NOVEMBRE 1967

10 novembre 1967

Ce fut ce vendredi-là, veille de l’Armistice — grand A, l’officiel, pas l’armistice signé avec Louis et si vite devenu lettre morte —, qu’Aline consentit à se présenter au Centre médico-pédagogique.

Comment ne pas hésiter ? La sensiblerie de cette bande de profs postillonnant sur le thème de la frustration paternelle, elle la vomissait. Et puis les mots, quand même, ça vous rebute : la racine psycho n’effraie pas dans psychologue ; elle inquiète quand on vous parle de pédo-psychiatre. Que Guy fût difficile, soit ! Anormal, sûrement pas. Même atténué — il y a des moments où je me demande si votre fils n’est pas un peu caractériel —, le jugement de l’assistante sociale restait offensant ; et ce, d’autant plus qu’après un pugilat en pleine classe, suivi de plainte des parents pour un œil poché, Mlle Ravigue lui avait demandé d’avertir le père. Avertir Louis ! Aline aurait eu bonne mine ! Et pourquoi, s’il vous plaît ? Le jugement lui avait confié Guy. Il relevait d’elle seule. Depuis le divorce elle n’avait jamais rien communiqué au père : pas même un carnet de notes. Malgré Me Lheureux, ce prêcheur, toujours en train de faire remarquer que le droit de garde a pour contrepartie le droit de contrôle. Malgré les protestations de Rose : Tu répètes tout le temps que papa s’en fiche et, quand il réclame, tu cries que ça ne le regarde pas. Celle-là, elle en prenait certainement copie, elle s’en gargarisait de ses bonnes notes ! Et dans un sens, si les autres en alignaient de médiocres, elles leur inspiraient au moins un judicieux silence.

Non, vraiment, si Guy, giflé pour une vétille, n’avait pas piqué une véritable crise et jeté à la tête de sa mère tout ce qui lui tombait sous la main, cafetière, beurrier, pot de confiture et friteuse, saccageant du même coup la cuisine éclaboussée de leur contenu, si d’autre part la direction, signataire du bulletin de présence, n’avait proféré de vagues menaces au sujet des allocations, Aline aurait, comme les précédentes, négligé la troisième feuille verte de convocation.

Guy en remorque, pas content, tenu par le bras, elle hésitait encore, place Saint-Michel, à piquer sur la rue Danton. Et même dans le hall, la porte franchie, à ne pas s’en retourner… Quel argument pour Louis s’il apprenait la chose ! Et malgré la serinette : Tes sottises, si je les racontais à ton père, il s’occuperait de tes fesses ! comment être sûre que ce gosse impossible n’aille pas s’en vanter ? Non, décidément… Sa convocation en main, Aline cherchait des yeux le bouton électrique.

— Vous nous amenez ce jeune homme ? dit une souriante hôtesse, surgissant à point nommé. Feuille verte… C’est pour le Dr Trainel. Je vous accompagne.

Il fallut bien, avec elle, grimper au second.

*

Un blanc-bec, pas trente ans, maigrichon, au poil roux, aux yeux verts, aux mains piquetées de son. Sans blouse blanche. Assis devant un méchant bureau métallique, chargé d’une pile de cartolines et d’un dictaphone. Dans un cabinet presque vide où s’alignaient devant lui quatre chaises. Il avait lancé :

— La mère d’abord, s’il vous plaît. Mesdames, vous vous occupez du petit.

Le confiant donc aux dites dames — 25, 35, 45 ans environ : trois aspects de la femme, au choix, et le gosse s’était aussitôt approché de la plus jeune —, Aline abandonna Guy dans une vaste pièce, claire, égayée de peintures d’enfants, peuplée d’animaux en peluche, de poupées, de meccanos et d’appareils bizarres, indéfinis, faisant des lieux quelque chose d’intermédiaire entre la salle de jeux et la salle d’examen. D’abord assez raide, Aline vint se poser sur la première chaise et, considérant le bout de ses pieds, attendit. Vite tranquillisée. Ce médicaillon, parcourant du regard un dossier réduit a une petite page, ne lui en imposait pas.

— Tout ça n’est pas grave, dit le jeune homme.

— C’est bien mon avis, dit Aline.

— Vous êtes divorcée, n’est-ce pas ? reprit l’autre, négligemment. L’enfant se rend mal compte de vos difficultés. Rien de spécial à nous signaler ?

Débutant, mais compréhensif, ce Dr Lainel ou Rainel, dont le nom à tout prendre importait peu, devait être chargé des petits cas sans suite.

— Mon Dieu, fit Aline, rien que de très banal. Guy aimait son père. Son père nous a abandonnés pour épouser sa maîtresse. Il conserve le droit de visite, dont il abuse pour monter l’enfant contre moi.

— C’est assez fréquent, dit le psychiatre.

Il ne notait rien. Il avait ce regard commun aux confesseurs et aux policiers, mais voilé d’amicales paupières. Après tout, s’il considérait comme néfaste l’influence du père, son dossier pouvait se révéler utile. Cet homme avait besoin d’être renseigné et il était heureux qu’il le fût par la mère. Une question tombait :

— Les frère et sœurs réagissent-ils de la même façon ?

— Bien sûr que non, dit Aline. Les deux aînés, Léon qui vient de passer son bac et commence sa pharmacie, Agathe qui est en terminale, sont des jeunes gens capables de comprendre. Ils se méfient même si fort qu’ils ne vont pratiquement plus chez leur père…

La tête rousse oscillait doucement. Aline se laissa glisser. Les cadets, n’est-ce pas, sont toujours plus malléables. Mais ce qui n’étonnait pas de la part de Guy, onze ans, dépourvu de jugeote, devenait moins naturel chez Rose, quinze ans et demi, élève exceptionnelle. Le souci de contrer sa sœur, plus jolie qu’elle et forcément plus libre, devait compter, comme pour Guy celui d’asticoter son frère, par lui surnommé le pacha et, depuis qu’il faisait du latin, ego nominor Léon. Malin, ce gosse, en effet. Mais exaspérant. Parce qu’exaspéré. D’un côté un appartement étroit, pas d’auto, peu d’argent ; de l’autre une maison, une belle voiture, l’aisance. Pas de chambre pour Guy à Fontenay, alors qu’il en avait une à Nogent. De son égoïsme le père tirait trop d’atouts. Comment supporter les comparaisons, faites entre deux trains de vie et non entre deux niveaux de tendresse ?

— Ces mêmes avantages devraient être sensibles aux aînés, dit soudain le psychiatre. Vous ne croyez pas à une autre fixation, d’ordre affectif ?

Le visage d’Aline se crispa.

— Pour Rose, souffla-t-elle, je dirais qu’il y a peut-être quelque chose de vaguement sentimental, comme parfois entre père et fille. Pour Guy, c’est affreux, j’ai l’impression…

— Quelle impression ?

L’œil vert devenait fixe, insistant, précis comme une foreuse.

— Cet été, reprit Aline, j’ai envoyé Guy en colonie, Rose en Angleterre. Ensuite il a bien fallu les livrer à leur père. Depuis qu’ils sont revenus, Rose est un bloc de glace. Quant à Guy, il faut l’entendre parler de sa belle-mère ! Du bébé qu’elle attend ! Comme si c’était moi, docteur, comme si c’était moi ! J’ai beau lui dire que cet enfant ne sera pas son frère ou sa sœur, pas vraiment, puisqu’il a été fait dans un autre ventre, il ose me répondre : Ça ne change pas la graine !

— Et vous avez l’impression que pour Guy la famille — je veux dire une famille complète : un père, une mère, des enfants — se reconstitue à Nogent ? dit le psychiatre.

— Chez cette femme ! Avouez que c’est un comble ! dit Aline.

Le Dr Trainel se pencha vers le dictaphone :

— Vous avez fini, Raymonde ? Vous pouvez m’amener l’enfant ?

*

Poussé dans le dos, par une main douce, Guy entra le premier, hilare et ne se rembrunit qu’à trois pas.

— Assieds-toi où tu veux, dit le médecin, détournant la tête.

Guy, tortillant de la hanche, balançant de l’épaule, passa derrière la rangée de chaises, choisit la quatrième, la plus éloignée de sa mère, empoigna le dossier pour la tirer un peu en arrière et s’assit de biais, sur la pointe des fesses, les genoux ramassés, les mains aux rotules. L’assistante échangea un imperceptible clin d’œil avec le patron, puis posa une fiche sur son bureau.

— Nous avons passé quelques petits tests. Bons, ma foi, dit le psychiatre. J’en avais déjà quelques-uns, fournis par le lycée. Le quotient est plus que convenable. On n’est pas bête du tout… Nous allons bavarder cinq minutes. Si vous voulez passer à côté, madame, mon assistante vous tiendra compagnie.

Aline se soulevait, alarmée. Cet enfant allait dire n’importe quoi. Évidemment il était là pour ça. Mais enfin certaines choses auraient besoin d’être mises au point, expliquées…

— C’est que, docteur, fit-elle, Guy est si timide…

Autant s’adresser à un bloc de granit, ayant forme d’homme :

— Vous trouvez ? dit la statue. Il n’y paraît pas sur la cour du lycée…

L’assistante la prenait par le bras : Aline se laissa faire et la tête retournée, le regard traînant derrière elle, remarqua ce tableau noir fixé au mur et pourvu d’une rigole pleine de craies de couleur. Sans plus s’occuper de la mère, le psychiatre disait déjà : Tu veux me dessiner une maison ? Avec un arbre à côté ? Ce que tu veux, comme tu veux, très vite… Quand elle referma la porte, à regret, Guy d’un rond rouge figurait un soleil qu’en deux traits verts il faisait embrocher par un if.

*

Aline le récupéra, une demi-heure plus tard : ironique, bravache, mordant à belles dents dans un sandwich au fromage, d’origine inconnue. L’assistante réclama l’adresse du père pour communication éventuelle. Aline, qui s’y attendait, ne refusa pas, mais entremêlant les Davermelle, rendit Louis introuvable en le domiciliant rue Vaneau à Nogent, malgré le sourire goguenard de son fils que l’assistante ne daigna pas remarquer :

— Il sera souhaitable, dit-elle, que Guy revienne nous voir de temps en temps.

— Vous ne lui prescrivez rien ? dit Aline, étonnée.

Et devant la moue de la dame :

— Je ne sais pas, moi : un calmant…

— Ce n’est pas l’effet, mais la cause qui doit être soignée, reprit l’assistante, évasive. Le Dr Trainel vous fera parvenir ses conclusions.

Aline s’en alla très vite, fonça vers une pâtisserie où baba, tartelette aux cerises, éclair au chocolat défilèrent à la stupéfaction de Guy, tandis que sa mère, tournant autour de lui, répétait : Qu’est-ce qu’il t’a demandé ? Qu’est-ce qu’il t’a dit ? Il t’a parlé de ton père ? Guy avalait, avalait, soudain trop poli pour parler la bouche pleine, ne lâchant entre deux bouchées que des bof ennuyés. Un détail devait le tracasser, mais lequel ? Ce fut en sortant de la boutique qu’Aline devina :

— Ils t’avaient déjà demandé l’adresse de Nogent ?

— Ben, oui ! fit Guy, avec une candeur féroce.

12 novembre 1967

13 heures


En rire ? En pleurer ? Allez donc savoir ! S’il n’y a pas de miracles, il y a des loteries : et à défaut du gros lot, parfois, des lots de consolation. Ginette, toujours prompte à dénigrer son mari, n’imaginait pas qu’une femme pût se passer de lit double, donc de livret. Henri, dans le même drap bien encoconné, le prenait pour étendard. Quand l’un et l’autre, un mois plus tôt, se relayant dans la confidence, lui avaient parlé de ce voisin, rescapé de la route, demeuré seul — avec deux jambes broyées — auprès des cadavres de sa femme et de ses filles, Aline ne s’était guère accrochée à cette idée. Ce pauvre M. Galvey, qui ne vivait que pour sa famille… À trois cents kilomètres de sa mère, Ginette n’avait pas craint d’ajouter : D’ailleurs, il est protestant. Puis de fournir un excitant détail : Le pauvre ! Tu vois, il habite là-bas, dans la grande maison au toit vert, il se traîne toute la journée de pièce en pièce…

Trente jours de passés et là-dessus s’épaississaient les bons conseils. Ceux de la présidente, lors d’un passage éclair au club des Agars : Vous savez, ma chère, si les neuf dixièmes des mères ne se remarient pas, c’est que les hommes s’encombrent mal des mioches d’autrui. Ceux d’Edmée Grainde, l’avocate du groupe, adoptée en remplacement de Me Lheureux : Attention ! Une divorcée qui se remarie met en jeu sa pension. Ceux d’Emma : Piler ensemble le deuil et la déception, vous parlez d’un onguent ! Ceux d’une pieuse cousine : Un mari, comme une jambe, ne se remplace pas. Ceux d’une autre : Elle est idiote, Edmonde ! Il y a des jambes de bois. Et ceux d’Agathe, d’Annette, de Gabriel, de quelques autres réagissant par des Impensable ! ou des Pourquoi pas ? sans se soucier d’autre chose que de leurs convictions, comme la mère elle-même alertée par Dieu sait qui au fond de son bocage et terminant une algarade de quatre pages par ces mots vengeurs : Ton père s’en retournerait dans sa tombe.

Aline avait à se retourner dans la vie et finalement s’interrogeait : flattée au fond — malgré sa glace — d’être l’objet de cette chronique. Après tout, qui répute recasable une laissée-pour-compte, même en s’indignant du fait, ne la chagrine pas. Entre la curiosité du possible et le scepticisme envers l’improbable il y a le plaisir de s’y frotter. De faire la nique — Hé, si je voulais ! — à ceux qui ont laissé tomber des femmes sérieuses pour ramasser des filles faciles. On s’était renseignée plus outre. M. Galvey était donc veuf : d’une certaine Simone, personne très convenable dont nul n’avait rien à dire sauf qu’elle tenait ses filles et sa bourse aussi fermement serrées. M. Galvey, ancien adjudant-chef de la coloniale (d’où, pension militaire), nanti d’un emploi réservé à la préfecture de Créteil (d’où, pension pour mise à la retraite anticipée), était infirme (d’où, pension civile), mais valait bien un barbouilleur. Il n’avait pas… Enfin il n’avait plus d’enfants à préférer. Quand un veuf veut se reloger dans une femme, quand cette femme peut se reloger dans sa vie, on sait bien ce qui compte ; et reloger le tout dans une bonne maison n’est pas la moindre des choses. Il fallait voir : ne serait-ce que pour impressionner les Quatre dont deux au moins — toujours les mêmes — portaient vraiment trop d’intérêt à la grossesse de la marâtre. Leur mère aussi était une femme, capable de s’offrir un re-mari.

Et c’est pourquoi ce deuxième dimanche de novembre après s’être bichonnée, parfumée, ondulée, coulée dans une robe neuve, après avoir convaincu Agathe de se rendre pour une fois chez son père, Aline avait accepté de déjeuner chez les Fioux, avec Annette et M. Galvey.

*

Quand il arriva au pied du petit immeuble qu’habitait Ginette et qu’entourait un essaim de pavillons de meulière, Aline fut impressionnée. Il allait, une, deux, pendulant militairement sur ses béquilles : on l’eût cru, une, deux, à la tête d’un régiment de mutilés.

— Tu ne vas pas le chercher ? dit Aline à son beau-frère, comme elle penché au balcon.

— Surtout ne le vexe pas en l’aidant d’une façon quelconque, dit Ginette.

L’invité se débrouilla très bien pour prendre l’ascenseur, traverser le couloir, sonner, rester en équilibre sur un seul embout en secouant quatre poignets d’une main ferme. Un petit éventail de rubans de couleur ornait sa boutonnière, comme sa tempe l’était d’une patte-d’oie fripée par un coup d’œil impérieux. Quand il s’empara d’une chaise pour s’y asseoir à cheval, sa façon de confier une béquille à Ginette, puis l’autre à Aline, fut d’un naturel parfait ; et encore plus significative l’aisance avec laquelle, une fois installé, il déboutonna son manteau, écartant les pans d’un air engageant pour s’en faire dépouiller. Du temps qu’il était ingambe, ses filles devaient déjà se disputer l’honneur d’accrocher à la patère ce pardessus brun, découvrant une veste beige à pochette fléchée de trois crayons parallèles.

— Il me semble avoir déjà vu votre belle-sœur, dit-il, une fois installé, en se tournant vers Henri.

Vers Henri, le maître de maison, du moins supposé tel, car lui, tourné vers sa femme, la laissait répondre :

— Oui, vous avez dû l’apercevoir, chez nous, il y a trois ans, avec Mme Galvey, un jour où nous avions réuni quelques amis.

M. Galvey lui décocha un regard éloquent : on ne répond pas pour son mari. Puis sans vergogne il examina le sujet. Aline ne savait plus où se mettre. Qu’avait-on dit à ce bonhomme ? Où ? Quand ? Comment ? Jusqu’où s’était-on avancé, à son insu ? Elle attendait un cul-de-jatte pourvu d’avantages à troquer contre des soins. Elle trouvait un cavalier, encore assez valide pour venir à la remonte. Mais déjà s’intéressant à ses poches, M. Galvey en retirait une courte pipe à couvercle, la bourrait, l’allumait, soufflait du bleu devant lui, accordait son attention au bar roulant, orgueil des Fioux, que Ginette poussait jusqu’à lui. Sa moue exprima ce qu’il pensait du scotch, du guignolet, du porto, jusqu’à ce qu’une bouteille d’anisette lui rendît le sourire :

— On n’en trouve pas de vraie, ici, observa-t-il. Simone faisait venir la nôtre de Blida.

Deux verres lui suffirent dans un silence coupé de légers claquements de langue et que l’irruption des fils, Arthur et Armand, si sommairement lorgnés qu’ils en devinrent tout gauches, ne parvint pas à dissiper. Mais Ginette, proposant de passer à table, fut approuvée par une montre-bracelet que son propriétaire dégageait de sa manche, pour consultation :

— Une heure, dit-il. À franchement parler je me sentais creux. Chez moi c’est toujours du midi tapant.

Faisant preuve d’une technique très poussée, il empoigna le dossier de sa chaise et basculant d’un pied sur l’autre cahota jusqu’à sa place, où il trouva moyen de se retourner.

— À la maison, dit-il, content de l’effet produit, j’ai un fauteuil roulant. J’arrive très bien à m’en passer.

Pouvait-il aussi se passer d’une femme ? Il semblait mettre un point d’honneur à laisser entendre qu’il était à prendre tel quel. Il prévenait, en somme : attention, je ne suis pas de la race des exploités, mais de celle des exploiteurs. Bouche close, ne se faisant plus aucune illusion, Aline notait le bourgeon du nez, la couperose des pommettes, la brosse des moustaches jaunies d’un côté par le tabac. Une caricature de son père ! M. Galvey ne la regardait même plus. Il observait Annette. Après tout, Annette, ni divorcée ni usagée, point chargée d’enfants, n’était-ce pas pour lui une meilleure recrue ? Il n’insista pas d’ailleurs et se mit à jouer des mandibules avec une vive considération pour le canard aux ananas :

— On ne fait pas mieux au Tonkin, assura-t-il.

Et cette fois, cassant du Viet, caressant de la congaï, il repartit en campagne du fleuve Rouge au Mékong pour s’en aller ensuite promener du galon de l’Ouarsenis à l’Aurès dans un intrépide compte rendu de quinze années de baroud qu’il interrompit tout de même deux fois : pour louer le Savigny, un peu vert, et pour tâter le camembert dont il paria qu’il avait — et il avait en effet — une raie blanche au centre, décelable pourtant quand on y a le doigt fait. Au café, Henri, Ginette, Annette, Aline, les garçons communiaient tous dans le même agacement poli, presque amusé. Mais M. Galvey, appréciant d’être écouté, ne doutant pas d’un prestige qui durant quinze autres années, celles-là bureaucratiques, avait maintenu femme et filles autour de son nombril, évoqua enfin leurs ombres en buvant du cognac :

— Je l’avais déjà constaté à la guerre : ceux qui sont tués sur le coup au moins ne souffrent pas. Ils ignorent même qu’ils sont morts. Les plus à plaindre sont toujours les blessés.

*

Il eut beau ajouter : Surtout quand ils le sont deux fois, dans leur chair et dans leur affection, Aline n’en put supporter davantage.

— Excusez-moi, fit-elle en se levant, j’ai promis aux enfants de rentrer tôt.

Dans le couloir le chuchotement de Ginette lui fit écho :

— Excuse-moi, je ne l’aurais pas cru si…

Aline ne se préoccupa pas du qualificatif et fila. Il n’avait été question de rien et, partie la première, elle abandonnait à Ginette le ridicule de l’affaire. En conservant un léger bénéfice : c’est bon le dédain pour les dédaignées. Bien sûr, le bonhomme aurait pu être convenable. Mais convenable ou pas, nul ne ferait l’affaire. On a toujours tort de se soucier de ce qu’on a perdu. Une maison ! Elle avait failli se trahir pour une maison. Faiblesse passagère. Quand on n’a plus ni jeunesse, ni beauté, ni santé, ni fortune, quand on ne peut rien offrir sauf des ennuis, des rancunes et des charges, on reste ce qu’on est : la sacrifiée, implacablement fidèle à l’infidèle avec qui elle aurait dû vivre jusqu’au bout. Absence d’amour, on s’y fait, l’âge aidant. Absence de tendresse… malgré la damnation du soir — et l’idée qu’à celle-ci échappe le responsable — on s’y fera ; le cœur aussi, comme le ventre, finit par accepter de ne servir à rien.

12 novembre 1967

après-midi


Comme prévu, son survêtement vert du SCF hâtivement enfoui dans le cuir noir, le casque et les lunettes lui assurant une tête de martien hydrocéphale sur quoi perle une bonne petite pluie d’Île-de-France, Léon attend stoïquement, le long du trottoir, devant le massif de chrysanthèmes jaunes qui moutonne aux portes du stade. De quiconque il ne supporterait pas ce retard. Pourtant il se contente de lever le bras. Marc arrête son engin, tête-bêche, et l’échange se fait sur le seul mot :

— Monte !

Agathe déchoit de BMW 500 en Jawa 350 — la Jawa offerte par père et mère, moitié moitié, à l’enfin bachelier Léon. Agathe aussi sous le ciré est en survêtement : pour l’édification de sa mère (bon prétexte, le club) et pour faire négligée, là où elle va. Elle se penche pour un bouche-à-bouche complémentaire.

— Vous avez eu le temps de vous tamponner, non ? crie Léon, envoyant les gaz.

Les deux pétarades s’éloignent l’une de l’autre.

*

Tape-cul limité, tortillement de guidon à travers les files d’autos dont les essuie-glaces ont tous l’air de dire non, bonds de vert en rouge, mains gourdes, conversation fruste coupée de reprise en arrêt, dans l’incessant rejet des cheveux qui dégoulinent dès qu’on ne fait plus de vent : Agathe aime assez. Ça la change de la fille à maman, si ridiculement dorlotée. L’ennui, présentement, ce serait plutôt d’aller se mettre au sec. Léon a bien tort d’accélérer dans le bois, malgré le goudron mouillé. Au feu de la place Leclerc, Agathe dit sans remords :

— Ça fait un bail que je n’ai pas mis les pieds chez papa.

Au feu du pont de Mulhouse elle s’inquiète vaguement :

— Il va me faire la tête.

Sans plus. C’est sa mère qui lui a demandé d’honorer pour une fois le droit de visite : Exceptionnellement, chérie ! Je ne serai pas là de la journée. Profite de l’occasion pour aller voir ce qui se passe chez ton père. Il faut tout de même que je sache ce qu’il achète pour juger de ses moyens. Et puis j’aimerais avoir une petite description de sa doudou, transformée en ballon.

Agathe avait grande envie de refuser. L’expédition de Créteil ne lui sourit pas plus que sa journée d’espionnage à Nogent. Elle a fini par y souscrire, mais à condition d’arriver à son heure, à sa façon, sans prévenir, accompagnée de Léon pour n’être pas toute seule parmi les papiens. Tout se passe comme si elle n’avait plus de langue commune avec ces gens-là. Il n’y a rien à faire : dès qu’elle arrive à Nogent, elle a l’impression de franchir une frontière, de se rendre à l’étranger.

*

Il est tard et c’est bien ainsi : Odile va être obligée de rajouter deux couverts, à l’improviste. Sous la sonnette qui fait saillie dans le pilier droit du portail et que Léon titille à petits coups, brille une plaque de cuivre tout récemment posée :

VILLA DUELLE
Monsieur et Madame Davermelle

Léon admire, impassible, en continuant de presser sur le bouton :

— Du latin dualis, dit-il.

— S’il vous plaît, fait une voix de micro.

— Tiens, dit Léon. Il y a un interphone maintenant ?

Agathe le montre du doigt : très proprement encastré, dans le pilier gauche. Bouche, mais aussi oreille !

— Léon ! crie Léon.

— Voilà, voilà ! répond le bidule.

Suit un déclic libérant un pêne électrique : autre nouveauté, méfiante et cossue.

Léon fait passer la Jawa qui mérite tous les égards, l’accote à un arbre, puis prend le bras de sa sœur, qui sourit. Il y en a qui le croient sec, Léon, replié sur le soin qu’il prend de lui-même, et c’est vrai qu’il est chiche d’attentions. Mais la moindre chez lui a du prix : Agathe serre un peu le coude et saute avec lui en haut du perron.

Dans le vestibule il y a Rose, encore penchée sur le portier électronique et qui annonce : Odile, les grands sont là. Je remets deux couverts. N’attendant pas de réponse, elle pique dans la salle, elle va d’autorité y remuer des assiettes. Léon enlève son cuir, posément. Agathe, qui se dégrafe, aperçoit Guy : l’œil méfiant, le pied circonspect, il descend l’escalier en répétant : Fais gaffe ! et tient la main d’Odile que la perspective fait apparaître sous un jour plaisant : une tête sur un ventre, une pomme sur une courge.

— Nous voilà pour une fois au complet, dit-elle.

Rien d’autre. À Fontenay, on crie, on injurie, on se libère. Ici, la consigne est de se taire, d’accueillir les réfractaires comme si on les avait vus la veille. Et pourtant, les bras ballants, le menton tournant, cherchant à quoi il faut accrocher son manteau, Agathe s’agace déjà d’éprouver chez son père l’impression de troubler l’intimité d’autrui. Odile arrive au pied de l’escalier, si marquée, si déformée que, pleurant de rage pour le motif, on pleurerait de joie devant le résultat. La vigilance de Guy est presque intolérable : voilà des années, c’est une petite fille de six ans, nommée Agathe, qui prenait soin de lui, encore au chaud sous la robe distendue de leur mère ; et le responsable qui arrive à son tour, rajeuni par des cheveux teints, par un pull à col roulé, il disait la même chose :

— Tu vois, ça ne va pas tarder.

— Mais tu as la tête trempée, fait Odile. Saute dans la salle de bains. Le séchoir est sur la coiffeuse. Tu le branches sur la prise du rasoir, à gauche de l’armoire de toilette.

Que ce soit la doudou qui sache, qui soit obligée de dire à la fille où sont les objets usuels, il n’y a que Rose à le trouver naturel. Agathe bondit, de trois marches en trois marches, s’engouffre dans la salle de bains qui a été entièrement refaite. Tandis que le séchoir ronronne, elle considère — avec une amitié qui saccagerait bien tout — les carreaux de faïence enrobant sol et murs, le sanitaire de luxe en contre-ton, les épaisses serviettes assorties aux peignoirs, au tapis de bain, au pouf de coiffeuse et tous ces coûteux accessoires, Terraillon, pont-de-baignoire, appliques, patères, porte-savon, porte-gobelet dont les chromes luisent de tous côtés.

— Y a de la galette ! dit Léon qui a suivi pour se laver les mains.

— Ça devrait même être la nôtre, dit Agathe.

Elle piquerait bien cette chaînette d’or qui traîne sur une tablette : petit remboursement. Mais Léon est là, sourcilleux. Agathe, secouant des cheveux secs, fait un crochet par la chambre qui s’est beaucoup meublée, ouvre un placard, arrache une touffe de poils à une cape de fourrure et redescend.

— On n’attendait plus que toi, dit Odile, qui amène le rôti.

Il sera découpé avec un couteau électrique, livrant de belles tranches uniformes. Et la sauce dont on les arrosera ne figera pas dans les assiettes sorties de la chauffeuse. Et les assiettes après usage seront confiées au fur et à mesure à la machine à laver la vaisselle dont s’est enrichie la cuisine. Décidément ils ont tout. Agathe n’est pas venue pour rien : il aurait même fallu prendre un carnet pour ne rien oublier.

Reste à tuer ce dimanche : la télévision servira d’alibi. Pas question en effet de monter au grenier dans la cabine qui lui est réservée : ce serait accepter le gîte, se reconnaître une adresse secondaire, comme Rose, si à l’aise dans cette baraque que, restée seule un instant avec elle, Agathe ne peut s’empêcher de l’accrocher :

— Ma parole ! Tu es chez toi ici. Tu devrais y rester.

Et Rose réplique :

— J’y pense, figure-toi !

Elle aggrave son cas en ajoutant :

— Ça t’arrangerait. Tu aurais notre chambre pour toi toute seule. Mais tu crèverais de jalousie.

Agathe se renfrogne pour le reste de la soirée. Elle ne faiblira qu’une seconde : quand son père, lorgnant vaguement le petit écran, viendra s’asseoir auprès d’elle et, comme jadis, lui caressera le cou, à la racine des cheveux. Mais ce sera aussi pour elle le signal du départ : sur la moto de Léon, obéissant frère taxi.

*

Puis le soir Agathe tirera son cahier de la mallette, elle prendra son stylo à capuchon d’argent, elle écrira :

Qu’y a-t-il dans le ventre d’Odile ?

Un gosse qui aura un père, une mère, quatre grands-parents, deux familles, tout en double et accordé comme les bras et les jambes.

Bref, ce qui nous était dû.

Si je suis si mal à l’aise chez papa, c’est que je m’y sens infirme. Comme à Fontenay d’ailleurs, de plus en plus. Maman ne fait rien pour nous le faire oublier. Au contraire. Léon, qui se confie si peu, me l’avouait l’autre jour : Au moins, avec Solange, j’efface tout ça.

Discret Léon ! En fait de chiffre deux, je crains que pour longtemps, moi, j’aie envie à la fois de m’additionner, sans cesser de pouvoir me soustraire.

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