FÉVRIER 1970

6 février 1970

En salopette noire tous les deux, en chandail rouge tous les deux, afin d’être semblables tous les deux et aussi pour marquer le lit, pour être un peu différents de leurs commensaux, ils s’agitaient dans l’atelier : le fils, réduction de la mère, parfaitement inutile, mais sûr du contraire et posant son petit doigt au croisement des ficelles. Enfin tirant le dernier nœud, Odile se releva. Elle en avait fini d’emballer les trente toiles : dix déjà vendues, collectées chez des amateurs (doublement propriétaires en général : de la toile comme de la tête), neuf de la famille dont Rose, les deux barbus et Félix, enfin onze divers dont deux ministres, députés-maires de banlieue Est accessibles au pinceau d’un électeur, mais qui n’étaient pas les plus réussis. Pourquoi un peintre d’histoire est-il communément un mauvais portraitiste ? disait déjà Diderot. Sans doute parce qu’à son époque comme à la nôtre les modèles ont toujours manqué de temps. De toute façon ces binettes célèbres étaient là pour la retape.

Chtéchine, dit Félix encore trop porté sur les chuintantes pour être aisément compréhensible.

— Mais oui, mon biquet, fit Odile machinalement.

Elle calculait. Compte tenu des panneaux de carton cellulaire pour le calfeutrage, quatre caisses seraient nécessaires ; trois sur la galerie, avec les skis, mais forcément une dans la voiture. Donc pour éviter des histoires de bonne ou moins bonne place entre Rose et Guy, leur sainte belle-mère devrait se réserver la mauvaise, avec l’engin à pattes lui grouillant sur les genoux. Elle arriverait fourbue à Genève pour l’accrochage, puis rompue à Combloux pour une nuit écourtée par l’obligation de ricocher le lendemain vers le vernissage. Comment s’en plaindre ? C’était elle qui avait eu l’idée d’associer cette expo aux vacances de neige — un peu étendues — du mardi gras.

— Tu ne prends pas ton portrait ? dit Léon. C’est pourtant le meilleur.

*

Odile commença par calmer l’ardeur de Félix qui « dessinait » sur le mur avec un crayon gras, puis se retourna. Elle l’avait oublié, Léon : comme d’habitude silencieux, habitant son costume avec la discrétion d’un cintre, respirant peu d’air, ne tenant aucune place ; aussi invisible qu’imprévisible dans la régularité mensuelle qui le ramenait à la villa Duelle, pour deux ou trois heures et par exception pour l’après-midi : en général dans la semaine suivant l’échéance du chèque, jamais réclamé, poliment attendu, honoré d’un geste vers sa poche, d’un convenable merci comme d’ailleurs d’un travail modéré, qui lui faisait passer ses examens aux alentours de la moyenne et mériter cette prolongation de pension de fils majeur continuant ses études, donc tenu de réussir pour ne pas la remettre en cause. D’un goût froid, mais précis, il avait sûrement raison au sujet du portrait ; il fallait même qu’il en fût extrêmement convaincu pour opiner.

— C’est un des bons, dit Odile. Mais je me le réserve. Je ne veux ni qu’on le vende ni même qu’on le voie.

— Tu avais mon âge à ce moment-là ? feignit de demander Léon.

Le jugement bref, déguisé, très sûr, c’était une spécialité de Léon, même pas hostile, plutôt aiguisé par la sûreté de vue des indifférents. Cinq illégales et cinq légales, ça faisait en effet dix années de présence. Elle avait trente ans, Odile, et moins d’amitié déjà pour la comparaison avec elle-même. Qu’il demeurât dans l’atelier, ce portrait, pour témoigner de sa dot, de son pouvoir de fille à demi remplacé par un pouvoir de femme dont témoignait, lui, le menu acrobate en train de tenter l’escalade interdite du chevalet !

— Féli ! cria Odile, prononçant le nom de son fils comme il le prononçait lui-même, amputé d’un x trop rugueux.

Le patatras de Félix, Léon, plus proche du gamin, aurait pu l’éviter. Mais Léon avait le geste aussi rare que le mot et contrairement à Guy, fou du moutard, on pouvait subodorer que l’aînesse le lui faisait considérer comme une bêtifiante petite chose, un surplus polygamique né d’une favorite légitimée, donc très au-dessous de lui dans l’ordre hiérarchique. Sans le dorloter, Odile ramassa Félix, assez fière qu’il ne pleurât pas comme un douillet produit d’Aline.

— La cote de papa semble monter, dit Léon.

Autre jugement : la cote n’est pas le renom. Enquête indirecte, faute de pouvoir placer la question délicate : Combien maintenant vend-il du point ?

— Il avait besoin de se sentir soutenu, dit Odile.

Elle n’allait pas approuver : exact, jeune homme ! Ton père n’est pas un maître, mais un bon décorateur, doublé d’un bon spécialiste de la ressemblance, telle que la souhaitent et la paient des gens ayant assez d’argent pour snober la photo d’art, mais pas assez pour s’offrir un caïd — dont ils craignent d’ailleurs qu’ils sacrifient leur binette au bénéfice de la palette. Elle n’allait pas soutenir non plus que, loin du souci d’éterniser les glaces, Louis avait assez de patte pour se dégager de la vanité commanditaire et sublimer le modèle. La vérité était entre les deux.

— Des nouvelles d’Agathe ? fit-elle assez bas.

Le nez de Léon s’évasa. Odile n’insista pas :

— Et ta mère, ça va ?

— Pas fort, dit Léon.

Il eut soudain de la présence, de la chaleur pour enfiler quelques phrases :

— Depuis un an, tu sais, elle est comme une ombre. On ne la voit plus, on l’entend à peine. Quand je pars le matin, elle est encore couchée ; et souvent, quand je rentre un peu tard le soir, elle l’est déjà. Dans la journée, elle est rarement là. Elle qui n’y allait jamais, elle est tout le temps fourrée à l’église. Ou à son club. Elle le dit elle-même : la maison est vide, je ne m’y supporte plus.

Pour ne pas perdre de temps, Odile triait de la dentelle : ces coupures de presse judicieusement choisies qui font toujours bien dans une vitrine.

— Ta mère en a trop vu ! dit-elle.

Une lueur de considération anima le regard de Léon qui soudain se lâcha :

— Et les filles exagèrent ! Agathe écrit une fois par mois. On ne peut lui répondre qu’en poste restante, à Paris 38. Quant à Rose, elle n’a même pas daigné passer pour le Jour de l’An.

— Ta mère l’avait chassée : elle attend d’être rappelée, dit Odile. Vous êtes tous commodes dans la famille !

— À propos, dit Léon, regardant en l’air. Maman n’est pas d’accord pour céder les demi-vacances de Guy. Elle le mettra lundi soir au train.

Léon commissionnaire : c’était la nouvelle technique de Mme Rebusteau, passant la main, donnant du poids au dernier fidèle qui, probablement venu tout exprès, attendait depuis une heure pour enrober la nouvelle.

— Tant pis pour Guy ! fit Odile.

Inconvénient : la dépense inutile d’un billet. Avantage : on aurait plus de place dans la voiture. Quant au reste, si Mme Rebusteau, plutôt que d’échanger le mardi gras contre la Pentecôte, préférait subir la tête de bois d’un Guy dépité, c’était son affaire. On pouvait avoir pitié d’elle. Mais comment ne pas se demander si, revenue de l’agressivité pour tomber dans l’accablement, elle parviendrait un jour à guérir de la maladresse ? Une chose ne cédait pas : sa manie de refuser toute confiance, de cacher ce qu’elle croyait nuisible à son prestige. Sans Guy, étonné de ne plus voir sa sœur aînée lors de ses passages à Fontenay, nul ne se serait douté de l’absence d’Agathe. Qu’elle se rongeât, Aline, c’était l’évidence ; mais elle avait aussitôt prétendu que c’était au sujet de sa propre mère si souffrante qu’Agathe était partie la soigner. Un mois plus tard, la pauvre enfant, victime de sa sollicitude, fut mise en pension dans une boîte à bachot afin de se rattraper à la session d’octobre. Enfin bachelière, elle partit aussitôt pour aller faire un stage dans une maison de commerce anglaise et par la bouche de sa mère déclara que, gagnant sa vie, elle se désintéressait de sa pension. Il fallut attendre six mois pour qu’Aline, sans revenir sur une seule de ces assertions, se mît en devoir d’avertir le père que son exemple ayant, hélas ! porté ses fruits, Agathe s’était mise en ménage avec un inconnu. Il n’était pas inutile de noter que, durant toute cette période, de mois en mois, de chèque en chèque, Léon n’avait pas une seule fois jeté le doute sur ces fables.

— Tu attends ton père ? fit Odile qui vérifiait maintenant des listes d’invitations.

— S’il ne rentre pas trop tard…, dit Léon.

Il n’avait pas mangé le morceau, Léon, pour ne pas désobliger sa mère. Mais fils des deux côtés et assez pensionné pour ne pas désobliger son père, il avait pris soin de faire des confidences à son parrain. Pour qu’il les transmette. Mais à condition expresse que, citant ses sources, Gabriel fît préalablement jurer à papa, croix de bois, croix de fer, qu’il n’en serait jamais fait mention devant quiconque, fût-ce devant lui-même. De telle sorte que, durant un bon bout de temps, assuré qu’on feindrait d’ignorer qu’il pût savoir ce qu’on savait grâce à lui, il avait fait jouer à la maisonnée un jeu cocasse où l’informé, informant l’informateur, s’amusait à lui glisser dans l’oreille : J’ai de nouveaux tuyaux ; il paraît qu’il s’agit d’un homme marié. Mais Léon — bon Gémeaux, au signe exalté par l’ambiguïté de certains enfants du divorce — ne s’était pas découvert une seconde et, pour se remettre à l’aise, avait fini par expédier Gabriel à sa mère avec mission de lui dire : Je crois que Louis se doute de quelque chose. Préviens-le avant qu’il puisse te reprocher ton silence.

Soudain Odile arracha du sol un Félix fort occupé à y presser un tube de terre de Sienne, à en extraire des tortillons analogues à ceux des lombrics dégorgeant de la glaise au petit matin :

— Je pourrais te donner ton chèque, dit-elle pour faire l’économie d’un tête-à-tête étouffant.

— Si tu l’as…, dit Léon, pas fâché de rejoindre plus tôt ses copains au stade.

7 février 1970

Les voilà bien, comme prévu, assis à la terrasse vitrée du Café de la Poste. Agathe arbore ses éternels jeans délavés, Léon un costume gris à cravate grise. Tous deux attendent derrière un verre, mais le gin-fizz est pour la sœur et l’orange pressée pour le frère. Rose en tailleur brun, à jupe sage, les rejoint sur ses souliers plats.

— Salut ! dit Léon.

La convocation, par fil, est venue de lui. Mais l’initiative lui appartient-elle ? Connaissait-il depuis longtemps l’adresse d’Agathe ? Questions inutiles. L’habitude des situations fausses a au moins un avantage : elle vous permet de ne vous étonner de rien, de savoir rester boutonnée.

— Tu voulais me voir ? dit Rose.

— Ce serait plutôt moi, dit Agathe. Pour trois raisons. Il est bien entendu que tout ceci reste entre nous.

— Ça va de soi, dit Rose, réservée et pourtant satisfaite.

Réservée parce que l’aventure d’Agathe ne cesse de la diviser : comment reprocher à sa sœur ce qu’elle pardonne à son père ? Satisfaite, parce qu’au moins cette confiance flatte son goût du silence, en ressuscitant une certaine complicité fraternelle.

— D’abord, dit Agathe, je vais te donner un numéro de téléphone où on peut me joindre en cas d’urgence. Léon l’a. Mais il va partir en stage après-demain, pour deux mois, et de toute façon, s’il arrivait quelque chose, je veux être couverte du côté de papa comme du côté de maman.

Glisse sur la table un petit bout de papier plié en quatre que Rose, sans même le lire, empoche. Agathe continue :

— Ensuite, je voudrais t’expliquer pourquoi je suis partie si brusquement…

— Je dois avouer, dit Rose, que je n’y comprends rien. Tu étais la plus attachée à maman. Elle ne jurait que par toi, toi par elle. Et puis d’un seul coup tu pars, tu disparais, tu la laisses en plan…

— Comme toi, dit Léon.

— Ça n’a pas été facile, dit Agathe. Mais tu me vois, à Fontenay, avec un enfant ?

— Quoi ? dit Rose, hésitant à comprendre.

— Maman aurait hurlé, achève Agathe, très vite. Mais elle m’aurait forcée de le garder. Un môme, tu penses ! J’étais coincée. Je ne vois pas pourquoi il serait nécessaire de se marier quand on ne veut pas d’enfant. Donc je ne veux pas d’enfant qui puisse m’y obliger. Comme ç’a été le cas pour maman.

Léon baisse le nez. Rose baisse le nez, stupéfaite de ne pas s’indigner, de découvrir en elle, sous une forme plus innocente, le même refus de renouveler sa jeunesse.

— Nous n’allons tout de même pas, dit-elle, vivre avec cette éternelle référence aux parents et ne rien faire de ce qu’ils ont fait de peur de le rater à notre tour.

— D’ailleurs tu pouvais revenir, après ! dit Léon, évitant de préciser davantage.

— La séparation nous change vite, dit Agathe. Quand on a été aimée dans la joie, on n’a plus envie de l’être dans la tristesse. Quand on a respiré librement, on n’a plus envie de retrouver la chamaille, la gêne, l’embauche continuelle, l’affreux petit match entre papa et maman… Six mois en dehors de la famille et ça vous paraît complètement idiot. J’ai toujours grand-pitié de maman, mais j’ai aussi pitié de moi. Si c’est de l’égoïsme, tant pis ! on nous l’a beaucoup appris. Avec maman, dans ma situation, je n’avais qu’une seule solution : couper. Sinon, matin et soir, je l’aurais trouvée à ma porte : Edmond ne l’aurait pas longtemps supporté. Je tiens à lui, figurez-vous…

Rose regarde sa sœur comme si elle ne l’avait pas vue depuis vingt ans. Faudra-t-il changer ainsi, du tout au tout, le jour où l’usage, jusqu’ici mérité, la déguisera en blanc ? Un léger dégoût lui monte aux lèvres, lié à ce vague espoir : rester soi, pour soi. Puis le sentiment d’une sorte d’injustice l’envahit : deux pour le père, deux pour la mère, le partage lui paraissait équitable ; et soudain ne le paraît plus.

— Troisième raison ? fait-elle.

C’est Léon qui prend le relais :

— Agathe s’ennuie quand même de nous, dit-il, d’une voix légèrement tremblée. Elle voudrait revoir les parents, en renouant d’abord avec le Syndicat.

— Un minimum d’entente, aujourd’hui c’est le SMIG ! dit Agathe, ne disposant pour rire que d’un étroit fond de gorge.

Les trois regards enfin s’entrecroisent. Dix ans plus tôt, le Syndicat, c’était l’union des Quatre ; et le SMIG, c’était l’argent de poche ; et Léon, secrétaire général, s’avançait solennel : Dis, papa, le Syndicat vote pour les Sables-d’Olonne et il demande le relèvement du SMIG à vingt francs.

— Nous avons eu grand tort, moi la première, dit Agathe, de nous diviser au sujet des parents. Nous ne leur avons même pas rendu service. La famille, ce n’est pas seulement eux, c’est nous. Si nous avions fait bloc…

— Nous étions trop jeunes, à l’époque, dit Léon.

— Et qu’est-ce qu’on peut faire, maintenant ? dit Rose.

Le soupçon renaît en elle, lié à ce qui est, hélas ! une vieille habitude. Faire bloc, oui. Mais quel sens, au départ, l’alliance aurait-elle eu ? Quel sens peut-elle encore avoir ? Une réflexion de Solange, la petite amie de Léon, témoin furtif d’une dispute, lui revient en mémoire : Moi, vous savez, ces histoires, je ne veux pas m’en mêler. Il y avait dans sa bouche comme une sorte d’effroi devant une maladie honteuse, propre aux Davermelle. Peut-être faudra-t-il compter avec Edmond, l’inconnu, soufflant dans la coulisse : Renouer avec les tiens, chérie, c’est bien normal. Mais alors avec tous et au diable les chicanes !

— On pourrait, dit Agathe, se réunir une fois par mois, en terrain neutre : un restaurant par exemple. Ensuite on inviterait les parents, d’abord séparément, puis ensemble.

— Voudront-ils ? fait Rose.

— Rien ne coûte d’essayer, dit Léon. En tout cas c’est à nous maintenant de prendre l’initiative pour limiter les dégâts.

9 février 1970

Parfois ça tourne au spectacle, parfois à la réunion publique. Ce soir, le quarteron d’humoristes, décidées à se moquer de tout, par hygiène, ne se manifeste guère. Trois nouvelles sœurs aux cas désespérants — dont l’une, Armande, plaquée avec cinq enfants, sans travail, sans pension à espérer d’un chômeur volontaire et de surcroît ivrogne — ont fait larmoyer les émotives, aussitôt relayées par les positives qui se divisent en deux factions ; les rageuses et les courageuses, celles qui ne rêvent que de procès et celles qui ne comptent que sur elles-mêmes. Amicale et même potinière, la réunion en ce cas se transforme en débat, sous la houlette des chefs de file, Agnès et Edmée, que leurs professions sensibilisent différemment, mais qui savent discerner le moment à partir duquel une discussion divise au lieu de rassembler.

Chacune plaide pour son saint. Chacune s’en réfère à sa propre expérience, y va de son grain de sel dans la soupe : mélange de pain noir quotidien et d’un bouillon d’idées disparates. Imprécations, divagations, analyses, à voix haute, à voix basse, c’est le déballage, le rabâchage dont la règle, pour certaines, est de ressortir aphones, mais provisoirement apaisées. On a entendu crier Amélie, l’étudiante, depuis peu remise en ménage (saluons ! les recasées, souvent, disparaissent) :

— La meilleure manière de guérir d’un homme, c’est d’en prendre un autre.

— Tiens, pardi ! Tu as vingt ans, toi ! a protesté Marie, l’épicière.

Réplique qu’Irma, le professeur d’anglais, a répétée sous une autre forme, réservée aux intellectuelles :

— L’amour, c’est la lance d’Achille !

Peu de rires, presque personne n’ayant compris. Mais sur la demande d’augmentation d’Herveline le choc est immédiat :

— Elle a droit au tiers !

— Sûrement pas ! Lui, il est remarié, il a un enfant : ça m’étonnerait qu’elle obtienne le quart.

— Alors, il n’a qu’à en faire huit et elle crève !

La présidente intervient. Elle regrette que nos sœurs soient si acharnées sur la question. Elle comprend bien, mais elle aimerait les voir plus soucieuses de leur indépendance. Me Grainde fait aussitôt les plus expresses réserves :

— Il faut pouvoir. Trop d’âge, trop d’enfants, pas de métier, c’est hélas ! le cas général. Une pension, après tout, c’est un salaire : le salaire que devrait toucher toute femme d’intérieur pour un travail scandaleusement gratuit dont peut à la rigueur bénéficier un mari, mais qu’un Ex est tenu de rétribuer. Comme devrait le faire l’État lui-même, si l’Ex est impécunieux.

Applaudissements. Voilà le problème numéro un, qui fait toujours recette.

— Même si je n’ai plus besoin de lui, je veux qu’il reste à l’amende, lance Béatrice.

— Putasserie ! C’est estimer tes fesses après coup ! rétorque Gabrielle, une caillette, souvent rappelée à l’ordre pour la verdeur de son langage.

Mais les tenantes de la pension-punition l’emportent de loin sur celles du travail-mépris. Cinq minutes plus tard, excitées par l’exemple de Tahar qui, gardant sa fille, vient de rétrocéder son fils, elles se transforment en éleveuses : rejointes cette fois par les deux tiers des minoritaires, malgré un brelan de subversives demandant pourquoi les femmes se sacrifieraient toujours aux gosses, pourquoi on ne tenterait pas d’enliser dans la crotte leurs cavaleurs de pères en leur attribuant les bébés.

— Pendant que vous y êtes, greffez-leur du téton pour qu’ils aient du lait ! s’exclame la doyenne.

La discussion dégénère. De vache en vache, ils trouveront tout ce qu’il faut dans les prés ! reprend Gabrielle. Le défoulement lui paraissant suffisant, pour couper court au déchaînement des libertaires comme à la Sainte-Vehme des légalistes, Agnès grimpe sur une chaise, passe à l’ordre du jour, fait le bilan de ses récentes activités, se penche sur les finances de l’association, maigrelettes, mais suffisantes pour mettre aux voix un secours d’urgence au bénéfice d’Armande. Vote à main levée. Unanimité, ressoudant l’unité. Que dispersent très vite les commentaires d’Olga sur la teneur d’un article de Famille 70, prônant la libéralisation du divorce. La salive se remet à bouillir. On ne sera d’accord, un instant, que pour condamner une procédure inepte, ruineuse, interminable et souhaiter le renvoi des couples devant une Chambre familiale. Mais les pieuses refusent la séparation par consentement mutuel ; les rancunières veulent conserver le principe de la définition du coupable.

— Vous tenez surtout à votre bonne conscience ! dit Irma.

— Quand on a tout perdu, ça aide ! dit Aline, étonnée de s’entendre.

— De toute façon ce n’est pas aux échaudées qu’on demande un jugement froid ! dit la présidente.

Et la voilà qui rameute des dames sur un projet de Fonds national, peut-être rattaché à la Sécurité sociale, peut-être financé par un pourcentage à prendre — au détriment des débiteurs — sur les pensions versées par les solvables et assurant ainsi celles des insolvables. Le fric, de nouveau. Voilà qui sauverait de la famine cinq ou six des présentes. Me Grainde voudrait y voir adjoindre une assurance-divorce, obligatoire, souscrite à la mairie qui remettrait la police en même temps que le livret. Le chorus se reforme. On vote une adresse de soutien. Aline n’est pas la dernière à lever la main.

*

Tout ceci pour elle n’a évidemment qu’un intérêt rétrospectif. Le divorce, elle l’a subi, tel qu’il était : rien n’y peut rien changer. L’avoir gagné, en principe, ne l’a pas empêchée d’y perdre l’essentiel, puis de se retrouver, dans l’affrontement qui a suivi, dépouillée du reste. Du mariage on romance le début et c’est ce qui suit l’important. Du divorce on discute la forme et c’est ce qui suit l’important. Depuis qu’elle s’occupe un peu du club, Aline, en a-t-elle vu défiler de celles qui croient résumer leur droit à l’amour dans le divorcée à son profit des petites annonces matrimoniales, qui vite s’aperçoivent qu’on devrait dire divorcée à son préjudice ! L’innocence d’une femme, pour un homme, s’apprécie comme celle de l’agneau, dont la seule vertu est d’être comestible. Sans jeunesse il n’y a plus que nanas usagées… Quatre ou cinq de celles-ci, les plus fraîches, s’en tireront peut-être. Mais les autres n’auront pour elles que l’illusion de les y avoir aidées, d’avoir frôlé cette chance, en se revanchant à la petite semaine contre l’ennemi commun.

Soudain l’électricité s’éteint et sur l’écran qu’Agnès venait de dérouler le long du mur paraissent de fortes matrones d’Evansville : homologues américaines en goguette sur les bords de l’Ohio. Aline s’assoupit dans le ronronnement du projecteur. L’Ohio peu à peu s’installe entre les quais de la Seine. Obsession. Question insoluble, toujours reposée : Paris 38, rue Claude-Bernard, pourquoi ? Agathe a-t-elle choisi ce bureau parce qu’il est près ou parce qu’il est loin de l’endroit où elle se cache ? Comment se fait-il qu’y traînant si souvent, parfois des après-midi entiers, depuis six mois, sa mère n’ait jamais pu la surprendre au moment où elle vient relever son courrier ? Qu’adviendrait-il si elle y parvenait ? La tendresse est une habitude : qui se frotte à une fausse peut oublier la vraie. Le menton d’Aline pique sur sa poitrine et vivement se relève. Les sœurs d’Evansville sont en train de rédiger une Déclaration des Droits des femmes séparées. Agathe est bien la fille de son père, mais c’est une fille et les filles, quand on a assez d’elles, on les abandonne. Pour une fois ce ne serait sans doute pas une catastrophe. Un homme marié ! Qu’il faudrait faire divorcer. Si Agathe voulait l’épouser. Si Agathe au surplus le pouvait, chose douteuse, car enfin aux dernières nouvelles, cet Edmond, maroquinier bien installé — dont Agathe serait devenue la caissière —, semble malheureusement n’avoir aucune chance de se libérer, sa femme étant internée depuis cinq ans dans un asile, donc légalement inattaquable. Dès lors à quoi bon insister ? Agathe est la fille de son père. Agathe doit savoir que ça ne durera pas. Rien ne dure. Agathe n’en souffle mot, mais une mère devine. Tout va bien, je t’embrasse : c’est trop court pour être vrai. C’est trop court en face de huit lettres par mois dont elle n’a jamais accepté, comme jamais refusé la pressante invite : Reviens, si tu veux, quand tu veux. Surtout s’il t’arrive quelque chose, ne crois pas que ce soit un obstacle. Un enfant, oui, ça s’élève très bien entre femmes. Une fille avec enfant, qui tente moins l’amant, peut rester indéfiniment.

— Alors, on dort ? souffle Emma.

Aline relève le menton. C’est la dislocation et par petits paquets ces dames s’en vont vers l’ascenseur. La discrétion d’Emma, qui ce soir n’a pratiquement pas ouvert la bouche, devient exemplaire. Elle aussi semble bien amortie, passée de la grande hargne à la petite grinche. Elle aussi recrute à tour de bras et, sans bruit, enseigne à telle ou telle comment entortiller un salaud dans ses torts. La salle se vide. Aline se soulève et, tirant de son sac un bout de papier plié en quatre, va le glisser dans la main de la présidente qui le parcourt rapidement :

— Parfait ! murmure-t-elle. Vous l’avez retrouvé, ce type. Christine n’a plus qu’à faire une saisie-arrêt.

Le front têtu, l’œil aigu, Aline écoute avec modestie.

— Je sais que c’est presque la règle, reprend Agnès, mais vous l’illustrez singulièrement. On se débrouille toujours mieux pour autrui que pour soi-même. Si vous pouviez voir Juliette, cette semaine, et la remonter un peu…

Un soupçon d’ironie lui retrousse la lèvre :

— Oui, je sais, ce n’est pas votre fort. Mais si je vous le demande à vous, c’est que Juliette est en train de se laisser avoir et qu’il y a moins lieu de la consoler que de la harceler…

— J’irai demain soir, dit Aline.

*

Elle est partie, très vite. Elle a déposé Emma au coin du bâtiment scolaire où son amie a un appartement de fonction. Elle continue, fait le tour par le bois, revient, prend de l’essence, repart, oblique vers son ancienne maison. C’est un pèlerinage qu’en général elle s’interdit, car elle n’en revient jamais intacte. Mais ce soir c’est plus fort qu’elle. D’ailleurs elle n’est pas pressée. Léon n’est pas là, Léon est sorti avec Solange. Léon dépense cette moitié de pension qu’il conserve au titre d’argent de poche. La moitié, c’est beaucoup, mais c’est comme ça. Il y a des moments où la fidélité de Léon à sa mère, à ses cours, à son stade, à sa chambre, à son horaire, à sa petite amie, on peut se demander ce que c’est. Il y en a d’autres — quand il apporte une rose dans un long étui de papier cristal (et c’est toujours le dimanche à midi et la rose vient toujours du même fleuriste) —, il y en a d’autres où l’on se dit qu’un garçon ne devrait jamais se marier avant la trentaine, que Léon sera peut-être assez sage pour ça, mais que de toute façon dans deux ans il aura fini sa pharmacie : ce n’est pas seulement pour l’armée qu’il est sursitaire…

La vieille ID s’est arrêtée toute seule, retrouvant sa place devant le pavillon comme un cheval l’écurie. Le moteur tourne au ralenti. Derrière le thuya qui a monté d’un bon mètre et qui se détache sur la baie vivement éclairée de la salle commune, bougent des ombres estompées par les rideaux : inconnus qui ont récemment racheté la maison et qui pour Aline ne seront jamais totalement chez eux. Elle passe sa langue sur des lèvres sèches, l’agace sur la pointe d’une canine. Les voisins sont restés les mêmes. Leurs chiens aboient de la même façon. Chaque réverbère s’occupe de la même zone autour de quoi s’arrondit l’obscurité familière : tout à fait dense entre le 17 et le 19, là où un renfoncement tentait pour une pause-baiser un jeune couple revenant du cinéma. Guy, confié à l’express de dix-huit heures cinq, doit avoir cessé de bouder. Quand sera-t-il donc capable de se réjouir d’un léger sacrifice qui pour trois petits jours faisait la joie de sa mère ? Qui des Quatre d’ailleurs ? Rose, n’en parlons pas. Léon peut faire semblant, c’est tout. Agathe, qui jadis se serait fait couper en morceaux… Agathe ! Une main d’Aline se porte à son côté où s’enfonce comme une longue aiguille. Ses yeux se noient. Téléphone-moi, chérie ! Téléphone-moi au moins, pour que j’entende ta voix. À chaque lettre sa mère le lui réclame. Agathe ne téléphone pas.

— Mais pourquoi ? crie Aline, donnant les gaz.

L’ID a un sursaut, les pignons crient, les réverbères font défiler leurs cônes de lumière, les maisons s’enfuient vers l’arrière, la nuit, le passé. Aline, qui a oublié de rallumer ses codes, qui ne s’aperçoit pas que son tableau de bord est noir, coupe froidement la rue Gambetta et soudain, recroquevillée sur elle-même, s’enfonce dans un bruit de ferraille qui n’en finit pas.

11 février 1970

D’une étroite raie blanche un avion sciait le ciel : calotte d’azur froid, déteignant sur la neige, striée de bleu par les descentes, ombrée de bleu sous les sapins surchargés. Le précieux Félix à califourchon sur son dos, Louis, tendrement ridicule, bâtonnait à tort et à travers, se laissait aller sur la piste baby. Odile, qui ne s’était point résolue à confier Monseigneur aux jardinières de l’ESF, suivait, lorgnant avec regret les pistes sérieuses à quoi la destinait plutôt son chamois de bronze, conquis dès quinze ans. Elle cria :

— La prochaine fois, Sioul, je le plante sur des lattes.

Puis elle éclata de rire : père et fils venaient de bouler piteusement, se ramassaient, se brossaient et, oscillant du bonnet, se regardaient avec un amusement tendre à travers leurs lunettes fumées rondes comme des yeux de chouette. Odile depuis longtemps n’avait aussi bien respiré : courtes mais vraies vacances. Beau temps. Rien à faire. Sa mère, abandonnant son père retenu par la boutique, s’occupait de tout, libérant fils et bru, fille et gendre.

— Où sont les autres ? dit Louis.

— Raymond et Armelle doivent être à Crèvecœur, dit Odile.

— Je parlais des enfants, précisa Louis.

— Rose est à l’école de ski. Quant à Guy…

Geste vague. Rose attentive au moniteur et tortillant de la cuisse pour s’initier aux conversions, c’était dans l’ordre. Guy, débutant sans étoile, mais soucieux de suivre son faux cousin Jacques et de bûche en bûche descendant la verte ou la rouge sur le cul, c’était aussi dans l’ordre. Pourquoi cet air figé ? Un mot dans sa propre bouche, venait d’étonner Louis : Les autres, d’emploi fréquent, mais jusqu’alors irréfléchi. Les autres : légère mise à part. Il faudrait y faire attention.

— Ne te tracasse pas, dit Odile. Ce n’est pas un triomphe, mais nous ne sommes pas dans le lac !

Dans le lac… Ah oui ! L’astuce valait ce qu’elle valait, mais l’intention méritait un sourire. Lisant sur son visage et l’interprétant mal, Odile le croyait soucieux de l’accueil réservé de la critique genevoise. Aucune importance : six commandes l’en dédommageaient ; et plus encore cette source de chaleur qui, par cinq au-dessous de zéro, mettait de la buée à la bouche d’Odile, des lumières dans ses yeux. Bon Dieu, comme c’était vrai qu’à trois, par moments, on se sentait mieux qu’à cinq ! À trois dont l’un, bien sûr, ne pouvait s’en réjouir qu’à condition de compter aussi parmi les cinq. Ce sont des choses à taire. Qui procède d’un seul, dans le couple suivant, reste un peu rapporté. Louis empoigna Félix. On aime tous ses enfants. On les aime d’une façon plus vivante dans le champ d’un amour vivant.

— Onze heures et demie ! fit Odile.

Ils glissèrent jusqu’au bord de la route pour déchausser leurs skis et prendre la navette qui en cinq minutes les mit sur la place où s’éternisaient, çà et là, des tas grisâtres et durs, à demi recouverts de neige plus récente. Mais comme Louis, son fils de nouveau à cheval sur ses épaules lui tirant les cheveux en guise de bride, commençait à remonter la vieille route de Megève, derrière une bande de jeunes ralliant la Maison des étudiants, il aperçut sa belle-mère qui arrivait en courant, un télégramme à la main. À dix pas, elle crut bon d’avertir :

— Vilaines nouvelles de Fontenay !

— Elle nous gâchera donc tout ! fit Odile.

Mais quand le télégramme lui passa par les mains, elle rougit :

— Ça paraît sérieux, dit-elle. Saute dans le train. Il faut lui amener ses enfants.

Louis repartait à grands pas, bien plus gêné qu’elle, humilié, terrifié par ce qui se passait dans sa tête. Grave accident survenu à maman : Léon voulait-t-il dire qu’Aline était mourante ? Qu’il n’y aurait plus de pension à payer, de visites à prévoir, d’accrochages à subir ? Que près de vingt années vécues par un autre homme auprès de cette autre femme allaient être gommées, libérant le nouveau de cuisants souvenirs, le laissant seul pour rameuter les siens ? Devait-on suivre l’enterrement de son ex-femme ou simplement envoyer une couronne ? Une couronne, avec quelle inscription ?

À la porte du chalet, pourtant, la gorge nouée, il déposa Félix avec précaution, lui prit la main pour sentir dans la sienne celle d’un innocent.

12 février 1970

Il n’avait pas osé monter ; il avait même hésité à envoyer des fleurs et, s’y décidant en fin de compte, s’était bien gardé d’acheter des roses, comme il le faisait dix ans plus tôt, pas plus d’ailleurs que des œillets ni des lis ni des marguerites ni rien qui fût susceptible d’aigres interprétations, mais des anthuriums, fleurs exotiques, non cataloguées dans la symbolique. De la part d’un Ex, toute attention tourne à l’intention et c’est pourquoi, pour accompagner les enfants auprès de leur mère et amortir le sens de la visite de Rose (elle revient, donc je suis très mal), il avait écarté leur grand-père, leur grand-mère, pour retomber sur l’inévitable Gabriel, disponible entre 12 et 13 heures où le risque était moindre de rencontrer des Rebusteau.

Extérieurement fort calme, comme il savait s’y contraindre, intérieurement plus nerveux, belle pomme avec un ver dedans — comme disait feu le régisseur en son pays de pommiers —, Louis faisait la navette : douze pas aller, douze pas retour, entre le philodendron de la première fenêtre et le caoutchouc de la quatrième, sans honorer un instant l’un des fauteuils-club répandus sur le dallage du hall. Les portes vitrées automatiques s’ouvraient sans cesse devant les visiteurs, aussitôt répartis par la flèche Chirurgie et la flèche Maternité : trois hommes sur cinq, environ, allant voir leurs femmes qui dans toutes les cliniques partagent le premier service, mais gardent le monopole du second. C’était la septième fois qu’Aline venait ici, justement : quatre fois à droite, trois fois à gauche, cette dernière seulement sous son nom de jeune fille qui avait dû étonner les plus vieilles infirmières. À des années de distance il y a des points fixes, des relais pathétiques où il est impossible de revenir en indifférent, des lieux dont les murs semblent porter des plaques invisibles, gravées à votre nom : Ici, sont nés quatre enfants Davermelle. Ici est…

Mais il n’était pas du tout question d’une autre inscription : Gabriel redescendait, seul, et son port de tête ne devait rien à la componction funéraire :

— C’est grave ? fit Louis, planté devant le philodendron.

— Elle n’a pas fait le détail ! dit Gabriel. Fractures multiples : les deux jambes, un bras, quatre côtes. Un monument de plâtres et de pansements. Mais j’ai été rassuré tout de suite. Elle a commencé par me souffler : Je n’ai pas pu faire mieux. Excuse-moi auprès de Louis. Ça lui aurait fait une grosse économie. Puis elle a ajouté : Il aurait même pu se remarier à l’église. Le plus curieux, c’est qu’elle ne semble pas tellement impressionnée par le danger qu’elle a couru, mais plutôt par celui qu’elle courrait s’il t’arrivait la même chose.

— C’est tout elle ! fit Louis, se laissant enfin tomber sur un fauteuil.

— Elle m’a même fait, reprit Gabriel, tout un chapitre là-dessus : Suppose qu’il se tue… Les enfants me reviendraient, mais de quoi vivrions-nous ? Sa maison n’est qu’au tiers payée et sa femme a droit à la moitié, son dernier fils au dixième… Ensuite elle a envisagé le cas où dans un commun accident tu survivrais à Odile. Elle m’a demandé deux fois : Tu crois qu’il me reprendrait ? Elle a même ajouté : Je serais peut-être même assez bête pour accepter !

Louis détourna son regard de celui de Gabriel qui continuait d’une voix grave :

— Vraiment, tu ne t’es pas rendu compte que, depuis son divorce, Aline est parfois au bord du délire ? Les névroses d’abandon, ça existe. Et le choc n’a rien arrangé.

— Devant les enfants, dit Louis, c’est tout de même…

Il ne trouvait pas d’adjectif. Il essayait de s’occuper l’esprit en dévisageant ces gens qui de la porte aux ascenseurs avançaient en soulevant le talon : de ce pas sur pointe de semelle commun à ceux qui hantent les églises et les hôpitaux.

— J’avais laissé les enfants dehors, reprit Gabriel. Je ne les ai fait entrer qu’ensuite, après les avoir annoncés.

— Sans difficulté… pour Rose ? demanda Louis, en deux temps.

— Aucune, dit Gabriel. Aline a même murmuré : Décidément c’est une bonne affaire. Je n’avais pas pensé à ce truc pour récupérer mes filles : sinon, je l’aurais employé plus tôt. Agathe est venue, hier soir, grâce à Rose…

— Quoi ? fit Louis, éberlué. Mais Rose était encore à Combloux avec moi.

— Si j’ai bien compris, dit Gabriel, Rose connaissait un numéro de téléphone où l’on pouvait toucher Agathe en cas d’urgence. C’est elle qui a prévenu sa sœur et aussi Léon, en stage à Beauvais.

La raison pour laquelle Louis venait de se figer, Gabriel la devinait bien. Assis sur le bras du même fauteuil, il observait l’ami avec ce mélange d’indulgence et d’ironie qui lui était propre. Le veuf, au fond, enviait ce divorcé, incertain des siens, noyé dans leurs contradictions, mais sûr de ne jamais geler dans la solitude.

— La cachottière ! bougonna Louis.

Il avait trouvé normal — et même décent — que Rose fût à l’annonce de l’accident, devenue toute blanche, qu’elle balbutiât : Je n’aurais pas dû rester si longtemps sans aller voir maman. Il avait compris qu’elle ne pût déjeuner. Comme Guy, du reste. Il avait même admis qu’elle se sentît coupable et regardât son père d’une certaine façon. Mais pourquoi ce galop vers le village sous prétexte d’annuler sa participation à une veillée de jeunes ? Le mensonge était de trop ; et aussi le secret.

— Ne fais donc pas cette tête, dit Gabriel. Quand des parents n’ont cessé de faire cavalier seul et de répéter : Ne dis pas ça à ton père ! Ne dis pas ça à ta mère ! on ne doit pas s’épater que les enfants observent la loi du silence. Si les tiens ont fait un accord entre eux, en cas de coup dur, je trouve ça plutôt chouette. Rose n’a pas à t’informer de tout parce qu’elle t’a choisi. Tu as la préférence, la grosse part. Mais l’autre existe et, craignant de t’offenser, elle ne peut que la taire…

Louis faisait le gros dos. Impossible d’arrêter ce prêcheur qui continuait, disant en vrac que la fatalité dépassait la mesure ; que les Quatre eux-mêmes en devenaient conscients ; qu’au moins cet accident pouvait permettre à leur mère de récupérer une partie de ce qu’elle avait perdu ; que ce serait justice ; que ce serait prudence ; qu’Aline n’en deviendrait pas un ange, mais que c’était aux heureux de désarmer les premiers… Toutes choses raisonnables, mais dites sur le ton scout et plutôt agaçantes à entendre pour qui en était déjà persuadé. Enfin Gabriel se releva, tirant sur son pantalon :

— Allez, je vais les chercher. L’infirmière leur a consenti dix minutes et je préférais les laisser seuls avec Aline.

*

Quand il redescendit, Louis avait repris son va-et-vient entre les plantes vertes. Il vit bien que Rose avait pleuré et, sans trop savoir s’il en était piqué ou non, il la prit par le bras :

— Si tu retéléphones à ta sœur, fit-il, dis-lui que, pour avoir une chance de la voir, j’aimerais bien ne pas être obligé de me démolir, moi aussi.

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