AOÛT 1966

3 août 1966

après-midi


Accompagnée de son agent immobilier, la dame s’éloigne en marchant sur son ombre dans la rue écrasée de soleil. Bon vent ! C’est la sixième qui se présente depuis le retour de Chazé et, de loin, la plus tatillonne. Elle et son acolyte, ils ont sauté partout à pieds joints pour déceler un éventuel fléchissement des lambourdes. De la tranche du poing, à petits coups secs, ils cognaient les cloisons pour déceler un éventuel décollement des plâtres. Arrivés aux toilettes sur quoi d’ordinaire, par la porte entrouverte, se jette un regard rapide, ils ont soulevé la lunette, tiré la chasse et, d’après le chuintement du robinet de remplissage, conclu à son entartrage. Et ces questions, ces réflexions :

— Pourquoi vendez-vous ?… Ah, c’est une vente après divorce !… Vous êtes au moins d’accord sur le prix ?

Et d’en proposer un ridicule… Sait-on jamais ? Ces gens qui se sont défaits de leur ménage se défont parfois aussi légèrement de leurs biens. Toute infortune alerte ses charognards. Elle doit même avoir une odeur, sensible de loin pour certains nez : qui avait averti le brocanteur venu la veille proposer à Madame de la débarrasser de tout ce qu’elle n’entendait pas conserver ?

Aline revient dans la salle. Louis a fait prendre sa part de meubles pour la nouvelle maison qu’il a louée à Nogent. Aline n’a donc plus de secrétaire : l’autre s’en sert sans avoir remarqué que sous chaque tiroir le nom d’Aline est inscrit. Pas à l’encre, non, ça s’efface. Il y est pour toujours, pyrogravé : avec la pointe bien rouge du tisonnier.

Il faut donc se contenter de la table, couverte d’une si permanente toile cirée qu’on a oublié son appartenance à l’ensemble de teck. Aline s’assied, reprend son stylo, continue sa lettre à Emma… Vous imaginez ces journées que j’ai laissées passer sans écrire à quiconque, tant j’étais accablée. Quand un père nous quitte, nous avons d’ordinaire un mari pour nous soutenir. Moi, j’ai perdu les deux en même temps. Pourtant j’ai eu du mal à rester à Chazé jusqu’à la fin de juillet. Impossible de profiter du parc : les invités du marquis étaient là. Impossible de sortir, de supporter l’atmosphère de ce village où je me sens lépreuse. Ma mère ne voulait pas me voir dehors, sauf pour les offices où elle nous a traînés sans se rendre compte que sur le sujet ses Parisiens, comme elle nous appelle, se sont bien ralentis. Les enfants adoraient leur grand-père, mais vous me voyez exiger d’eux qu’ils se lèvent chaque matin à 6 heures pour assister aux messes basses de neuvaine ! Ils s’éclipsaient. J’ai eu des mots avec ma mère sur la façon dont je les avais élevés. J’ai même entendu : « A ta place je réfléchirais sur la situation où te voilà. L’amour de Dieu, souvent, garantit l’autre. »

Aline sursaute. Un coup de sifflet, qui n’est pas le premier, qui ne sera pas le dernier, vient de faire ouvrir la fenêtre d’Agathe. Elle va descendre et filer en empruntant la petite porte de derrière, en contournant la maison. Comme Léon. Comme le faisait déjà son père. Mais il faut achever cette lettre :

Enfin je suis rentrée. Aucune nouvelle de Louis… Seuls, les enfants sont accablés de cartes postales. J’en ai brûlé quelques-unes, j’ai cessé en constatant qu’on les numérotait. Les Quatre sont chatouilleux sur la question, même Agathe. Ils sont d’ailleurs très nerveux en ce moment. On le conçoit. Ils ne sont pas allés à la mer cette année. Ils savent que nous allons devoir quitter la villa. Ils appréhendent le 9 août. Je dis bien le 9 août. La rentrée scolaire aura lieu le 15 septembre. La moitié des vacances, c’est 31 + 31 + 14, soit 76 divisé par deux, donc 38 jours. Louis voulait prendre ses enfants le 1er août : il a loué à Combloux, m’a expliqué l’avocat. Je pense avoir bien fait en m’en tenant à la lettre du jugement : ce sera une semaine de sauvée…

*

Excitée par son propre rapport, Aline se retrouve debout. Une pétarade l’attire le long des vitres. Le fils de l’ingénieur du 29 démarre, Agathe en croupe.

Bien entendu, s’il a un casque, la petite n’en a pas. Mais est-ce précisément ce dont elle aurait besoin ?

*

Une crainte en fait naître une autre. Aline glisse sur ses chaussons. Si douce, si fidèle, si aveuglément fille de sa mère — avec la tête, avec le sang de son père —, Agathe, à condition de jouer les courants d’air et de ne pas s’entendre demander d’où elle vient, Agathe est la seule qui ait réagi en s’intéressant au sexe opposé, en allant chercher ce qui manque à la maison : l’homme, sous l’apparence de gaillards musclés. Les autres ont aussi rompu le carré, mais s’isolent.

Voici Guy dont la porte n’est pas fermée. Il est penché sur ses hamsters : le père, la mère, cinq petits. La cage est pleine et l’odeur n’est pas nulle.

— Tu devrais mettre le père à part, dit Aline. Sinon dans six mois, tu en auras trente.

— Séparer une famille au complet, tu n’y penses pas ! proteste Guy, indigné.

*

Voici maintenant la chambre de Léon, si encombrée d’effets jetés au hasard, de souliers, de tiroirs béants, de livres mélangés à des pots de gelée royale ou d’embrocation, qu’elle reste peuplée de son désordre. Aline ne rangera pas. Léon en a horreur, crie qu’il ne retrouve plus rien. Où voulez-vous qu’il soit ? Au club, réfugié dans le sport. Avachi devant la télé ou suant sur la cendrée, il ne connaît pas de milieu. Il a peut-être une petite vie à part. Difficile à savoir. Aline s’est glissée cinq ou six fois sur le terrain derrière les minces rangées de supporters de l’athlétisme local. Après le 3 000 elle a toujours vu Léon revenir, jamais premier, jamais dernier, traversant sans appétit apparent des groupes de filles aux fesses drues, aux nénés saillants sous le maillot. Mais Léon est tellement secret… Un dimanche, il s’est aperçu de sa présence ; il s’est approché, il a grogné, mécontent :

— Que fais-tu là ?

Lui non plus ne doit pas être interrogé. Lui aussi entend qu’on le dorlote, qu’on ne lui réclame rien, aucune aide, aucun service, sinon la grâce de sa présence. Aline se baisse, ramasse une petite boîte ronde, qui l’intrigue. Une petite boîte tombée d’une poche… Aline rougit. S’il n’y a plus rien dans la boîte, la marque suffit à la remplir de questions. Bien sûr, Léon a dix-huit ans. C’est rassurant dans un sens. C’est inquiétant, dans un autre. La sexualité d’un garçon, ça relève du père. Aline n’a jamais osé s’en occuper.

*

La revue se termine chez Rose, qui s’est transportée avec ses coquillages dans l’atelier. Dans l’atelier de son père, chez son père en somme, dans la maison de sa mère qui n’avait pas réfléchi à ce détail. Un des rares avantages de l’imminent départ sera de l’en retirer et de lui faire comprendre dans l’étroitesse d’un appartement, dans le retour forcé à la chambre commune avec sa sœur, la vraie valeur des bontés paternelles.

La porte est soigneusement fermée. Celle-là pourtant, si elle voulait, rien — rien de possible — ne serait de trop pour la gagner. Aline gratte à la porte, timidement. Une clef tourne, une targette recule. La porte s’ouvre sur cette pièce dont Louis faisait un foutoir et qui, retapissée par l’occupante elle-même, à petits frais, est devenue une chambre de jeune fille qui sent l’églantine, dont le dessus-de-lit n’a pas un pli, dont le rideau monte comme une vapeur, tandis que béent, sur les étagères, un grand strombe, un turbo vert, un murex bouche-de-rose, soigneusement étiquetés.

— Tu as besoin de moi ?

Stricte et sans chaleur, Rose balaie, épluche les légumes, monte les œufs en neige, met la table, s’active sans rechigner quand les autres ne font rien ; elle tient la moyenne douze ou plus dans la classe même où son aînée traîne en queue ; elle embrasse comme il faut les gens qu’il faut et notamment sa mère, sans jamais s’accrocher, sans jamais lui souffler dans le cou des confidences, des sornettes tendres, comme Agathe. Se regarder comme dans une glace en voyant Rose et n’être pas la préférée de son double, Aline ne s’y fera jamais.

— Je ne pourrai pas sortir la poubelle toute seule, dit la mère.

— Je viens, dit la fille.

Aline a des yeux de chat. Rose aussi était en train d’écrire une lettre : en réponse à une autre dont Aline a pu la veille reconstituer l’enveloppe mise en petits morceaux dans la corbeille et qui portait l’adresse : Fontenay, poste restante.

3 août 1966

soir


Agathe était rentrée presque en même temps que Léon, pour trouver les tantes à la maison. Revenues des trempettes de juillet où s’était dévêtu leur deuil, elles se pressaient, rhabillées de noir, autour de leur sœur, flanquée de Rose et de Guy, fort moroses.

— Si votre père avait de la décence, il continuerait à vous voir chez vos grands-parents, disait Annette.

Léon aussitôt fila vers sa chambre. Agathe entra vivement, malgré la tache de cambouis qui déshonorait sa robe et pouvait lui valoir d’aigres remarques. Certes, ceci ne la concernait pas : elle était toute persuadée. Mais d’après sa mère l’exemple d’une sœur aînée, qui a compris, peut aider les plus jeunes à comprendre. Agathe en doutait un peu, Rose montrant depuis quelque temps une nette propension à la contredire. Elle ne croyait pas non plus qu’il fût habile, pour préparer les petits à l’inévitable, de les endoctriner avec tant d’insistance. Ginette rabâchait :

— Comme disait votre grand-père, cette personne peut bien s’appeler Mme Davermelle : elle ne vous sera jamais rien.

— Saluez-la poliment, c’est tout, reprenait Annette.

Sur le visage de cire des cadets rien n’apparaissait, sauf l’ennui. Enfin Rose se déroba :

— Je vais faire du thé, dit-elle. Vous voulez du cake ?

Guy en profita pour se glisser dans son sillage, et les sœurs, qui ne pensaient pas avoir à se gêner devant Agathe, haussèrent le ton. Bientôt circula une photo trouvée dans une poche en un temps où il était possible de les retourner.

— M’est avis qu’elle se peint, la nymphe ! dit Ginette, sous sa perruque acajou.

— Moi, dit Annette, c’est ce museau qui m’épate. Qu’est-ce que Louis peut bien lui trouver d’extraordinaire ?

— Mais rien, ma grande, reprit Mme Fioux. C’est une bonne illustration de la fausse charade : Tu n’es pas mon premier, ni d’ailleurs mon second ; tu ne seras pas mon dernier, bien que tu sois mon tout, pour une heure, dans un lit… L’inattendu, c’est qu’elle y soit restée.

— Elle a eu de la patience, il faut le reconnaître, conclut Annette. C’est même le cas de le dire : faire le pied de grue, ça paie.

Les petits rires, l’acharnement de Ginette renouvelant l’hilarité en demandant si Louis saurait exploiter de si bonnes dispositions ou ferait gratuitement le bonheur de ses amis, c’était tout de même un peu trop pour Agathe qui disparut à son tour.

9 août 1966

La voiture, au-delà de Cluses, fait chanter du pneu le long de l’Arve. Louis qui ne craint rien de Rose, assise à sa droite, lorgne le reste de son monde dans le rétroviseur. Des rumeurs de Fontenay il ne saurait douter : fées grasses, fées maigres, depuis quelques années, sont à son intention chiches de roses et riches de crapauds. S’il en était besoin, le malaise général, depuis six cents kilomètres, l’en aurait averti. Il y a longtemps qu’il l’appréhende, lui aussi, cette rencontre entre les enfants et celle qui doit d’abord leur apparaître comme responsable de la ruine du ménage de leur mère. Ergoter, démontrer que le ménage était ruiné bien avant, à quoi bon ! Nul commentaire n’infirme un fait et le fait est, pour eux, qu’Odile remplace Aline.

Sept heures. Sallanches est traversé. L’ID attaque les lacets qui mènent à Combloux. La vallée se creuse, se remplit de violet, tandis que la montagne, de roc en roc, s’élance vers de hautes régions encore lumineuses. Les Quatre enfin ont le nez sur les vitres.

— Ton mont Blanc, il est rose ! fait Guy.

— Du chalet, dit Louis, tu pourras voir à la lunette les cordées redescendre au refuge du Goûter.

Si son père est de La Baule, Odile de sa mère savoyarde a hérité le goût des pentes : à vaincre dans les deux sens, sur skis ou sur brodequins. La librairie de famille exploite depuis trop longtemps le touriste des sables pour qu’Odile auprès d’eux puisse se sentir vacancière. Il lui faut de la dévalante eau vive. Les Quatre auraient plutôt l’habitude de l’eau plate : à nénufars ou à goémons. Ils ne connaissent pas la montagne. Ils devaient aller à Chamrousse à Noël, ils n’ont pas pu. Et voilà justement l’astuce. On ne les emmènera à Nogent qu’à la fin des vacances. Pour l’instant il faut les intéresser, les dépayser, les transporter dans un ailleurs qui fasse diversion, utiliser glaciers, téléfériques, gentianes, utiliser aussi les Milobert, les vieux comme les jeunes, assemblés pour la circonstance dans un chalet à trois niveaux. Ça fait sérieux, une famille : les enfants sont sensibles au consentement du nombre. Odile, arrivée d’avance à Combloux, va disparaître dans le lot. L’astuce est au surplus réversible : après ce rapide passage en mairie, ce mariage-formalité sans assistance, sans photo, sans pouvoir de date, après ce faux commencement où il s’agissait de faire une fin, la jonction des uns et des autres n’est pas vaine. Les enfants sans le vouloir cautionneront de leur présence une sorte de recyclage.

— Encore cinq cents mètres, dit Louis, qui ralentit devant les premières maisons. On traverse le patelin et c’est un peu plus loin, sur la vieille route de Megève.

Les Quatre lorgnaient le paysage. Les voici qui se referment, qui s’agrippent au silence. Et voilà Louis qui accélère au mépris des pancartes, pour en finir plus vite. Ils arriveraient à lui ficher le trac, ses corniauds ! Ne dirait-on pas qu’il les conduit à l’ogresse ? Choisir de ne pas contrer leur mère, c’était bien. Et même habile. Éviter toute explication l’a sans doute été moins. Par définition les enfants n’ont pas à donner leur consentement au mariage de leurs parents ! Mais cette évidence est-elle extensible au remariage d’un père-gigogne, habilité à voter seul, à gérer seul, mais pas forcément à décider seul d’un engagement contraire à celui qui lui avait donné ces droits ?

Et puis il y a une défection grave. Louis en veut à ses parents : s’ils avaient accepté de participer au rassemblement, ç’aurait été bien plus facile. Mais ils ont décidé d’attendre, de juger Odile sur pièces. Tant pis ! Si les vieux liens et les nouveaux n’ont pas fini de faire des nœuds, il doit y avoir pour les débrouiller d’autres moyens que de les trancher, comme Aline, au couteau de cuisine. Odile est très arrangeante…

*

Odile qui pourrait bien être cette tache blanche, devant le sixième chalet de bois verni : le plus grand, dit le Bouquetin. Odile qui, en effet, agite la main parmi les Milobert, immobiles au bord de la balustrade. Qui s’avance tandis que la voiture crochète à droite escaladant le raidillon courbe conduisant au terre-plein. Qui ouvre la portière et baise son époux sur la bouche avant de dire :

— Pas trop ankylosés, là-dedans ?

Le glacier du Bionnassay qui accumule en face les frigories, le serein qui tombe ne sont pas seuls en cause. Les trois aînés se déplient, se défripent, prennent un instant prétexte du panorama pour se figer devant lui. Seul Guy sautille d’un pied sur l’autre.

— Voilà donc vos enfants, dit le libraire, tirant sur sa courte barbe.

Nul ne leur en voudra d’être un peu gourds, de tendre des mains molles avec d’étroits bonjours. Ils ne s’attendaient pas à tout ce monde et Agathe elle-même sortie de voiture avec un menton carré se noie dans la bonhomie des Milobert. Léon louche du côté de cette étonnante belle-mère, plus petite que lui d’une demi-tête et dont la mère ne semble guère plus âgée que la sienne. Appliquant le scénario convenu — Fais comme si tu les connaissais depuis leur naissance —, Odile va de l’un à l’autre. Elle embrasse Guy, qui a tendu la joue. Elle parvient à frôler le menton d’Agathe, bien que la petite ait le cou soudé à la colonne vertébrale. Elle n’insiste pas devant Léon, dont la sépare le barrage des valises qu’il vient d’empoigner pour se donner une contenance. Mais elle double Rose, qu’un coup d’œil inquiet de son père décide à lui rendre la pareille.

— Vous voulez monter les bagages, Léon ? dit Odile, qui se reprend aussitôt : Et puis zut, je te tutoie… Monte-moi ça au second.

— Oui, madame, dit Léon.

— Appelle-moi Odile, ce sera plus simple.

— Oui, madame, dit Léon.

— Je les conduis, je les installe et je vous les ramène pour dîner, dit Mme Milobert, prenant le relais.

Son aisance, aiguisée par la fréquentation du chaland, fera merveille. Après tout c’est elle qui a loué les trois étages, et la meilleure manière d’aider la fille est de l’effacer le plus possible pour les premiers contacts. Après s’être confinée dans la réprobation, la seconde belle-famille montre une adresse à replonger dans le légal qui peut inspirer des sentiments divers. Raymond, Armelle et leur fils, dont les huit ans pourront aimanter Guy, ont suivi. Cordial — avec un rien d’ironie dans l’œil —, le libraire reste en face de son gendre : on ne se douterait pas qu’ils se voient seulement pour la seconde fois, la première datant d’une semaine à l’occasion des retrouvailles d’un père avec sa fille.

— Ouf ! fait Odile. Elle les a bétonnés, ta femme. J’ai cru que j’allais craquer.

— Ma femme, c’est toi, n’oublie pas, dit Louis.

— C’est une habitude à prendre, dit le beau-père, mi-figue, mi-raisin. En tout cas les choses se sont plutôt bien passées.

— Je devrais peut-être faire un tour là-haut, dit Louis.

— Restez donc là, dit le beau-père. Vos enfants aussi ont besoin de s’habituer. Vous n’êtes pas assez neutre en ce moment pour leur faire oublier qu’ils n’embrasseront pas leur mère ce soir. Et puis regardez Odile : elle s’est forcée, elle en tremble encore.

Il rentre. La nuit tombe, percée de points lumineux qui des creux aux alpages triangulent la masse maintenant obscure de la montagne. Louis serre Odile contre lui dans l’ombre, lui souffle des choses… Pourquoi ris-tu ? dit-elle. Il ne lui dira pas. Non, il ne lui dira pas qu’après une semaine d’abstinence, il va lui faire l’amour de la façon la plus banale, la plus conjugale qui soit : dans une chambre contiguë à celle de ses enfants.

— Attention, chéri ! murmure Odile.

Une fenêtre du second vient de s’ouvrir. Rose tend les bras et ferme les volets.

*

Puis Rose, là-haut, se retourne. Dans la petite chambre aux lits superposés, Agathe s’est emparée de la place du dessus. Léon, qui dans la chambre des garçons en a fait autant — au détriment de Guy qui la voulait, pour le plaisir de grimper à l’échelle —, Léon entre, sans frapper.

— Il fallait qu’on me mette avec ce gosse ! grogne-t-il.

Le gosse suit. Il jette un coup d’œil derrière lui. Les Milobert sont restés dans le couloir. Alors il murmure, sans préciser :

— Ce qu’elle est jeune !

Meneur de jeu, porte-parole de la mère, Agathe qui essayait son perchoir en redescend vivement :

— C’en est même ridicule, bougonne-t-elle. Et j’aime mieux te dire que me laisser commander par elle, pas question !

— Elle est aussi très belle, dit Rose. Qu’est-ce qu’elles racontaient, les tantes ?

— Tu approuves papa ? reprend Agathe, agressive.

Ce qu’elle peut le moins supporter, c’est un avis de Rose, cadette longtemps mécanisée par elle, nippée de ce qui devenait trop court pour son aînée. Agathe adore sa mère, c’est un choix chaud, farouche, comme l’est celui de Rose, mais qui se renforce de leur rivalité.

— Je n’approuve pas, dit Rose. Je comprends mieux.

Rose n’approuve pas, c’est déjà ça. Mais sa « compréhension » à Fontenay paraîtrait scandaleuse. Agathe cherche un allié. Elle grince :

— Maman serait ravie de t’entendre !… N’est-ce pas, Léon ?

Léon, qui se méfie, tord une moue et repasse la porte :

— Ce n’est pas tout ça, dit-il, mais j’ai faim.

*

Au dîner, grâce au tintement de onze fourchettes piquant dans onze assiettes, grâce à la conversation soutenue des Milobert, la petite faim d’Agathe, le zèle masticatoire de Léon qui ne saurait parler la bouche pleine passeront presque inaperçus. Et la fatigue, point feinte, fera très tôt remonter tout le monde. L’escalier ne sera pas gravi comme un calvaire, mais de deux marches en deux marches, dans un bruit de cavalcade, et Guy, presque apprivoisé, criera Youpi ! en arrivant le premier.

Seule, Agathe, sortant dix minutes plus tard de la salle d’eau, en pyjama, s’arrêtera sur le pas de la porte et sera changée en statue. Savoir n’est pas si pénible que voir. Des années durant son père a pénétré chaque soir dans la chambre de sa mère. C’est la première fois que devant elle il entre chez Odile.

13 août 1966

De rêve en réveil, toujours ce passage incertain. Est-ce vrai ? Suis-je vraiment seule ? Et toujours au début de la reprise de conscience, dans l’un peu flou, dans l’un peu fou, voilà l’évocation, l’illusion, le petit roman vengeur : Louis aussi doit ouvrir les yeux, il voit l’autre et ne la trouvant plus nouvelle, il songe à une troisième ; il décide que ce sera la prochaine, à condition que ce ne soit pas la dernière… Voyez-vous, mes mies, on se croit choisies, à tout jamais. Choisies ! La poire coupée en deux, pelée, équeutée, épépinée, la poire qui fut choisie dans le compotier parmi les meilleures, que devient-elle ? Choisie ! Participe passé secret du verbe choir. Sens exact : distinguée provisoirement pour être rejetée après usage. J’y suis passée. Vous y passerez. Vous deviendrez ce que je suis : ni fille ni femme. Ni mademoiselle — ça n’a pas servi — ni madame — puisque c’est en service. Une ex. Car on dit ma veuve, on ne dit pas ma divorcée. Une ex, comme ex-ministre, ex-coupon, expropriée, excommuniée. Mais qui sonne ? Le téléphone ? Non, la porte. Ne sonnez pas si fort, je ne suis pas sourde…

— Ce n’est pas vrai !

Il est six heures. Décoiffée, bouffie, Aline est enfin sur ses pieds. Flageolante, la main sur un bâillement, elle va ouvrir. Elle avoue, piteuse :

— Excusez-moi, Emma. Depuis que les Quatre sont partis, je n’arrive plus à fermer l’œil, la nuit. En vous attendant, j’ai voulu lire un peu et je me suis endormie sur la table.

— Et que lisiez-vous de si soporifique ?

Emma s’avance dans la salle et découvre un vieux broché jaune paille : Un divorce de Bourget.

— Je l’ai trouvé parmi les bouquins de mon père, explique Aline.

— Je vois, dit Emma. Vous avez plongé sur le titre. Ça date. Et puis savoir s’il faut ou s’il ne faut pas divorcer, ce n’est plus votre problème. Pas plus d’ailleurs que celui de savoir s’il faut changer ou non la forme du divorce. Pour vous il est trop tard et, de toute façon, on aura beau faire, l’important dans le divorce, ce sera toujours ce qui le suit. Et là, pour en parler rien ne vaut l’expérience. Au club, vous le verrez, les lèvres en savent plus long que les livres. On y va ?

*

Voilà longtemps qu’Aline en parle et longtemps qu’elle hésite. Des compagnonnages de buveurs, de prisonniers, de malades mentaux, de drogués, il y en a un peu partout et son éventuelle entrée parmi les Agars, groupe mixte de mères célibataires et de femmes séparées — affilié d’ailleurs à une plus vaste association —, lui donne l’impression d’avoir à s’inscrire à une confrérie de handicapés. Au surplus un club, c’est un clan : le sien a toujours été sa famille. Si elle a fini par se décider sur l’insistance d’Emma, c’est pour bénéficier de conseils plus rassis. Aline a dans son sac un mot d’Agnès Goubleau, la présidente : Ma chère sœur, on m’a parlé de vous. Nous vous attendons à nos réunions du samedi soir, chez moi, rue des Pyrénées…

— Elle cumule, lui a dit Emma. Agnès a été mariée une première fois : d’où une fille. Elle a été mariée une seconde fois : d’où un garçon. Deux divorces. Les pères, disparus, ne lui versent aucune pension. Mais elle s’est magistralement débrouillée, en créant une agence d’intérim. C’est elle qui est à l’origine du club des Agars… en souvenir d’Agar, la servante d’Abraham, que ce salaud chassa dans le désert avec son fils Ismaël, quand Sarah lui eut donné Isaac.

Ces références ne vont point sans troubler Aline, native de son Anjou, tandis que l’ascenseur l’emporte vers le sixième où Agnès rassemble ses « sœurs » dans son appartement. Mais quand l’ascenseur stoppe, quand Aline a poussé la porte, laissée entrouverte pour l’entrée libre des hésitantes, une salve de rires l’étonne plus encore. Une petite dame, point laide, mais bigle, se tient debout, un verre en main, parmi diverses compagnes : jeunes, moins jeunes, plus du tout jeunes : elle débite d’une voix amusée :

— Je vous jure, il avait la main sur le cœur, il susurrait : Ce que j’ai le plus aimé en toi, ce sont tes yeux. Mais depuis ton accident, depuis que le gauche dit zut au droit, je t’avoue que je ne peux pas m’y faire. C’est comme si tu étais devenue une autre femme. Et moi, bonne pomme, de répondre : Qu’à cela ne tienne ! Je le fais enlever, pour mettre un œil de verre. Alors il s’est écrié : Tu n’y penses pas. Tu serais borgne !

De nouveaux rires fusent : certains réduits à d’aigres petits riots, d’autres plus francs, qui ne détendent vraiment que les plus vieux visages.

— Blague à part, dit une boulotte, la gaieté parfois, c’est une bonne défense. Les gémissements des saintes femmes trompées m’horripilent. À les entendre on a souvent l’impression que la bouche leur sert de relais et que chacune d’entre nous se croit obligée de nous réciter une scène des Bijoux indiscrets. Nous sommes un groupe d’entraide et non de conférences sur nos ratages au bilboquet.

— Juste ! dit une petite femme qui se fraye un passage et ajoute : Aline Rebusteau, n’est-ce pas ? Je m’appelle Agnès.

Aline ne réprimera pas un froncement de sourcils. Mais la présidente, qui lui a saisi une main et la conserve dans la sienne, reprend aussitôt :

— Ne vous formalisez pas. Votre nom de jeune fille est le seul que nous voulons connaître, étant entendu que pour simplifier nous n’employons que nos prénoms. Bienvenue parmi nous ! Je ne fais pas de présentations. Faites le tour. Chacune s’en chargera elle-même.

*

C’est bien un peu ce qu’Aline craignait : la confession du genre Je suis un alcoolique. Au moins ne se fait-elle pas ici sur une estrade, mais de bouche à oreille. Il n’y a que les murs qui se veuillent provocants. Aline reste un instant interloquée par un grand panneau :

Mais Emma, qui pilote Aline, ne lui laisse pas le temps de décider s’il s’agit de naïveté ou d’humour. Voici une quadragénaire effacée, maigrelette, à timbre aigu, qui décline prénom et qualités :

— Marie, trois filles. Épicière. Enfin je l’étais… Mon mari a bu le fonds, avant de filer. Je fais des ménages.

Voici une jeune femme à longs cheveux, bruns à la racine, blonds sur le reste du parcours :

— Amélie, étudiante en droit et pour subsister baby-sitter. Mon gosse est le seul dont je ne puisse pas m’occuper : son père m’a quittée le lendemain de sa naissance.

Voici une autre jeune femme, au front tatoué :

— Tahar, plongeuse. J’ai un garçon et une fille. Mon ami était italien : il est retourné à Naples.

L’œil rétréci de ces trois-là ne trompe pas : il s’est trop longtemps plissé devant d’insurmontables difficultés. Mais voici une mémère épanouie dans la graisse d’un menton à trois orbes :

— Adrienne ! Moi, ma petite, j’ai pu me débarrasser de mon bonhomme avant d’être aplatie. Il purge trois ans pour coups et blessures. Je suis écaillère, et, si je n’avais pas de varices, j’aurais maintenant la belle vie.

Le défilé continue. Une infirmière s’annonce comme surveillante en chef dans un hôpital psychiatrique : Quinze ans avec mari, quinze ans sans. Deux filles dont celle-ci, à ma gauche, qui récidive. La fille en question, sans doute abandonnée de fraîche date, entrouvre à peine la bouche pour avouer un prénom rare : Flavienne. Aline relève la tête, aperçoit un autre panneau :

Emma, elle aussi, contemple cette statistique avec satisfaction :

— C’est clair, non ? fait-elle. Les chiffres parlent.

— L’androphobie ne vaut pas plus cher que la misogynie, dit une voisine, strictement boutonnée dans son uniforme d’hôtesse de l’air. Moi, voyez-vous, je fais partie des 27 %. Mais c’est bien par hasard. Pas vu, pas pris. Si la preuve fait le coupable, elle n’absout pas qui s’en sert.

Combien sont-elles ? Emma précise qu’il n’y a pas là le quart des inscrites. Deux, cinq, dix autres sœurs se nomment, les unes volubiles, les autres laconiques, presque toutes citant le nombre de leurs enfants, certaines le chiffre de leur pension. La dernière sera la doyenne : vieillarde au chignon jaunâtre lardé d’épingles mal enfoncées. Si l’alliance de ses compagnes a souvent disparu, la sienne est enfilée dans un sautoir pour y servir d’éloquent pendentif. Elle s’appelle Catherine, elle s’est mariée à seize ans, elle a fêté ses noces d’or à soixante-six et la voilà qui se retrouve, à soixante-huit, nantie d’un étrange record : celui du plus tardif divorce. Cependant Agnès, la présidente, tape dans ses mains, obtient un silence relatif. Amélie, qui fait office de secrétaire, annonce qu’il n’y aura ni projection ni discussion, qu’il sera seulement fait un certain nombre d’observations, dont chacune pourra tirer profit. Ces dames se sont assises un peu partout. La présidente frappe de nouveau dans ses mains pour faire cesser les derniers bourdonnements :

— Je veux d’abord, dit-elle, empêcher Alberte de faire une bêtise, en allant habiter chez son ami. C’est idiot, je le sais, son procès dure depuis trois ans. Mais c’est comme ça : la loi lui accorde un domicile séparé, elle lui refuse le droit à une vie personnelle jusqu’à ce que le jugement soit définitif. Son mari peut bien avoir vingt maîtresses, il lui suffira de prouver qu’elle n’habite plus seule pour que les torts soient réciproques… Je voudrais dire ensuite à Lucienne, dont l’ancien mari vient de mourir, qu’en principe elle a droit à partager avec la veuve la pension de réversion, au prorata des années de mariage, sans pouvoir toutefois en réclamer plus de la moitié. Me Grainde examine son cas…

— Me Grainde est notre vice-présidente, murmure Emma dans l’oreille d’Aline.

Aline hoche la tête, indifférente, voire ennuyée. Elle imaginait une ligue passionnée, romantique, un syndicat d’Érinyes. Mais soudain elle dresse l’oreille, incrédule. Agnès s’en prend à une certaine Marguerite qui se serait vantée de faire conjuguer le verbe être à son fils sur le mode badin : Papa est, était, a été, sera un salaud. Quelques sourires indignent la présidente : Combien de fois faudra-t-il répéter qu’une sœur de ce genre nous cause — et se cause — le plus grand tort ? On ne gagne rien à ce jeu-là. L’enfant préfère toujours celui qui ne lui demande pas de détester l’autre. Et puis quoi ! Même en ne parlant que de gros sous, je ne vois pas l’intérêt de lasser chez un payeur le sentiment paternel…

Silence. Aline n’est pas la seule, sans doute, à se sentir visée. Et divisée. Est-elle venue trop tard ? Est-elle venue trop tôt ? C’est une consolation que de savoir son sort très répandu, de constater qu’il y a pire ; mais une consolation que balance le rejet dans la banalité, le sentiment d’être moins à plaindre. Agnès enchaîne, rappelle que le but de l’association n’est pas seulement de se faire prendre en charge, de s’instruire de ses droits, mais d’aider qui vous aide et que, franchement, si la cliente abonde, l’auxiliaire manque un peu… Secourues secourables ! Aline ne se sent pas mûre pour ce genre de scoutisme. Agnès ne parle plus, elle va de groupe en groupe, elle s’approche :

— Vous, dit-elle, vous êtes encore à vif…

Tailleur sombre, permanente discrètement parfumée, ongles soignés : l’élégance froide d’Agnès ne peut pas faire oublier ses yeux, son regard en forme de sonde :

— Je sais, reprend-elle doucement. Le divorce, parfois, c’est de la chirurgie. Un juge tranche et s’en tient là. On imagine mal un médecin qui lâcherait son patient dans la nature sans s’occuper ensuite du pansement. C’est pourtant notre sort. Au besoin ne craignez pas de faire appel à nous…

— Ça me paraît plus plausible que le contraire, dit Aline.

Elle recule de trois pas, près d’une étagère chargée de livres plus communément rencontrés sur les rayons d’un juriste et qui repose sur un fichier métallique, plein de dossiers multicolores. Elle fait encore trois pas, cette fois de côté, en écrevisse et se retrouve près de la porte.

— On peut s’en aller ? souffle-t-elle.

— On entre, on sort, on revient quand on veut, dit Emma. Ne pas faire de remarque à ce sujet, c’est même une de nos consignes.

Agnès, en effet, ne s’étonne point, se contente de lever la main dans l’air bleuté par les cigarettes. Aline atteint le palier, appuie sur le bouton d’appel de l’ascenseur et pouffe :

— Quoi ? fait Emma vexée.

— Vous voyez Louis dans un truc de ce genre ? dit Aline.

— Il pourrait, dit Emma, sans rire.

La cage métallique est en train de frémir. Emma répète :

— Il pourrait. Les hommes ont longtemps eu la loi pour eux. Ils ont encore le fric et les places. Mais ils se sentent assez menacés pour avoir créé un comité de défense des divorcés : la DIDHEM.

Une arrivante sort de l’ascenseur, y va de son grain de sel au passage :

— Oui, dit-elle, il m’arrive de plaider contre un de leurs conseils ; ou même de faire l’économie d’un procès en transigeant avec eux.

Elle passe, sans insister.

— C’est Me Grainde, chuchote Emma.

22 août 1966

Le front barré d’un pli creux, Odile souriait, Odile s’étonnait de ses propres mérites. Elle venait de faire les lits, de ranger les chambres, de passer l’aspirateur dans l’escalier, dans la salle commune, de nettoyer les lavabos, la baignoire, scrupuleusement, méticuleusement, comme elle faisait dans son petit studio de Vincennes. Seul changement : les surfaces confiées à ses soins avaient au moins quadruplé. Personne pour l’aider : la saison battait son plein à La Baule et ses parents, vivant du lecteur vacancier, n’avaient pu abandonner leur librairie qu’une semaine, pour célébrer la rentrée en grâce et faciliter les premiers contacts. Louis était dans la cour, devant son chevalet, et les enfants, expédiés en courses, s’attardaient sans doute au golf miniature : avec Raymond et Armelle chargés de les encadrer, de les occuper, de les amadouer et qui en profitaient pour se la couler douce.

Et pourtant Odile souriait. Elle l’avait voulu. Elle serait à la hauteur. Elle passerait victorieusement l’examen. Quand vous remplacez une autre femme, jeunesse et fraîcheur sont pour les enfants des arguments aussi troubles, aussi détestables que vos capacités nocturnes (ils ont déjà horreur de songer à celles de leurs mères, dont pourtant ils sont nés). Ce qui compte, ce sont les capacités diurnes : cinq pour cent d’intellectuelles (ne pas avoir l’air idiote), dix pour cent de pédagogiques (savoir résoudre un problème), trente pour cent de ménagères (le point de jersey jacquart, le mille-feuille, le beurre blanc, le coup de fer sur broderie, le bouquet composé, les tours de main, les trucs), et cinquante-cinq pour cent d’ancillaires (à nous lavettes, brosse, faubert, torchon, tête-de-loup), qui seront toutes soumises à d’âpres comparaisons. Sort singulier ! Étranges résultats de la dilection ! On vous a tant aimée qu’on vous a épousée. Et de ce jour vous voilà servante. Vous étiez la chérie, la mignonne, la choyée, sans charges, sans responsabilités ; vous n’aviez à vous occuper que d’un homme, tendre et attentif, mais logé, nourri, blanchi, ravaudé, repassé ailleurs et dont les exigences ne concernaient guère vos activités en station verticale ; vous pouviez durant ses absences vous reposer de lui, l’attendre, le faire attendre jusqu’à la belle envie, vous renouveler en le renouvelant ; vous étiez libre ; vous alliez partout et dans toute sortie, pour tout plaisir vous passiez la première… Et hop ! Terminé, ma chère. De celle qui part devenez celle qui reste. Épluchez, cirez, cousez, balayez maintenant. Et hop ! Avec quatre enfants tout faits, tout grands, sautez du même coup de la génération des filles à celle des mères. Efforcez-vous d’être telle sans pouvoir disposer de leurs atouts : le saint ventre dont les eaux — les vraies eaux bénites — baptisent à jamais le plus méchant bâtard ; et cet autre cordon que sont les habitudes, les parentés, les souvenirs, la cuisine maison, le patois maison, le consentement aux claques sur joues d’abord bien ponctuées de baisers. Bref, rajeunissez pour le père, vieillissez pour les enfants. Bonne et belle-mère, savourez l’inversion, la perversion de l’excellence en ces adjectifs. Dans ses attendus — qui ne vous attendaient pas — le jugement de divorce concernant votre époux en a ainsi décidé : pour deux dimanches par mois, pour la moitié de toutes vos vacances…

Le rôti à mettre au four, la crème à battre, la nappe à repasser. Des deux jambes, des deux mains, Odile continuait de s’agiter et ne cessait pas de sourire, pesant les résultats, jugeant son monde.

*

Et d’abord Louis. Il avait de la chance, mais le savait-il ? Une collègue d’Odile, travaillant chez le même éditeur et se trouvant dans le même cas, ne s’était pas gênée pour lui dire : Tu es folle ! Moi, je prends le bonhomme comme je l’ai connu : seul. Mais celle-là était dotée d’un homme du genre coq, sans un regard pour la couvée. Depuis quinze jours Odile comprenait mieux son interminable attente. Comme disait son amie, Je t’en souhaite ! Tu es tombée sur un père. Quadruple, pour tout arranger ! Cinq personnes à épouser, ma belle, c’est une autre partie !

En effet, c’était une autre partie. Mais encore une fois Louis avait de la chance. Quadruple, il l’était d’une autre manière, en quatre noms. Pourquoi nier que ça faisait plaisir à la bouche de dire enfin mon mari : en le citant, en parlant de lui à la famille, aux commerçants, au facteur ? Pourquoi nier que dans votre père, servi aux enfants, le votre servait de cloisonnement, comme le mon devant mari, mais à l’intérieur d’une même vie commune, à l’intérieur d’une même villa divisée en chambres ? Et Louis, appellation mixte, d’avant comme d’après, ne se pointerait plus, ne se fêterait plus au calendrier de la précédente, mais au calendrier de la seule Odile, comme s’y était toujours fêté le prénom prononcé à l’envers, la petite invention de l’heure des caresses, le Sioul soufflé par la squaw au chef sioux parti sur le sentier de l’amour.

Une remarque, tout de même. Sioul, il peignait là, devant la fenêtre. Avec une ardeur nouvelle depuis qu’elle lui avait dit : Au fond, c’est ton vrai métier. Faire office de muse vous donne de l’indulgence. Une minute, cependant, rien qu’une minute, l’artiste aurait pu lâcher ses pinceaux pour aider la muse, surchargée, à mettre le couvert.

*

Et Léon, là-dessus, c’était bien son fils, habitué à considérer la maison comme un hôtel dont la patronne a tous les pouvoirs, sauf un : celui de déshonorer le client en lui demandant de tremper un doigt dans l’eau de vaisselle. Impératrice-esclave, Aline l’avait voulu ainsi : un fils — comme un mari — ne touche à rien de ce qui réclame le port du tablier. Ce préjugé campagnard, on pourrait peut-être le réformer chez Louis, mais chez Léon c’était hors de question. D’ailleurs, qu’il fût toujours en retrait, celui-là, campé dans le ni oui ni non, au fond, c’était préférable… Dix-huit ans ! Il avait dix-huit ans, Léon ! Avec un certain air, sur un certain ton, Raymond l’avait fait remarquer : Il n’a que huit ans de moins que toi. Sous-entendu : Il est, dans l’âge, plus proche de toi que Louis. Attention ! Un mari quadragénaire, une jeune femme, un beau-fils, tout est réuni pour jouer Phèdre…

Ne sourions plus. Rions. Imaginer Léon dans le rôle d’Hippolyte, c’était cocasse ! Mais le cinéma qui tourne dans la tête des gens est ce qu’il est. Comment traiter Léon ? En mineur prolongé ? Il s’en vexerait. En infant de premier lit ? Il n’y montrait que trop tendance. L’indifférence serait le moindre mal.

*

Pour Agathe au contraire il fallait faire des frais. Inutiles. Mais visibles. Destinés à prouver que la bonne volonté restait du même côté. Quand l’hostilité ne désarme pas, la patience arrive à l’engluer.

Dès le premier jour, Agathe s’est voulue insupportable, insolente, étrangère. Elle a essayé toutes les recettes d’opposition : le mutisme, le bâillement, la sécheresse de ton, la politesse excessive, le sourire à claques, le retard, l’inertie. Elle a boudé le plat : Maman ne sale pas tant. Boudé le paysage : Moi, j’aime mieux la mer. Boudé les jeux : Si vous croyez que ça m’amuse ! Elle a sucé son stylo durant des heures devant son « journal », probablement très agressif. Elle a disparu maintes fois du côté de la poste. Elle a ramassé un peu n’importe qui parmi les jeunes du coin pour bien faire sentir que ceux-là, du moins, elle les fréquentait de son plein gré. Elle a affecté de ne jamais rien demander à Odile, quitte à chiper sans vergogne son parfum, sa laque, une paire de bas et même, devant elle, une coupure dans le porte-billets.

— Louis, tu as oublié de donner de l’argent de poche à ta fille, a dit Odile.

Mais le surlendemain, dans la combe de Paccaly, les choses ont failli devenir graves. Odile venait de dire : Ce n’est pas de la varappe, mais ce n’est plus de la balade. Restez groupés. En montagne, on ne se sépare pas. Vérité connue, mais dans sa bouche devenue provocante, appelant une réplique. Cinq minutes plus tard, après une pause, Odile a recompté machinalement son monde. Plus d’Agathe !

— Elle a crocheté par là, a dit Léon.

— Tu ne pouvais pas le dire tout de suite ? a crié son père. Le faux sentier pris par la fille traversait un pierrier, puis se ramifiait. Était-elle repartie en arrière, jusqu’à l’auto ? Avait-elle poussé seule sur Roche-Pierfa ? Le nom d’Agathe une fois clamé à tous les échos, le ravin exploré, les jumelles en vain braquées dans tous les sens, on s’est morfondu durant deux heures. On était même sur le point d’aller chercher du secours quand, tirant un peu la patte, Agathe est réapparue :

— Et alors ? Je vous attendais au Trou de la Mouche.

Bonne affaire, au fond. Furieux d’avoir manqué leur sortie, ils lui sont tous tombés dessus.

— Qu’est-ce que tu as au genou ? a dit Odile, tirant du sac à dos un rouleau de sparadrap.

*

Et Rose ? Quand il fait le point, la nuit, sur l’oreiller, Louis s’encourage en murmurant : S’ils étaient tous comme elle

Il a raison. Rose est serviable, sociable et jusqu’à un certain point maniable. Réservée, mais pas hostile. Discrète, mais pas indifférente. Ni soumise ni compromise, elle admet. Dans le tête-à-tête, elle peut aller jusqu’à la curiosité : Comment as-tu connu papa ? Elle a même une fois lâché une file d’adverbes interrogatifs : Où ? Quand ? Pourquoi lui ?

Et, ainsi, montré le bout de l’oreille. Quand sa belle-mère occupe la place avant droite, dans la voiture (ou son père, s’il la laisse conduire), Rose devient taciturne. Quand sa belle-mère fait ce qu’elle faisait naguère et, renseignant l’époux, déplie la carte Michelin, devenue de nos jours pour les épouses une sorte de carte du Tendre, Rose fripe le nez. Quand sa belle-mère se fait embrasser dans le cou, elle avance le museau par-dessus le dossier, pour avoir sa part. Et la belle-mère aussi regarde ça du coin de l’œil. La tendresse et l’amour ne sont pas de même nature. Voire ! Quand le soleil tourne autour de deux arbres, d’espèces différentes, mais plantés sur le même terrain, il y en a toujours un pour faire de l’ombre à l’autre.

*

Guy, enfin. Intéressant petit bougre. Bien sûr cet « intérêt » sera toujours limité par ce réflexe du ventre : ceci ne sort pas de moi. Mais portrait de son père — comme Agathe — il est, lui, pleinement en accord avec cette ressemblance. Il touche. Quelle femme n’a pas rêvé de mignoter le galopin que fut jadis son amant ? Ou de le refaire ? Vingt-six moins dix égalent seize : à la rigueur en commençant très tôt…

Gagné, ce petit ? À l’aise, en tout cas. Peut-être trop rapidement. Toutes les femmes — et même leurs rivales — frémissent d’entendre un gosse parler sans chaleur de sa mère. Guy n’est pas discret, lui, et malgré l’œil sévère de sa sœur, il est vite pointu dans la confidence. La première faite chez le pâtissier, en croquant une tartelette aux myrtilles, eût été suffisante : Ben, dis donc, à ce qu’on disait de toi, je ne te voyais pas comme ça. Passe encore pour cette autre : J’aurais dû amener mes hamsters ; maman va me les faire crever. Mais distribuer des cartes à cet enfant — et aux autres — en insistant pour qu’ils en envoient chacun une à Fontenay et, tandis qu’Agathe s’exclame : Je n’ai pas besoin qu’on me le rappelle, s’entendre dire par le benjamin : T’es drôlement poire ! Maman, elle, fait le contraire, c’est déjà plus gênant. Soyons franche : le beau rôle, c’est le plus habile. Agathe le sait bien, qui ne se laisse pas impressionner. Mais Guy lui-même, sans le vouloir, l’aura confirmé. Il arrive un soir, en courant ; il écrase au passage le pied d’Agathe qui, aussi sec, le gifle.

— Celle-là, hurle Guy, elle est aussi rosse que Maman.

Agathe, outrée, est sur le point de le doubler. Odile s’interpose, néglige Agathe, isole le petit :

— Je ne veux pas que tu parles ainsi de ta mère devant moi. De quoi aurais-je l’air ? Et d’ailleurs pourquoi lui en veux-tu ?

Guy pique du nez, mais n’hésite pas :

— Pourquoi dit-elle toujours que papa est un salaud ? Et toi, une…

Le mot ne tombe pas.

— Tu vois, dit Odile, que nous ne pouvons pas lui rendre la pareille. Tu nous détesterais.

*

Éreintante, quand même, la maternité d’occasion ! Louis répète : Tu as de bons nerfs. Chapeau ! Ou encore : Sacrée belle-doche ! Si tu as voulu m’épater, tu m’épates ! Avec un rien d’inquiétude dans le ton. Se reposer sur la belle-doche, tiens donc ! Il aimerait bien. Mais ce bon père, en fait d’autorité, s’en méfie chez les autres. Holà, Madame légale, ne vous prenez pas trop vite au sérieux.

Le voilà qui rentre, sa toile fraîche devant lui. C’est son troisième glacier : blanc de zinc et bleu de cobalt, devant quoi il sied de se figer.

— J’aime mieux tes portraits que tes paysages, dit Odile.

Louis ne bronche pas, détourne la tête : des pas font crisser le gravier.

— Voilà la smala, dit Odile. Je sers. Va me chercher la cocotte.

Louis semble plus étonné. Il ne le dit pas, mais Odile se souvient d’une remarque : Aline, sur ce point fort bêcheuse, exigeait le transvasement dans le plat creux du service. Cependant Louis va, revient, pose la cocotte sur la table, la hume et de nouveau semble surpris :

— Tu le fais aux patates ?

D’après Aline, sans doute, le haricot de mouton, pour mériter son nom, réclame des flageolets. On change de femme. On en propose, on en impose une autre à ses enfants. Mais de cent petits détails on n’est pas, soi-même, bien divorcé.

31 août 1966

Aline faisait ses comptes.

Neuf cartes d’Agathe, toutes choisies dans la série polychrome des fleurs alpines, caraline, panicaut, aster, martagon, paradisie, cyclamen, rhododendron, arnica, edelweiss, la dernière portant la mention : Pour compléter la collection. Sept de Guy : rien que des marmottes, ironique illustration du reproche : Tu vas te lever, marmotte ? Six de Léon, six de Rose, plutôt portés sur le roc ou la cascade. Les Quatre, qu’on n’avait sûrement pas encouragés à écrire, se montraient finalement de bons enfants. Les textes, d’une intrépide monotonie dans le genre bons baisers, pouvaient faire penser à quelque censure. Tous les envois restaient adressés à Madame Davermelle, sauf un, le dernier, recommandé, destiné à Madame Rebusteau et regroupant sous une même enveloppe deux vues de la chapelle d’Assy, l’une signée Léon, l’autre signée Rose, jointes (évidemment, sans leur aveu) à la lettre de leur père : à cette lettre qui précisément interdisait à une mère de porter désormais le nom de ses enfants.

Aline s’empara de l’enveloppe, se demanda pourquoi elle était libellée de la main de Léon, subodora une ruse de Louis et se mit posément à la déchirer ainsi que son contenu : en tout petits morceaux. Puis elle passa, sereine, au second lot.

Dix cartes-lettres d’Agathe, à timbre imprimé, donc achetées à la poste, écrites à la poste, comme maman le lui avait conseillé. Petits rapports expédiés tous les trois jours. Ils n’avouaient presque rien des incidents qui devaient forcément se produire. Agathe accusait réception des lettres de sa mère, soigneusement numérotées (comme celles de Louis à Chazé : confiance pour confiance). Elle avait reçu le colis de linge et notait qu’Odile en avait ri. Ri jaune, certainement. Rien ne prouvait que cette femme (qu’Agathe avait tort d’appeler Odile) fût capable d’entretenir correctement les petites. Agathe notait encore : La suscription donnant le nom de l’expéditeur, Madame Davermelle n° 1, n’a pas été appréciée. Papa a grogné : « C’est d’un goût ! » Plus tard, je l’ai entendu qui disait à Odile : « Je ne voulais pas d’histoires ; mais puisqu’elle les provoque, je fais le nécessaire. »

C’était donc le prétexte : une plaisanterie anodine, ne reflétant que la triste vérité ! Ça les gênait, la vérité. Agathe parlait aussi de photos : C’est la nouvelle manie de papa… « Allez ! Tous autour de moi. » Une photo de famille avec Odile dedans, tu vois le genre. Je me défile, si je peux. Si je ne peux pas, quand le déclencheur automatique se met en marche, je remue la tête. Mais Agathe n’était pas toujours à la hauteur. Elle l’avouait elle-même : Bien reçu ton mot (14) ce matin. Figure-toi qu’Odile a eu le toupet de me demander : « Ta maman va bien ? » J’avais envie de lui répondre ; « Elle irait mieux si tu n’existais pas. » Je n’ai tout de même pas osé. Agathe aurait dû. Oui, Agathe aurait dû moucher sa belle-mère ! et au surplus, sans la tutoyer. Elle a été plus finaude en ajoutant : Papa essaie de me gâter ; je ne suis pas dupe. Si son père lui voulait vraiment du bien, il relèverait la pension. Il gâte ses enfants chez lui, pas chez leur mère : comme si ce n’étaient pas les mêmes.

Aline saisit le dernier rapport, daté de la veille, 30 août, en relut l’essentiel : Nous voilà donc rentrés : dans la nouvelle maison à Nogent. Papa reprend son travail après-demain. Odile aussi. Ils ont le droit de nous garder jusqu’à la rentrée. Ça leur posait un problème et j’ai cru un moment qu’ils allaient nous renvoyer à Fontenay. Papa a préféré mobiliser une fois de plus la tante Irma. Tu la connais : elle a avalé une pendule et va toujours faire les provisions à onze heures. Si tu m’appelles vers onze heures et demie…

*

Agathe avait seulement oublié d’indiquer le numéro ! Mais les renseignements ont leurs listes de transferts et un Davermelle y était noté comme venant de s’installer à Nogent… Le cadran tourna sept fois. La langue d’Aline n’eut pas à en faire autant pour trouver des excuses ou des explications. Au bout du fil chantait la voix de mésange :

— Allô ! C’est maman. Tu es seule ?

— Oui, vas-y, il n’y a que Léon.

Que les minutes défilent ! Après tout, dans le même secteur on ne paie qu’une communication. L’exclamatif s’emmêla à l’interrogatif :

— Ce que ça m’a paru long, ma petite fille !

— À moi aussi.

— Tu n’as pas maigri, au moins ?

— Non, j’aurais plutôt pris du poids.

— Je vois ! On t’a fait manger trop de farineux. Mais dis-moi, cette maison de Nogent, comment est-ce ?

— Plutôt grand, presque vide et très délabré. Tout à refaire, quoi !

— Quand même, je me demande où ton père trouve l’argent. Ce qu’il a dû nous en détourner ! Au fait, as-tu pu savoir où travaille ta belle-mère et combien elle gagne ?

— Elle l’a dit devant moi : mille huit cents aux Éditions Ballin. Mais tu sais, ici, ce n’est qu’une location et, à Combloux, ce sont les Milobert qui ont payé.

— Non ! Tu es sûre ? Il se fait entretenir maintenant ! Je ne l’aurais pas cru tombé si bas. C’est sans doute par compensation qu’il se venge sur moi. Tu sais qu’il vient de me retirer votre nom ?

— Je sais, il s’en est vanté. Même Odile en était gênée.

— Gênée, celle-là ! Pures simagrées… Enfin s’il n’y avait que ça, ce serait seulement une épreuve de plus pour moi. Malheureusement il y a pis. Ton père exigeait la vente, tu le sais, et la maison, hélas, a trouvé preneur. D’ici trois mois nous devrons nous resserrer, ma pauvre chérie, dans un appartement. Quatre pièces, au plus ! Ce qui exclut toute chambre individuelle…

— Il va falloir que je me remette avec Rose ?

La voix de mésange s’altérait. Aline prit la tangente :

— Comment faire autrement ? Tu pourras en remercier ton père… À propos, je pense qu’il s’est casé tout près pour mieux nous harceler. Mais il a oublié une chose : par l’autobus te voilà à dix minutes de chez maman. Tu n’es pas enfermée à clef, je suppose. Tu résides légalement chez ton père. Mais du moment que tu y couches, rien ne t’empêche, rien n’empêche Léon — ni même les autres, s’ils veulent venir — de passer l’après-midi chez moi.

Le coup de sifflet des jeunes de l’époque — saluant belle fille, belle chanson, bonne idée — retentit dans l’écouteur.

— Ne vous en cachez pas, surtout ! ajouta rapidement Aline. Vous direz en rentrant : nous sommes allés voir maman. Quoi de plus naturel ? Quand il se sera aperçu que, dans l’autre sens, c’est seulement la loi qui vous amène, il sera peut-être moins arrogant, ton père.

Загрузка...