à rien. »
11 janvier 1941. Le vieil homme s’appelle Ali. Il a fait la Grande Guerre en France pendant deux ans. Il a perdu un œil à Douaumont, il a reçu une médaille, il en est très fier. Son petit-fils se prénommait Belkacem. C’est le troisième qui meurt en deux ans. Il y a longtemps, il a perdu deux enfants de la malaria. Je trouve cet homme extraordinaire. Il ne se plaint pas. De rien. S’il est triste, il n’en laisse rien paraître. Au contraire, il sourit, il blague. Lui, il a un travail, il est payé. Sa famille a de quoi manger. Il vit dans des conditions épouvantables, moyenâgeuses, mais il affirme qu’il y a pire. Son fils, le père du gamin, a été enrôlé dans l’armée française, il n’a pas de nouvelles, il espère qu’il va bien.
Ali me tutoie. Moi aussi.
Je lui pose des questions sur Carmona, il fait semblant de ne pas entendre, j’insiste, il hoche la tête, ne répond rien ou à côté. Quand je demande pourquoi Carmona est habillé comme un Arabe, il affirme que le saroual est plus pratique que nos pantalons et que je devrais essayer.
Il me dit que je suis son ami. Je n’imaginais pas m’en faire un ici.
Je lui ai demandé s’il entendait parfois une voix de femme. Il m’a répondu que oui. Tout le monde l’entend ici. De temps en temps. C’est le vent de l’Atlas qui siffle.
25 février 1941. J’ai commencé depuis dix jours la campagne de prophylaxie contre le paludisme. Le programme élaboré par Sergent consiste à distribuer de la quinine à toute la population, elle soignera les paludéens et agira à titre préventif sur ceux qui en sont indemnes. Il semble que quarante centigrammes de chlorhydrate de quinine soient le bon dosage. Au-dessus, on a souvent des maux d’estomac, des troubles de l’ouïe et dans quelques cas des ivresses passagères. Le plus long est de faire les dragées de vingt centigrammes de sel enrobées de trente centigrammes de sucre. Les enfants en raffolent, pour eux la dose est réduite à dix centigrammes et à cinq pour les tout-petits. Son administration quotidienne est très accaparante. Impossible de faire autrement.
Ali me donne un sacré coup de main. S’il ne m’accompagnait pas, il me serait impossible de me repérer dans le labyrinthe des marécages. Grâce à lui, je peux organiser une tournée sanitaire. Il me sert d’interprète et m’a conduit dans un autre hameau où vivent une quinzaine de familles. Uniquement des vieux en haillons, des femmes et une kyrielle d’enfants. Ils n’ont pas de cabanes pour s’abriter, des pans de tissu poussiéreux leur servent de tentes. D’après ce que j’ai compris, une partie des hommes ont été mobilisés, les autres travaillent sur le chantier. Difficile d’imaginer leur dénuement. Les enfants ont des vêtements en loques, les nourrissons et les plus petits restent nus et jouent sur le sol boueux. Ils n’ont pas de puits, puisent l’eau dans le marais qui sert d’égout. Inutile de les soigner tant qu’ils vivront dans ce cloaque. Il faudrait qu’ils s’installent à la station, au moins ils auraient un puits et je pourrais m’occuper d’eux plutôt que de perdre plus d’une heure dans le marais pour les rejoindre. Ali dit que c’est impossible, ce sont des gens du Sud, des Kabyles, des casseurs de cailloux, ils ont l’habitude de camper sous ces tentes. Lui est un Berbère, ils ne peuvent pas vivre ensemble. J’ai insisté, il m’a répondu que c’était ainsi depuis toujours mon ami, personne ne peut rien changer à cela. Leurs femmes ne portent pas le voile. On peut les aider, les soigner, mais pas vivre avec eux. Ils nous prennent le peu qu’on a. Dans huit jours ou trois mois, ils seront partis ailleurs.
Seul, je ne peux rien faire. J’étais décidé à en parler à Carmona. Sur le pas de ma porte, je le vois qui s’éloigne, indifférent. Comme si je n’existais pas. Il disparaît vite. J’entends toujours cette voix de femme qui chante.
9 mars 1941. Depuis quelques jours, le ciel était gris en plein jour avec des nuages monumentaux, une armée serrée de cathédrales qui explosent. Des déflagrations comme du canon. Un tir de barrage ininterrompu. Et puis il est devenu uniformément noir, sans le moindre interstice, les couleurs ont disparu. Les oiseaux aussi. Une chape infinie et basse nous a recouverts. La pluie a redoublé. Je connaissais les orages brutaux de l’hiver algérois qui douchaient la ville et transformaient les rues en ruisseaux. Ici, ce sont des trombes de préhistoire. Est-ce la proximité de la montagne ou le Déluge qui s’annonce ? Autre chose de plus menaçant ? Fracas permanent. La terre gorgée ne tremble plus. L’eau gicle, déferle. Des cataractes pendant une semaine. Les vagues nous grignotent. De l’écume partout. Aucune accalmie. Le marais disparaît sous l’avalanche. Un isolement total de début du monde. Impossible d’allumer une cigarette. À l’abri, je suis humide. Le niveau monte. Encore quelques jours et on va mourir noyés.
Dans la nuit (ou bien était-ce le jour qui avait disparu), on a frappé à ma porte, j’ai cru que c’était Carmona, enfin. Ali m’a dit qu’on évacue la station demain. Après, ce ne sera plus possible. Je vais emporter le strict minimum. Ce que je peux porter.
Je ne sais pas quelle heure il était à mon réveil. J’ai aussitôt remarqué un bruit étrange, inhabituel. Le silence absolu. Il ne pleut plus.
25 mars 1941. Dupré était coincé. Il ne pouvait pas passer. Sergent lui a ordonné d’attendre à Sidi-bel-Abbès. Il y a eu des inondations dans tout le pays. Des dizaines de morts. Des disparus. Une montagne s’est effondrée à Tlemcen. Dix jours pour que le niveau diminue. Dupré s’est embourbé vingt fois. Par endroits, la route a disparu. Il me jure qu’il pleut plus à Alger qu’à Paris. Ici, dans cette fosse gigantesque, c’était pire. Toutes les digues, tous les murets levés ont été emportés. Comme si la terre avait voulu se venger de nos actions dérisoires. Des années de travail perdues. Il faut recommencer. Dupré décharge tout, pressé de rentrer. La prochaine fois, il apportera d’autres instruments de chantier.
D’après lui, il n’y a rien à faire pour les gens d’ici. C’est comme ça.
De toute façon, le hameau a disparu. Ses habitants aussi. Ali me dit qu’ils se sont réfugiés sur une hauteur. Ils ont l’habitude, chaque année c’est pareil, mais cette année est la plus mauvaise depuis toujours. À cause de la guerre, peut-être. Le tertre a fondu de moitié.
5 juillet 1941. Ali me pose une foule de questions, d’où je viens, comment est mon pays, pourquoi je ne suis pas marié à mon âge et pourquoi je n’ai pas d’enfant. Il fait tellement chaud qu’on ne peut sortir qu’entre 4 heures et 10 heures du matin. Après c’est le fer à repasser. L’eau s’évapore. Les moustiques pénètrent partout. J’ai toilé la charpente et construit un sas en moustiquaire, il y en a des malins, des malignes plutôt, qui entrent, je ne sais pas par où.
Depuis quelques semaines, je teste un nouveau produit : le dichlorodiphényltrichloroéthane que Sergent vient de m’envoyer. Cet insecticide est d’une incroyable efficacité, aucun anophèle ne lui résiste. On va réussir.
28 octobre 1941. Un an, déjà. Je me suis senti rarement aussi libre que dans ce pays hostile et désertique. Je suis le seul maître de ma vie. Je crois que c’est lié à l’absence de montre. Je me lève, je me couche, je dors, je mange et travaille quand et comme je veux, rythmé par une horloge purement interne. Il n’y a aucune fenêtre. Pour savoir si c’est le jour ou la nuit, je suis obligé d’ouvrir la porte.
J’entends souvent cette voix venue de l’au-delà, assez distinctement certains soirs, comme si elle était portée par le vent. Pourtant aujourd’hui, il n’y en a pas et je l’entends.
Avec Carmona, nous ne nous sommes jamais parlé mais il m’a donné des bottes. Ici, c’est la liberté. J’ai remarqué qu’il n’en portait pas. Ni lui ni les autres Arabes. Je ne sais pas pourquoi j’écris ça. Il n’est pas arabe. Ils vont pieds nus dans la boue. Ou avec des sandales ouvertes.
21 novembre 1941. La campagne de quininisation préventive me prend beaucoup de temps mais c’est une immense satisfaction de mesurer son efficacité, surtout sur les bébés et les jeunes enfants aujourd’hui protégés. Depuis un an, zéro infection. Je mesure l’avancement des travaux de Carmona, de loin, sans intervenir.
J’avais tellement de travail entre cette campagne, les nouveaux tests cliniques sur la quinine et les recherches sur les tiques que je n’avais plus le temps de lire.
Ou peut-être plus envie.
Mon seul contact avec le monde se fait grâce aux journaux que Dupré m’apporte. Il me livre L’Écho d’Alger et La Dépêche d’Algérie. Malheureusement, les numéros ne se suivent pas. Je lis tout, de la première à la dernière page, y compris la rubrique nécrologique et les annonces. Je lis lentement pour en profiter. C’est une bouffée d’oxygène qui m’est donnée, la vie continue et je n’en suis pas complètement écarté.
La guerre évolue mal, Hitler triomphe partout. Il a conquis l’Europe entière, l’URSS est sur le point de s’écrouler. L’Amérique reste spectatrice et le massacre continue. Mon séjour dans ce bled n’est pas près de finir.
La Dépêche a publié un feuilleton extraordinaire. Je l’ai découpé et relu deux fois. C’est un grand roman. Premier de cordée raconte l’histoire héroïque et humaine d’un jeune guide de haute montagne, sa vie, son combat pour surmonter son vertige, les difficultés du quotidien mais aussi la fraternité des hommes, leurs combats pour s’accomplir. Et surtout la montagne. Majestueuse, fascinante, impitoyable. Une véritable histoire d’amour.
Un jour, j’irai à Chamonix.
7 janvier 1942. J’ai eu le plaisir de voir arriver Sergent qui a fait le livreur. Je reçois ses notes toujours aussi précises transmises par Dupré mais l’avoir en face de moi a été un vrai bonheur. Jamais je n’ai été aussi heureux de voir quelqu’un.
Les nouvelles à Alger ne sont pas bonnes. Tout le monde a peur. Weygand a eu la peau d’Abrial, il a continué d’appliquer les lois raciales avec zèle. Les arrestations dans la communauté juive ont été innombrables, beaucoup se sont retrouvés dans des camps français, les conditions de vie y sont, paraît-il, abominables. Pétain a débarqué Weygand à son tour et l’a remplacé par un autre fidèle.
Sergent m’a dit qu’il était très content de mon travail, mes observations in vivo lui sont particulièrement utiles. D’après lui, je dois me concentrer sur la baisse des taux de gamétocytes et tester de nouveaux dosages en y associant de l’atébrine.
En mai, Dupré fera une livraison qui promet d’être compliquée. Il apportera des poissons d’eau douce qui viennent tout droit du Texas. Les gambouses sont des dévoreurs de larves de moustiques, leur taille de trente à quarante millimètres leur permet de poursuivre les larves au milieu des plantes. Ils sont, affirme-t-il, aussi voraces que prolifiques. Il est très intéressé par les résultats exceptionnels obtenus avec le DDT. Il est persuadé que la réponse immédiate contre le paludisme viendra moins de la recherche fondamentale que des mesures anti-larvaires : épandage d’insecticides, drainage et assèchement des zones humides, boisement intensif pour accélérer l’évaporation de l’eau et la faire circuler, l’empêcher de stagner par tous les moyens.
Quand j’ai évoqué Carmona et son silence permanent, il a eu une réaction étonnante. Il s’est écrié : « Avec vous aussi ! » Sur le coup, je n’ai pas réagi. Il a haussé les épaules avec fatalisme. Avant lui, m’a-t-il confié, le premier chef de chantier est resté trois semaines, le deuxième huit jours. Lui est là depuis trois ans et il fait le sale boulot.
23 mars 1942. Je n’ai plus de lame de rasoir depuis un moment. J’ai oublié d’en demander à Dupré. Je me laisse donc pousser la barbe. J’avais commencé à la tailler avec des ciseaux mais j’ai renoncé. Ça ne me va pas si mal. Dommage que Christine ne puisse me voir, elle aurait aimé. Nelly, je ne crois pas, qui me faisait la guerre car je lui râpais la joue le dimanche.
Ali me dit que je leur ressemble de plus en plus. Je n’arrive pas à savoir s’il se moque de moi ou s’il est sincère.
2 mai 1942. J’ai raté Dupré. Quel dommage. C’est un tel bonheur d’entendre parler français une fois de temps en temps. Et il me donne des nouvelles. J’ai l’impression qu’avec lui, je suis à Alger au milieu de la vraie vie. Je ne sais jamais avec précision quand il vient. Je ne peux pas rester à la station à l’attendre. À mon retour, j’ai trouvé quatre tonneaux d’un mètre de haut, à l’intérieur ça grouille de milliers de poissons. Il a laissé aussi plusieurs centaines de plants d’eucalyptus. Je retrouve l’odeur si douce du Jardin d’essai. Je dois m’organiser pour être là quand il passe mais je ne sais pas comment.
26 juin 1942. Dans L’Écho d’Alger, cet article à la page Spectacles : « Pour la deuxième semaine consécutive, les auditeurs de Radio Alger ont été privés de la retransmission de leur dramatique radiophonique. Les raisons de cette grève inadmissible trouvent leur origine dans les réclamations éhontées des comédiennes qui exigent la même rémunération que leurs collègues masculins sous prétexte qu’elles font le même travail. Dans les moments particulièrement douloureux que traverse notre pays, on aurait pu espérer plus d’esprit civique de la part de ces suffragettes sans vergogne. »
Christine, je te reconnais bien là.
30 juin 1942. Entrefilet cocasse en bas de la page Spectacles de L’Écho d’Alger : « Mesdames les comédiennes ayant obtenu satisfaction de leurs revendications sur l’égalité des rémunérations ont repris le chemin du studio. Les auditeurs de Radio Alger pourront enfin profiter de leur émission radiophonique préférée dès mardi soir où sera proposée, pour leur plus grand plaisir, La Maison du péril, une pièce policière de madame Agatha Christie. »
Christine, surtout ne change pas.
4 septembre 1942. Aujourd’hui, j’ai pratiqué un accouchement. Le premier et, je l’espère, le dernier. Ça a été vraiment abominable. Ali est venu me chercher, comme toujours au dernier moment. Il avait l’air paniqué. C’était pour sa petite-fille, enfin c’est ce que j’ai compris, je ne le jurerais pas. Il m’a entraîné dans le labyrinthe. On entendait ses hurlements à au moins cent mètres. La jeune femme, elle doit avoir seize ou dix-sept ans, était dans un piteux état. Le travail avait dû commencer depuis longtemps, le bébé était bloqué, la tête mal engagée, les femmes qui l’entouraient criaient autant qu’elle. Il a fallu les expulser, j’ai gardé la femme d’Ali qui parle un peu le français. Ali a fait bouillir de l’eau. J’étais assez paniqué, je tentais de rameuter les souvenirs lointains de mon passage à l’hôpital universitaire Motol de Prague. À l’époque, je pensais que c’était le rôle des sages-femmes pas des médecins, que jamais de ma vie je n’aurais à pratiquer un accouchement.
Elle était incroyablement blême, le bébé ne bougeait pas, elle souffrait horriblement, je lui ai fait une piqûre de morphine qui l’a apaisée.
C’est quoi la priorité : la mère ou l’enfant ?
Elle ne parle pas un mot de français, la vieille traduisait. À plusieurs reprises, elle a failli partir, revenant je ne sais comment, je lui disais de pousser, elle comprenait, faisait des efforts inouïs, au bord de l’agonie. Où est-elle allée chercher cette force ? À un moment, elle a fait oui de la tête, a poussé encore plus fort mais ce foutu bébé était coincé. Elle s’est mise à trembler. Elle n’en pouvait plus. Son corps s’est affaissé. Combien de temps une femme peut-elle résister à cette souffrance ? Je n’avais plus qu’une solution et elle me faisait horreur. J’ai réussi à prendre le scalpel dans la trousse. J’ai dit à la vieille de la tenir fermement et j’ai incisé le périnée. Elle a à peine réagi. Je devais avoir plus mal qu’elle. J’étais inondé de sang. Et il y a eu un moment où la peur s’est envolée. J’avais les gestes assurés, les réponses cliniques. J’ai réussi à attraper le dessous de la tête du bébé, j’ai tiré, il résistait, elle hurlait, j’ai tiré plus fort, il est venu d’un coup. Je n’en revenais pas de l’avoir entre les mains. On est restés quelques secondes en suspens, il s’est mis à hurler pour signaler qu’il était vivant. Je l’ai nettoyé, j’ai coupé le cordon et je l’ai posé sur sa mère qui l’a pris dans ses bras et a trouvé la force de l’embrasser et de le serrer contre elle avec un amour insensé.
Je lui ai refait une piqûre d’anesthésiant pour la suturer. À nouveau, mon cœur tambourinait, j’avais l’impression de me coudre moi-même, j’étais inondé de sueur. J’espère bien ne plus jamais avoir à recommencer.
Elle m’a donné un sourire pour me remercier. Va-t-elle s’en remettre ? Je ne peux plus grand-chose pour elle. Je passerai chaque jour pour les voir tous deux. Le bébé a l’air d’avoir six mois, une tête énorme de trente-huit centimètres et il pèse quatre kilos cinq. Il a aussi des doigts transparents, une force incroyable et de longs cheveux noirs très soyeux.
14 novembre 1942. Les Alliés ont débarqué à Alger. Dupré m’a raconté à quelle vitesse incroyable ils avaient réussi à prendre la ville et à se rendre maîtres de l’Algérie. En une journée. À peine ont-ils entendu quelques coups de canon et de lointaines rafales. Il paraît que la liesse populaire était énorme quand les Anglais et les Américains ont défilé rue d’Isly. Sergent me fait dire qu’il pense à moi et, dès qu’il m’a trouvé un successeur, il me rapatrie. La seule chose que je ne comprends pas, Dupré et Sergent non plus, c’est comment les Américains ont pu nommer l’amiral Darlan haut-commissaire, lui qui a servi si fidèlement Pétain et soutenu la collaboration avec les Allemands. On ne peut quand même pas retourner sa veste aussi impunément.
31 décembre 1942. Je finis l’année dans l’incertitude la plus totale. J’attendais Sergent ou du moins Dupré. Rien. Que se passe-t-il ? Pourquoi est-ce qu’ils tardent autant ? M’ont-ils oublié ? Chaque journée se traîne, interminable. Je n’ai pas quitté la station depuis dix jours de peur de les rater. Et toujours cette voix qui revient à la nuit tombée. Il n’y a pourtant pas le moindre vent.
7 janvier 1943. Enfin Sergent. Je l’attendais comme le Messie. Avec d’aussi mauvaises nouvelles, j’aurais préféré qu’il ne vienne pas. Mais il a tenu à me les porter lui-même. Darlan a été assassiné fin décembre par un jeune résistant fusillé deux jours après au terme d’un procès qui aura duré moins d’une heure. Les vichystes ont désigné le général Giraud pour le remplacer. Sa première décision a été de refuser la grâce que lui demandait la Résistance. Les suivantes ont été de maintenir les lois raciales et antisémites et de ne pas ouvrir les camps de concentration du Sud, où des milliers de juifs, de résistants et de réfugiés espagnols croupissent dans des conditions horribles. Impossible de me faire revenir. Je lui avoue que je me sens perdu, je voudrais qu’il m’explique. Il ne comprend pas plus que moi ce qui se passe. « Dès que c’est possible, je vous remplace, vous pouvez me faire confiance », affirme-t-il.
Il a bien vu mon air sceptique, peut-être méfiant.
« Encore de la patience, il faut être philosophe », me dit-il.
C’est donc à cela que sert la philosophie. À se résigner.
5 février 1943. Je m’ennuie. Je me pétrifie. C’est la première fois de ma vie que j’ai cette impression de m’écrouler. Je n’ai plus envie de rien. Je ne fais plus rien. Je ne dors pas, je ne mange plus, je ne me lave plus. J’attends, assis sur le pas de ma porte. Je guette le paysage immobile et qu’il se produise quelque chose d’inattendu, qu’un rayon de soleil traverse les nuages, qu’un oiseau vole soudain ou que cette voix de femme me parvienne une fois de plus.
Écrire ces lignes me demande un effort démesuré.
J’ai remonté ma montre à une heure fantaisiste, uniquement pour voir la trotteuse avancer et avoir ainsi la preuve que je suis bien vivant.
Où sont mes amis aujourd’hui ?
25 février 1943. Dupré est arrivé avec une nouvelle immense. Les Allemands ont capitulé à Stalingrad, il y a trois semaines. Je devais être le seul être humain sur cette terre à l’ignorer. Cent mille prisonniers ! L’hiver russe aura triomphé une fois encore. La roue a tourné. Il va perdre. C’est sûr. Mais quand ? J’ai une sale impression. Je vais crever avant. Je suis inutile. Je n’arrive plus à me convaincre de l’importance de mon sacerdoce.
8 mars 1943. La pluie n’a pas cessé depuis trois jours. Le ciel est triste à se tirer une douzaine de balles dans la tête. Ça n’en finira jamais. Je suis fini, oublié dans ce trou. Je vais mourir ici. Sur ce promontoire stupide. Si j’avais eu du courage, je me serais battu et je serais déjà mort.
Finalement, je me retrouve comme mon homonyme du Procès, coincé dans un monde logique et incompréhensible. Je me demande quelle raison l’organise et quelle logique l’administre. Et je perds mes forces et ma vie à essayer de poser la bonne question, celle qui obtiendra une réponse, car, pour toutes les autres qui me torturent, il n’y en a aucune.
9 mars 1943. Le sommeil me fuit toujours. J’ai dormi deux heures, je crois. Je ne sais pas si je rêvais ou si j’étais éveillé, je faisais l’amour avec Christine. Ou je me regardais faire l’amour avec elle. Je suis sûr que c’était elle. Je n’ai jamais aperçu son visage. C’était sa voix, je crois, son odeur peut-être, la couleur de sa peau certainement. Où est-elle ?
4 juin 1943. Que ce soit avec la quinacrine seule ou associée avec la prémaline, les gamétocytes restent élevés. Avec l’un ou l’autre médicament administré une fois par semaine, en dose d’un comprimé et demi à trois comprimés selon l’âge, les résultats ont été pareillement insuffisants. J’ai moins de gamétocytes et surtout de plasmodium chez les sujets recevant de la prémaline S, mais cela n’a pas suffi à empêcher l’apparition de l’épidémie saisonnière de paludisme.
C’est bien le plasmodium qui est la cause efficiente de la maladie et l’anophèle qui le propage, mais Sergent avait encore raison, cela ne suffit pas, il faut aussi un certain degré de fréquence, d’abondance ou d’intensité. Il existe un vrai « seuil de danger » où la maladie se propage. Il y a plus de moustiques à Paris qu’en Algérie mais pas de réservoir humain pour ceux-ci. Il faut donc rester sous ce seuil soit par des mesures anti-larvaires énergiques, soit par des médicaments actifs contre le plasmodium, le médicament contre le paludisme reste à découvrir. À ce jour, il n’existe pas.
Si la maladie recule, c’est surtout en raison des mesures anti-larvaires : écoulement des eaux stagnantes, plantation massive d’eucalyptus, efficacité des gambouses dont les œufs éclosent au moment de la ponte. Ce poisson fait une consommation immodérée de larves, il est probablement notre meilleur allié contre l’anophèle.
14 juillet 1943. Je me suis accordé une journée de vacances. J’ai fait le ménage, nettoyé, balayé, enlevé une montagne de poussière. En fin de journée, j’ai entendu la voix. Très distinctement. Je ne suis pas fou. Ce n’est ni un rêve ni une illusion. Une femme chante. Elle vient de la maison en face. J’en suis sûr.
Cet imbécile de Dupré a oublié mes cigarettes. Je n’en ai plus. J’en suis réduit à fumer des feuilles d’eucalyptus séchées. C’est infect. Je suis en manque. Vraiment. Je n’ai pas du tout envie de m’arrêter. Au contraire.
23 juillet 1943. 46° à l’ombre. Fournaise extérieure. Arrêté de travailler. Chaleur intolérable. Pire que les autres années. Je devrais me lever à quatre heures du matin et j’aurais six, sept heures d’activité sans trop souffrir. Mais ça doit être à cause de l’heure à laquelle je m’endors, je me réveille trop tard, le soleil écrase tout. Les nuits sont suffocantes, plus chaudes encore que les jours. Bouger est une aventure qui demande un effort considérable.
Manger aussi est une épreuve. Je suis maigre comme un haricot et barbu comme un naufragé.
Si Dupré ne m’apporte pas de cigarettes, je le tue.
18 septembre 1943. Les bonnes nouvelles se succèdent. La Corse est libérée. Les Alliés ont débarqué en Italie et, en cadeau, un magnifique article à la page Spectacles de L’Écho d’Alger :
« Hier au théâtre de L’Œuvre Moderne, place Bugeaud, la première d’une pièce très attendue, le Prométhée enchaîné d’Eschyle, mis en scène par Albert Mathé, qui joue également le rôle-titre de ce classique avec une troupe où le chœur et les comédiennes sont particulièrement remarquables. Le metteur en scène et adaptateur a su éviter les pièges d’un texte hiératique en transformant Prométhée en héros mythique qui se révolte pour les libertés humaines et ne craint pas de défier les dieux. Les représentions se poursuivront jusqu’au 25 septembre au bénéfice du Secours populaire. Il est recommandé de réserver. »
La vie continue, heureusement.
28 octobre 1943. Trois ans… TROIS ! J’ai du mal à y croire en l’écrivant. Je ne sais plus qui a dit que les plus dures étaient les trois premières années. Moi probablement.
4 décembre 1943. Je me suis trompé de direction. Je me demande encore pourquoi j’ai choisi la recherche alors que je préfère tellement soigner les êtres vivants. Quand je reviendrai dans le monde, je m’installerai comme médecin de ville ou dans un hôpital.
Je rêve de Montparnasse et de la Bastille. S’y amuse-t-on toujours autant ?
28 décembre 1943. Dupré me transmet une longue lettre de Sergent où il me félicite de l’avancée de mes recherches et de mes résultats. Il me remercie pour l’éminent service rendu à l’Institut. Il me jure que mon épreuve finira bientôt.
21 janvier 1944. Aujourd’hui, j’ai eu la plus grande surprise de ma vie. Quelque chose d’indéfinissable, entre le magique et la consternation. Je tremble encore de ce que j’ai vu.
Je lisais le journal assis sur le pas de ma maison, en vérité je le relisais, n’ayant pas croisé Dupré depuis près d’un mois. Je fumais tranquillement. C’est un endroit d’où l’on aperçoit toute la station, le village indigène et les champs environnants. Au loin, on distingue dans la brume les contreforts des monts de Daïa.
J’ignore si c’est désormais le reflet de ma nature profonde ou le résultat de mon interminable confinement, mais je me délecte des potins en provenance d’Hollywood sur le mariage d’Orson Welles et de Rita Hayworth. Quelle beauté. Je hais cet homme. J’en étais à rêver de cette déesse de l’amour quand j’ai entendu la voix.
La station était déserte en cette fin d’après-midi. Je me revois lever la tête lentement. Comme si la chanteuse allait apparaître. En face de moi, il y avait la maison de Carmona, distante d’une trentaine de mètres. Sa porte était entrouverte. Le son venait de là. À n’en pas douter. Je me suis approché avec précaution. La voix s’affirmait, de plus en plus présente, claire, distincte. J’ai poussé la porte. La pièce était très sombre, j’avançais, guidé par la voix, je la découvris, à peine éclairée par la lumière blanche du jour, assise contre le mur, sur d’épais coussins verts. Elle portait un somptueux caftan en soie bleue brodé d’une profusion de perles et de fils d’or avec des manches amples parsemées de rubans galonnés et un saroual tout aussi richement décoré. Et de fines chaînes d’argent et d’or étaient enroulées autour du cou. Dans la pénombre, elle chantait d’une voix de gorge doucereuse, plaintive, avec des lamentos éplorés et des envolées aiguës et joyeuses, rythmant avec un tambourin serti de nacre et de cymbales. Je devinais ses yeux noirs soulignés de khôl. Sous sa parure et son fard, elle n’a pas d’âge. À aucun moment, elle n’a paru étonnée de ma présence ou craintive. Elle a continué à chanter sans me regarder, les yeux dans le vague. Peut-être a-t-elle senti mon émoi, son timbre a faibli, s’est fait plus intime, rauque, presque nasillard, comme si elle m’offrait sa chanson et que ses paroles incompréhensibles m’étaient destinées.
Je ne sais pas le temps que je suis resté ainsi, à la contempler, à la fois émerveillé et fasciné.
Et puis, sa voix a disparu, il ne restait que le son imperceptible de sa main sur la peau du tambour. Comme un battement de cœur. J’ai reculé et suis revenu chez moi.
Je ne l’entends plus.
Je me demande maintenant si ce n’est pas le fruit de mon imagination, sans savoir s’il s’agit d’un rêve ou d’un cauchemar.
9 février 1944. Je n’ai plus jamais entendu sa voix. J’ai guetté, des heures entières, de jour comme de nuit. Elle n’a plus jamais chanté.
27 février 1944. Carmona. Le mystère Carmona. Je ne lui ai jamais parlé. Je le vois passer parfois. Il ne m’accorde pas un regard. Nous ne nous sommes jamais rien dit mais je me suis rarement senti aussi proche de quelqu’un que de ce Blanc qui vit comme un Arabe. Je ne sais pas pourquoi.
30 mars 1944. J’obtiens dans des tubes réactifs des floculations, voire des surfloculations, pouvant faire croire à une réaction positive quand ce sérum n’est pas celui d’un paludéen. L’erreur est encore consécutive à une faute technique, à un matériel ou à un réactif défectueux. On pourrait conclure à tort à une positivité alors qu’il s’agit d’une réaction nulle et qu’il existe des paludéens inconnus. La cause de cette confusion en eau distillée ou en eau légèrement salée de sérums doit être recherchée en priorité.
25 avril 1944. Sergent est arrivé assez tôt avec un jeune médecin. Il s’appelle Rousseau. Je ne connais pas son prénom, il m’a serré la main avec énergie. Il est de Bordeaux. Il va me remplacer. Il est convaincu de sa mission civilisatrice. Il a eu l’air de trouver le laboratoire sommaire, la maison aussi. Il connaît mes travaux et va poursuivre, avec fierté, a-t-il précisé. Il s’est engagé pour un an. Il s’est fixé des objectifs. Il avait l’air si sûr de lui qu’à un moment, j’ai voulu lui demander s’il savait faire des accouchements et cicatriser un doigt de pied sectionné par une pelle. Pour le voir hésiter. Et je me suis dit qu’il allait paniquer et rebrousser chemin. Je me suis tu. Il a de superbes mocassins vernis. Je pense qu’il a oublié les bottes. Je n’ai rien dit non plus. Il m’a demandé : « Comment sont les indigènes ? » Sa question m’a pris au dépourvu. Je n’ai rien su répondre d’autre que : « Ils sont comme des indigènes. » Il m’a dévisagé, effaré. Il faut dire que je dois faire moins envie que pitié avec cette barbe de deux ans qui s’écoule sur ma poitrine et mes cheveux emmêlés sur les épaules. J’ai trois ans de plus que lui mais je me sens si vieux, infiniment plus vieux. Il y a trois ans que je suis là sans bouger et je suis arrivé au centre de moi-même.
***
Sergent conduisait la Juvaquatre en silence, Joseph regardait le paysage défiler avec indifférence, il se répétait qu’il vivait un moment important, comme une délivrance après une longue détention. Il aurait dû éprouver une grande joie, pourtant il restait indifférent à cette liberté retrouvée. Il ouvrit la fenêtre pour chasser la fumée des cigarettes. Ils étaient partis tard, le jour commençait à tomber.
– Vous êtes peut-être fatigué ? l’interrogea Sergent. On peut passer la nuit à Orléansville.
– Je préfère dormir à Alger.
– Vous croyez que Rousseau va s’en sortir ?
– Avec des bottes et du tabac, c’est vivable.
Sergent sourit. Souvent au cours de ces trois années et demie passées dans ce bled des bleds, Joseph s’était demandé si Sergent avait agi uniquement par générosité pour lui sauver la vie ou s’il avait sauté sur l’occasion car il ne trouvait personne pour faire ce boulot de merde. Un peu des deux probablement.
Ou comme d’habitude l’histoire de l’occasion et du larron.
– Qui est cette femme qui chante ?
– Carmona ne vous a rien raconté ?
– J’ai rarement entendu le timbre de sa voix.
Sergent gara le véhicule sur le bord de la nationale 4, alluma une cigarette et lui raconta l’histoire de Carmona. Enfin, une partie. Celle qu’il connaissait. Ou ce qu’il voulut en dire :
– Cette histoire doit rester secrète. Vous, vous avez le droit de savoir. Mais il ne faudra jamais l’évoquer. Je sais que je peux vous faire confiance… Ça a commencé en 36, on en a parlé dans la presse à l’époque. Carmona était sous-lieutenant à la Légion étrangère, un grade pour un homme sorti du rang. Il était affecté dans une compagnie de sapeurs-pionniers. Ce sont ceux qui construisent des routes, des tunnels, des lignes de chemin de fer. Dans les défilés, ce sont les porte-haches. Lui, vous avez dû remarquer, c’est un gaillard. Un soir de perm à Oran, avec des collègues, il est allé dîner au Cabaret Maure, un bastringue avec danses orientales où on ne mange pas trop mal. Il y avait cette chanteuse. Elle s’appelle Aïna. Elle était assez connue. Elle chantait cette musique andalouse, mélodieuse et envoûtante. Carmona a été fasciné par le charme de cette femme à la voix sucrée et en une seconde, il est tombé amoureux, fou amoureux. Il a demandé à des spectateurs de se taire, de respecter la musique et, un mot puis un autre, ça a dégénéré, des insultes, une bousculade, il en a assommé plusieurs et il a blessé un commandant. Il s’est retrouvé aux arrêts de rigueur mais, comme il avait des états de service remarquables, il est sorti au bout de huit jours. Dans la Légion, une bagarre, ce n’est pas une honte. Et voilà que cet imbécile, il n’y a pas d’autre mot, court au cabaret, déclare sa flamme à la belle, et là, mystère ! Elle aurait dû l’envoyer promener, lui dire qu’entre eux c’était impossible, insensé, lui éclater de rire au nez, le faire jeter dehors, mais il faut croire qu’elle avait partagé son émoi. C’est incompréhensible. Ils sont partis ensemble. Sur-le-champ. Elle l’a suivi. Volontairement. Elle, à la rigueur, pouvait faire ce qu’elle voulait, lui il devenait déserteur, et à la Légion on ne rigole pas avec les principes. Dans ce pays, les couples mixtes sont très mal vus, haïs par les deux camps. Un Blanc et une Arabe, c’est un sacrilège, une trahison. Encore plus s’il s’agit d’un militaire et d’une chanteuse populaire. Il y a des limites qu’il est totalement interdit de franchir. Et puis, ce n’est pas seulement une infamie, c’est un très mauvais exemple. Il aurait touché à des enfants ou il l’aurait violée, on aurait dit ce n’est pas bien mais ça arrive tous les jours. C’est la vie. Mais là, ils ont piétiné la frontière. Sur cette terre, il n’y a que tuer son père ou sa mère qui soit pire. Et encore. Ce qu’ils ont fait ne peut pas être nommé. Tout le monde les abomine. Ce sont des fugitifs poursuivis de tous côtés. Lui, l’armée a décidé d’avoir sa peau, ici la désertion est un crime. Et elle, avec sa famille déshonorée, ses frères et ses oncles qui rêvent de les égorger, ce n’est pas mieux. Pour eux, il n’y aura pas de prescription. Dans ce pays, il n’y a jamais de pardon. Aussi, ils se cachent et sont condamnés à rester terrés indéfiniment. Vous, votre calvaire a duré trois ans et demi, le leur durera toujours. Avec la fin de la guerre, j’espère qu’ils pourront quitter l’Algérie, aller dans un coin de ce triste monde où on les oubliera, où ils auront le droit de vivre ensemble. Si quelqu’un vous demande où vous avez passé ces trois dernières années, ne répondez pas. Ou dites ce que vous voulez après tout. Aujourd’hui, cela n’a plus aucune importance, mais surtout ne parlez pas d’eux.
Ils arrivèrent à Alger à trois heures du matin, la ville était comme inhabitée, Sergent le déposa square Nelson, devant son appartement que l’Institut lui avait gardé.
– Prenez des vacances, Joseph, vous les avez bien méritées.