NOVEMBRE 1965

17 novembre 1965

15 heures


Elle n’en peut plus, Aline, d’avoir trotté dans ce labyrinthe, talonnettes claquant sur les dalles, manteau entrouvert sur ce chemisier rouge, trop vif au goût de Louis et justement choisi pour la conciliation. Par défi, peut-être ? L’échec, quand on ne peut pas l’éviter, mieux vaut y avoir part… Mais où lui a exactement donné rendez-vous Me Lheureux ? Où donc ? Traverser la grille à l’écusson fleurdelysé, piquer sur le buffet, y dévisager — non sans gêne — une demi-douzaine d’avocats sifflant leur bière avec des clients apeurés ou des confrères joviaux qui dix minutes plus tard leur seront opposés ; s’apercevoir que parmi ces gens la barbiche de son défenseur ne coupe pas en deux son bavoir ; se dire que son premier rendez-vous, oui, s’est bien tenu là, mais que décidément ses nerfs lâchent, qu’elle confond tout, que le nouveau rendez-vous, c’est au pied d’un monument d’un certain Bérier ou Périer, dans la Grande Salle ; gravir aussitôt l’escalier central dominé par ces quatre colonnes géantes entre lesquelles jouent à cache-cache les trois parties de la devise nationale, tourner à gauche au lieu de tourner à droite après les portes vitrées, errer, se retrouver dans la galerie de la Sainte-Chapelle, puis dans la galerie des Présidents, pour revenir dans la Galerie marchande ; tomber, haletante, sur un des bancs à chimères, repartir, rater la bonne entrée, pourtant béante, s’égarer dans la galerie des Prisonniers, parlementer avec un visiteur évasif, un gardien narquois et se retrouver enfin dans la bien nommée Grande Salle, large comme une place de village et partagée en deux parties — comme tout procès — par huit pilastres carrés ; s’adosser à l’un d’eux pour résister au vertige, à l’envie de fuir, au sentiment d’avoir à renverser la blanche cérémonie de l’église du oui dans ce temple du non, d’être le point de mire de cent yeux malveillants et sévères ; fermer les paupières, revoir en un instant un certain Louis dans un certain square, le Louis tout nu des premiers matins, le Louis penché sur Agathe naissante et vingt autres Louis qui eurent pour elle de la bouche, des bras et des reins ; se dire, une fois encore : Ce n’est pas vrai, ce n’est pas possible, ce n’est pas à moi que ça arrive ; se casser en deux, puis soudain se redresser, ouvrir son sac, remettre du bleu sous l’œil noyé, tamponner de rose cette fille verdâtre… Tout cela lui a fait perdre un quart d’heure.

Aline referme son sac, relève le nez. Le monument, bon, mais lequel ? Entre dix portes solennelles, il y a plusieurs masses de marbre, sans compter les plaques commémoratives, les panneaux d’affichage, les candélabres de bronze, les hauts radiateurs en forme de bornes, les hauts bancs en forme de stalles, sans compter la rotonde d’accueil à lampes vertes autour de quoi s’agglutinent des égarés, sortis de cette foule triste dispersée sur le dallage à bandes noires où, seuls, évoluent à l’aise dix pour cent d’avocats, aux yeux insistants, aux démarches lentes, laissant traîner de la toge comme ces poissons chinois, dits « queues-de-voile », laissent traîner un excès de nageoire dans l’aire archiconnue de leur bocal.

Allons ! Le plus simple est de faire le tour, comme le tente un groupe piloté par une jeune femme austère qui explique des choses, à mi-voix, en anglais, à une délégation de jeunes aux revers garnis de minuscules balances. Aline la rejoint, considère le premier cénotaphe surmonté d’un quidam perché comme un saint dans sa niche et encadré de deux dames en péplum, dont l’une tend une couronne, tandis que l’autre flatte un grand chien de pierre frisée. Aline entend le mot « Sèze » et, confondant Louis XVI avec son défenseur, s’en va, le trouvant peu ressemblant. Me Lheureux n’est pas là. Il n’est pas non plus à vingt mètres, devant ce monument aux morts où une France inspirée coiffe d’un casque un magistrat en simarre, mieux équipé pour le prétoire que pour la tranchée. Mais, entraînée par un groupe qui pique sur le tribunal civil, elle se retrouve devant le passage percé dans le grand escalier à balustres et s’arrête pile : la jambe molle, soudain, mais l’œil agressif, la bouche entrouverte par une imprécise envie de mordre ou d’embrasser. Cravaté de violet, malgré ce costume bleu acheté par Aline cinq ans plus tôt et qui devrait, si l’autre était soigneuse, passer chez le dégraisseur, Louis marche à petits pas, son pardessus sur le bras et le regard à terre. Pas sûr, non, pas fier de lui, ça se voit à sa moue, ça se voit à sa main crispée sur la manche de Me Grancat, dont brille le crâne rose cerné d’une monastique couronne de cheveux blancs. Jean Grancat, tiens donc ! Cet arrière-cousin qui naguère débitait des fadaises à la cousine et qui aujourd’hui ne se trouve pas de son côté. Il l’a vue, le robin ; il s’incline poliment, sa serviette sur le cœur en guise de bouclier ; il détourne aussitôt la tête, apparemment devenu étranger à cette parenté par alliance qu’il est justement chargé de détruire ; et la bourrade donnée à Louis, pour l’alerter de la présence conjugale, coupe le souffle d’Aline comme si elle l’avait reçue dans les côtes. Ils crochètent déjà, les deux cousins, ils s’éloignent pudiquement, pour aller se piquer plus loin, sur une grille ronde d’aération, dans le nez-à-nez d’un conciliabule.

— Madame Davermelle ! crie quelqu’un.

Aline, figée, n’a rien entendu. Il faut que Me Lheureux pousse jusqu’à elle, qu’il lui touche le bras en ajoutant :

— Berryer, c’est ce bonhomme, entre les Référés et la Première Chambre. Venez, nous passons dans une demi-heure et nous avons auparavant beaucoup de choses à mettre au point.

— Ah, c’est vous ! dit Aline.

Me Lheureux l’entraîne, inquiet de la proximité de l’encore-époux. Des inoffensives qui s’exaltent, qui jouent du parapluie sur le dos d’un requérant — et même de la pointe, dans l’œil —, ça s’est vu ; et les accrochages fleuris d’insultes ne se comptent plus. Allez donc, après ça, entamer des pourparlers, proposer un de ces compromis dont les juges — surchargés — sont friands et dont la Grande Salle, animée de navettes, est le théâtre ordinaire ! Lheureux fait un grand geste du bras pour se faire voir du confrère qui, là-bas, fait le même travail. Puis il installe Aline sur le banc proche, à droite dudit Berryer, autre vénérable du barreau, lui aussi juché sur socle entre deux dames, l’une du type nourrice rafraîchissant du téton à l’air libre, l’autre plus intellectuelle et grattant de l’éloquence au bout d’une plume d’oie. Aline n’a pas les yeux secs. Mais Lheureux ne lui laissera pas le temps de tirer son mouchoir. Il entre d’emblée dans le sujet :

— Excusez-moi d’insister, madame, mais c’est bien entendu, n’est-ce pas ? Pour l’instant nous voyons venir. L’avantage, c’est de montrer que nous, nous tâchons d’abord de sauver le ménage, que nous nous réservons seulement le droit d’utiliser nos griefs pour ne pas laisser triompher le coupable…

Aline approuve vaguement de la tête. Elle écoute à peine. Elle a chaud. Elle a froid. Elle a honte. Elle regarde Louis. Elle murmure :

— Le revoir, comme ça, tout raide. Au moins, la dernière fois, on s’engueulait.

— Ce n’est pas le moment de recommencer ! jette l’avocat, sans sourire. Vous jouez aujourd’hui les patientes victimes… Votre mari va sûrement faire échouer la conciliation. L’important c’est d’obtenir des mesures provisoires qui nous soient favorables : le tribunal a toujours tendance à les entériner. J’énumère…

Debout devant Aline, il compte sur ses doigts :

— Un : nous exigeons la garde des enfants, maintenus avec leur mère au domicile conjugal. Deux : nous réclamons pour vous défendre une provision ad litem. Trois : nous chiffrons les pensions. D’après les renseignements que vous m’avez fournis, je pense que huit cents francs pour vous et quatre cents par enfant…

— C’est lui qui part et c’est lui qui a le toupet de demander le divorce ! gronde Aline sans lâcher des yeux son lâcheur, obstinément retourné.

Les chiffres proposés par Me Lheureux, qui l’observe un œil à demi fermé, font tout de même leur effet. Aline reprend d’une voix aigre :

— Disons douze et cinq. Vous connaissez mon sentiment : on ne se sépare pas quand on a des enfants. Je ne veux pas divorcer, mais si j’y suis contrainte, réclamons le maximum. Je ne vois pas pourquoi les enfants et moi nous nous restreindrions…

Elle n’a pas achevé sa phrase. Son visage s’est durci. Louis, là-bas, a cessé de comploter et, pivotant sur un talon, il se découvre, il y va d’un petit rire, inaudible à cette distance, mais aussi visible que détestable. Il a pouffé, oui, une main sur la bouche. Il se moque de quelqu’un, et de qui en ce moment pourrait-il se moquer, je vous le demande, sinon de sa femme ?

*

Toujours planté le long de son avocat, Louis à vrai dire n’a nullement pouffé. Il vient de lâcher dans sa paume une petite quinte sèche, de loin vaguement assimilable à un rire contenu. Le bilan, dressé par son conseil et cousin — préparant lui aussi le client pour la transaction —, n’est pas de nature à lui inspirer de la gaieté. Certes, il touche au port. Il a au bout de cinq ans réussi à énerver Aline, à lui faire commettre des bêtises ; il peut produire un dossier garni de bonnes injures, pas très graves, mais suffisantes pour étayer une requête et même obtenir une décision à son profit si Aline commet la folie de ne pas contre-attaquer. Mais Lheureux l’a déjà dit à Grancat : acculée, Aline va sortir les griffes. Elle n’acceptera jamais les torts réciproques. Elle exigera la garde des enfants, refusant tout partage, afin qu’ils continuent d’être élevés ensemble. Plutôt que de céder, elle enlisera le procès, elle se fera un plaisir de prolonger durant des années l’attente d’Odile. Elle a dit, exactement : Se mettre sur le dos et se mettre debout devant le maire, ça fait deux ! Si elle a le bonhomme, cette fille, elle n’a pas encore mon nom. Elle a bien deviné, Aline, que c’est précisément sa force, qu’Odile se lasse d’être une femme sans livret, bien plus qu’elle-même, apparemment, ne se lasse d’avoir perdu l’état en conservant l’état civil.

— Tu le connais, ce Lheureux ? fait Louis. Il est dangereux ?

Jean Grancat, qui laissait mûrir, jette un coup d’œil à sa montre, puis un autre à son confrère, toujours penché sur sa cliente, avant de répondre :

— Il bêle un peu dans son bouc quand il plaide, mais il connaît bien les ficelles. De toute façon, tu sais, Aline est très renseignée. À tout hasard elle coupait des articles depuis des mois dans les revues féminines. Lheureux m’en a montré un : Comment une femme peut divorcer sans se faire rouler. Aline avait souligné divers passages à l’encre rouge et notamment celui-ci : Ne faites pas de cadeau : l’article 301 du Code civil vous donne éventuellement droit à des dommages-intérêts.

— Ce serait complet ! dit Louis, tirant sur sa cravate. Décidément le bonheur coûte cher.

Une manche de Grancat s’envole.

— Un premier bonheur n’est déjà pas gratuit, dit-il. Mais un second, crois-moi, c’est toujours hors de prix.

Le ton ne surprend pas Louis : du divorce, il s’en charge, mais il le regrette, le cousin, dont c’est pourtant la rentable spécialité. Un cafetier n’aime pas voir les siens s’accouder au comptoir. Du bénéfice de la loi Naquet, Jean Grancat exclurait volontiers sa famille. Mais le voilà qui fonce :

— Attends-moi là.

Laissant Aline sur son banc, Me Lheureux vient aussi de décrocher ; sa barbiche s’avance, pointée vers le collègue. Vingt pas pour chacun et les voilà toge contre toge, main dans la main, bonasses et se demandant des nouvelles de leurs femmes. Champions interchangeables de causes renouvelées, au hasard du choix ou de l’office, combien de fois se sont-ils ainsi rencontrés ? Louis piétine, tandis que ces messieurs commentent ou comparent, font de petits signes amicaux à d’autres robins qui passent, tractant d’autres clients. Les deux mains gauches sont bloquées sur les deux serviettes. Les mains droites, seules, évoluent. Mais sur les mêmes rabats tranchant sur le même noir (Me Grancat, plus âgé, s’y flatte d’une tache rouge), ce sont leurs mouvements de tête qui vraiment les distinguent. Lheureux hoche la sienne dans le sens latéral, Grancat opine plutôt de bas en haut.

Louis piétine. Il a soudain pitié d’Aline, recroquevillée sur son banc. Voilà des années, c’est d’une jeune fille assise sur un banc qu’un jeune homme s’est approché. Les choses finiraient-elles comme elles ont commencé ? Ce jour-là, au lieu de poser devant un mur sévère, elle était encadrée d’aucubas vert-jaune ponctués de petites baies rouges. Ce jour-là, elle n’avait ni pattes-d’oie, ni poches sous les yeux, ni cette fripure au cou ; elle palpitait, très nymphe dans une de ces petites robes d’été faites d’un minimum d’étoffe hors quoi se prolonge un maximum de peau. Renvoyée une heure avant par son patron, elle avait ce même air égaré… Au lieu de laisser deux mercenaires décider de leur sort, Aline et lui n’auraient-ils pas pu le faire tous les deux ? Haussement d’épaules, changement d’avis. Non, ils n’auraient pas pu. Comment discuter, sans disputer, avec Aline qui, jamais, n’entend raison, qui peut à la rigueur écouter vos arguments, mais n’en sera pas plus entamée qu’une forteresse par une volée de flèches ? Même jadis, quand de la bouche ou des mains on pouvait l’amollir, le moyen se révélait dérisoire ; elle sortait de la mise à plat en sifflant : Tu ne m’auras pas comme ça, pour reprendre le débat avec acharnement. Et Louis, qui continue à piétiner, s’interdit d’aller droit devant lui, de faire bêtement quarante pas pour dire : Voyons, Aline, arrangeons-nous à l’amiable ! On ne s’arrange pas avec Aline. On lui dit amen. Ou on lui dit merde. Et puis quoi ! Quand on est capable de s’arranger, on ne divorce pas.

Louis ne piétine plus. Il s’est enraciné sur une dalle. Soyons franc. Ne pas divorcer de l’une, c’est perdre l’autre. Divorcer de l’une, c’est garder l’autre, mais en perdant les gosses. Les prétextes, ce sera pour le juge ; la vérité se résume à ça. Et pourtant, Aline et Louis, s’ils n’ont pas divorcé durant dix-huit ans, c’est qu’ils s’étaient longuement arrangés. Et même un peu mieux, et même beaucoup mieux qu’arrangés… Quand il s’agit d’un mariage forcé, il y a parfois un peu de vrai dans la boutade : Je vous déclare unis, je vous déclare punis par le mariage. Mais à l’époque, se sentaient-ils punis, ces amants qui, mariés, refirent des enfants ? Quatre enfants. Ce n’est pas rien. Ce qui n’a pas tenu a quand même existé. Odile en est à peine gênée : le règne de la précédente, pour la suivante, s’explique toujours par un long aveuglement, et, là-dessus, tant mieux ! c’est elle qui n’y voit pas clair. Le scandale, si c’en est un, il est là. Il y a des hommes chez qui l’amour meurt avec la bête. Il y en a chez qui l’amour se renouvelle et ceux-là d’ordinaire changent de femme parce qu’ils ne supportent pas que la leur ait changé. Peut-on l’avouer ? Pour eux la seconde, dix ou quinze ans plus tard, c’est la résurrection de la première qui ne se ressemble plus. C’est leur résurrection à eux qui ne supportent pas une fidélité de renoncement, qui aiment leur rajeunissement dans le rajeunissement de l’amour.

Pauvre Aline, si vite déformée, si vite étrangère à cette jolie fille qui n’avait ni plus de manières ni plus de goût ni plus d’instruction, qui avait le caractère qu’elle a, les défauts qu’elle a, mais qui disposait de son temps, de sa fraîcheur, d’un ventre plat, de seins pointus, d’une tendresse qui, pour être déjà possessive, n’était pas encore vinaigrée ! Pauvre Aline qui, ses moyens perdus, a si maladroitement, si grincheusement mobilisé tous les autres : la situation, les habitudes, les intérêts, les relations, les parentés ! Pauvre Aline, barricadée au milieu des gosses et que ses gloussements aigres ont fait, par les amis, surnommer la Pintade ! L’histoire est banale. Il n’y a pas là de quoi se vanter. Mais sûrement de quoi se tourmenter. Comment vont-ils réagir, les Quatre ? Qu’est-ce qu’elle va faire, maintenant, Aline ?

— Tiens ! Lis-moi ça.

Étranglé par son col, Louis allait se mettre en marche vers une fenêtre : ne serait-ce que pour apercevoir Odile qui pour l’occasion a réussi à sécher son bureau et doit se morfondre à la terrasse du café d’en face. Mais les deux avocats viennent de ricocher vers leurs clients. Grancat qui, depuis cinq minutes, griffonnait quelque chose sous la dictée de son collègue, a déchiré un feuillet de son calepin. Louis s’en empare mollement. Mais, dès qu’il a lu, il sursaute :

— Rien que ça !

Enfoncez-vous dans la délicatesse et l’objectivité ! On tirait sur la fibre, on frisait le remords. Mais ton excellente épouse, Louis ! te rappelle au sens des réalités. Dans cette salle qui bourdonne de controverses chiffrées, tu n’es plus que Davermelle Louis, 44 ans, décorateur, marié, quatre enfants à charge, domicilié à Fontenay-sous-Bois, tel enfin que te définit ta déclaration de revenus et les feuilles de paie de l’Atelier Mobiliart dont photocopies ont été fournies par l’intéressée. Passons sur la fouille du secrétaire que cela suppose. Mais ne passons pas sur le reste qui s’exprime simplement : on veut tout. Enfin, presque…

— Ils se basent sur ton gain brut de l’an dernier, dit Grancat.

— Sans décompter les frais, rétorque Louis. Ni tenir compte du fait qu’il s’agit là d’une année exceptionnelle, supérieure du tiers aux précédentes.

— Tu as de quoi le prouver ?

Faut-il rougir de cette précaution ? Oui, Louis a sur lui les trois derniers avertissements du percepteur où figurent des gains nets, d’apparence plus modeste. Les voici qui passent d’une poche à l’autre, sans commentaires.

— De toute façon, il y a un plafond légal, reprend le cousin. Mais il y a parfois des généreux qui donneraient jusqu’à leur chemise pour avoir le droit de se retrouver nus avec une autre. Qu’est-ce que tu dis ?

Louis a murmuré entre ses dents : Odile mange aussi. Une large manche s’envole de nouveau :

— Non, mon cher ! Dans six mois, quand tu l’auras épousée, ce sera un argument. Aujourd’hui, ça ferait l’effet contraire… Tu as même de la chance : un article du Code interdisait jadis au conjoint adultère de se remarier avec son complice… Pas d’autres instructions ? Bon, je repique au truc.

Il s’en va. Il a déjà franchi cinq mètres lorsque Louis se met à crier :

— Mille francs, pas plus ! Et un droit de visite étendu… Je serai intransigeant là-dessus.

*

Navette, quatre fois. Le ton monte, si les prétentions diminuent. Aline sent bien ce qu’y perd une défense du foyer jusqu’alors campée dans le genre Madone en péril. Mais elle enrage d’en rabattre, elle n’arrive pas à admettre qu’une séparation puisse la contraindre à perdre une partie de ses moyens, elle répète : Ce qu’il est chien ! pour s’encourager, et c’est seulement au troisième retour de son conseil que, lasse de s’entendre exhorter à la modération, elle finit par avouer :

— Même si c’est trop, ce n’est pas encore assez. Ce que je lui laisse, l’autre en profitera. Mes enfants passent avant sa putain, non ?

Me Lheureux hoche une tête de bois. Encore une ! Le chiffre, décidément, est d’un affreux secours. Où le sentiment balance, l’intérêt n’hésite jamais et l’exigence mortifiant l’un, le refus mortifiant l’autre, chacun y découvre un grief qui rafraîchit tous les autres. Parler d’argent en conciliation ! Autant sortir les couteaux. Mais qu’y faire ? C’est l’usage. Comme c’est l’usage que le mari s’énerve, qu’il en arrive à la grossièreté :

— La garce ! crie Louis au quatrième tour. Elle veut vraiment me rester chère.

Enfin au cinquième essai, deux minutes avant de comparaître devant ce juge qui a pour tâche de réconcilier M. et Mme Davermelle, les voilà péniblement d’accord sur les dispositions à prendre pour le cas contraire. Me Lheureux est fort épanoui, Me Grancat se frotte le crâne : une fois de plus, une bonne palabre leur épargne d’interminables chicanes, confirme leur réputation de savoir préparer un dossier comme de liquider une affaire au galop. Maintien dans la villa et onze cents francs pour la mère, quatre cents francs pour chacun des enfants dont Aline aura la garde en concédant deux dimanches par mois — le deuxième et le quatrième — de 9 à 21 heures au titre du droit de visite, plus la seconde moitié des vacances.

— Aucun tribunal ne pourrait vous être plus favorable, a dit Me Lheureux agacé par la moue d’Aline, avant d’ajouter : Allons-y maintenant. C’est l’heure.

Elle va. On suit. Si Aline, au bras de son avocat, tortille un peu de la cheville, si Louis, flanqué du sien et ronchonnant : Je crois bien qu’on s’est fait avoir, semble avoir la rotule sèche, il ne reste plus que trois mètres entre ceux-ci et ceux-là. Les premiers entendront parfaitement les seconds se consulter sur un point de détail :

— Au fait, dit Grancat, il va falloir choisir un domicile séparé. Tu ne peux pas indiquer le véritable…

— Chez ma mère ? propose Louis.

— Le pauvret ! fait Grancant, hilare. Il est retourné chez maman.

Laissant à gauche la Porte des Criées, Me Lheureux pousse celle d’à côté, étroite et capitonnée, la tient galamment pour laisser passer sa cliente, la tient poliment pour laisser passer l’adversaire. Par chance la dernière fournée a fait vite, il n’y aura pas d’attente dans la galerie. L’huissier a déjà pris le relais et mène tout droit le couple au cabinet du juge : une forte dame en gris, dont les cheveux gris se diluent dans le silence, dont les yeux gris retiennent leur regard. Sa calme respiration réclame si peu d’air que son sein ne gonfle pas sous le trait bleu de l’ordre du Mérite. Elle a le cou aussi raide que l’échine de son greffier — un jeune homme déjà sec — et ses mains aux ongles coupés ras offrent la chaise gauche à l’époux, la chaise droite à l’épouse.

— J’aurais voulu vous recevoir d’abord séparément, dit la dame, mais hélas ! je n’en ai pas le temps.

Le bras du greffier se tend, cerné d’une montre-bracelet dans l’évasement de la manche : un dossier mauve glisse sur le verre du bureau où se reflète un arc-en-ciel fade d’autres chemises : des murmures déférents attirent l’attention de la conciliatrice sur la qualité des personnes et sur celle de leurs conseils, qui attendent de l’autre côté de la porte. La dame en gris feuillette le dossier, examine une certaine petite note. Oui, souffle l’acolyte, pour les mesures provisoires, les parties pourraient proposer un accord.

La dame en gris jette enfin un bref et très neutre coup d’œil sur lesdites parties, immobiles, presque absentes, en tout cas séparées par un mur d’air, par une paralysie du cou qui leur interdit de tourner la tête l’une vers l’autre. La dame en gris rabaisse ses yeux gris sur la petite note et son sérieux visage, en deux ondes de peau, exprime la satisfaction d’un gentil gain de temps et le regret mesuré de son probable échec. Elle y va d’une formule bien au point :

— J’aimerais, monsieur et madame, que vous ne soyez pas assis côte à côte pour la dernière fois. Mon rôle est de vous faire souvenir de la première…

Suivent cinq ou six phrases engageantes, évoquant le grand oui qui ne devrait jamais tourner au non et les chères petites têtes, pensez-y, qui ont besoin de l’entente de leurs papa et maman, même si parfois elle est troublée, c’est humain, par de menus accrocs dont il ne faut pas faire un drame. Suit encore un solennel quart de minute de silence, pour réflexion. Puis sur le demandeur tombe un nouveau coup d’œil, aussi bref, aussi discret, accompagné d’un murmure :

— Vous persistez ?

La tête d’Aline, tout de même, a viré d’un quart de tour. Celle de Louis, nez en étrave, n’a pas bougé. Il persiste. D’un simple battement de cils, il persiste. Le greffier se lève et fait rentrer les avocats.

— Nous regrettons, dit Me Lheureux. Nous étions prêts à oublier.

— Puis-je me permettre ? dit Me Grancat, tendant une nouvelle note.

La dame en gris permet et, d’un air pénétré, se remet à lire. Comme le contrat se signe avant la noce, qui parfois se décommande, ce bout de papier est en somme un contrat de démariage avant le jugement. Bien sûr, la dame en gris est souveraine ; sa majestueuse réserve le dit assez. Mais une justice pressée, approuvant le justiciable, peut transmuter le souhait en ordonnance : Ceci, du moins, me paraît raisonnable, murmure l’auguste bouche dans l’oreille du greffier. Pour le confirmer, noir sur blanc, en encre officielle, s’allonge un autre silence qu’agace un grattement de plume. Le dernier point posé, le greffier d’une petite voix nette relit sa petite écriture. La dame en gris, discrètement, consulte déjà un dossier vert. Enfin elle relève à demi des paupières aux cils ras et c’est un brave petit mot, contredit par une intonation chagrine, qui met fin à la séance :

— Bon ! Je vous remercie.

*

Comment Aline a filé, se tamponnant un œil, comment lui-même a retraversé la grande salle et dégringolé l’escalier latéral qui débouche sur une pièce lépreuse, encombrée de vélos et tapissée d’affiches légales, Louis ne saurait le dire. Il va sur la pointe des pieds, comme s’il avait peur d’écraser quelque chose. Il va, poignardé par un point de côté et se demandant pourquoi il est si mécontent d’être satisfait.

— Vraiment, c’est une mascarade ! grogne-t-il.

— Crois-tu que nous l’ignorons ? dit Grancat. Une vraie conciliation, une franche discussion sur les moyens de sauver les dernières chances d’un ménage, tout avocat digne de ce nom les souhaite. Mais la procédure nous happe et nous avilit tous.

En bas, il s’arrête, retient Louis par un bouton de veste :

— Ne fais pas cette tête, dit-il. En fait de divorce, il en est comme des opérations : il n’y en a pas de bonnes, il n’y en a que de nécessaires.

La petite pluie qui reteind l’asphalte est-elle soufflée par le vent ? Non, c’est Grancat qui parle de trop près :

— À propos, j’ai sondé Lheureux pour la suite. Il a beau répéter qu’ils sont de complaisance, nos témoignages l’inquiètent. Il m’a dit carrément : Puisque tu m’obliges à faire une demande reconventionnelle, choisis : ou de plaider jusqu’aux calendes ; ou de retirer ton dossier, en faisant expédier à ma cliente une lettre de son mari qui reconnaîtra l’adultère en refusant de reprendre la vie commune.

— Et alors ? dit Louis, l’œil vague.

— Et alors, c’est à toi de choisir. Si tu acceptes, tout sera bâclé en six mois. Mais attention ! De pension en révision, tu traîneras le boulet toute la vie.

Par la porte ouverte, Odile, qui attend depuis une heure au bistrot des Deux Palais, est bien visible derrière la vitre. Elle repeigne de longs cheveux qui lui coulent, très noirs, jusqu’à mi-dos.

— De toute façon, dit Louis, je ne peux pas laisser Aline sans le sou.

— Alors tu sais ce qui te reste à faire, dit Grancat. Entre nous, tu lui dois bien ça. En fait de torts, les tiens sont prépondérants. Si on jugeait un divorce comme un accident d’auto — et ce ne serait pas si bête —, tu écoperais sûrement de quatre-vingts pour cent des responsabilités. Pour la lettre, je vais voir, je te proposerai un texte.

Il remonte trois marches, il se retourne un instant pour ajouter :

— N’oublie pas de m’envoyer les acomptes que je t’ai demandés l’autre jour : un premier chèque pour mes honoraires, un second, de préférence en blanc, pour la provision ad litem, puisque tu dois, c’est la loi, payer la défense de ta femme. Solfrini, notre avoué, t’adressera lui-même son relevé. Et tu auras encore à régler l’avoué d’Aline quand il se sera constitué. Mieux vaut t’avertir : tu vas le sentir passer. Ce n’est pas cette année que tu pourras changer de voiture.

Il file et Louis reste sur place, planté devant une affiche de vente judiciaire. Zut, voilà que ça le reprend. Il lui faut à tout prix se gratter l’âme : comme si la sincérité suffisait, trouvait en elle-même son absolution. Vingt pour cent de torts pour Aline, ça peut se discuter, mais est-ce la question ? Les maris qui s’en vont proclament toujours leur femme détestable et elle l’est en effet d’exister : défaut majeur au nom duquel ils lui prêteront tous les autres. Butée, tatillonne, exigeante, ombrageuse, toujours insatisfaite, oui, elle est tout cela, Aline. Agressive ou plutôt tracassière, décourageante au possible. Répétant par exemple : Tu n’en vivras jamais, de ta barbouille ! Avare de ses joies, mais non de ses déplaisirs ; de ses mercis, mais non de ses reproches. Bêtifiante avec ça, branchée sur le cancan, le timbre-prime, la blancheur Machin, les soucis de cabas… Et malgré tout irréprochable. Irréprochable, hélas ! comme disait Grancat. Innocente harpie ! Mais quand même harpie. L’adultère, souvent, n’est-il pas la conséquence — et non la cause — de la mésentente conjugale ? Les êtres sont ce qu’ils sont, d’abord, et si c’est leur excuse quand ils font ce qu’ils font, c’est aussi leur plus lourd handicap. On ne guérit pas d’un tempérament. On ne peut rien contre cette affection insidieuse qu’est l’allergie conjugale… Mais qui proteste ? Ceci et cela ne sont pas liés. L’ami Gabriel disait déjà : Ça t’arrangerait bien la fatalité. Tu plaques Aline, dis-le en clair.

Louis retouche sa cravate, se décide à sortir. Il n’y a plus qu’à traverser ce flot de voitures dont battent les essuie-glaces. Mais le trottoir de droite réserve une surprise. Immobile, serré autour d’Aline sous six parapluies, il y a là, venu aux nouvelles, tout le clan des parlotes à mi-voix dont l’infidèle a si souvent fait les frais. Il y a là, tout exprès montée de Chazé, Mme Rebusteau mère, née Leclave, Lucie pour son époux, pour ses petits-enfants depuis que bébé Léon, aîné de son aînée, inventa ce raccourcissement, étendu par la suite au rude régisseur, Pé, son grand-père. Il y a là, accourue de Créteil, la fille cadette, Mme Fioux, plus communément dénommée ma sœur Ginette par Aline et tante Lard par les enfants. Il y a là la benjamine, alias ma sœur Annette, alias tante Os, qui devrait être à son bureau de la Société générale ; et la redoutable grande amie, Mme Valdoux, maîtresse d’école, accompagnée de Flore, sa petite métisse, qui, la première, vient de repérer le coupable et le montre du doigt.

17 novembre 1965

17 heures


Un premier client était venu se pencher sur elle, en soufflant : Voyons, mignonne, tu ne peux pas rester comme ça toute seule, et il avait récolté la réponse habituelle : Merci, monsieur, j’attends mon mari d’une minute à l’autre. Pas prude, Odile, mais prudente : quand on poireaute, un peu partout, ces sortes d’hommages ne se reçoivent pas avec des claques et, si le ton restait raide, elle enveloppait toujours d’un sourire.

Un second client, un timide, qui s’interrogeait sans doute sur l’insistance équivoque d’une poulette au bistrot, y allait de l’œil gauche transformé en clignotant ; et deux minets retournés sur leur tabouret de bar lorgnaient cette petite robe bleue qui assurait chaque fois un peu trop de succès à son contenu. Bleu aussi, mais du genre métallique, le regard d’Odile partit devant elle, sec comme un bouclier. Elle en avait assez, de ces bonshommes ; elle en avait assez de s’éterniser, à la gloire du sien, devant une bière jaunâtre couronnée par un reste de mousse. Fichu métier, décidément, que d’être l’autre ! Un garçon, s’il manque un rendez-vous, s’il a seulement le toupet de filer parce que la fille a dix minutes de retard, le voilà classé. Point de chance mâle en amour sans exactitude, sans patience, sans gaspillage d’heures. Le bouquet est trop facile ; le bijou renseigne sur l’état d’un portefeuille, mais pas forcément sur l’ardeur de ce qu’il y a dessous. Même quand elle semble trouver la chose naturelle, une fille sait bien que le temps, c’est ce qu’on peut lui offrir de plus précieux, de plus probant…

Et pourtant ! D’un ongle laqué de frais Odile s’écorchait ce grain de beauté piqué sur son menton… Et pourtant, vous révisez, vous renversez le principe si, au lieu d’un garçon, vous êtes tombée sur un homme marié — et, qui pis est, père de famille. Car dans ce cas, justement, c’est le contraire » Qu’est-ce qu’une femme, en effet, sinon une sorte de métayère affermant, contre une rente en nature, le temps de son mari ? Ce qui peut s’en distraire, pour d’autres battements de cœur, dépend toujours des battements d’une pendule. Trouver des moments, les rendre délicieux, accepter beaucoup d’absence et très peu de présence, d’une âme égale, la bouche cousue sur vos soucis, mais prête à s’ouvrir au baiser, ce n’est pas simple. Ce serait même plutôt méritoire, n’en déplaise aux censeurs incapables de comprendre ce que ça représente de vivre tout entière pour un homme partagé. Après Lia, Jacob dut patienter sept ans avant d’obtenir Rachel, assure l’Ancien Testament. Cela peut se lire à l’envers : Rachel patienta sept ans avant d’obtenir Jacob. En fait d’attente — et d’attention —, Aline avait-elle accordé à Louis le dixième de ce qu’Odile lui consentait ? Dans les cafés, dans les hôtels, dans les magasins, dans les musées, dans le métro, dans la rue, depuis cinq ans elle en avait bien passé trois à regarder sa montre : attendant, attendant cet homme qui, de peur de se faire coincer en flagrant délit, passait rarement la nuit chez elle, qui même maintenant cultivait un romantisme de la cachette et recevait son courrier chez sa mère. Ce qui se tramait en face n’avait que trop tardé. Odile n’en pouvait plus d’être en marge, comme Louis n’en pouvait plus d’être bigame. Il était grand temps qu’il redevînt innocent, qu’il fît sauter ses attaches, comme il savait d’un mouvement d’épaules faire sauter ses bretelles avant de se jeter vers le divan.

— Bon, c’est fini. Aux démarieurs de faire leur boulot.

Il était là, soudain, derrière son dos. Odile ne l’avait même pas vu traverser. Il la tenait par le rond des épaules ; il l’embrassait sous l’oreille, en murmurant :

— Tu la vois en face, avec son chemisier rouge, entre sa mère et ses sœurs ?

— Quoi ? C’est elle ? jeta Odile d’une voix passionnée, en se levant d’un coup.

Pour mieux voir. Pour mieux croire à ce qu’elle voyait. Peut-être aussi pour mieux être vue. Aline, jusqu’alors, elle ne l’avait, même de loin, jamais aperçue ; elle n’avait jamais pu trouver d’elle la moindre photo dans ce portefeuille d’où Louis sortait complaisamment celles de ses enfants. Grand jour, vraiment ! Grande nouveauté ! Qu’on ne vît plus d’inconvénient à se montrer en sa compagnie, à soutenir ce défi à travers la glace, en disait long sur la situation. Là-bas, ça pleuvait, ça gouttait par les pointes des baleines de six parapluies, resserrés dans l’indignation comme autant de coupoles noires. Là-bas, le regard braqué sur le café, Aline devait aussi, mais sur un tout autre ton, s’être écriée : C’est elle ! Elle devait la vouer au mépris des conjointes, de salive bien ointes, qui plaident toute leur vie pour leur dû et leur droit… Mais déjà Odile regrettait son premier mouvement, glissait derrière Louis pour être moins visible, moins provocante. À quoi bon l’insolence, quand on dispose de la pitié ? C’était donc de ça qu’elle triomphait ! C’était donc de ça que Louis, bloqué par un acte de mariage et quatre actes de naissance, avait mis tant de temps à se délivrer ! Que son devoir eût cette mine soulignait le vrai débat : entre un homme et ses scrupules, bien plus qu’entre deux rivales. Odile n’arrivait plus à en vouloir à cette sauterelle dont Dieu seul savait par quelle nuit de carême il avait pu un jour la rendre comestible.

— Mais quel âge a-t-elle donc ? fit-elle, sans réfléchir.

— Le mien ! répondit Louis.

Pas gêné du tout ou feignant de ne pas l’être, il glissait un billet sur la table, il ajoutait :

— Ça peut étonner, mais elle était belle à vingt ans. Quatre enfants, trois opérations, il n’y a pas de mystères…

Peut-être y en avait-il un pour Odile : dans la cruelle douceur du ton. Mais déjà, sans s’occuper de la monnaie, Louis l’entraînait par le coude, dévisageant au passage, d’un air cavalier, les petits jeunes gens aux yeux luisants. Comme toujours il enrageait, il jubilait de leur étonnement, de leur sournoise envie. Trois ou quatre de leurs pareils, avant lui, avaient eu leur chance, il le savait ; mais le fait d’avoir trouvé Aline intacte vingt ans plus tôt le rendait sûrement moins faraud que celui d’avoir arraché Odile à sa génération.

— Qu’est-ce qu’on fait ? dit-elle.

— On rentre, dit Louis, mettant le pied sur l’asphalte. J’ai dit chez Mobiliart que la conciliation me prendrait toute ma soirée.

La pluie renonçait et, fermant ses pépins, le groupe Rebusteau s’éloignait vers la place Saint-Michel. Il n’y avait plus que la petite Flore à se dévisser le cou pour jeter un regard en arrière.

— On rentre, on va fêter ça ! reprit Louis, piquant sur le marché aux Fleurs.

Odile se serra contre lui. Tu n’as pas besoin de me dire par où cette fille te tient ! avait un jour crié Aline à son mari. Et c’était vrai. Et c’était faux. Qui des deux tenait l’autre ? Elle le savait, Odile, à quel point les jeunes gens, aussi pressés que brefs, peuvent être au lit de piètres amateurs. Et elle savait aussi dans quelle indifférence ils vont plonger, ensuite. Aline, hurlant à la chiennerie, oubliait une chose : le chien, c’est un animal tendre. Et surtout Aline semblait — ou plus probablement voulait — ignorer que les hommes ne brisent pas leur foyer parce qu’ils ont décidé de coucher avec une autre — ça, tous les maris le peuvent sans se démarier et ils ne s’en privent guère —, mais au contraire parce qu’au-delà du désir, du plaisir, quelques-uns arrivent à la dilection ; parce qu’il leur devient impossible de ne pas vivre avec l’autre. Ces derniers temps, la répugnance de Louis, chaque soir un peu plus vive, pour la remontée à Fontenay, ses phrases les plus anodines : Je croyais avoir laissé mon imper chez elle, mais je l’ai retrouvé chez nous, ne laissaient plus guère de doute sur ce sentiment-là.

Odile, soudain, fit un bond.

— Eh bien ! Que m’arrive-t-il ? On m’aime ? fit Louis, à demi étouffé, tamponné en pleine bouche devant une matrone du marché en train de pulvériser de l’eau fraîche sur un moutonnement de chrysanthèmes blancs.

Point de commentaires : Odile n’en faisait guère. Elle avait seulement une certaine façon de pencher la tête, de la frotter à l’épaulette du veston.

— Vicieuse ! Intéressée ! Perfide ! dit encore Louis, parodiant la litanie conjugale.

Hanche contre hanche, tempe contre tempe, ils restèrent un instant immobiles dans ce décor un peu funéraire de floralies hivernales. Louis s’était rembruni et suivait des yeux deux lycéennes aux jupes identiques à celles de ses filles. La perte de ses enfants, pour lui, c’était de loin le plus grave et pour Odile, sûrement, une victoire ambiguë. Elle souriait avec gravité. Que Louis se fût enfin décidé, elle en était tout exaltée, mais aussi un peu honteuse, voire inquiète : comme si maintenant de celle qui prend à celle qui garde, de fille en femme, elle venait de changer de rôle, de se substituer à cette Aline dans la défense d’un droit fragile :

— Allons !

Louis repartait, d’un grand pas saccadé. Peut-être au passage achèterait-il un bouquet de roses de Noël. En tout cas il descendrait les marches du métro, il enfilerait le couloir, il s’emparerait d’un coin de wagon, il en sortirait pour remonter la rue avec une assurance forcée. Et de bout en bout, sans avouer un instant qu’il songeait aux dégâts, il continuerait à tenir Odile par le coude — comme le faisait jadis son père, libraire à La Baule, quand il menait sa gamine à l’eau, bombant ce torse dont le poil noir commençait à se faufiler de blanc.

Et une fois dans le studio de la rue des Laitières, il essaierait, en se jetant sur elle, de garder cet air vainqueur, de proclamer en silence : Ça y est ! J’ai tout cassé pour toi. Qu’importe l’injustice à l’égoïsme du bonheur ? En vain. Dans son acharnement même, il y aurait ce souci d’effacer ces vingt ans où, sept mille fois couché avec sa femme, il ne prévoyait pas que grandissait ailleurs une petite fille destinée à regarnir son lit.

17 novembre 1965

20 heures


Sa tête éclate, ses pieds lui font mal. Demi-nue, les coudes aigus, les côtes sèches comme un clavecin, la hanche si plate que l’élastique de la culotte n’y creuse pas de sillon, Aline se sent os et comme assortie à la raideur de ce bois de lit qui ne sera plus conjugal. Elle vient de prendre quatre comprimés d’aspirine ; elle a, pour les faire descendre, bu au robinet du lavabo deux lampées tiédasses à goût d’eau de Javel. Puis toujours incapable de s’asseoir, elle a continué à rôder dans sa chambre. Elle a murmuré devant le spectacle offert à la glace de son armoire en bouleau de Norvège : Évidemment ! et pour ne plus se voir elle a ouvert la porte, laissant béer des rayonnages au contenu réparti en piles rigoureuses.

— Évidemment, c’est sa seule excuse ! ose-t-elle préciser.

Très haut. Trop haut. Des excuses, Louis en aurait-il d’autres ? Aux oreilles d’Aline ne cessent de bourdonner les commentaires de la tribu, aigre mélange où elle a sa part : On ne va pas le soutenir, mais avoue que tu n’as jamais su le prendre. Écho modéré, familial, d’un avis plus net exprimé un soir derrière la haie du jardin : Il cavale, c’est vrai, mais il faut reconnaître que comme emmerdeuse… On n’est jamais sans torts n’est-ce pas ? On est toujours coupable d’être trahie. La famille elle-même… Oh ! Elle fera bloc. Elle en remettra contre le gendre. Mais le statut de la fille, qui s’était jadis un peu aventurée, qui s’était finalement bien placée, va en prendre un bon coup.

— Tu ne t’imagines pas, a dit la mère, l’effet produit à Chazé par ton divorce. La moitié des gens m’évite. Les autres me tendent des mains molles ou me crient : Vous n’allez pas laisser faire ça ! Et comment l’empêcher si, toi, tu n’y arrives pas ? Louis me rirait au nez. Quant à ses parents, je leur ai écrit, ils n’ont même pas répondu. Ce sont des incroyants, eux : ils n’y voient pas scandale.

— Si même ils ne s’en réjouissent pas, a dit Annette. Ils l’ont sur le cœur, ton mariage express. Vingt personnes m’ont répété la fine plaisanterie de ton beau-père le jour de tes noces : Jolie brunette, oui ! Mais ne coupons pas le mot en deux.

Aline tourne. De ceci, comme de cela, soufflé par l’un, soufflé par l’autre, de la chronique provinciale dont elle se croyait libérée et qui lui monte un pilori, elle ne peut plus rien ignorer. Le pire pourtant est venu de Ginette : Je te l’avais bien dit que ça finirait comme ça. Le mois passé, elle haussait les épaules en assurant : Il n’osera jamais, et Aline y souscrivait elle-même. Mais c’est vrai que Ginette l’a cent fois bousculée. Voilà plus de dix ans elle les dénonçait déjà, les signes avant-coureurs : l’irritation facile, le baiser rare et parfois furtivement essuyé, une certaine façon de ne plus voir, de ne plus entendre, de ne plus toucher, d’être absent dans la maison même, une inattention entrecoupée de fleurs, de cadeaux-excuses, un souci de maigrir, d’adopter des pulls, une allure, une coiffure, un langage de garçon. Elle les dénonçait déjà quand Aline n’y voulait voir que la chance de posséder un homme resté plus fringant qu’elle. Une chance dangereuse, certes. Transformable — et bientôt transformée — en son contraire. Mais nier les choses semble un moyen de les écarter ou de leur laisser le temps de redevenir ce qu’elles devraient être ! Forte de cette illusion on attend, on supporte, on plaide le moindre mal. Une femme très abîmée près d’un homme presque intact peut se dire que le temps égalise assez vite. Malgré cent scènes — pour garder la face (et la perdre un peu plus en croyant la sauver) —, n’a-t-elle pas, cette sotte d’Aline, tout toléré : que Louis s’en aille, qu’il revienne, qu’il reparte pour rentrer dans la huitaine ou dans le mois, comme s’il était représentant ou officier de marine ? Et quand les passades se sont muées en « habitude » au bénéfice d’une seule, plus dangereuse de ce fait que vingt autres, n’a-t-elle pas voulu y voir un signe avant-coureur d’affaiblissement chez une forte nature ? Au sein des pires bobards on osait penser qu’un mari, qui se donne la peine de mentir, prouve ainsi qu’il tient encore à sa femme ; que dans le partage de son temps sans cesse rétréci pour la légitime, il peut lui garder l’essentiel : quelque chose comme ce qui distingue le domicile de la résidence secondaire ? Ce vœu secret : S’il fait l’amour ailleurs, que par moments du moins il me fasse la tendresse ! ou cette apostrophe vingt fois lancée : J’attendrai que ça te passe, Louis ne les réfutait pas. Entre deux scènes, il gardait la lèvre facile ; et même de temps à autre, au hasard d’une nuit rallumé, reprenant son dû sans essuyer de refus, remettant sa marque sur un bien dédaigné, trompant la seconde avec la première, il lui arrivait d’honorer le contrat. Par pitié peut-être. Par prudence. Ou encore à titre gracieux, pour régler l’hôtesse. Pour se satisfaire au plus près. Pour remplacer l’autre, absente ou cinq jours par mois empêchée.

— Et tu acceptes ! Moi, je me sentirais déshonorée, criait Ginette, suzeraine bien entraînée de son file-doux.

Aline tourne, tourne, avec rage, sans penser à mettre sa robe de chambre. J’ai perdu ma dignité pour rien. J’ai été aussi lâche que dupe. Il l’avait pourtant assez répété, Louis, qu’il ne divorcerait pas, pour ménager les enfants. C’est tout juste si ce bourreau ne parlait pas de sacrifice, ne se posait pas en victime de la paternité. Certes, depuis deux ans, il était devenu moins catégorique. Et surtout depuis six mois. Depuis la scène de la valise. Encore une belle sottise que cette scène-là ! Quelle preuve d’ailleurs, sauf un ragot de voisine, qu’Odile soit vraiment venue raccompagner Louis jusqu’à sa porte ? Intolérable, certes, l’incursion dans le domaine réservé. Mais douteuse. Motif insuffisant, en tout cas, pour se mettre à hurler, à bourrer ses affaires dans la grande valise des vacances, à traîner le tout dans la salle en continuant de crier : J’en ai assez, je pars. Débrouillez-vous avec votre père ! Encore heureux qu’une heure plus tard, dans le métro, elle ait revu l’éclair d’intérêt luisant dans l’œil de Louis, par ailleurs fort digne, jouant les calmes et les désolés ! Encore heureux que la ramenant, tambour battant, à Fontenay, son amie Emma lui ait fait comprendre quel incroyable atout elle était en train d’offrir à son mari :

— Tu es folle ! Il n’a plus qu’à sauter au commissariat pour faire constater l’abandon de domicile.

Aline tourne. C’est depuis lors que tout a changé. L’empoignade du retour, la vraie crise de nerfs qu’Aline s’est offerte, les larmes d’Agathe, l’embarras de Guy, les réticences de Rose aggravées par l’imprudence de sa mère décidant d’aller coucher chez les filles pour les saouler toute une nuit de jérémiades, la ruine du mythe des absences laborieuses de papa — ainsi devenues découchages —, l’engagement progressif des enfants dans ce hargneux quotidien, leur division, c’est sûrement ça qui a fait déborder le vase, amené Louis, au terme d’un nouvel éclat, à s’interroger à haute voix :

— Je voulais épargner les Quatre. Mais vraiment je me demande s’ils ne seraient pas moins choqués par une séparation.

*

Aline s’est arrêtée pile. Et voilà, c’est fini, Louis va disparaître tout à fait. Depuis deux mois, il n’envoyait plus que des cartes aux enfants. Depuis deux mois Aline n’a reçu, elle, que ce papier bleu apporté par un huissier bossu aux paupières entortillées comme son jargon. Ce papier bleu qu’elle vient de cueillir au vol sur la table de nuit. Qui tremble dans sa main. Qu’elle relit en grelottant du menton, l’œil noyé dans le galimatias :

À la requête de M. Davermelle Louis Georges Philippe, demeurant à Fontenay, 36, rue Nestor, pour lequel est élu domicile chez Me Solfrini, avoué près le tribunal de grande instance de Paris… et en vertu d’une ordonnance rendue sur requête par M. le président du tribunal… l’huissier soussigné, commis à cet effet, donne sous pli fermé, conformément à la loi, citation à ci-après nommée, qualifiée et domiciliée, à comparaître en personne, pour répondre devant lui aux griefs exposés…

Ah, les griefs exposés ! On ne se méfie jamais assez de ce qu’on fait, de ce qu’on dit. Le monstre, il a tout noté, tout exploité, provoquant au besoin une femme à bout de nerfs pour la coincer sur-le-champ :

Et l’exposant se voit dans la pénible nécessité de déposer à l’encontre de son épouse une demande en divorce à l’appui de laquelle il articule et offre de prouver les faits suivants :

1o Depuis plusieurs années dame Davermelle, prétextant les absences normalement professionnelles de l’exposant, le reçoit à chaque retour par des bordées d’injures, le harcèle de soupçons, de récriminations injustifiées, se refuse à son affection, le rabroue devant ses enfants, ses amis, ses voisins, dont beaucoup peuvent témoigner qu’elle a devant eux traité son mari de « père indigne » et de « lève-la-patte ».

À maintes reprises dame Davermelle n’a pas hésité à nuire à son mari dans l’exercice de son métier. Ainsi le 18 janvier, elle lui a fait perdre une importante commande en répondant à un client venu la proposer à domicile : « Caltez ! Les trafics de mon salaud, je m’en fiche ! » Item, le 2 février, l’exposant, qui n’avait pas ses clefs, a dû attendre sous la pluie, en compagnie d’un ami, durant vingt minutes, que sa femme daigne lui ouvrir en jetant pour toute excuse : « Si ta vie est un mauvais feuilleton, moi, j’étais en train d’en écouter un bon »…

Et caetera. Des « violations graves des devoirs entre époux, rendant intolérable le maintien du lien conjugal », quatre pages de jargon en énumèrent assez — sur la foi des copains — pour satisfaire un juge. Mais si deux ou trois ne sont pas absolument fausses, toutes sont distordues, excessives, dignes du dernier alinéa qui, pour conclure, retourne la vérité comme une peau de lapin :

Après tant de vexations, d’avanies et à son grand regret, l’exposant, pour protéger son travail, pour assurer sa dignité comme la tranquillité de ses enfants, a dû se résoudre à envisager une séparation…

Alors là, vraiment… ! Aline soudain se jette sur sa robe de chambre, enfile les deux bras à la fois, noue la ceinture d’un coup sec. Elle a oublié d’enlever ses escarpins. Elle se lance sur le palier, elle dégringole l’escalier sans y prêter attention. Elle saute dans la salle où retentit une fusillade de western. Elle pique sur l’autoportrait de Louis accroché à un clou doré par un cordonnet vert. Elle le retourne face au mur. Puis se penchant sur le poste de télévision, coupant le son et en même temps le discours du chef Sioux, réduit à un numéro de sourd-muet, elle se campe devant les enfants.

*

Léon a son costume gris. Cravaté de bordeaux et ses bas de pantalon découvrant des chaussettes de même couleur, il est assis dans le grand fauteuil en face de l’écran. Mais il est tout de même anormal que, derrière ses lunettes, ses paupières ne battent plus. Agathe, qui vitulait sur le divan, s’est redressée d’un bond et ce qu’elle a dans le blue-jean, ce qu’elle a dans le chemisier en partie déboutonné, comme ses pieds grouillant de doigts sur le tapis, sa tignasse, sa bouille fraîche percée d’yeux lavande, tout est en train de frémir. Mais Rose, les deux mains aux tempes, n’a pas bougé de la table où elle potasse, enveloppée dans sa blouse. Quant à Guy, le philuméniste, il considère avec insistance, parmi d’autres, la boîte d’allumettes bulgare qu’il a ramenée de l’école. Ces deux-là font grande attention à ne pas sembler faire attention.

— Je reviens du Palais, dit Aline. C’est officiel maintenant ; votre père nous abandonne.

Sur le nous, déjà racoleur, on enchaîne aussitôt :

— Bien entendu, c’est à moi que vous êtes confiés.

— C’était bien le moins ! lance Agathe de sa petite voix de mésange.

Elle s’approche et un bras d’Aline la cerne aussitôt. Mais les autres n’ont pas pipé. Le jour où sur un talus Aline a froissé de la tôle et pulvérisé les vitres de son ID, n’ont-ils pas forcé les portières à demi faussées pour assaillir leur mère indemne d’un grand saute-au-cou ? Le nouveau désastre est pourtant sans commune mesure avec l’autre.

— Vous pourriez peut-être vous intéresser à ce qui vous arrive, reprend Aline. C’est grave.

— On sait, dit Rose. Papa nous a téléphoné.

Ce qu’il y a de terrible avec Louis, c’est qu’il devine tout : la scène, il l’a prévue, il l’a désamorcée. Aline, qui lisse de la main les cheveux d’Agathe, sa fondante alliée, Aline croit devoir s’arracher un soupir :

— Je n’aurais pas cru qu’il vous lâche sans combattre. Apparemment vous ne l’intéressez guère.

Mais qu’ont-ils donc ? Les voilà tous debout.

— Ce n’est pas ce qu’il m’a dit, coupe Guy qui a laissé tomber une boîte d’allumettes et qui l’écrase par mégarde.

— À moi non plus, dit Rose. D’ailleurs avant de partir, il m’avait demandé mon avis.

— Le mien aussi, avoue Léon en se détournant.

— Votre avis ! jette Aline, médusée.

Autour d’elle, à bout de cou, se braquent ces têtes inégales, aux yeux, aux cheveux, aux expressions, aux sentiments différents, mais toutes signées par l’oreille Rebusteau à lobe attaché ! Aline réfléchit, se reprend, se commande très vite. Les avis des enfants doivent rester secrets. Attention ! Il ne faut surtout pas, en leur demandant ce qu’ils ont répondu, sembler en faire cas. Attention ! Ce n’est pas seulement cette maison gagnée par lui, ces objets choisis par lui qui assurent la présence, la puissance du déserteur ; mais deux ou trois, au moins, de ses habitants.

— Et toi, murmure-t-elle, la main dans la main d’Agathe, ton père t’avait aussi consultée ?

— Il sait trop bien ce que j’en pense, dit Agathe. Il ne s’y est pas risqué.

Devant des visages fermés, Aline retient sa respiration. Maintenant que les voilà sous sa garde, se risqueront-ils, ceux-ci, si longtemps abusés par l’affection, à contrer ce bon exemple ?

— Le pauvre homme, murmure-t-elle, il a décidément tout le monde contre lui, même ses amis.

— Qui ? fait Rose.

Elle ramasse nerveusement livres et cahiers, sans doute pour filer dans cette chambre qu’elle tolère si mal de partager avec sa sœur. Ce sera une bonne chose que d’y laisser régner Agathe seule, de vider l’atelier désormais inutile, pour installer Rose parmi ses coquillages. Léon vient d’étendre le bras pour rétablir le son et se réfugier dans une palabre de calumets, moins pénible que celle-ci. Guy, lui, dérive vers la porte, au lieu de se mettre à réviser ses math. Ce n’est pas le moment de sévir. Du calme, Aline ! De l’indulgence. Pour préparer le nettoyage de souvenirs, la mise en condition qui amènera doucement ces demi-orphelins à s’admettre comme tels. Aline rougit un peu en s’entendant plaider :

— Vous aimiez votre père, c’est normal. Vous avez autant de mal que moi à vous résigner, c’est normal. Mais ce serait tout de même trop injuste de me faire payer votre déception.

Rose est sortie, mais du couloir où elle a un instant suspendu son pas, elle répond sans hésiter :

— Ne nous fais pas non plus payer la tienne.

Guy s’est éclipsé. Léon pique du nez. Agathe elle-même paraît gênée. Il est heureux que la pendule Louis XVI, douée comme sa donatrice — la belle-mère — d’un timbre pointu, vienne de sonner sept heures. Aline émigre vers la cuisine, pensive, dolente, soutenue par Agathe dont la ferveur est grande, mais pas au point de se laisser embaucher pour la corvée de frites. Agathe se contentera de faire asseoir maman, de lui apporter les deux kilos de pommes de terre emballées dans la résille de plastique vert du supermarché, de sortir l’éplucheur du tiroir. Déjà, comme faisait son père, elle embrasse sa mère dans le cou, près du lobe de l’oreille, en soufflant :

— Allons ! Ne reste pas dans ta tête.

C’est une expression de Louis dans une bouche du même modèle. Le derrière rond d’Agathe, empaqueté dans ce bleu délavé parcouru de piqûres blanches, disparaît dans le vestibule. Dans sa maison pleine d’enfants dont elle attendait qu’ils fissent le carré autour d’elle, Aline est seule. Dix-sept, quinze, treize et demi, neuf, ils ont tous l’âge de raison, donc celui de lui donner raison, comme de combattre avec elle. Mais non, en ce moment précis où elle aurait tant besoin d’eux, Aline est seule. Elle gratte une pomme de terre avec fureur. Elle n’a pas été à la hauteur. Elle a eu tort de décourager sa mère et ses sœurs, qui voulaient passer la soirée à Fontenay, réunir une sorte de congrès solennel et sévère pour rendre détestable cette date aux enfants. Elle a eu peur de trop les choquer et voilà qu’ils ne le sont pas assez.

— Attends un peu, mon bonhomme !

Dieu merci, personne ne l’a entendue, personne ne l’a vue larder la pomme de terre, traversée de part en part. La pomme de terre : une Rosa bizarre qui a le tort d’être en forme de cœur. Imbécile de Louis ! Qui ne sait pas qu’on le hait parce qu’on l’aime. Imbécile d’Aline ! Qui ne sait pas que c’est à la fois ce que Louis considère comme le plus naturel et le plus insupportable si cela comporte des droits. Je ne t’aime plus, tu m’aimes encore, fatalitas ! Nous ne pouvons ni l’un ni l’autre faire autrement. Pour répondre à tant de générosité il n’y a pas d’hésitation possible. Les enfants, c’est tout ce qui lui reste, mais Aline les a, Aline les tient : dans ce cadre familier où leurs habitudes, leurs horaires comptent autant, sinon plus, que les grands-parents, les tantes, les amis, les voisins (qu’on triera soigneusement). Les lèvres minces d’Aline se pincent si fort qu’il en reste un simple trait rouge, tiré de biais par un sourire froid. D’après Me Lheureux les enfants ne peuvent témoigner en divorce et c’est très bien ainsi. Mais les enfants témoignent toujours des leurs, plus tard, dans leurs affections comme dans leurs choix : c’est un autre procès plaidé au jour le jour où Aline sait bien qui sera leur conseil.

18 novembre 1965

Léon, qui souvent révise en marchant, est chez lui : son pas régulier, balancé depuis une heure entre porte et fenêtre, fait crier une mauvaise latte du parquet. C’est sûrement Guy qui prend un bain : il a toujours fait claquer l’eau comme un canard. Allongée sur son lit face au mur, tournant le dos comme d’habitude, Rose continue de lire. Agathe, qui vient d’ouvrir sa mallette, d’en tirer son fameux cahier à couverture de moleskine rouge, que nul n’a jamais eu le droit de feuilleter, utilise une fois de plus ce petit stylo à capuchon d’argent reçu pour ses quinze ans du grand-père Davermelle et qui, bon en français, ne vaut rien en math. Un bout de langue en coin de lèvre et respectant la raie rouge de la marge, respectant les points, les accents, l’orthographe, bouclant ses O, ses majuscules, elle tire du bleu, de ligne en ligne :

18 novembre 1965. Voilà, c’est fait, papa nous a quittés. Il paraît qu’il a dit à Rose : « Je me sépare de votre mère, pas de vous. »

La famille, c’est un tout : je ne vois pas la différence.

Rien ne sera plus comme avant. Une maison a quatre murs et un toit a deux pentes. Nous quatre, nous étions les murs : papa et maman, c’était le toit. La moitié du toit vient de tomber et le soir, quand je rentre, j’ai honte, comme si j’habitais une ruine, comme si le trou se voyait.

Ce que je comprends le moins, c’est que nous soyons déjà divisés : en papiens et mamiens, comme dit Guy.

Pour moi, c’est clair : je reste où j’étais, avec maman qui, elle, n’a pas changé. J’aime bien papa, mais s’il ne vit plus avec maman, il devient forcément beaucoup moins mon père : une sorte de masculin qui refuse son féminin. Déjà, quand il revenait, ces temps derniers, je n’osais plus l’embrasser comme avant : je me sentais coupable envers ma mère. S’il faut choisir, je la choisis, elle. Papa ne peut pas s’en plaindre : c’est lui qui a commencé par choisir une autre femme.

La clochette du dîner tinte au pied de l’escalier. Rose ferme son livre et sort, sans un mot, mais gonflée de soupirs. Agathe remet le cahier dans la mallette, prend la petite clef toujours suspendue à son cou avec ces deux médailles qui se chauffent entre ses seins au bout d’une fine chaînette. Un tour à gauche, un tour à droite. La mallette, qui contient aussi le carnet de caisse d’épargne, six pièces de cinq francs en argent, un louis, une broche, cent vingt francs en petites coupures, une pochette pleine de cartes postales et de lettres, une autre pleine de photos — dont trois sont litigieuses —, la mallette au trésor disparaît sous le lit.

28 novembre 1965

9 heures


Quand Louis, assez peu rassuré pour s’être fait accompagner par son ami Gabriel Beaumonge, le parrain de Léon, se fut arrêté devant le 36, le fait de ranger sa voiture à deux mètres du portail pour laisser le passage aux vélomoteurs des enfants —, puis le coup de chapeau de M. Giboux sortant du 38, sa question rituelle : Madame Davermel va bien ? lui firent un instant oublier la situation. De la poche droite de son gilet il sortit sa clef et, sans même regarder, l’enfonça dans le trou de la serrure. Elle y pénétra bien, mais sur le coup de pouce à gauche refusa de faire son bruit familier, mi-huileux, mi-grinçant.

— Ils l’ont encore trafiquée ! grogna Louis.

Ce n’était pas la première fois : une bande de gosses, où Guy figurait peut-être, avait déjà bloqué les portillons avec des clous tordus. Mais la tache rouge de la boîte tranchant sur le vert foncé du panneau fournissait une autre explication : une nouvelle serrure, posée de la veille et simplement passée au minium, attendait le coup de peinture :

— Elle n’a pas perdu de temps, fit Louis. Me voici dehors. Et dire que je me suis crevé durant quinze ans pour payer cette baraque !

— Tu l’as beaucoup désertée, dit Gabriel.

Louis se contenta de sourire. Compter sur Gabriel, c’était forcément s’exposer à son rude arbitrage de veuf, horrifié par le divorce, ce veuvage volontaire qu’il avait tout fait pour retarder. Il serait toujours aussi raide que le sapin bleu, garni de branches rigoureusement égales et qui, planté huit jours après la naissance de Guy, rappelait le planteur à son passé. Cependant prisonnier du dehors comme le sapin l’était du dedans, obligé de sonner pour franchir la grille, Louis ne parvenait pas à s’y résoudre. Il enrageait. Le jardin — son jardin — était défiguré par de vraies congères de feuilles mortes. Les troènes n’avaient pas été taillés. L’herbe étoilait la mignonnette. Les rosiers-boules, la Reine blanche, la Dame de cœur drageonnaient à qui mieux mieux.

— On voit que l’extérieur, c’était ton domaine, dit Gabriel, appuyant sur le bouton.

*

En vain, d’abord. Il y avait beaucoup trop de bruit dans la maison. À l’étage, Rose s’était une fois de plus prise de bec avec Agathe qui, à peu près nue et campée depuis une heure devant la glace de la salle de bains, s’épilait les sourcils. Léon, l’oreille collée contre un transistor aux piles expirantes, commentait les nouvelles sportives, hurlait à tue-tête pour se faire entendre de sa sœur, comme lui membre du Club de Fontenay :

— Gamichat, en 10'3'', je l’aurais parié !

Aline, contrainte au bricolage — pour qui les fils n’ont pas les mêmes dispositions que les pères —, pestait ferme en essayant de remboîter à coups de marteau une chaise mise à mal par Guy, maniaque du balancement. Ce fut seulement le second coup de sonnette qui la fit s’encadrer, échevelée, au troisième carreau du vantail de droite de la cuisine, son poste d’observation habituel, au ras du brise-bise. Et, tout de suite, Aline, oubliant l’ordonnance, se mit à rêver. Il revenait ! Après la comédie de la semaine passée, au Palais, il revenait. Profitant de son dimanche, Gabriel, l’excellent Gabriel, qui n’avait jamais pris parti pour personne, sauf pour le ménage, était arrivé, au bénéfice de son filleul, à traîner Louis jusqu’à Fontenay pour tenter une véritable conciliation :

— Tu attendais Parrain ? demanda Léon, glissé derrière sa mère.

— Après tout, dit Aline — poursuivant son idée et la raccordant à de récentes indications fournies par son avocat —, si ton père ne m’assigne pas, au bout du mois, tout tombe à l’eau… Vite, Léon, va ouvrir pendant que je me repeigne.

Le chauffage était-il reparti, qu’il fît si chaud dans la maison ? Elle criait : Agathe, Rose, Guy ! déclenchant au premier, secteur des filles, une cascade de Qu’est-ce qu’il y a ? jetés du haut de la rampe. Elle se brossait les cheveux, hâtivement, avec la brosse à habits. Ainsi, au dernier moment, il avait renoncé et, se sentant fragile, il s’était fait accompagner par un tiers. Il n’avait pas tort, les choses étaient allées trop loin pour qu’on ne lui en tînt pas rigueur. Le recevoir, d’accord. Lui redonner son atelier, lui remettre la nouvelle clef de la maison, d’accord. Mais contre une amende honorable, des regrets, des résolutions exprimées devant tous, enfants compris. Et contre une lettre de rupture avec l’autre : une lettre bien sèche, qu’Aline fignolerait elle-même, qu’elle expédierait elle-même en recommandé, après en avoir — on ne sait jamais — pris photocopie.

— Salut !

Louis entrait le premier, tapait des pieds sur le paillasson, enlevait son manteau, l’accrochait, comme avant, au champignon central de la patère, pointait le nez, comme avant, avec un léger reniflement (blâme pour l’odeur, pour ce relent de friture dont Odile assurait qu’il imprégnait toujours son manteau). Abusée par une aisance mal jouée, Aline déjà détestait l’envahisseur et les bonds de la marmaille sortie de partout, dans l’état où elle se trouvait. Agathe seule, hâtivement enfouie dans un survêtement vert aux initiales du SCF, tendait une joue réticente. Rose, deux fois deux, posait comme des ventouses de gros baisers suceurs. Guy, en slip, prenait le relais, attaquait fougueusement, ceinturait de bras et de pattes maigriottes ce père scandaleux qui osait dire calmement :

— Eh bien quoi, les enfants, vous n’êtes pas habillés ? Quatrième dimanche du mois, de 9 à 9, c’est jour de visite. On va chez grand-mère, rue Vaneau.

Le château de cartes s’effondrait.

— Mais tu ne m’as pas prévenue ! fit Aline, blême et s’appuyant des deux mains contre le mur.

Loin de renoncer, le monstre, il était là, fort de ses droits, dont il exigeait à la première occasion et à la minute près l’exécution. Circonstance aggravante : il arborait tranquillement un pull-over naguère tricoté par Aline. On quitte sa femme, on garde son chandail et la laine ne vous démange même pas. Autre circonstance aggravante : sans plus s’occuper d’Aline et suivi des enfants il pénétrait dans la salle, considérait son portrait retourné d’un air amusé, mais fronçait les sourcils devant la cloison d’en face où un rectangle de papier plus foncé rappelait le souvenir d’un tableau disparu. Dans l’entrée Gabriel essayait d’embrasser Aline, en murmurant :

— Voyons, c’est automatique, ton avocat aurait dû te le dire…

Aline le repoussait, en grinçant :

— Tu l’aides, maintenant ?

— Je te connais, j’essaie de t’empêcher de faire une bêtise. Réfléchis à ce qui peut arriver si, dès le départ, tu donnes à Louis l’occasion de déposer une plainte en non-représentation.

Traître ou non, Gabriel avait raison. Mais un autre danger se précisait : par la porte vitrée, elle le voyait, Louis, interroger Rose en pointant le doigt vers le mur.

— Dis-lui d’attendre dehors, reprit Aline. La loi ne m’oblige pas à le recevoir, que je sache !

Mais Louis revenait déjà, le front bas :

— Qu’as-tu fait de ma grande toile ?

Aline hésita, puis choisit la provocation :

— J’ai des comptes à te rendre ? Si tu n’es plus chez toi, je suis chez moi.

— Tu as la jouissance de la maison, c’est tout. Tu ne peux rien vendre. Je tenais à cette toile, tu le sais ; je n’ai jamais voulu m’en séparer. Si tu l’as vendue…

Guy ayant sûrement tout raconté, Aline se mit à hurler :

— Oui, je l’ai vendue. Je n’avais plus un sou et nous sommes cinq à table, figure-toi.

Les enfants s’étaient réfugiés dans l’escalier, sauf Agathe, accourue en flanc-garde auprès de sa mère.

— Je t’ai envoyé ta pension, dit Louis, détachant les mots.

Mais Aline, déchaînée, se retournait vers Gabriel :

— Parlons-en de la pension ! À ce tarif-là il va falloir nous réduire de moitié. On le fera, puisque Monsieur nous abandonne. Mais ce qui a été dépensé, il faut bien que je le règle. Je n’ai pas d’avance, moi. Je ne lui demande pas, moi, ce qu’il a fait du compte en banque et du coffre. Je lui fais confiance : il a dû prendre ses précautions.

— Passons pour cette fois, dit Louis, fouillant la poche droite de son pantalon pour en retirer sa pipe, qu’il se planta dans un coin de bouche avant d’ajouter à la cantonade : habillez-vous les enfants, et, désormais, soyez prêts quand je viens vous chercher.

— Et si tu ne viens pas ? fit Aline, la lèvre tordue, les ongles plantés dans le molleton de sa robe de chambre. Ils attendront ton bon plaisir, au garde-à-vous, toute la journée ?

Regard brûlant contre regard froid. Puis un œil d’Aline se ferma. Elle n’était pas certaine de réussir une scène, édifiante, éclatante, vengeresse. Si Agathe n’avait pas bougé, la chère petite, Rose et les garçons galopaient vers leurs chambres. Résignation n’est pas consentement et mieux vaut décider ce qu’il nous faut subir. Louis était dans son droit : au moins de l’autre côté de la grille.

— Les jours où je ne pourrai pas venir, je préviendrai, disait-il.

— Voyons, sois raisonnable ! murmurait Gabriel.

L’autre œil d’Aline se ferma. Statue un peu poussée — mais bonne à voir — de la mère aux sept douleurs, elle soupira dans les cheveux de sa fille :

— Va, ma chérie. Je préviendrai ton amie.

Se détachant d’Agathe, elle ajouta avec une morne satisfaction :

— Elle était invitée chez les Boiloux et Léon devait courir un quinze cents à Montreuil… Enfin ! il faudra bien qu’ils s’habituent à perdre un dimanche sur deux.

Puis elle tourna le dos pour aller s’enfermer dans la cuisine.

*

Pour aller s’embosser derrière le brise-bise. Pour s’associer, les yeux secs, aux premières gouttes d’une nouvelle ondée. Pour regarder Louis talonner l’asphalte et essayer d’allumer, machinalement, une pipe vide. Pour pincer le nez au déboulé de Guy jailli du sous-sol et claquant vivement la portière, sans se retourner. Pour hausser les épaules à l’apparition de Léon, qui prenait bien vite son parti d’une course manquée, comme à l’apparition de Rose, assez téméraire pour s’asseoir à côté de son père, donc à la place du mort, du mort-vivant, dans cette voiture où sa mère ne monterait plus. Pour sourire de l’attente imposée par Agathe, lente et boudeuse, traînant les pieds, ne se décidant à monter à l’arrière, à se renfoncer dans un coin, qu’après avoir trois fois agité la main. Pour se courber, pour se couper en deux au moment du démarrage. Pour se relever soudain et, traversant le couloir, aller jeter son alliance dans la cuvette des cabinets dont la chasse retentit comme une cataracte dans le silence de la maison vide.

Pour se retrouver enfin dans sa cuisine et constater, en enfilant un gant de caoutchouc, qu’un mince rond de peau blanche persistait à son doigt. Pour enfiler, songeuse, le second gant et se mettre en fin de compte à nettoyer le four de la cuisinière… Tromperie, abandon, divorce, trahison des siens, tout peut arriver à une femme. Mais quand la tête lui tourne, quand le cœur lui manque, la ménagère survit à son ménage et ses mains continuent.

28 novembre 1965

midi


Dans la chambre contiguë, ex-chambre de Louis, qui s’y servait encore, à l’occasion, de son lit de garçon ou de son vieux chevalet, une partie de ping-foot faisait rage, filles contre garçons, sous l’arbitrage du père — qui, en même temps, crayon en main, croquait le tout.

Les cris, les talonnades, les shoots des uns expédiant la balle à tout va dans les buts des autres assourdissaient Mme Davermelle qui, digne, couronnée par une savante mise en plis mauve, assise en majesté sur le bord d’un fauteuil, démêlait de la laine en démêlant plus vaguement ses idées. Les enfants faisaient vraiment beaucoup de bruit, on aurait encore des mots avec la voisine du dessous. Mais les pauvres chéris, en ce moment, que leur dire ? Ils avaient paru étonnés des cadeaux de leur père, quatre montres, offertes comme ça sans raison, sans fête ni anniversaire ni même un bon carnet de notes pour prétexte. Fernand n’avait probablement pas tort de penser que ce n’était pas très souhaitable de marquer le coup, de faire songer à une sorte de consolation. En tout cas, malgré les cailles flambées, malgré la tarte Tatin, le grand-père, lui, ne retrouvait pas le sourire. À petits coups de paupières vite relevées, vite rabattues, Mme Davermelle le voyait bien le cher homme ! Ni accablé ni dolent, certes : il savait se tenir. Mais jaune comme en crise de foie, raide comme en crise d’arthrite. Son fils lui en avait fait trop voir. Refuser la pharmacie pour faire les Beaux-Arts, glisser de la peinture à la décoration, passe ! Ramasser Aline, cette pie-grièche, pour aller très vite roucouler ailleurs, passe encore ! Le divorce même, Fernand n’était ni pour ni contre. Il l’avait dit cent fois : Je n’imagine pas le mien. Je ne suis pas curé pour l’interdire aux autres. Aline, elle-même, il ne l’aimait, il ne la défendait guère. Mais quatre enfants, que diable ! Louis cassait la famille.

— Je vais voir mon four, dit Mme Davermelle.

Murmure gratuit, simple rappel d’existence qui n’exigeait pas de réponse, mais seulement ce battement de cils, ce signe amical d’un lecteur absorbé par l’annotation d’un bouquin pour tout autre que lui indigeste : la Théorie des psychotropes. Sur ses chaussons discrets Mme Davermelle disparut, pour revenir presque aussitôt. À califourchon sur sa chaise cannée, son mari n’avait pas bougé. Il annotait de plus belle. Il dit pourtant sans lever le nez :

— Désormais, Louise, on ne les aura pas souvent.

Réflexion retenue, propos rare, ellipse : il fallait déchiffrer le reste sur ce visage encadré par un collier de barbe saillant comme une mentonnière et articulé sur les tempes avec un casque d’épais cheveux gris dissimulant le sonotone.

— Nous les aurons deux fois par mois jusqu’au jugement, reprit Mme Davermelle. Après, ça dépendra d’Aline. Si elle retourne dans son pays, Louis lui-même ne les verra pas facilement. Il aurait dû y penser.

À Louise le soin de dire les choses, en articulant bien ; à Fernand celui d’exprimer le doute d’un oscillement de la main. Ainsi cinquante ans plus tôt opinait déjà devant ses bocaux ce pharmacien peu causant qui avait fini par épouser sa préparatrice.

— Ça dépendra aussi de la jeune personne, ajouta la vieille dame d’une voix feutrée.

Sa main tâta sa précieuse coiffure, puis se remit à trier de la laine. Qui serait le plus dangereux ? Les Rebusteau, ces provinciaux, au bénéfice de qui risquait de se renverser la situation ? Ou cette fille qui, au bout de cinq ans, venait d’arriver à ses fins ?

— De toute façon, reprit Mme Davermelle, Louis est bien content de nous avoir. Il m’avouait son embarras tout à l’heure. Que faire des gosses ? Il ne peut pas les traîner toute la journée dans Paris sans laisser entendre que son domicile, pour l’instant, est inavouable. L’idéal, bien sûr, serait d’égayer leur jour de visite ; mais ils sont d’âges trop différents pour s’accorder sur le zoo, le match ou le cinéma. Et puis ils sont quand même un peu déboussolés. Ici, au moins, ils se sentent à l’aise.

Elle se tut. La tête grise virait pour présenter de face un nez tranchant, perché au-dessus de moustaches où filtrèrent quelques mots :

— Devant eux pas un mot, surtout, contre leur mère !

— Je crains que ce ne soit pas réciproque, dit Louise Davermelle, en se détournant.

Le téléphone sonnait. Elle se leva lourdement, s’approcha de l’appareil posé sur le guéridon Louis-Philippe ; et tandis qu’elle écrasait l’écouteur sur l’améthyste de sa boucle d’oreille, ses yeux se plissèrent, sa bouche s’inquiéta, se desserra autour de son dentier pour dire un peu trop haut :

— Oui, maître, mon fils est là. Je vous le passe.

Puis elle murmura un peu trop bas pour le sourd :

— C’est Grancat. Il pourrait tout de même appeler ailleurs.

*

Comme elle le craignait, les Quatre, alertés par le mot maître, avaient brusquement cessé de jouer. Le regard en dessous, ils feignaient de s’intéresser au croquis abandonné par leur père et où figurait une Agathe aérienne, folâtre, bien différente de celle qui, méfiante, renfrognée, s’abritait maintenant derrière le dos de Léon, comme si on l’avait attirée dans un traquenard.

— C’est bien toi, dit Mme Davermelle, lorgnant le dessin.

Le visage enduit d’un lénifiant sourire, elle se morfondait, elle aussi. Les réunions de famille allaient devenir commodes ! Agathe prenait bien vite parti. Le plus étrange, du reste, était de voir sa bouille — signée Louis — toute fripée d’inquiétude pour sa mère, quand Rose — réplique d’Aline — essayait de sourire à son père accouru près de l’appareil et peu soucieux de tamiser sa voix :

— Une seconde, je prends mon carnet et tu me dictes le texte.

— Qui m’aide à mettre le couvert ? fit la grand-mère pour éloigner son monde.

Ils suivirent tous, mais ne furent qu’oreilles en tirant du buffet ces assiettes à fleurs que, pour une fois, ils posaient en silence sur la table de la salle à manger, séparée du vivoir par une cloison mobile qui hélas ! était ouverte. Ils le voyaient bien, leur père, la tête couchée à gauche, le récepteur coincé dessous, griffonnant péniblement ce qui grésillait pour lui seul dans l’ébonite, mais que le commentaire, si bref fût-il, laissait bien deviner : C’est un peu sec, non ?… Tu ne veux pas que j’arrondisse ?… Enfin ! Tu sais mieux que moi, je te fais confiance. Ils les voyaient bien, leur grand-père, là-bas, dans son coin, comme auprès d’eux leur grand-mère, comme chacun des frères et sœurs, participer à un vrai festival de têtes de bois. Mais Louis semblait ne s’apercevoir de rien. Bon, je recopie et j’envoie ça tout de suite. Faut-il recommander ? De guerre lasse, Mme Davermelle, sans explication, repoussa la cloison mobile : juste au moment où Louis, quittant l’appareil pour tendre à son père une page arrachée de son carnet, s’entendait dire :

— Ça, non. Je n’ai pas d’avis. Fais-en ton affaire.

28 novembre 1965

21 heures 5


Aline, derrière le brise-bise, surveille la nuit finement rayée par la bruine où se délaie la lumière fade de trois réverbères.

— Patience ! Ils ne sont pas loin, dit Emma.

Aux obligations de ce premier jour de visite, Aline n’avait pas pensé ; ni sa sœur de Paris, ni sa sœur de Créteil. Emma, si. Emma pense toujours à tout. Elle est arrivée à cinq heures, avec sa gamine. Elle s’est même excusée :

— J’avais des devoirs à corriger, sinon je serais venue plus tôt. J’étais sûre de vous trouver dans cet état-là. S’il fallait que j’envoie Flore à son père…

Flore a levé le nez, étonnée. Nul n’ignore que sa mère l’a eue d’un collègue guinéen quand elle était institutrice à Conakry ; qu’elle l’a soigneusement élevée pour elle sans s’occuper plus longtemps du monsieur.

— Vous ne faites rien, Aline, a repris Emma. On dîne entre filles. Je me charge de tout.

Femme seule, c’est une vraie sœur de charité pour femmes seules : avec une véhémence de propos qui ravigote. Emma n’a guère que des amies séparées ou en instance de l’être, le plus souvent recrutées parmi les mères de ses élèves. De remarque anodine : Comment se fait-il, madame ? On ne voit jamais le papa, en réponse gênée : C’est que, madame, nous-mêmes, on ne le voit pas beaucoup, elle est vite embusquée à la sortie de l’école, s’apitoyant sur la maman, peu à peu confessée, prêchée, prise en main : Les pauvres ! Elles se défendent si mal. Emma sait tout : les lois, les droits, les coûts, les formalités, les adresses ; elle n’est jamais si heureuse qu’en parvenant parfois à coincer un affreux, ce terme s’étendant du reste aux époux qui le sont sans conteste comme aux maris susceptibles de le devenir.

Particulièrement déçue ce dimanche par la sottise d’une de ses protégées — vous savez, la mère du petit Gonzague, figurez-vous qu’elle a repris son ivrogne —, Emma a enfilé d’autorité le sarrau d’Aline. Elle a battu, retourné, plié l’omelette au jambon en prenant grand soin de ne pas rayer la poêle de teflon — ce que les hommes font à chaque coup quand ils s’en servent. Après les crêpes, après le café, elle s’est jetée sur la lavette, en faisant remarquer que, c’est une règle, dans une maison où l’argent file aux gueuses, il n’y a jamais de machine à laver la vaisselle. Enfin, à neuf heures cinq, elle s’est embossée à la fenêtre près d’une Aline hérissée qui regarde incessamment sa montre :

— Il faudra avertir Louis d’avoir à ramener désormais les enfants à l’heure. Mais surtout, eux, ne les secouez pas.

Aline ne répond pas. C’est la première fois que les Quatre lui sont tous ensemble sortis de dessous l’aile. Elle imagine le pire. L’accident. Le rapt. Elle écarquille les yeux. Un siècle s’est passé quand, dix minutes plus tard, elle s’écrie enfin :

— Les voilà !

*

Louis vient en effet de les déposer au coin de la rue pour s’éviter le détour du sens unique, et les Quatre s’avancent à la file indienne dans l’ordre inverse de leurs dates de naissance.

Guy, tête nue, son cache-nez et son imper sur le bras, longe le bord du trottoir et saute de dalle en dalle en évitant de marcher sur les raies. Il y réussit bien d’ordinaire. Quel autre souci lui fait donc rater une fois sur deux son coup ?

Suit Rose, empaquetée au contraire dans sa gabardine, à capuche rabattue sur cette idée fixe : Est-ce vraiment fichu ? qu’elle a en dernière minute glissée dans l’oreille de sa grand-mère.

Suit Agathe, sous sa pèlerine transparente : cloche de plastique froissée, dont ses jambes battent le bourdon.

Enfin, Léon ferme la marche, sérieux, neutre, campé au milieu de l’asphalte et, d’un doigt, essuyant ses lunettes.

Ils ne se parlent pas. Ils ne se rapprochent pas les uns des autres. Mais courbés en avant, ils démarrent tous en même temps sous l’averse qui, soudain, succède à la bruine et, précédés par la flèche mouillée du chat renonçant à ses amours, ils se ruent sur le portillon ; ils escaladent en deux enjambées les six marches, ils tapent des pieds sur le paillasson ; ils déboulent dans le couloir, puis dans la cuisine où leur mère est comme empalée sur son indignation :

— Et alors ? crie-t-elle. J’allais téléphoner au commissariat.

— Votre papa ne vous a pas raccompagnés ? dit Emma.

Rose a compris. La mère Valdoux, tiens donc ! Elle bougonne, en repoussant la porte :

— Papa nous a laissés au coin de la rue. Et puis, quoi ! On n’a pas cinq ans.

Léon salue sommairement de la main, dit Bonsoir ! d’une voix creuse. Il est le seul homme de la maison désormais. L’exemple de son père, impavide parmi les cris, l’a depuis longtemps convaincu. Que la mère tempête ou que la pendule sonne, il suffit d’opposer aux décibels une surdité polie. Il file, tranquille, sur les talons de Rose. Mais Agathe, à qui ne viendrait pas une seconde l’idée qu’on ose s’en prendre à elle, retire ses bottillons boueux pour les passer sous le robinet. Aline voudrait hurler : que ça bouche l’évier, que personne ne l’a embrassée, qu’on la traite en quantité négligeable. Elle ne peut pas. Elle ne peut rien contre Agathe. Elle regarde Emma qui la regarde aussi, les sourcils haut relevés, insistants, pour conseiller la paix. Mais Aline est trop survoltée pour rater le point faible où décharger sa foudre. Voilà Guy, trop dansant, trop satisfait de sa montre et qui dit naïvement : Vise le truc : c’est papa qui me l’a donné. Voilà ce petit bougre qui parle de son père, qui ressemble à son père si fort qu’on dirait qu’il le fait exprès. Ce nez, ces yeux, ce menton, cette montre… Si c’est papa qui lui donne tout, tant pis ! C’est Guy qui va trinquer :

— Toi, au lit !

Coup d’œil de Guy au cartel électrique qui, en principe, lui accorde encore vingt minutes.

— J’ai dit : au lit ! brame sa mère fonçant sur lui.

— Voyons, Aline !

Trop tard : l’intercession d’Emma ne la retiendra pas. Droite, gauche, ça part, ça claque, ça donne du cramoisi sur deux joues innocentes. Aline elle-même, ses bras et sa colère aussitôt retombés, en reste médusée. Guy se sauve en piaulant, incapable de comprendre que ce n’est pas lui, mais son père qui par procuration vient d’être giflé. Agathe, qui n’en doute pas, hausse ostensiblement les épaules et, sur ses bas, émigre à son tour. Les doigts dans les cheveux soigneusement décrêpés de Flore, Emma murmure :

— C’est malin ! Vous cherchez à le braquer ou quoi ?

— Au moins, il n’osera plus me parler de son père ! jette Aline avant de s’effondrer en larmes sur la table.

Mieux vaut laisser couler la fontaine. Il était entendu qu’Aline devait être tendre, devait gémir une phrase du genre : J’ai passé une bien triste journée sans vous, mes chéris. Mais les réflexes des abandonnées sont imprévisibles. Au moment où elles ont le plus besoin de se faire aimer, elles se vengent de l’absent sur n’importe qui. Emma, là-dessus, a douze ans d’expérience. L’insupportable très vite vous rend vous-même insupportable. Il faudrait enseigner aux victimes que plus elles crient, plus elles effarouchent les sympathies, plus elles absolvent ces bourreaux souriants qui par comparaison semblent trop mesurés pour avoir tous les torts. Se défend mieux qui se tait, calcule, s’organise…

— Au fait, dit Emma, le quatrième dimanche tombe le 26, lendemain de Noël. Donc pas de visite : la première moitié des vacances est à vous.

Aline renifle, mais se relève, intéressée :

— La seconde moitié est à lui. Il aura le jour de l’An.

Hoquet. Elle gémit :

— Les enfants ne pourront pas me souhaiter, dès minuit, la bonne année…

Mais Emma poursuit son idée :

— Ne deviez-vous pas aller à Chamrousse ?

— Avec quoi ? fait Aline qui n’a pas encore compris.

Emma va fermer la porte. Elle revient, elle chuchote :

— Ça vaudrait le coup d’emprunter, de vendre une bague, un meuble, n’importe quoi. Réfléchissez. Vos enfants ne sont jamais allés aux sports d’hiver. Ils s’en faisaient une joie. Si vous devez couper les vacances de Noël en deux et au surplus décompter le trajet, vous ne serez pas plus tôt arrivés à Chamrousse qu’il en faudra repartir. Demandez à Louis de vous céder ses jours.

— Il refusera, dit Aline.

— Parfait ! lance Emma. Les enfants lui sauront gré de les avoir privés de neige.

Et, dans un petit rire, elle abat ses cartes :

— D’ailleurs, s’il accepte, il ne sera pas plus blanc. Les enfants penseront qu’il se désintéresse bien vite d’eux… Vous dites ?

Aline a murmuré quelque chose d’inaudible, qu’un sourire complice exprime plus clairement. Cette Emma ! Elle exagère souvent. Elle ne pardonnera jamais aux hommes d’avoir été obligée de s’adresser à l’un d’eux pour devenir mère ; et ce d’autant moins que pour son seul plaisir il lui en faut encore consommer quelques autres. Mais dans la pratique elle est parfois de bon conseil.

— Ce n’est pas tout ça, reprend Emma, il faut que je rentre. Vous, Aline, si vous m’en croyez…

Aline la devance :

— Oui, dit-elle, je vais aller voir le petit dans sa chambre.

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