CHAPITRE X

Il y a des cas où un seau d’eau froide est le bienvenu.

Celui qu’une main généreuse me propulse dans l’étalage me fait l’effet d’une douce caresse. Je rouvre les yeux. Le pilote m’avait endormi, c’est lui — bonne âme — qui me réveille.

Il a une tronche en forme de bunker. C’est du crâne solide, avec cervelle en os massif et tout.

Je constate alors que je me trouve ligoté dans un fauteuil du salon. Et c’est pas du chiqué. J’ai l’impression de faire partie intégrante du siège. Elsa fume délicatement une cigarette turque à goût égyptien. Elle a le regard coagulé. Elle se penche sur moi.

— Alors, monsieur le commissaire San-Antonio, fait-elle, vous avez bien failli nous posséder !

— En ce qui te concerne, chérie, j’ai l’impression qu’il y a eu du mal de fait dans ce domaine, ricané-je.

Elle me balance dans les fosses nasales une bouffée d’herbe à Nicot.

— Vous feriez mieux de fumer un flacon de chez Carven, conseillé-je, ça sentirait meilleur que votre papier d’Arménie.

Ça la file dans une rogne glacée. Elle ôte sa cigarette de ses lèvres et m’appuie délicatement le bout incandescent sur la joue. J’ai beau être un poulet, quand je me consume ça renifle le cochon brûlé. Je domine ma douleur.

— On me l’a déjà fait, assuré-je. Mais ça ne me gêne plus car j’ai été ignifugé.

— Nous avons appelé Paris pour avoir une description de vous, reprend-elle.

— Et vous avez appris que j’étais moi ? Ça ne m’étonne pas. On s’aperçoit au premier coup d’œil que vous avez le cerveau aussi fragile que le popotin.

Elle me gifle.

— C’est l’heure de votre culture physique, Beauté ? Vous vous comportez drôlement avec un bonhomme qui, il n’y a pas une heure, vous faisait appeler madame votre mère en allemand !

L’homme beige radine. Il tient une petite trousse noire à la main.

— Vous allez parler, maintenant ! m’affirme Elsa.

— Mais je ne demande que cela, ma choute.

— Vous allez tout nous raconter !

— En commençant par Adam ou bien est-ce qu’on saute les premiers millénaires ?

— Dans un instant vous ne ferez plus le malin.

L’homme naguère imperméabilisé de blanc ouvre la trousse. Il déballe une seringue, ajuste son aiguille, choisit une ampoule dans une boîte d’acier qui en est garnie.

— Werner va vous injecter dans le sang un certain produit de son invention, me dit-elle. Vos souffrances seront tellement intolérables que vous nous supplierez de vous achever !

— C’est intéressant, fais-je. Est-ce qu’il a fait breveter sa découverte, votre Werner ?

Cela dit, mes douces chevrettes, je ne suis pas tellement fiérot. Moi, les gnons, les papouilles avec des tenailles, les caresses à la lampe à souder, je les supporte parce que j’ai un tempérament qui sort des aciéries de Longue-Vie, mais les choses inoculées je suis contre, surtout quand c’est moi qui sers de cow-boy, comme dirait le Gros. A propos, que sont-ils devenus, mes Laurel et Hardy ? Pourquoi ne sont-ils pas revenus ? Sont-ils tombés sur des matuches ? Ah ! franchement, les gars, ça grince dans l’arbre à cames !

Werner scie une extrémité de sa perfide ampoule. Puis il fait passer son contenu à l’intérieur de la seringue. Elsa rumine. Elle a deux façons de se faire reluire, la goulue : les messieurs qui ont leur carte de membre actif et les émotions fortes. Heureux d’avoir été en mesure de lui procurer l’un et l’autre.

Elle arrache la manche de ma chemise afin de dénuder mon bras. Une chose est à signaler qui en dit long comme Bordeaux-Paris sur la mentalité de ces bonnes gens : ils me piquent sans sommation. Il n’est même pas question d’ultimatum (de Savoie). Leur méthode c’est pas la méthode classique : « Parle ou on te… » Non. Eux commencent par agir. Dans le fond c’est plus efficace. Je serre les dents très fort. Mon San-A., ce qui t’arrive tu l’as bien cherché. Je me remémore la chanson Ah ! il fallait pas, il fallait pas qu’il y aille !

La seringue s’approche de mon bras. Werner s’apprête à m’embrocher. Il cherche la veine. Qui voit ses veines voit ses peines, me répète fréquemment ma Félicie. M’est avis qu’elle est dans le vrai.

San-Antonio, le superman pour noces et banquets, est aussi faraud qu’un microbe dans une fabrique de pénicilline. Il songe à sa mère, à la France, à son métier, à toutes les dames qu’il a honorées de sa confiance… Vous m’objecterez, puisqu’il pense c’est qu’il est, car vous avez des lettres (au moins les trois qui composent votre qualificatif le plus sûr). D’accord : il est ! Seulement il est pour peu de temps. Ô douleur ! Orage ! Ô dés ! Est-ce poire ? N’ai-je donc tant vécu que pour cet instant affreux ? Est-ce donc là que s’achève la belle histoire san-antoniesque (ou sans-antoniaise, au choix, je ne suis pas sectaire) ?

Non ! Les miracles ne sont pas faits pour les chiens. Au moment où Werner a découvert ma veine préférée (une bleue pervenche) un brou tout ce qu’il y a de haha retentit au-dehors.

Une sorte d’espèce de détonation étonnante, suivie d’un crépitement.

Le pilote mugit et se précipite au-dehors. Un coup de feu retentit. L’homme rentre en vitesse en se tenant le bras gauche. Du sang sort de sa manche. C’est le branle-bas de combat. Je me détronche comme je peux — et je peux peu — ce qui me permet néanmoins d’apercevoir au mitan de l’esplanade un immense brasier. C’est l’hélicoptère qui^ flambe. Ah ! le beau feu que voilà ! Attila est passé par-là ! À moins que ce ne soit Bérurier ou Pinaud ? Ceux qui se chauffent à l’anthracite ont tort : l’hélicoptère c’est tellement mieux !

Drôle d’effervescence dans le salon. Ces messieurs ont bondi sur leur arsenal et se mettent dans les embrasures. La poudre à atténuer la durée humaine entre enjeu. Ça fait boum du dehors, et ça fait boum du dedans !

Il s’agit d’un siège, mes loutes ! Prévenez votre gynécologue ! Je me gaffe qu’il ne s’agit pas d’une intervention de mes joyeux compères de Windsor. Ils n’étaient pas armés. Or ça pète ferme dehors. À l’oreille, je détecte quatre points de tir. Les vitres de la vieille demeure se mettent à faire des petits.

Werner crie soudain un truc efficace à son copain le pilote. Ce dernier court à un placard, il prend trois chargeurs de mitraillette qu’il glisse dans les poches de sa combinaison et il disparaît, la seringue sous le bras. Je pige qu’il s’agit d’une manœuvre savante. Il doit y avoir une issue discrète à cette forteresse. Mon petit camarade va essayer de prendre les assaillants à revers. Elsa fait le coup de feu elle itou. Une vraie Vachequirit digne de la Warner-Brosse. Elle est d’un calme olympique.

Pan-pan !

Pan-pan !

Comme Dialogue des Carmélites ça se pose là. Je n’ai qu’une trouille : c’est de morfler une bastos qui aurait paumé sa route et qui prendrait soudain ma carcasse immobile pour une voie de garage.

Y en a une que je ne connaissais ni des lèvres ni de la pomme d’Adam et qui vient de me passer sous le nez, justement ! Et pis en v’là une seconde en vadrouille à deux millimètres virgule deux de mon temporal, une troisième à un centimètre de mon artère iliaque primitive, une quatrième à un millième de millimètre de mon grand palmaire, une quatrième à zéro, zéro, zéro, un de mon apophyse coracoïde et une cinquième enfin (qui n’est pas de Beethoven) à un mètre de mon lobe. Quel vilain temps ! Si je pouvais seulement changer de trottoir !

Mais le zig qui m’a ficelé a dû être commis charcutier à Lyon pour savoir aussi bien saucissonner ses contemporains. J’ai beau peser sur mes miens à m’en faire exploser le carter, ils ne relâchent pas leur étreinte d’un centimètre.

Le zim-boum se poursuit. Heureusement qu’il n’y a pas de voisins immédiats car ils ameuteraient la garde. Ça vase un bon moment, de façon sporadique. Puis il se produit une petite accalmie, et, tout à coup, c’est Waterloo, multiplié par Trafalgar, multiplié par Verdun, multiplié par Monte-Cassino et divisé par six. Je pige que c’est mon petit ami le pilote qui venge son appareil mort au champ d’honneur. Il y va à la mitraillette et à la grenade. Un corps d’armée à lui tout seul. Ça dure trois minutes à peine. Le temps de se faire cuire un œuf, et puis ça stoppe L’homme qui eut le privilège de porter naguère un imperméable blanc par-dessus son complet de tweed moucheté dans les tons beiges (ne pas confondre avec les thons belges) sort précipitamment en hurlant des choses bien senties. La chère Elsa jette le pétard sur la table et s’approche de moi en faisant valser le sien.

— La tentative de vos complices a échoué, monsieur le commissaire ! fait-elle, goguenarde.

Elle me gifle à toute volée et à deux reprises. Puis elle se baisse davantage et me mord la bouche.

— Pour Noël, je vous offrirai trois douzaines d’électrochocs dans une belle chambre capitonnée, lui dis-je, car j’ai l’impression que ça ne tourne pas rond dans votre petite tête, ma chérie. On doit y être sadique de mère en fille dans votre famille, ou alors vous avez une jolie araignée dans votre non moins jolie tête !

J’ai droit en retour à une nouvelle série de beignes. Elle interrompt sa distribution car un surprenant cortège fait son entrée. Je cite, dans l’ordre des apparitions : un gros et grand type chauve, dont le crâne pointu pourrait servir d’enseigne à un fabricant de dragées. Bérurier, Pinaud, et le pilote de feu l’hélicoptère en feu.

Il y a des coups de surprise dans la vie. Celui-ci en est un, et des plus rudes ! J’écarquille mes objectifs à m’en faire tomber les gobilles des alvéoles. Qu’est-ce à dire, madame la comtesse ? Des grenouilles dans le potage !

— Salut, Gros ! lancé-je gaillardement, vous êtes allés à la pêche avec le Débris ?

— Parle-moi z’en pas ! rouscaille le Mahousse, tu me recauseras de ce pays de c… ! À peine qu’on a z’été dans la forêt avec le clamsé qu’une bande de jolis brius nous sautent sur le dossard et nous font prisonniers !

Il m’en dirait sûrement plus long, mais monseigneur le pilote qui n’aime pas les bavards lui file un coup de crosse dans la salle à manger. Le Gros se tait pour cracher sa porcelaine.

En aura-t-il pris des pains dans la frime, le pauvre chéri, au cours de sa valeureuse carrière ! Pas étonnant qu’il n’ait pas le physique d’Alain Delon après toutes ces mandales, tous ces gnons, toutes ces beignes !

Elsa et ses deux compères se concertent sans cesser de nous braquer avec un ensemble touchant. Leur conférence est courte. Cinq minutes plus tard, nous nous retrouvons à la cave, enchaînés comme des chiens méchants. Tant de mal pour en arriver là, c’est vraiment pas payant.

Pinuchet, de sa voix bêlante, résume admirablement le sentiment de chacun :

— J’en ai plein les galoches !

Béru crache une molaire d’occasion qui vient de se dessertir in extremis et explose, la bouche libre comme une ligne de chemin de fer un jour de grève totale de la SNCF :

— Si tu aurais pas eu l’idée saute-grenue de nous faire coltiner ce macchabe, on en serait pas là, San-A. ! Pour un commissaire, tu me la copieras ! Quand je pense qu’on m’oblige à passer des examens pour avoir le droit de faire des couenneries dans ton genre, merci bien. Franchement, quand on te voit à l’œuvre, on a envie de se l’apprendre, la loi de Courvoisier sur les corps plongés dans les liquides et le principe d’Archi Moor ! Si tu serais venu nous apporter des pétoires, on s’emparait de la maison. On attendait le retour de l’hélicoptère, on naturalisait les occupants, et on intimidait au pilote l’ordre de nous conduire à Issy-les-Moulineaux sans escale !

— Écrase, veux-tu ! riposté-je.

Moralement, je lui donne raison et je me vote une distribution de coups de pompes dans le valseur. En leur faisant coltiner le cadavre en forêt, je voulais accréditer auprès des arrivants ma version de la fuite de San-Antonio ! Ça me permettait de gagner leur confiance et d’en apprendre plus long sur cette affaire.

Mais le Gravos est dans le vrai lorsqu’il affirme que j’ai cassé le coup.

Je m’intéresse au grand gros chauve. Il paraît maussade. Je donnerais bien l’antenne de la tour Eiffel pour savoir qui il est et quel rôle il est venu jouer dans l’affaire. Pourquoi se tenait-il embusqué dans les environs avec des complices ? Pourquoi a-t-il mis le feu à l’hélicoptère ? Pourquoi a-t-il fait le siège de la propriété ? Comme ça ne coûte rien de le lui demander… je le lui demande.

Il parle français. Mal, mais suffisamment pour se faire comprendre.

— Qui êtes-vous ? demandé-je.

En d’autres lieux et en d’autres circonstances, ce monsieur se ferait un devoir de la boucler — ou de me la faire boucler — mais lorsqu’on est enchaîné aux côtés d’un type on se sent solidaire de ce type.

— Samuel Duchnock, me dit-il.

Je fais une petite plongée dans mon fichier. Ce nom me dit quelque chose. Samuel Duchnok… J’y suis ! Il s’agit d’un agent international travaillant pour le compte du réseau Arthuro, spécialisé dans l’achat et la vente de documents en tout genre.

— C’est ce fumelard qui nous a cabossés dans la forêt, trépigne Bérurier. On a à peine eu le temps de comprendre. Ils nous sont sauté dessus et nous ont refilé un terrible coup de gourmi sur la capsule ! Ah ! les tantes ! J’ai cru que le troisième étage de ma fusée se détachait !

Il incline sa bonne chère hure et me montre une aubergine de taille normale, plantée sur le sommet de sa tronche.

— Admire le panorama, San-A. !

Cher Béru ! Il a déjà oublié sa rancœur.

— Que faisiez-vous dans la forêt ? je demande à Sammy Duchnock.

— Nous nous apprêtions à investir la maison.

— Pour quoi faire ?

Il me virgule un petit sourire à base de dix-huit carats vu que ses dominos ne sont plus d’origine à lui non plus.

— Vous êtes bien curieux, commissaire !

— Au point où nous en sommes, vous pouvez parler…

— Je sais.

— La curiosité est la seule chose que je puis assouvir, pour peu que vous y mettiez du vôtre !

Il sourit encore. C’est une âme forte. Un fataliste surtout. Il a perdu et il est tranquille. Ça fait partie de son job et c’était compris dans le tarif des consommations.

— Je voulais récupérer l’autre partie des documents, fait-il.

— Racontez…

Il hausse les épaules.

— Vous raconter quoi ? Que savez-vous ?

— Racontez-moi tout, même ce que je sais. Ça me fera plaisir de l’entendre de votre bouche.

— L’affaire Simmon, vous êtes au courant ?

— Il s’est suicidé à l’Hôtel du Danube et du Calvados.

— Oui. Mais après y avoir dissimulé des documentations qu’il avait subtilisés à mon organisation.

— Quels documents ?

— Ceux-ci concernent un désherbant.

Béru se file en renaud.

— Le v’là qui se fout de not’ pipe, San-A. !

— Tais-toi ! intimé-je.

Et, me tournant de nouveau vers mon interlocuteur :

— Continuez…

— Il s’agit d’une découverte d’un savant italien. Vous lancez dix kilos de ce produit sur la Beauce et pendant quatre ans il n’y pousse plus le moindre brin d’herbe. Aucun végétal ne peut résister : pas un arbre, pas une plante !

— Ça doit être commode pour les jardins, rêvasse Pinaud. Si je pouvais en avoir un peu pour le mien…

Sammy Duchnock éclate de rire.

— Si vous en mettiez une seule pincée, votre jardin ressemblerait au crassier d’une mine. Vous vous rendez compte de la signification d’une telle découverte ? Dans le cas d’un conflit, le pays qui posséderait ce produit pourrait réduire son adversaire à la famine en un clin d’œil. Plus de blé ! Plus de fruits ni de légumes ! Plus de pâturages ! Le bétail meurt en quelques jours. C’est cela la vraie terre brûlée ! Des centaines de milliers d’hectares de terrain transformés en lave.

J’ai la gorge qui se noue.

— Vous dites que Simmon s’était approprié la formule ?

— Oui. Pour le compte des gens d’ici. Il devait la leur remettre à Paris. J’étais sur ses traces. Je devais récupérer les documents coûte que coûte, mais je suis arrivé trop tard.

— Il s’était suicidé ?

— Oui. Sur le moment j’ai cru qu’on l’avait assassiné. Mais quand j’ai su qu’il s’agissait vraiment d’un suicide je me suis mis à réfléchir et j’ai étudié le cas d’un peu plus près.

— Alors ?

— J’ai découvert que le réseau de Simmon n’était pas entré en possession de la formule.

— Qu’était-elle devenue ? demandé-je, bien que j’aie ma petite idée à ce propos.

— Mystère ! Nous sommes entrés en rapport avec Fouassa, le propriétaire de l’hôtel. Nous lui avons dit que si un pli arrivait au nom de Simmon…

— Pourquoi dites-vous « nous » ?

Duchnock sourit.

— Parce que Elsa Werbotten a agi de même.

— Et comment a réagi Fouassa ?

— En parfait honnête homme qui ne veut pas se mouiller…

— Et ensuite ?

— À quelque temps de là, l’amie de l’hôtelier…

— Mme Renard ?

— C’est cela. Mme Renard, donc, m’a contacté. Elle avait la possibilité de mettre la main sur ce que je cherchais, me dit-elle. Mais cela coûtait très cher.

— Combien ?

— Dix millions.

— C’était donné.

— Naturellement. Le réseau Arthuro a payé sans discuter…

— Et ?

— Et il n’a eu droit qu’à la moitié de la formule. Celle-ci était imprimée en code sur quatre pages de format in-8 couronne. Cette dame ne nous a fourni qu’une feuille, soit deux pages. Elle a prétendu que le reste lui serait livré plus tard.

— Vous n’avez pas essayé de… brusquer les choses ?

— Non, car nous savions que le réseau de Simmon était sur le coup. Nous préférions attendre…

— Que s’est-il passé ?

— La dame Renard a vendu l’autre moitié de la formule, soit les deux autres pages, à Elsa.

— Elle avait les dents longues. Joli coup double !

— Calcul de minable, gronde Duchnock. Nous lui aurions aussi bien payé la formule vingt ou trente millions si elle avait osé les demander ! Mais les minus sont les minus…

Je souris.

— Si bien que vous détenez une moitié de la formule et le réseau d’Elsa l’autre moitié ?

— Exactement.

— Et c’est pour récupérer l’autre moitié qu’ils ont kidnappé le père Fouassa ?

— Ça me paraît évident.

— A moi z’aussi ! affirme Béru qui a suivi attentivement les explications du prisonnier…

Pinuchet qui n’a rien dit depuis un moment nous doit une magistrale manifestation vocale. Comme il n’est pas en mesure de nous chanter le grand air de Paillasse, il se contente de balbutier :

— Voilà donc l’origine de ces fameux millions que Fouassa prétendait recevoir par la poste !

— Voilà, fais-je. Et je crois comprendre les manigances du vieux gredin…

— Quelles sont-ce ? s’informe Bérurier, le délicat lettré.

— Elles sont-ce les suivantes. Fouassa a tout dirigé, tout manigancé, mais il ne voulait pas se mouiller. Lorsque les uns et les autres lui ont fait des propositions, il les a envoyés rebondir tout en notant leur adresse. Puis il s’est mis à chercher la formule et il l’a trouvée !

— Je me demande où qu’elle était ! grogne Béru. J’ai fouillé la chambre de fonte en comble et j’ai vu ballepeau.

— Toujours est-il qu’il l’a trouvée, lui, inspecteur principal Bérurier ! Honte à vous !

— Si j’aurai pas ces sacrés bracelets aux chevilles et z’aux poignets tu verrais un peu ta douleur ! brame le suralimenté.

Je poursuis, imperturbable :

— Il a fait opérer les tractations par sa souris. Seulement, le moment est venu où les deux réseaux insatisfaits ont montré les dents. Il a compris que ça se gâtait. La situation se détériorerait de plus en plus. Il n’échapperait pas à la vindicte de ceux qu’il avait roulés. Alors un plan machiavélique a germé dans son esprit. Puisque la mère Renard avait commencé de porter le bada, elle le porterait jusqu’au bout. Lui n’était qu’un pauvre petit rentier asthmatique, dépassé par les événements.

Je me tais pour ordonner mes idées.

— Très intéressant, fait Duchnock, à mon tour de vous inviter à poursuivre.

— Fouassa, obtempéré-je, devait tenir compte de trois facteurs : votre réseau, celui de notre petite camarade Elsa… et la police. Il a commencé par aller trouver un ancien inspecteur retraité qui dirigeait une agence de police privée, et il a prétendu recevoir des millions par la poste, de façon très anonyme. Cette ruse permettait d’établir son innocence, car déjà il avait décidé de tuer sa compagne. Jamais assassinat ne fut plus minutieusement prémédité. En effet, qui donc irait soupçonner un monsieur venu se plaindre qu’on lui envoie de l’argent ! Psychologiquement c’était très fort. Il ne lui restait plus qu’à planquer son fric et à attendre le bon moment pour bousiller la vioque. Nous lui avons fourni ce bon moment par notre visite tardive. Le vol allait constituer le mobile idéal du meurtre pour la police. De plus, chacun des deux réseaux allait penser que c’était l’autre qui avait abattu la vieille intrigante. De première, non ?

— Formidable ! murmure Pinaud. Qui m’aurait dit ça ! Un homme qui semblait si…

— Ce sont les eaux dormantes qui ronflent le plus, fait Béru qui sait interpréter les vieux proverbes.

Nous faisons un moment pensée à part.

— Quelque chose a fait que la bande d’Elsa n’a pas tellement coupé dans la combine, dis-je. Je me demande ce que c’est…

Je n’ai pas le loisir de me le demander longtemps car la porte s’ouvre. Le pilote et Werner entrent, escortés d’Eisa. Ils se jettent sur Duchnock et le fouillent de fondement en comble.

— Mais non, je ne l’ai pas ! sourit ce dernier.

— Où est-il ?

— C’est Arthuro qui l’avait.

— Nous venons de fouiller son cadavre, déclare Elsa, et nous n’avons rien découvert.

Sammy secoue sa belle dragée rose, un peu cabossée.

— Sans doute l’avait-il mise en lieu sûr.

— Sûrement pas. Il la lui fallait pour vérifier qu’elle concordait bien avec la deuxième partie qu’il escomptait trouver ici…

— Je ne suis pas en mesure de vous renseigner, fait Duchnock.

— Il le faudra bien, cependant, riposte Elsa, avec un petit rire qui donnerait des frissons à un cobra adulte.

Elle dit je ne sais pas quoi à ses bonshommes qui eux savent quoi. Et voilà qu’on nous remonte tous en haut, mais après nous avoir enchaînés les uns aux autres et nous avoir lié les mains dans le dos. Notre défilé rappelle cruellement le départ des collégiens pour Cayenne. Néanmoins je préfère remonter. J’ai horreur de moisir dans la cale du barlu. A la lumière du jour la vie se fait plus engageante.

Ces messieurs au salon !

Werner a repris ses outils d’avant l’attaque du château : seringue, ampoule, etc.

Seulement, cette fois, c’est de Duchnock qu’il s’approche. Elsa dénude le bras de l’agent secret, ainsi qu’elle le fit pour moi. L’aiguille s’enfonce dans la viande de notre camarade de captivité. Il y a un grand silence. Tout le monde regarde Duchnock. L’attitude du gars force l’admiration. En voilà un qui sait subir les mauvais instants. Il est un peu pâlichon ; mais son maintien reste ferme, Et puis, brusquement, au bout d’une vingtaine de secondes, une rupture se fait en lui. Ses yeux s’agrandissent, sa bouche s’entrouve et un cri affreux jaillit de sa poitrine. Jamais la douleur humaine n’a eu une telle voix pour s’exprimer. Le hurlement reprend. Tout son être tremble. Il est agité de soubresauts abominables. Ses traits se convulsent, ses yeux se révulsent.

— Du feu ! hurle-t-il. C’est du feu ! Arrêtez ! Arrêtez !

La sueur coule sur son front. Il vieillit à toute allure. On dirait qu’on assiste à un digest de la vie d’un homme. Il se recroqueville. Ses rides se creusent profondément. Il fond. Il se rétrécit. Il blanchit. C’est effroyable à voir.

— Non ! Non ! supplie-t-il.

Et le cri vient…

— Achevez-moi !

C’est une supplication démentielle. La plus terrible que j’aie jamais entendue.

— Par pitié ! Achevez-moi ! Achevez-moi !

— Finissez-le, bon Dieu ! lancé-je, exaspéré !

— Cloquez-lui une olive dans le chignon, tas d’œufs pourris ! renchérit son Enflure.

Pinaud s’y met aussi :

— Gredins ! Voyous ! Criminels ! Sans-cœur !

Fräulein Elsa semble s’amuser comme une petite folle.

— Parlez ! enjoint-elle. Parlez et vos souffrances prendront fin.

— Oui, oui, tout ce que vous voudrez ! Tout ! Mais vite, arrêtez !

— Où sont les documents ?

— C’est Arthuro qui les avait !

— Seulement il ne les a plus. Que sont-ils devenus ?

— Je ne sais pas. JE NE SAIS PAS !

Comment douter de sa sincérité en un pareil instant ? IL NE SAIT PAS !

— Il les aura cachés dans le bois avant de donner l’assaut à la maison, suggéré-je.

Elsa hoche la tête.

Puis elle traduit ma réflexion aux deux autres. Ces derniers sortent tandis que Duchnock continue de se tordre dans ses liens et de supplier qu’on achève de prendre sa misérable vie.

Ses souffrances ne font qu’augmenter. Cela dure un bon quart d’heure. C’est insoutenable. Je donnerais ce qui me reste à vivre pour que cela cesse. Et puis Dieu a enfin pitié de lui. L’espion se tait brusquement et sa tête s’abat sur sa poitrine. Son cœur vient de flancher.

— Vous y passerez tous aussi, promet Elsa. Dès que le patron sera arrivé ! Je vous le promets.

* * *

— Dites, demande Bérurier. Les hélicoptères, vous faites l’élevage ou quoi ?

Voici plus d’une heure que nous moisissons au salon devant le cadavre maintenant violacé de Duchnock. Le pilote et Werner ne sont pas encore de retour. Elsa fume cigarette sur cigarette en arpentant nerveusement la pièce. Elle éteint ses mégots sur nos visages et nous ressemblons à des emballages de pâtes Lustucru (aux œufs frais).

Un formidable ronron retentit depuis un moment, qui ne fait que croître et embellir. Et un deuxième hélicoptère se pose à une centaine de mètres de la carcasse calcinée du premier.

Trois hommes en débarquent. Leurs silhouettes s’avancent vers nous. Ils ont une formation en triangle comme les cigognes.

En tête marche un type mince, vêtu d’un complet noir et coiffé d’un chapeau à bord roulé. On dirait un notaire. Il a les cheveux blancs et porte des lunettes à montures d’or.

Il est suivi de deux autres gars élégamment vêtus eux aussi. L’un est coiffé d’un taupé vert, l’autre d’un chapeau de paille noire à ruban à damier, très amerlock. L’un et l’autre portent des lunettes noires d’agents secrets.

Le trio pénètre dans la pièce. Il se fait trois dixièmes de seconde d’un silence de cathédrale, after lequel le type aux tifs blancs se met à jaspiner. C’est Zaza qui lui donne la réplique.

Au milieu du blabla je perçois un soupir. C’est Pinaud qui vient de s’évanouir. Terrassé par les émotions, le pauvre biquet !

Béru s’en aperçoit et se fout à chialer.

— Notre Pinuche qu’est groggy ! lamente-t-il. Tu vois pas qu’il a cassé sa pipe ? Il a jamais eu l’horloge très solide. Son système vaseux-basculaire débloquait, à ce qu’il m’a z’eu confié.

Il se tait, puis reparle. C’est pour dire « Nom de Dieu ». Et il reste le clapoir béant. Je suis la direction dudit regard, ce qui drive le mien jusqu’à l’un des compagnons du big boss. Il s’agit de celui qui porte un chapeau de paille noire. À mon tour je manque défaillir. Et quand je vous aurai dit qui c’est, ce naveton, je suis certain que votre aorte fera le grand écart.

Je vous laisserais bien deviner, mais dans douze siècles on serait encore là. Je vous le bonnis ? Vous y tenez ? Vous insistez ? Dans ce cas, j’y vais.

Mais auparavant je vais changer de chapitre, histoire de m’aérer un chouïa les méninges.

Qui m’aime me suive, comme disait un type que je connaissais.

Il se déplaçait toujours seul.

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