CHAPITRE VI

Lorsque Kovask se réveilla, il était seul dans son lit, et un sourire aux lèvres, il se leva. Marina avait tenu parole, en rejoignant sa chambre dans la nuit. Il commanda son petit déjeuner, et il achevait de s’habiller, lorsque le téléphone sonna.

— Une communication pour vous, señor, lui dit la standardiste.

Tout de suite, il reconnut la voix de la Mamma.

— J’ai été obligée de quitter la ville, dit-elle.

— Continuez en différentes langues. Il y a certainement une ligne d’écoute.

Sans difficulté, elle passa au français, à l’italien, au russe, puis au napolitain, qu’elle parlait couramment, et que Kovask comprenait assez bien.

— Je suis avec Lascos, mais je ne précise pas l’endroit. Je vous donnerai plus tard les coordonnées, si vous le désirez. Je résume. Sa fille a été arrêtée. Elle appartient au M.I.R. Probable, qu’ils vont faire pression sur lui par ce moyen. Il a touché soixante mille marks pour diriger la grève des commerçants, et les inciter à dissimuler leurs stocks.

— Des marks ? fit-il avec surprise. Je connais d’autre gars qui ont également touché de l’argent allemand.

— Tout se fait par l’intermédiaire de la Banque Allemande pour le Chili. C’est une fille assez grosse, lunettes et jambes épaisses, qui apportait l’argent.

— J’ai le même tuyau.

— Grâce à des détails insignifiants, nous avons pu retrouver dans les livres de comptes de Lascos une série de noms. Je vais vous les citer rapidement. Peut-être, qu’il y en a un qui vous aidera.

— Allez-y.

— Rosarias, Martin, Lorenzo, Mervin, Sanchez…

— Stop. Mervin me suffit. J’ai déjà ce nom-là. C’est du bon travail, vous savez.

— Merci, mais notre position est inconfortable.

— Je m’occupe de vous. Mais je ne serai disponible que vers midi. Je dispose d’une voiture.

— Bien, alors voici nos coordonnées.

Elle cita une série de chiffres, que Kovask nota soigneusement.

— Nous vous attendrons jusqu’a 14 heures. Ensuite… nous devrons filer.

— Je comprends. Mais je tâcherai d’y être.

— A tout à l’heure, fit-elle fataliste.

Après avoir raccroché, il mit en clair les chiffres cités, et à l’aide d’une carte repéra l’endroit où la Mamma l’attendrait avec Lascos. C’était au croisement de deux routes secondaires, entre Santiago et Valparaiso. Il pouvait y être en moins d’une heure, avec sa voiture de location. Il consulta sa montre, estima qu’il était temps de rendre visite au sénateur Holden.

Dans l’antichambre, Marina paraissait en excellente forme, et lui coula un regard sournois.

— Je croyais qu’un agent secret dormait toujours un œil ouvert, fit-elle ironique. Une déception de plus.

— Je n’avais aucune raison de me méfier, dit-il. Mais j’ai regretté d’être seul au réveil. Le sénateur est là ?

— Oui, et de méchante humeur. Je crois que c’est à cause de sa soirée d’hier.

Holden ressemblait à un bouledogue hargneux derrière son bureau. Il fit signe à Kovask d’approcher et de s’asseoir. Il retira son cigare de ses lèvres poupines, et le regarda avec méfiance.

— J’ai rencontré hier des gens qui savent vous servir des menaces enrobées de sucre. Il paraît que vous en faites trop, Kovask, et que vous pourriez être déclaré persona non grata. Je vous croyais plus habile, nom d’un chien. Gary Rice m’avait garanti votre savoir-faire.

Sans s’émouvoir, Kovask prit une cigarette, l’alluma avec soin, fit claquer son briquet, le remit dans sa poche. Puis il épousseta les revers de sa veste, tandis que le vieux sénateur fronçait ses sourcils blancs, et commençait de s’énerver.

— C’est tout l’effet que cela vous fait ?

— Il y a un proverbe français qui dit que lorsqu’on veut noyer son chien, on dit qu’il a la rage. Voyez-vous, sénateur, je n’ai commis aucune erreur. Je sais que je n’ai jamais été suivi là où je me rendais. Je suis trop expérimenté pour laisser quelqu’un dans mon sillage. Je crois que nos amis chiliens sont justement pleins de dépit. Ils ne peuvent rien me reprocher, et ne peuvent qu’aboyer.

— Je suppose que je dois me contenter de cette réponse ?

Kovask sourit :

— Ils n’oseront pas m’expulser. Ce serait vraiment trop maladroit. Et s’ils se fâchent, c’est que nous avons peut-être des chances de réussir notre mission.

— Vous avez du nouveau ?

— Des renseignements qui se recoupent. Les gens qui ont été achetés, l’ont été à l’aide de marks. Par l’intermédiaire de la Banque Allemande pour le Chili.

— Banque fondée par des Chiliens d’origine allemande, et qui n’a rien à voir avec les deux pays européens. Curieux. On dit que les dirigeants de cette affaire sont d’inquiétants personnages aux idées fascistes. Et puis, que savez-vous encore ?

— On m’a parlé de Mervin. Et hier, j’ai vu Palacio entrer dans son bureau, en homme habitué aux lieux. Il y a aussi une fille à lunettes, qui joue le rôle d’intermédiaire. Je vais savoir aujourd’hui si elle travaille ou non chez Mervin.

— Vous avez revu ce Varegas ?

— Oui… Au fait, en aviez-vous parlé à quelqu’un ?

Le regard du sénateur se fit incisif, et il retira son cigare de sa bouche :

— Pourquoi ?

— J’étais hier soir chez Varegas, et il y a eu une rafle. J’ai pu filer à temps.

— Tout ce que vous m’avez dit est resté là-dedans, dit Holden, en se frappant le front. Même Marina n’en sait rien, et aucun membre de la commission non plus. Lorsque vous aurez rédigé un rapport, ce sera autre chose, mais jusqu’à présent, nous n’avons fait qu’échanger des hypothèses orales, et je les garde pour moi.

— Ce n’était donc qu’une coïncidence, fit Kovask sans conviction. Ce matin, je vais retrouver Varegas. Nous devons identifier cette fameuse fille aux lunettes.

— Si c’est une Chilienne ?

— Evidemment, dit Kovask. C’est un risque. Mais si elle est Américaine, elle ne pourra refuser de se rendre à votre convocation. Au risque d’avoir par la suite des difficultés.

L’œil bleu du sénateur se fit encore plus aigu. Il tira quelques bouffées de son cigare, puis s’empara d’une feuille, et la signa de son nom.

— Tenez, dit-il. Une convocation en blanc à comparaître. Vous y mettrez le nom, lorsque vous le saurez. Vous croyez que ce sera suffisant ?

— Les commissions sénatoriales d’enquête ont chez nous une grande autorité, et nul ne prendrait à la légère la décision de ne pas se présenter devant elles.

Holden grogna :

— Souhaitons-le. Je vous revois quand ?

— Peut-être pas de la journée.

— Dommage, dit le vieil homme, j’aurais aimé déjeuner avec vous, dans un coin tranquille ; je suis sûr que vous aimez vous taper la cloche à l’occasion, et comme en ce moment ma goutte me laisse tranquille, je voudrais bien en profiter.

— Oh ! mais je retiens l’invitation, sénateur, et lorsque tout sera fini, nous pourrons peut-être fêter notre victoire, dans quelque restaurant de New York.

— Ouais. Espérons que nous aurons la victoire.

Comiquement, il leva son index et son majeur en V, ce qui acheva de le faire ressembler à Churchill.

Dans l’antichambre, Marina raccrochait le téléphone, lorsqu’il sortit de chez le sénateur. Elle lui sourit :

— Vous l’avez déridé ?

— Je pense. Qui attendez-vous aujourd’hui ?

— Oh ! des tas de gens. Des employés d’ambassade, un consul, un représentant de sociétés pétrolières. Le sénateur a envoyé une foule de convocations, et nous en avons au moins jusqu’à 22 heures, si tous ces gens-là se présentent aujourd’hui.

— Prenez-vous ce qui se dit en sténo ?

— Pas du tout, ce serait du temps perdu. Non, tout est enregistré, et confié ensuite aux dactylos. On découpe la bande en morceaux égaux. Nous avons déjà plusieurs centaines de pages dactylographiées. Mais le contenu en est plutôt décevant pour ce que nous recherchons, mais très important pour l’histoire des événements, vus par différentes personnes.

Il consulta sa montre. Il avait juste le temps de partir rejoindre Jorge Varegas, du côté du chantier du métro dans Alameda.

— Nous reverrons-nous ce soir ? chuchota-t-elle d’un air indifférent.

— Mais je l’espère, répondit-il.

Lorsqu’il eut garé sa Peugeot, il se dirigea vers l’énorme chantier du métro, dont les matériaux avaient souvent été utilisés dans un passé récent, même du temps d’Allende, lorsqu’il y avait des heurts entre grévistes et forces de l’ordre. Il fit le tour des palissades défoncées en plusieurs endroits. La circulation était normale, et la foule très nombreuse. Il y avait bien une automitrailleuse dans le coin, et quelques soldats qui allaient et venaient, mais l’atmosphère ne paraissait pas tendue.

Il vit Varegas venir à sa rencontre. L’ex-camionneur avait essayé de soigner sa tenue, pour ne pas trop détonner dans le centre ville, mais il ne portait que de pauvres vêtements.

Avant d’accoster l’Américain, il regarda derrière lui avec méfiance.

— Je viens de l’hôpital. Ils m’ont donné des médicaments, et le conseil de ne pas continuer mon métier. Que voulez-vous que je fasse d’autre ? Vous avez pu vous en tirer hier soir ?

— Parfaitement, et vous ?

— Ils ne sont pas venus chez moi. Fausse alerte. Il paraît qu’ils ont arrêté un type pas très loin.

— Il m’a semblé entendre des coups de feu.

— Oui. Un soldat a tiré sur un chien qui voulait le mordre. Mais cela a suffi pour effrayer tout le monde.

— Venez jusqu’à ma voiture.

Kovask roula lentement dans le flot de la circulation, expliqua à son compagnon ce qu’il attendait de lui.

— Nous allons nous poster en face des bureaux d’un certain Mervin. Le personnel sortira à midi pour aller déjeuner. Les bureaux ferment entre midi et 14 heures. Vous n’aurez qu’à regarder les femmes qui sortiront.

Il trouva difficilement une bonne place, juste en face de l’immeuble en question, dut faire plusieurs fois le tour du pâté de maisons.

— Est-ce que votre syndicat de transporteurs avait des relations avec la Banque Allemande pour le Chili ?

Enfoncé dans son siège, une cigarette piquée entre ses lèvres, Varegas parut réfléchir :

— J’ai entendu ce nom. C’est possible, mais je ne peux rien vous garantir.

— Essayez de vous souvenir.

Enfin, il put faire un créneau entre deux voitures.

— On va attendre là-dedans ? demanda Varegas inquiet. Il peut y avoir une patrouille.

— Je sais, mais la sortie des bureaux approche, et il nous faut en prendre le risque.

Kovask surveillait également les gens qui pénétraient dans l’immeuble, essayant de se souvenir de certains visages, mais cette attention soutenue ne donna pas grand-chose. Puis midi sonna quelque part dans le quartier. L’immeuble devait comporter d’autres bureaux que ceux de Mervin, car de très jeunes filles en minijupe sortirent en discutant et en riant très fort.

— Ce doit être un cours de secrétariat, dit Varegas.

— Possible.

— Attention, voilà Michaël Mervin !… Je le reconnais parfaitement. Il n’a pas changé. Il a l’air d’un bon garçon comme ça, avec son visage rond et ses lunettes, son air dans la lune.

Mervin se dirigeait tranquillement vers une Chevrolet déjà ancienne, s’installait au volant. Ils l’avaient suivie du regard, et faillirent manquer la sortie du personnel.

— La voilà, dit Varegas la voix vibrante. La grosse fille qui porte une veste à col fourré. Elle est toute seule.

— Vous êtes sûr ?

— Absolument, dit Varegas. Je la reconnais parfaitement. Vous n’avez qu’à regarder ses jambes.

— Je n’ai plus besoin de vous, dit Kovask. Rentrez dans votre quartier. Je vous reverrai prochainement. Vous vous souvenez toujours des numéros de ces marks ?

— Ils sont bien gravés dans mon esprit. Rien que des billets de cent marks.

Il paraissait amer, et Kovask n’avait pas le temps de le rassurer plus complètement.

— Je tiens toujours mes promesses, dit-il. Soignez vos mains, et faites-moi confiance.

Le premier, il quitta la voiture, se précipita, et vit de loin la grosse fille. Elle avait une taille assez élevée, et dominait les gens d’une demi-tête. Elle rappela au Commander certaines étudiantes fortes en thème des universités américaines.

Puis elle disparut, et il arriva en face d’un petit restaurant chinois. La fille avait dû pénétrer là-dedans, et sans hésiter, il en fit autant.

Elle était installée dans un coin juste sous une lanterne en papier, et consultait la carte. Il n’y avait pas encore grand monde, et Kovask put trouver une table bien placée pour la surveiller.

Tout au long du repas, alors qu’il se contentait de riz et de poisson, il fut ahuri par la quantité de nourriture que cette fille pouvait avaler, avec une gloutonnerie sans pareille. Jamais il n’avait assisté à pareille boulimie, et il arrivait à l’inconnu de se servir de ses doigts, lorsque les baguettes la gênaient. Les serveurs paraissaient la connaître, et plaisantaient avec elle.

Peu à peu, le restaurant se remplit. Pas une fois la fille n’avait paru s’intéresser aux gens qui l’entouraient. Kovask avait depuis longtemps terminé, qu’elle dégustait son dessert. Il faisait durer sa petite tasse de café, mais comprenait qu’on attendait son départ pour installer d’autres clients. Il commanda un autre café, et le serveur lui demanda avec beaucoup d’égards s’il ne pouvait le prendre au comptoir, car un couple attendait sa table. Il accepta, et se dirigea vers le bar minuscule installé dans un angle, s’installa sur l’un des deux tabourets. Il engagea la conversation avec le barman, la fit glisser sur la fille qui terminait son repas.

— Quel appétit ! fit-il admiratif. Il faut croire qu’elle apprécie votre cuisine. Elle vient souvent ?

— Une fois par semaine. Mais elle est fidèle. Chaque jour elle choisit un restaurant différent. Il y a l’italien, l’espagnol, le français. Là, je crois qu’elle y va plus souvent. C’est une bonne cliente.

— Il lui faut de bons revenus, pour régler de telles notes.

— Oh ! elle n’a pas l’air, mais c’est quelqu’un qui a une bonne situation. Secrétaire particulière dans une maison d’import-export, ou un truc de ce genre. Elle est américaine.

— Tiens, fit Kovask. Vous connaissez son nom ? Je suis moi-même américain.

Le barman parut hésiter, puis finit par dire qu’elle se nommait Erwing, mais qu’il ne connaissait pas son prénom.

— Ça fait longtemps qu’elle vient chez vous ?

— Certainement, mais moi, je ne suis là que depuis huit mois. Mais tout le monde la connaît bien. On sait que le mercredi il faut réserver la table de mademoiselle Erwing, toujours la même, dans ce coin.

Kovask régla sa dépense et sortit. Il rejoignit sa voiture. Varegas n’était plus là, bien entendu, mais il avait laissé un mot sur le siège :

« J’ai l’impression d’être surveillé, écrivait-il. Il y a des types dans une voiture noire, qui regardent dans ma direction. Je vais essayer de ne pas me faire coincer. »

Inquiet, Kovask essaya de repérer la fameuse voiture noire, mais n’y parvint pas. Miss Erwing revint d’un pas paisible, l’air visiblement satisfait. Elle rejoignait son travail bien avant l’heure normale, et il fut tenté de la suivre. Mais il lui fallait retrouver la Mamma le plus rapidement possible.

Sur l’autoroute, il dut s’arrêter à un barrage de l’armée, et un sous-officier éplucha son passeport, et le sauf-conduit spécial accordé par la Junte.

— Bien, señor, vous pouvez continuer.

Cinq minutes avant l’heure limite, il arrivait au point de rendez-vous, un croisement de deux petites routes secondaires boueuses et mal entretenues. Il immobilisa sa Peugeot comme un chauffeur incertain sur sa destination, descendit de voiture. Ils sortirent d’un champ de maïs voisin. La Mamma arrivait la première, les souliers pleins de boue.

— Et les épis ont été récoltés, dit-elle. Même pas de quoi s’amuser les dents. Vous vous êtes bien fait attendre.

— Désolé, mais c’est à cause du travail. Señor Lascos ? Commander Kovask.

— Où nous conduisez-vous ? demanda la vieille femme en s’installant à l’avant.

— A Valparaiso.

Ce fut peu après que, timidement, l’épicier demanda, si par hasard, il n’avait pas entendu parler de l’arrestation d’un groupe de révolutionnaire à Santiago.

— Non, dit Kovask, mais je vais m’occuper de votre fille dès ce soir. Si vous avez de quoi écrire, donnez-moi quelques renseignements sur elle.

— Oui, señor, tout de suite.

— Et à Valparaiso, que ferons-nous ? demanda la Mamma.

— Vous attendrez un cargo. Chez une amie. Une certaine Luisna Palaz, que j’ai rencontrée au cours d’un précédent voyage[3]. C’est une fille très sympathique, qui pourra certainement vous héberger, en attendant l’arrivée du bateau.

— Mes renseignements vous ont servi ?

— J’ai retrouvé la fille. Elle travaille pour Mervin, et se nomme Erwing. J’ignore encore où elle habite, mais si je peux retourner à temps dans la capitale, pour la suivre ce soir, je le découvrirai.

— Suis-je obligée de rester à Valparaiso ? demanda la Mamma.

— Au moins jusqu’à demain. Le temps que le señor Lascos s’habitue un peu. Si cette fille accepte de témoigner, nous aurons fait d’énormes progrès, mais je ne veux pas me leurrer.

— Il paraît, dit Lascos d’une voix apeurée, que le port est sévèrement surveillé, ainsi que les accès de la ville.

— Ne vous inquiétez pas. J’ai un sauf-conduit de la Junte. Pour le moment. Peut-être, me le supprimeront-ils, car je les ennuie énormément, paraît-il.

Trois fois, ils furent arrêtés par des barrages, et trois fois, le laissez-passer opéra son petit miracle. Dès qu’il le put, Kovask essaya de téléphoner à Luisna Palaz. Il téléphona aux Salines Chiliennes, apprit que le directeur Miguel Ortanez, qu’il connaissait très bien, avait dû abandonner son poste lors des nationalisations. Mais la señorita Palaz travaillait toujours là, toutefois était absente.

— Habite-t-elle toujours le même endroit qu’il y a quatre ans ?

— Non, señor. Je vais vous donner sa nouvelle adresse, et son numéro de téléphone.

Lorsqu’il obtint Luisna, il ne reconnut pas tout de suite sa voix, mais lorsqu’il se présenta, elle poussa un cri émerveillé.

— C’est toi ? Vraiment ? Excuse-moi, mais je suis grippée.

Il fut pris d’un fou rire silencieux. Luisna, qui avait servi de cobaye à un professeur russe, et possédait alors une résistance extraordinaire au froid, grippée ?

— Oui, fit-elle avec un accent mélancolique. L’effet du traitement a fini par s’atténuer complètement. Mais viens.

— Je ne suis pas seul… Et mes amis risquent d’être encombrants.

— Tu veux rire ? J’habite une petite maison tranquille sur la colline. Je vous attends.

Malgré sa maladie, elle sortit lorsque la voiture s’immobilisa devant la porte de son jardin. Toujours belle, avec sa natte épaisse, ses yeux gris effilés, sa bouche sensuelle. Elle ne regardait que Kovask, et se hissa sur la pointe de ses mules fourrés, pour l’embrasser légèrement sur les lèvres.

— Venez. Je vais faire du café.

— Nous vous dérangeons, dit la Mamma. Vous avez de la fièvre. C’est moi, qui vais faire le jus, et vous retournez au lit.

Luisna parut surprise, puis sourit :

— Je vous obéis, mais venez dans ma chambre.

Elle s’enfonça sous ses couvertures, avec un frisson. Kovask s’assit au bord de son lit, tandis que Lascos, gêné, faisait mine de regarder par la fenêtre.

Le Commander mit tout de suite les choses au point, désigna l’épicier :

— Il est recherché.

— Et alors ? fit Luisna.

— Mais ce n’est pas un ancien fidèle d’Allende. Ce serait trop long à t’expliquer, mais je dois le protéger. Son témoignage a beaucoup d’importance.

Elle soupira :

— Pour qui travailles-tu ? J’ai failli être arrêtée. Et puis, ça s’est tassé.

— Nous essayons de prouver que le rôle de la C.I.A., dans le drame chilien, a contrevenu aux règles de notre démocratie.

— Et qu’arrivera-t-il, si vous y parvenez ? fit-elle sceptique. On démantèlera la C.I.A. ?

— Je ne crois pas, dit-il, mais peut-être qu’un jour on décidera de la doter d’une déontologie plus stricte. Tu peux les garder tous les deux quelques jours ?

— Il n’y a pas de problème. En aurais-tu douté ?

La Mamma arriva avec le café.

— D’ailleurs, j’en profiterai pour vous soigner, ma petite. Vous n’avez pas très bonne mine. J’ai mes propres remèdes pour la grippe, et ils sont très efficaces.

— Je croyais que tu épouserais Miguel Ortanez, lui dit plus tard Kovask, alors qu’ils étaient seuls.

Elle secoua la tête :

— Il était très gentil, et nous sommes sortis plusieurs fois ensemble par la suite. Nous sommes même devenus très intimes, et il voulait que je sois sa femme, mais j’ai refusé.

— Tu ne regrettes rien ?

— Non. Lorsque l’Union Populaire est venue au pouvoir, il est retourné aux U.S.A. Il était beaucoup plus américain que chilien d’ailleurs. Il m’a écrit qu’il s’était marié, et dernièrement, pour m’annoncer la naissance de son premier enfant. Un fils. Il l’a appelé Luis.

— Et la tribu de Port-Palaz ?

— Mon père est mort. Les autres se sont dispersés. Il n’y a plus de tribu, et je ne les ai pas vus depuis longtemps.

Ils restèrent rêveurs, se souvenant des événements tragiques qu’ils avaient vécus dans le sud.

— J’ai toujours pensé que je ne te reverrais plus, dit-elle. Serais-tu venu, même si tu n’avais pas eu besoin de moi ?

Il hocha la tête :

— Je crois que oui. Il est très difficile de t’oublier, Luisna.

Elle lui prit la main, la porta lentement à ses lèvres fiévreuses.

— C’est très agréable d’entendre des paroles pareilles, fit-elle en souriant, même si ce sont des mensonges.

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