Le nom de Lucy Eyelesbarrow était déjà connu dans certains milieux.
Lucy Eyelesbarrow avait 32 ans. Elle avait obtenu haut la main un diplôme de Mathématiques à Oxford, on parlait d’elle comme d’une jeune personne douée d’une intelligence supérieure, et on lui promettait une brillante carrière académique.
Mais Lucy Eyelesbarrow, outre son intelligence peu commune, se distinguait aussi par son solide bon sens. Elle avait vite compris qu’un professeur d’université, pour glorieuse que soit sa charge, était fort mal rémunéré. Elle n’avait pas la moindre envie d’enseigner et se plaisait au commerce des esprits moins brillants que le sien. Elle aimait, dirons-nous, le contact avec les gens, avec toutes sortes de gens — mais à la condition, surtout, qu’il ne s’agisse pas toujours des mêmes. Et, n’ayons pas peur de le souligner aussi, elle aimait l’argent. Or, pour en gagner, il faut savoir se vendre là où la demande est la plus forte.
Lucy Eyelesbarrow avait repéré le secteur où les spécialistes faisaient le plus cruellement défaut : celui des travaux domestiques. À la stupéfaction de ses amis et de ses condisciples, Lucy Eyelesbarrow s’était donc lancée dans une carrière d’employée de maison.
Sa réussite fut immédiate. Après quelques années d’exercice, elle était connue sur tout le territoire des îles britanniques. Plus personne ne s’étonnait d’entendre telle ou telle maîtresse de maison annoncer joyeusement à son mari : « Tout va bien, chéri. Je peux t’accompagner aux États-Unis : j’ai Lucy Eyelesbarrow ! » Dès l’instant où Lucy Eyelesbarrow franchissait le seuil d’une maison, on n’y connaissait plus ni soucis ni corvées. Lucy Eyelesbarrow faisait tout, avait l’œil à tout, réglait tout. Elle était incroyablement compétente dans tous les domaines possibles et imaginables. Elle s’occupait des vieux parents, acceptait de pouponner les enfants en bas âge, soignait les malades, cuisinait divinement, savait se concilier les grâces des domestiques les plus coriaces déjà installés dans la place (le plus souvent, il n’y en avait pas), se montrait diplomate et pleine de tact avec les plus mauvais coucheurs, ramenait les ivrognes sur la voie de la sobriété, se faisait adorer des chiens. Et, surtout, elle ne reculait jamais devant aucune tâche. Elle récurait le carrelage de la cuisine, bêchait le jardin, épongeait les saletés de Médor et charriait jusqu’aux seaux de charbon !
Elle s’était fixé pour règle, entre autres, de ne jamais accepter d’engagement pour une trop longue période : une quinzaine de jours en général, un mois en cas de circonstances exceptionnelles. Ces deux semaines vous coûtaient les yeux de la tête ! Mais, pendant ces deux semaines exorbitantes, vous touchiez au paradis. Vous pouviez goûter à une véritable détente, partir pour l’étranger, vous prélasser chez vous, faire ce que bon vous semblait avec la certitude que tout se passerait bien à la maison sous la férule compétente de Lucy Eyelesbarrow.
Naturellement, elle était très demandée. Elle aurait pu établir son emploi du temps trois ans à l’avance, et on lui avait plus d’une fois dressé des ponts d’or pour qu’elle accepte un poste définitif. Mais Lucy ne voulait rien de définitif et refusait de s’engager au-delà des six prochains mois. Et elle se réservait toujours des périodes de liberté qui lui permettaient de prendre des vacances, brèves mais luxueuses (c’était les seuls moments où elle dépensait de l’argent, étant le reste du temps grassement payée, somptueusement logée et divinement nourrie) ou d’accepter des propositions de dernière minute, soit parce qu’elles lui semblaient amusantes, soit parce qu’elle « aimait bien ces gens-là ». Comme elle était désormais en mesure de sélectionner ses employeurs, elle allait vers ceux qui avaient l’heur de lui plaire. Il ne suffisait pas d’être riche pour s’offrir les services de Lucy Eyelesbarrow. Elle était libre de choisir, et ne s’en privait pas. Et elle aimait cette manière de vivre qui lui procurait une inépuisable source de divertissement.
Lucy Eyelesbarrow lut et relut la lettre de miss Marple. Elle avait fait la connaissance de miss Marple deux années auparavant, lorsque Raymond West, le romancier, lui avait demandé de veiller sur sa vieille tante qui se remettait lentement d’une pneumonie. Lucy avait accepté ce travail et s’était rendue à St Mary Mead. Miss Marple lui avait beaucoup plu. Quant à miss Marple, après avoir aperçu, de la fenêtre de sa chambre, Lucy Eyelesbarrow en train de semer exactement comme il le fallait une rangée de petits pois, elle s’était laissée choir sur ses oreillers avec un soupir de soulagement, avait retrouvé tout son appétit pour se régaler des succulents petits plats que lui apportait Lucy Eyelesbarrow, et écouté, agréablement surprise, son irascible vieille servante lui raconter comment elle avait appris à miss Eyelesbarrow « un point de crochet qu’elle ne connaissait pas », et comment celle-ci l’en avait « chaudement remerciée ». Le médecin s’était étonné de la voir se rétablir aussi vite.
Miss Marple voulait savoir si miss Eyelesbarrow accepterait de se charger pour elle d’un certain travail — qu’elle qualifiait d’assez inhabituel. Et lui proposait de la rencontrer afin d’en discuter plus avant.
Lucy Eyelesbarrow réfléchit un instant en fronçant les sourcils. En vérité, elle ne serait pas libre avant plusieurs mois. Mais le terme « inhabituel », ajouté au bon souvenir qu’elle gardait de miss Marple, emporta sa décision, et elle appela immédiatement cette dernière pour lui dire qu’elle était présentement occupée et qu’il lui était impossible de se libérer pour venir tout de suite à St Mary Mead, mais qu’elles pouvaient se retrouver à Londres, le lendemain, entre 14 et 16 heures. Elle suggéra de fixer ce rendez-vous à son club, endroit qui ne payait pas de mine mais disposait de quelques petites salles de travail où elles pourraient discuter en toute tranquillité.
Miss Marple accepta, et la rencontre eut lieu le lendemain.
Les deux femmes échangèrent les salutations d’usage, puis Lucy Eyelesbarrow conduisit son hôte vers la plus sombre des salles de travail en précisant :
— J’ai bien peur de ne pas être libre avant un certain temps, mais si vous voulez bien me dire ce que vous attendez de moi ?
— C’est très simple, répondit miss Marple. Inhabituel, mais simple. Je veux que vous retrouviez un cadavre.
Lucy Eyelesbarrow, un court instant, se dit que miss Marple était un peu dérangée. Puis elle repoussa cette idée. Miss Marple avait toute sa tête. Elle savait parfaitement ce qu’elle disait.
— Quel genre de cadavre ? demanda Lucy Eyelesbarrow avec un admirable sang-froid.
— Le cadavre d’une femme, répondit miss Marple. Une femme assassinée — étranglée, pour plus de précision — dans un train.
Lucy Eyelesbarrow leva un sourcil interrogateur :
— Ma foi, voilà qui sort en effet de l’ordinaire. Expliquez-moi de quoi il retourne au juste.
Miss Marple s’exécuta. Lucy Eyelesbarrow l’écouta avec beaucoup d’attention, sans l’interrompre une seule fois. Puis elle résuma :
— Tout repose donc sur ce que votre amie a vu… ou a cru voir ?
— Elspeth McGillicuddy est totalement dépourvue d’imagination, se récria miss Marple. C’est pourquoi j’ai tendance à ajouter foi à ce qu’elle raconte. S’il s’agissait de Dorothy Cartwight, ce serait une tout autre paire de manches. Dorothy débite toujours les histoires les plus abracadabrantes, auxquelles elle finit d’ailleurs le plus souvent par croire elle-même dur comme fer à ceci près qu’au mieux, seul leur point de départ renferme une once de vérité. En revanche, Elspeth est le genre de femme à avoir du mal à admettre qu’une chose aussi extraordinaire ait bien pu lui arriver. Elle est tout sauf influençable — c’est un roc.
— Je vois, fit pensivement Lucy. Considérons-le donc comme acquis. Mais pourquoi moi ? Et que viens-je faire dans tout ça ?
— Je garde une excellente impression de vous, confessa miss Marple, et je n’ai plus assez d’énergie, voyez-vous, pour aller et venir et me lancer dans des aventures.
— Vous voulez que je procède à une enquête ? C’est bien cela ? Mais vous ne pensez pas que les policiers l’auront déjà effectuée ? À moins que vous ne les jugiez… négligents ?
— Oh ! non, affirma miss Marple. Ils n’ont rien négligé. Mais j’ai une théorie à propos de ce cadavre. Il se trouve forcément quelque part. Si on ne l’a pas découvert dans le train, c’est parce qu’il aura été jeté hors du train. Or, on ne l’a pas trouvé non plus sur la voie. J’ai donc refait le trajet depuis Londres pour voir s’il existait un endroit où ce cadavre avait pu être jeté sans être découvert par la suite — et je me suis aperçue que cet endroit existe. La voie suit une longue courbe juste avant d’arriver à Brackhampton, et le remblai est très haut, le long de cette courbe. Si on jetait un corps à cet endroit, alors que le train donne de la gîte pour négocier la courbe, je suis persuadée qu’il tomberait directement au pied du remblai.
— Mais on l’y retrouverait forcément ?
— Oh ! bien sûr. À moins qu’on ne l’ait fait disparaître avant… Mais nous y reviendrons. Voici l’endroit dont je vous parle.
Lucy se pencha pour examiner la carte sur laquelle miss Marple pointait l’index :
— Cette propriété se trouve aujourd’hui dans la banlieue de Brackhampton, mais à l’origine, c’était une véritable maison de campagne, avec un vaste parc et beaucoup de terrain. Rien n’a changé, à ceci près qu’elle est maintenant cernée par des immeubles d’habitation ainsi qu’une zone pavillonnaire. La maison a été construite en 1884 par un riche industriel du nom de Crackenthorpe. Son fils, qui est à présent un vieux monsieur, y vit encore avec, si je suis bien renseignée, sa fille. La voie du chemin de fer longe la propriété sur une bonne moitié de son périmètre.
— Et vous souhaitez que je fasse… quoi au juste ?
Miss Marple n’y alla pas par quatre chemins :
— Je veux que vous vous fassiez embaucher chez ces gens-là. Tout le monde se plaint de la difficulté qu’il y a à trouver du personnel qualifié. Cela ne devrait pas être bien compliqué.
— En effet.
— D’après ce que je sais, ce Mr Crackenthorpe a une solide réputation d’avarice. Si vous acceptez un salaire modeste, je le compléterai de ma poche afin d’arriver à une rémunération qui devra, j’estime, être largement supérieure aux tarifs en vigueur.
— À cause de la difficulté de l’entreprise ?
— Je dirai plutôt, en raison du danger qu’elle comporte. Je me dois de vous en avertir.
— Ce n’est pas l’idée du danger qui pourrait m’arrêter.
— Je m’en doutais, avoua miss Marple. Ce n’est pas votre genre.
— Iriez-vous jusqu’à prétendre qu’il pourrait m’attirer ? Je n’ai pas souvent eu l’occasion de m’y confronter, jusqu’ici. Mais vous pensez vraiment que cela peut être dangereux ?
— Quelqu’un, expliqua miss Marple, a commis un meurtre assez réussi. Sans bruit, sans fureur et, jusqu’à preuve du contraire, sans suspect. Il ne s’est trouvé que deux vieilles chouettes pour raconter aux policiers une histoire assez rocambolesque, sur laquelle ils ont enquêté sans succès aucun. Je ne pense pas que le criminel en question, quel qu’il soit, vous verra avec plaisir mettre votre nez dans cette affaire — surtout si vous obtenez des résultats.
— Que dois-je chercher, au juste ?
— Des traces le long du remblai, un lambeau de vêtement, des branches cassées — ce genre d’indices.
Lucy hocha la tête :
— Et ensuite ?
— Je ne serai pas loin, continua miss Marple. L’une de mes anciennes bonnes, ma vieille et fidèle Florence, habite Brackhampton. Elle s’est occupée de ses parents pendant des années. Ils sont tous deux morts aujourd’hui, et elle prend des pensionnaires — tous gens très convenables. Elle est prête à m’accueillir chez elle. Elle sera aux petits soins pour moi, et vous pourrez, ainsi, me joindre à n’importe quel moment. Je vous suggère de dire à vos employeurs qu’une vieille tante à vous habite le voisinage et que vous voulez disposer d’un minimum de temps libre pour vous rendre régulièrement auprès d’elle.
Lucy acquiesça :
— Je devais m’embarquer pour Taormina après-demain. Les vacances attendront. Mais je ne peux vous accorder que trois semaines. Ensuite, je suis prise.
— Trois semaines devraient largement nous suffire, concéda miss Marple. Si nous ne sommes pas capables de découvrir quelque chose en trois semaines, mieux vaudra déclarer forfait.
Miss Marple repartit, et Lucy, après avoir réfléchi un instant, appela le bureau de placement de Brackhampton, dont elle connaissait très bien la directrice. Elle lui fit part de son désir de trouver une place dans la région afin d’y être près de sa « tante ». Après avoir, non sans peine et avec beaucoup d’ingéniosité, écarté plusieurs possibilités intéressantes, elle s’entendit proposer Rutherford Hall.
— Voilà qui devrait me convenir parfaitement, décréta Lucy d’un ton décidé.
Le bureau de placement appela miss Crackenthorpe. Miss Crackenthorpe appela Lucy.
Deux jours plus tard, Lucy quittait Londres pour Rutherford Hall.
Au volant de sa petite automobile, Lucy passa entre les vantaux d’une monumentale grille de fer forgé. De l’autre côté, un pavillon de gardien tombait en ruine — défaut d’entretien ou séquelle de la guerre, c’était malaisé à déterminer. Une longue allée sinueuse conduisait vers la demeure entre de sombres massifs de rhododendrons. Lucy retint son souffle en découvrant ce qui ressemblait à une version miniature du château de Windsor. Les marches du perron auraient mérité un coup de balai, et le gravier de l’allée disparaissait en partie sous les mauvaises herbes.
Elle tira la chaîne d’une antique sonnette et entendit l’écho de son tintement résonner dans les profondeurs de la maison. Une vieille servante dépenaillée vint ouvrir la porte et la dévisagea d’un œil soupçonneux en s’essuyant les mains sur son tablier :
— Z’êtes attendue, c’est ça ? Miss Je-sais-trop-quoi-barrow, qu’elle m’a dit.
— Exact, confirma Lucy.
Un froid sépulcral régnait à l’intérieur. La vieille servante lui fit traverser le hall d’entrée faiblement éclairé et ouvrit une porte sur la droite. À sa surprise, Lucy découvrit un salon agréable, avec beaucoup de livres et des fauteuils tapissés de chintz.
— J’vais la prévenir, bougonna la femme qui sortit en refermant la porte derrière elle après avoir lancé à Lucy un dernier regard nettement dépourvu d’aménité.
La porte s’ouvrit de nouveau quelques minutes plus tard. Dès cet instant, Lucy se dit qu’elle aimait bien Emma Crackenthorpe.
C’était une femme d’âge moyen, ni laide ni jolie, sobrement vêtue d’une jupe de tweed et d’un gros pull-over. Tirés en arrière, ses cheveux noirs lui dégageaient le front. Le regard de ses yeux noisette était franc et direct, et elle avait un timbre de voix agréable.
— Miss Eyelesbarrow ? s’enquit-elle en tendant la main.
Elle fronça les sourcils, hésita une seconde avant de continuer :
— Je ne suis pas certaine que cette place corresponde à vos aspirations. Je n’embauche pas, voyez-vous, une gouvernante pour superviser le train de maison. Je suis en quête d’une employée qui fasse le travail.
Lucy rétorqua que c’était là ce que recherchait le commun des mortels.
Emma Crackenthorpe ne parut pas rassurée pour autant :
— Tant de femmes s’imaginent qu’il suffit de promener par-ci par-là un chiffon à poussière et que le tour est joué… mais le chiffon à poussière, je peux le promener moi-même.
— Je comprends très bien, dit Lucy. Vous voulez quelqu’un qui fasse le ménage, la cuisine, la lessive et qui recharge la chaudière. J’en ai l’habitude. L’ouvrage ne me fait pas peur.
— La maison est grande, et elle manque de confort. Nous — mon père et moi — n’en occupons qu’une partie, bien sûr. Mon père est pratiquement invalide. Nous menons ici une vie tranquille. J’ai plusieurs frères, mais ils viennent assez rarement. Nous employons deux femmes de ménage, Mrs Kidder, qui vient le matin, et Mrs Hart trois jours par semaine pour faire les cuivres et ce genre de corvées. Vous avez une voiture ?
— Oui. Elle peut coucher dehors, s’il n’y a pas d’endroit où la mettre à l’abri. Elle y est habituée.
— Oh ! il y a toute la place nécessaire dans les anciennes écuries. Cela ne posera aucun problème.
Emma Crackenthorpe parut réfléchir un court instant, puis :
— Eyelesbarrow… ce n’est pas un nom très courant. Des amis à moi m’ont déjà parlé d’une Lucy Eyelesbarrow. Les Kennedy ?
— En effet. J’étais chez eux dans le Devon quand Mrs Kennedy a eu son bébé.
Emma Crackenthorpe sourit :
— Ils parlent encore de cette époque bénie où vous vous occupiez de tout dans la maison ! Mais je croyais que vous demandiez très cher ? Ce que j’ai proposé…
— Me convient parfaitement, coupa Lucy. Ce qui compte surtout pour moi, voyez-vous, c’est de ne pas être loin de Brackhampton. J’y ai une tante, une vieille demoiselle qui ne va pas fort depuis quelque temps, et je veux rester à proximité. Je ne peux pas m’offrir le luxe de ne rien faire, mais le salaire est néanmoins secondaire. Pourrai-je disposer d’un peu de temps, chaque jour, pour me rendre auprès d’elle ?
— Oh ! bien sûr. Les après-midi, jusqu’à 6 heures, si cela vous convient.
— Voilà qui me semble parfait.
Miss Crackenthorpe marqua une nouvelle hésitation :
— Mon père, comme je vous le disais, est assez âgé et de caractère un peu… difficile. Il regarde de très près aux dépenses, et il lui arrive parfois de dire des choses… désagréables. Je ne voudrais pas que…
Lucy ne la laissa pas poursuivre :
— J’ai l’habitude des personnes âgées. J’en ai connu de toutes sortes, et je parviens toujours à m’entendre avec elles.
Emma Crackenthorpe parut soulagée.
« Des problèmes avec le père ! diagnostiqua Lucy. Le vieux barbon doit lui en faire voir de toutes les couleurs. »
Elle se vit octroyer une grande chambre, aussi mal éclairée et lugubre que le reste de la maison, et tout aussi glaciale en dépit des efforts déployés par un minuscule radiateur électrique. Puis elle eut droit à une visite des lieux, qui se révélèrent, comme prévu, vastes et dépourvus de tout confort. Comme elles passaient devant une porte, dans le hall d’entrée, une voix puissante s’éleva :
— C’est toi, Emma ? La nouvelle bonniche est arrivée ? Amène-la-moi, je veux voir à quoi elle ressemble !
Emma rougit et regarda Lucy avec l’air de s’excuser.
Elles pénétrèrent toutes deux dans la pièce. Les tentures de velours sombre, le mobilier de style victorien dont les formes massives luisaient çà et là sous la faible lumière dispensée par les fenêtres étroites composaient une ambiance lugubre mais cossue.
Le vieux Mr Crackenthorpe était vautré dans un fauteuil d’infirme, une canne à pommeau d’argent à portée de main.
Pour autant qu’on puisse en juger, l’homme devait être grand, et le squelette restait puissant sous l’affaissement des chairs. Le visage, avec son menton volontaire, faisait penser à un bull-dog. La chevelure était sombre, parsemée de gris. Les yeux, petits, étaient soupçonneux :
— Approchez, jeune personne, que je vous examine !
Lucy vint se camper devant lui, calme et souriante.
— Avant tout, vous devez apprendre une chose : ce n’est pas parce que nous vivons dans une grande maison que nous sommes riches. Nous ne sommes pas riches. Nous vivons simplement — vous m’entendez ? — simplement ! N’allez pas vous faire des idées ! Une morue est toujours aussi bonne qu’un turbot, quel que soit le jour, ayez bien ça en tête ! J’ai horreur du gaspillage. Je vis ici parce que mon père a construit cette maison, et que je l’aime. Après ma mort, ils pourront toujours la vendre si ça leur fait plaisir — et c’est ce qui arrivera, je ne le sais que trop bien. Ils n’ont aucun sens de la famille. C’est de la bonne construction, et les terres qui sont autour nous appartiennent. Ainsi, personne ne nous embête. En les vendant à des promoteurs, on pourrait en tirer gros. Mais ne comptez pas sur moi pour ça. Je ne sortirai d’ici que les pieds devant !
Il avait dit ces derniers mots en fusillant Lucy du regard.
— Votre maison est votre royaume, résuma-t-elle.
— Vous vous moquez de moi ?
— Certainement pas. Je trouve ça formidable, une maison de campagne en pleine agglomération.
— C’est bien ça. D’ici, on ne voit pas une seule habitation — vous avez remarqué ? Des prés, et des vaches dans les prés. En plein milieu de Brackhampton. Quand le vent souffle vers nous, on entend un peu le bruit de la circulation — mais à part ça, on est en pleine campagne.
Puis, sans marquer une pause ni changer de ton, il ajouta à l’intention de sa fille :
— Téléphone à ce crétin de médecin, et dis-lui que les derniers médicaments qu’il m’a prescrits ne me font rien du tout !
Et, comme Lucy et Emma sortaient de la pièce, il leur lança :
— Et que cette bonne femme qui fait semblant d’enlever la poussière ne mette plus les pieds ici. Elle a dérangé tous mes livres !
Lucy demanda :
— Mr Crackenthorpe est souffrant depuis longtemps ?
Elle n’obtint qu’une réponse évasive :
— Oh ! depuis des années… voici la cuisine.
C’était une pièce immense. On y voyait une grande cuisinière éteinte et visiblement à l’abandon, et un réchaud électrique. Lucy s’informa sur les heures des repas et inspecta le contenu du garde-manger. Puis elle dit gaiement à Emma Crackenthorpe :
— Voilà. Je sais tout, maintenant. Laissez-moi faire, et ne vous inquiétez pas.
Ce soir-là, en montant se coucher, Emma Crackenthorpe poussa un soupir de soulagement.
« Les Kennedy avaient raison, songea-t-elle. Elle est merveilleuse. »
Le lendemain, Lucy se leva à 6 heures. Elle fit le ménage, éplucha les légumes, prépara et servit le petit déjeuner. Puis elle fit les lits avec l’aide de Mrs Kidder et, comme 11 heures sonnaient, elles s’assirent dans la cuisine face à une boite de biscuits secs et à une tasse de thé bien noir. Rendue plus aimable par la constatation que Lucy « ne prenait pas de grands airs » et par le thé fort et sucré, Mrs Kidder condescendit à bavarder un peu. C’était une petite femme maigrelette au regard perçant et à la bouche pincée :
— Un vieux radin, voilà ce qu’il est. Et elle, ce qu’il lui faut pas supporter ! Mais elle est pas ce que j’appellerais une chiffe molle, si vous voyez ce que j’veux dire. Elle sait ce qu’elle veut, et elle sait se faire respecter. Quand c’est que les messieurs viennent, elle s’arrange pour qu’ils mangent correctement.
— Les messieurs ?
— Oui. C’était une sacrée famille, faut vous dire. L’aîné, Mr Edmund, il est mort à la guerre. Puis il y a Mr Cedric, qui vit à l’étranger. Il est pas marié. Il peint des tableaux. Mr Harold habite à Londres, dans la City — il a épousé une noble, la fille d’un comte. Et puis, Mr Alfred. Il est plutôt gentil, Mr Alfred, mais c’est comme qui dirait le vilain petit canard de la couvée, il a déjà eu pas mal d’ennuis. Et il y a le mari de miss Edith, Mr Bryan, qu’est bien gentil, lui aussi. Miss Edith — miss Edie qu’on l’appelait —, elle est morte, y a quelques années de ça, mais lui, il fait toujours partie de la famille, comme qui dirait. Et il y a le petit Mr Alexander, le gamin à miss Edith. Il est en pension, et il passe toujours une partie de ses vacances ici. Miss Emma est folle de lui.
Lucy emmagasinait toutes ces informations, et resservit plusieurs fois du thé à Mrs Kidder. Puis Mrs Kidder, à regret, se leva pour partir.
— Pour sûr qu’on a pas chômé, hein c’matin ? dit-elle avec un léger étonnement dans la voix. Vous voulez que j’vous donne un coup d’main pour éplucher ces pommes de terre, mon petit ?
— C’est presque fini.
— Faut reconnaître qu’avec vous, au moins, ça traîne pas ! Bon, eh bien, je vais y aller, moi aussi, vu qu’y a plus rien à faire.
Mrs Kidder partie, Lucy, qui avait du temps devant elle, entreprit un nettoyage en règle de la table de la cuisine — elle était impatiente de le faire, mais s’en était abstenue pour ne pas vexer Mrs Kidder à qui, normalement, incombait cette tâche. Puis elle s’attaqua à l’argenterie et prit plaisir à lui rendre un éclat que, de toute évidence, elle n’avait pas eu depuis longtemps. Elle prépara le déjeuner, nettoya et rangea la vaisselle et, à 2 heures et demie, elle était prête à partir en exploration. Elle avait disposé sur un plateau tout ce qu’il fallait pour servir le thé, avec du pain, du beurre et des sandwiches, et recouvert le tout d’une serviette humide pour en préserver la fraîcheur.
Elle commença, le plus naturellement du monde, par une visite des jardins. Quelques maigres légumes poussaient dans le potager. Les serres étaient en ruine. Les mauvaises herbes envahissaient les allées. Seule, une bordure d’herbacées autour de la maison semblait à peu près entretenue, et Lucy se dit qu’Emma n’y était sans doute pas étrangère. Le jardinier, d’âge canonique, était sourd comme un pot et ne s’appliquait qu’à faire semblant de travailler. Lucy échangea avec lui quelques propos aimables. Il logeait dans un cottage attenant aux écuries.
Une allée, partant de l’arrière des écuries, traversait le parc dans toute sa longueur et passait sous un pont de chemin de fer pour rejoindre une petite route.
Toutes les cinq à six minutes, un train franchissait le pont à grand fracas. Lucy resta un long moment à observer les convois qui ralentissaient pour emprunter la courbe qui encerclait la propriété des Crackenthorpe. Puis elle passa sous le pont pour gagner la petite route, qui semblait très peu fréquentée. Elle était bordée d’un côté par le remblai de la voie de chemin de fer, et de l’autre par le grand mur d’enceinte protégeant un ensemble de bâtiments industriels. Lucy suivit la petite route jusqu’à un croisement d’où partait une rue bordée de maisonnettes. On entendait, assez proche, la rumeur d’une voie de grande circulation. Une femme sortit de l’une des maisons, et Lucy l’aborda :
— Excusez-moi, y a-t-il une cabine de téléphone près d’ici ?
— Le bureau de poste est au coin de la rue.
Lucy la remercia et marcha jusqu’au bureau de poste — qui était couplé avec un magasin d’alimentation. Elle trouva la cabine du téléphone, composa un numéro, dit qu’elle voulait parler à miss Marple. Une voix féminine lui répondit d’un ton rogue :
— Elle se repose. Et je ne vais certainement pas la déranger ! C’est une vieille personne. C’est de la part de qui ?
— Miss Eyelesbarrow. Ce n’est pas la peine de la déranger, en effet. Dites-lui simplement que je suis arrivée, que tout va bien, et que je la rappellerai dès que j’aurai du nouveau.
Elle raccrocha et reprit le chemin de Rutherford Hall.