JUILLET 1966

2 juillet 1966

À l’abri de la porte capitonnée Louis écoutait Grancat : non sans éprouver un certain agacement. Moins parent qu’avocat — et le tutoiement seul assurant la liaison entre ces deux qualités —, il n’était ni moins coûteux ni plus dévoué qu’un autre. Bien qu’il se fût annoncé, la cousine n’était pas venue saluer le cousin au passage, et la secrétaire l’avait fait entrer, bon sixième, donc longuement patienter dans ce salon mi-privé, mi-professionnel, dont Louis pouvait assurer que, pour ce dernier usage, s’en trouvaient retirés deux très beaux Jacob et quelques bibelots précieux.

— Je me résume, disait Grancat. Les biens de communauté doivent avoir leur valeur maximum au moment du partage. Mme Rebusteau a été maintenue dans les lieux jusqu’à la fin de la procédure ; elle ne peut pas s’opposer à la vente.

Il se détachait, le bon maître, sur fond de bibliothèque bourrée de gros livres de droit. Comme un pharmacien devant ses bocaux. Comme un psychanalyste au bord du divan… En fait de divan il y en avait un dans le coin de la pièce, un divan de secours réservé au petit-fils, et Louis, avec une curieuse mauvaise foi, se demandait si Grancat n’y culbutait pas quelquefois une cliente soucieuse de payer en nature.

— Nous avons été patients. Malgré le blocage du compte, nous n’avons pas répondu par des mesures conservatoires, toujours offensantes. Maintenant il s’agit de savoir si nous pouvons obtenir un partage à l’amiable ou non. De toute façon il y a un immeuble, l’intervention d’un notaire est indispensable. Mais pour s’incruster le plus longtemps possible, Aline peut refuser tout accord, réclamer une expertise et retourner enfin devant le tribunal qui tranchera. Les frais, joints aux dettes, deviendraient tels que, de la maison, il vous restera une brique sur trois. Lheureux sera raisonnable, mais il me l’avouait l’autre jour : Ma cliente l’est de moins en moins.

Encore un procès, encore un jugement. Louis ne comprenait que trop la raison de son hostilité croissante : il ne pouvait plus supporter la vue d’un chat-fourré. Pourtant celui-ci reprenait, finaud :

— Comme date je te propose le vendredi 8, qui convient au notaire. Et je te donne un conseil… Les dames revendiquent férocement l’argenterie, le linge, le mixer, la machine à laver, le cosy, tout ce qui a fait le décor de leur petite vie. Elles songent moins à l’addition. Je ne pense pas que ta nouvelle femme tienne follement aux meubles de l’ancienne. Sois coulant. Pas trop. Juste ce qu’il faut pour te laisser arracher les choses. La liste s’allongera. Aline croira t’avoir eu. Elle signera plus facilement l’accord sous seing privé. Mais la maison vendue, la soustraction faite, tu te rattraperas sur le liquide.

Conseil un peu nauséeux : la position de Grancat semblait s’être durcie. Mais il s’en expliquait lui-même :

— Reconnais-le, j’ai fait preuve jusqu’ici envers Mme Rebusteau de modération. Elle a quatre enfants, elle a été ma parente par alliance. Aujourd’hui la fermeté s’impose. Tu sais qu’elle m’a appelé ?

— Quand ? fit Louis.

— Avant-hier. Pour m’expliquer tes noirceurs. Pour sauver ses enfants de ta rapacité. Et comme je lui faisais remarquer qu’un avocat n’a pas le droit de communiquer directement avec l’adversaire, elle m’a tout bonnement insulté.

— Il y a d’autres problèmes, dit Louis. Tu sais que j’avais fini par avoir les enfants à Pâques, rue Vaneau. Là aussi, Aline a téléphoné sans arrêt à tante Irma. De ce qu’elle a pu lui raconter tu n’as pas idée ! La tante, excédée, ne décrochait plus. Mais elle a aperçu deux fois Aline qui remontait la rue, qui guettait une sortie d’Agathe. Impossible, Agathe, au surplus ! Ennuyée, soupirante, comptant les jours, sans cesse en bisbille avec Rose, marmonnant des messes basses avec Léon qui voudrait bien ménager tout le monde, mais qui me semble pencher de l’autre côté, parce qu’il fait plus facilement le pacha chez sa mère.

La tête de Grancat oscillait : façon polie de prendre part à de petits malheurs. Ne perdant pas de temps il parcourait des yeux un dossier ouvert sur son bureau.

— Et depuis que les enfants sont rentrés, tout recommence, continuait Louis. Agathe manque sous tous les prétextes. Léon s’est mis de la partie et je n’ai pas insisté : il révisait son bac. Mais il l’a raté et sa mère soutient que c’est de ma faute. Rose se défend contre l’enjôlement ou la quarantaine. Guy va redoubler : c’est encore de ma faute, bien qu’il en ait sa part. Ce petit voyou ! Qui répond ! Qui se sauve pour venir chez moi ! Je ne dis pas qu’Aline le martyrise. Mais le gosse n’a pas le choix : si tu aimes papa, tu n’aimes pas maman. Elle l’étouffe de baisers ou lui flanque une trempe.

— Qui te l’a dit ? fit Grancat, soudain attentif.

— Lui-même.

— Rose te l’a confirmé ?

— Rose ne souffle jamais un mot de ce qui se passe chez sa mère.

— Méfiance ! reprit Grancat. Un enfant qui se plaint d’un parent pour se faire bien voir de l’autre, c’est courant. Mais s’il était marqué, préviens-moi : je ferais faire un constat. Pour l’instant, je répète ce que je t’ai dit : ni plainte, ni sommation avant le partage. Nous verrons après. Rien d’autre à signaler ?

Il se soulevait pour donner congé.

— J’ai trouvé une bicoque à Nogent, dit Louis. Je m’y installerai vers la fin du mois. Je me marie le 25.

— Mes félicitations à ma cousine, dit Grancat, emporté par l’habitude.

8 juillet 1966

Elle avait très mal dormi : se retournant, s’agitant, passant de la demi-veille au cauchemar, étendant sans cesse la main à droite, pour vérifier le dépeuplement du lit. À droite, là où le drap n’était pas chaud. À droite, place ordinaire des maris, parce qu’ils enlacent du bras gauche afin de garder la bonne main libre. Les jugements n’ont pas d’autorité sur le rêve qui continue à sourdre des profondeurs. Louis, quand il rêvait, se trompait-il de prénom ? Se rendait-il compte, en se dégageant de l’ankylosé du resserrons-nous, que sa joue n’avait pas reposé entre l’épaule et le sein, sur cette médaille d’or de baptême, longtemps mâchouillée par des dents de lait et qui était pour Aline ce que sa plaque d’identité timbrée du numéro matricule est au soldat ?

Elle s’était levée avec ce qu’elle appelait « les cheveux en fil de fer », et deux, puis deux autres comprimés d’aspirine, n’étaient pas venus à bout de cette migraine tenace, térébrante, associée à une crampe du mollet. Tirant la jambe, elle avait embrassé, nourri son monde, contrôlé la toilette, les boutons, les souliers, les mouchoirs des Quatre, pour les expédier chez les Fioux dans la voiture de Ginette, venue les chercher à dix heures, en même temps qu’une certaine valise vivement enfouie dans le coffre avec ce commentaire : C’est ce dont je t’avais parlé. Incapable d’avaler une bouchée, mais soucieuse de sa gloire, elle achevait de ranger, de briquer, de poursuivre un dernier grain de poussière quand, entrant chez elle comme dans un moulin, par les portes laissées volontairement béantes — ouvrir, c’est recevoir : elle ne voulait que subir —, un quidam envahit le vestibule et s’annonça en tapant des pieds :

— S’il vous plaît ? Il y a quelqu’un ?

Aline parut et tout de go s’enquit d’une voix aimable :

— Vous venez pour la razzia ?

À vrai dire, ce long jeune homme blond, papillotant des paupières derrière des lunettes innocentes, l’étonnait un peu. D’après l’image qu’elle gardait du notaire de Chazé, brave devant les fermiers, courbe auprès du marquis, la respectabilité de ses collègues exigeait qu’ils fussent gros et gris. Se méfiant de tout inconnu, n’ayant pas compris grand-chose aux explications de Me Lheureux, elle n’attendait que des adversaires.

— Excusez-moi, fit l’intrus en s’inclinant, d’avoir à remplir une tâche désagréable. M. Davermelle n’est pas arrivé ? Nous avions bien précisé : deux heures.

— Vous connaissez mon mari, maître ? dit Aline, l’œil froncé.

— Je n’ai pas cet avantage.

On reprit modestement :

— Je me permets de préciser que je ne suis pas Me Vermet, mais son premier clerc.

Évidemment le patron ne se dérangeait pas pour si peu. Le regard du clerc, sans doute mal payé, mais habitué à s’arrondir la bouche de gros chiffres, à flairer l’odeur des fortunes d’autrui, faisait négligemment le tour de la pièce. De cet ensemble Mobiliart, en teck, obtenu au rabais — 20 %, au titre d’employé —, réglé par d’interminables retenues sur le salaire, Aline n’était pas peu fière. Comme de ses rideaux croisés. Comme de sa moquette. Hier une cigarette tombée dessus la mettait en transe ; et demain de tout ça il ne resterait rien. Elle étouffait. La conciliation, voilà des mois, avait été une épreuve ; mais depuis lors tout se passait entre les avocats, les avoués, les huissiers, les juges, dans un tourbillon lointain de procédure ; elle avait seulement vu circuler du papier. Ce partage rendait le jugement réel, devenait la noire cérémonie, l’exécution finale.

Les lèvres serrées, les narines dilatées, elle s’était laissée tomber sur un siège, en face du clerc, pénétré de componction, mais qui commençait à s’impatienter, à remuer de la jambe. Une estimation-partage, c’est toujours une corvée, même quand on évite les cris, les larmes, les injures. La petite dame n’était pas de première jeunesse, elle était gentiment installée, elle avait bien tort de liquider son bonhomme pour une banale histoire de braguette. Me Vermet disait toujours : Si la moitié de votre maison brûle, l’assurance paiera. Vous en perdrez un peu plus dans le divorce, mais il n’y a pas d’assurance. Finalement c’est encore un privilège de riches.

— La maison sera vendue plus tard, dit le clerc pour alléger l’attente. Aujourd’hui nous ne nous occuperons que des meubles. Ce sera vite fait. J’ai préparé l’accord…

— Il n’est pas signé, vous savez ! dit Aline.

Très sèchement, très haut, parce que Louis entrait.

*

Il entrait, accompagné d’un tiers qu’Aline reconnut aussitôt : c’était l’huissier qui lui avait apporté la première citation. Elle fut dupe de l’astuce : s’il se faisait soutenir par l’huissier, c’est qu’il craignait le clerc. Masqués d’indifférence, les deux hommes de loi déjà prenaient contact. Pas de contrat, pas de biens propres, pas de reprises personnelles, tout en communauté : c’est simple ! marmonnait l’un. Vous avez des factures ? demandait l’autre. Aline en sortit une liasse d’un tiroir. Le clerc les feuilleta, en saisit une :

— Commençons par cette pièce, puisque nous y sommes, dit-il. Le buffet a été acquis voilà quinze ans, pour…

— Il s’agit d’un ensemble qui ne peut pas être divisé, dit Aline. J’en ai besoin pour les enfants. Mais vous n’allez pas me le compter au prix d’achat. Ce n’est plus que de l’occasion.

— Avec la dévaluation, aujourd’hui, ça vaudrait le double, dit Louis.

— Nous appliquons le barème ? dit le clerc en regardant l’huissier.

— Le barème date : il avantage celui qui reprend, dit l’autre. Je ne peux pas conseiller à monsieur Davermelle…

— Si les enfants en ont besoin, tenons-nous-en au barème, grogna Louis.

Il n’eut pas longtemps besoin de feindre l’humeur. Pressés, comprenant bien que le mari désirait surtout en finir pour remployer sa part, ces messieurs tournaient rapidement, pilotés par Aline. Les enfants eurent besoin des meubles de la cuisine, de ceux de leurs chambres, de la machine à laver, du réfrigérateur, des draps, des couvertures, du linge, de la vaisselle. Arrivée dans sa chambre, Aline dit, arborant son plus aigu sourire :

— C’est un lit à deux, j’entends bien, mais dois-je le céder à ma remplaçante ?

Le premier accrochage eut lieu près du piano, nécessaire aux gammes des filles, mais sur quoi leur père jouait depuis son enfance.

— Il vient de la famille de monsieur, c’est vrai, dit Aline. Mais les enfants sont aussi des Davermelle.

Louis abandonna le piano, le troqua — non sans mal — pour le secrétaire Louis XVI du palier, cadeau de la tante Irma. Aline aussitôt le réputa d’époque.

— Dans ce cas envoyez-le à la salle des ventes, dit Louis.

L’huissier arguant des mortaises, Aline admit qu’il s’agissait peut-être d’une copie. Mais, tout en le réclamant, elle tint alors pour faux le cartel Napoléon III, don du régisseur, qui l’avait lui-même reçu de la marquise un jour qu’elle vidait ses combles. L’huissier le crut authentique. Le clerc, aussi. Aline, hors d’elle, parla de collusion, refusa de continuer. Il fallut une demi-heure de palabres et l’abandon à vil prix des lustres, des tapis et de la plupart des bibelots pour l’amener à composition. Louis se cramponnait. Aline avait sans doute deviné son souci de faire vite et décidé d’en profiter. La pintade, ça devenait du vautour ! Restait l’atelier dont Aline admit que le contenu pût revenir à Louis. Elle excepta toutefois les livres d’art. Elle hésita pour les toiles empilées sur la tranche dans un coin. Me Lheureux avait pris soin de l’informer : l’œuvre d’un artiste, en régime de communauté, est copropriété du conjoint, comme s’il en avait créé la moitié. Louis tenait à ses croûtes. En demander cher serait avantageux pour elle, mais flatteur pour lui ; les négliger, humiliant.

— Ça n’a aucune valeur, dit Aline. Je garderai seulement les portraits des enfants.

— Non, dit Louis, c’est la seule façon de les avoir chez moi tous les jours. Vous, vous avez la garde.

Le ton, résolu, surprit moins Aline que le vouvoiement. Quoi de pis, pour vous écarter, pour nier le passé ? Il aimait ses enfants, peut-être. Mais de qui les tenait-il ?

— C’est bon, dit Aline, je ne signerai rien.

— Voyons, madame, fit le clerc, il s’agit de toiles sans valeur, vous le dites vous-même, et M. Davermelle en est l’auteur. Nous n’allons pas échouer pour si peu. Nous en avions fini…

— Je ne signerai rien, répéta Aline, butée.

— J’hésite aussi, dit Louis, très froid. Nous avons beaucoup avantagé madame. J’y consentais, par décence. Je passais même sur certaines dissimulations. Mais si nous ne pouvons aboutir, je vous prie de noter, messieurs, que manque, par exemple, l’argenterie héritée de ma grand-mère. Je peux vous dire où elle se trouve. J’ai des amis dans la rue, qui me renseignent.

Le nez en l’air, attentifs surtout à ne pas sourire, à ne rien manifester d’une réprobation depuis longtemps blasée, clerc et huissier ne bougeaient plus. Aline se recroquevillait. Elle parvint à balbutier :

— Tu oses… m’accuser… me faire espionner !

Elle repartit vivement vers la salle pour cacher sa panique. Elle s’en voulait à mort. Pas du geste. Mais de l’imprudence. Les voisines, à sa place, en eussent fait autant : on sauve ce qu’on peut. Mais Louis, aussi liant, aussi peloteur qu’elle était réservée, malgré son détestable exemple ensorcelait la rue. Ce matou ! Aline regrettait qu’il fût assez malin pour ne pas courser les chattes autour de son panier : il eût été, dans le coin, moins populaire. Mais il fallait parer au plus pressé. Compromettre la serviable Ginette, l’exposer à une plainte en recel, impossible !

— Précision, disait Louis dans son dos. Ma belle-sœur, Mme Fioux, a chargé une valise dans sa voiture, ce matin même.

Aline se retourna :

— J’ai prêté l’argenterie à Ginette pour une réception. Et alors ?

Le jour de l’inventaire, l’excuse était absurde. Au moins en était-ce une. Cernée de regards entendus, Aline s’inquiétait pour vingt napoléons noyés dans le sucrier, pour le collier de sa belle-mère arrimé à son cou et dont Louis semblait recompter les grains.

— Où est cette paperasse ? cria-t-elle. Je signe tout ce qu’on veut, si vous me débarrassez de monsieur.

Le nécessaire glissait déjà sur la table.

— Votre nom de jeune fille, s’il vous plaît, dit le clerc.

Aline le gratta furieusement.

*

Un quart d’heure plus tard pourtant Louis était encore là. Salués avec soulagement, les hommes de loi l’avaient laissé sur le trottoir, mais Aline l’avait soudain retenu par le bras. Il se laissa ramener dans le vivoir où sans mot dire Aline détacha son collier :

— Il vient de votre mère, dit-elle. Vous le lui rendrez.

Louis refusa. Elle y comptait sûrement. Mais qu’elle crût nécessaire de racheter son estime, même à bon compte, avouait bien quelque chose. Son dos voûté disait le reste. À bout de fureur, elle basculait dans l’accablement, bien plus pénible à supporter. Louis les connaissait bien ces trêves, ces reprises de souffle, au bout desquelles se redressait la harpie. Mais il n’était pas plus fier de lui, en ce moment, qu’Aline ne l’était d’elle. J’ai, tu as, nous avons été moches. Le savoir est une grâce, à condition de le taire. Innocents, les adversaires ne se pardonnent pas ; s’ils rougissent ensemble, une chance leur est donnée.

— Je t’offre un whisky ? dit Aline.

Louis, engourdi, accepta. Resté debout, il but à petits coups dans un des derniers verres de son service de mariage. Les verres, les sentiments, tout est fragile. Il louchait sur l’ensemble Mobiliart, qui n’était plus à lui. Il faut aussi divorcer des choses. Donc de soi-même. Aline murmura d’une voix qui s’efforçait au même détachement :

— Je te ferai reporter l’argenterie.

Derrière les grands rideaux de voile, touchés de soleil, dans un jeu compliqué d’ombres et de lumières, s’estompaient la tache verte d’un thuya, la tache rouge d’un prunus. Plus que les meubles, Louis regrettait ses arbres, encore jeunes et qui avaient poussé en même temps que les Quatre. Les arbres, eux, ont des racines : ces vivants ne bougent que sur place.

— Tu dois être content, disait Aline. Tu as ce que tu voulais. Divorce, partage, tout a été finalement vite bâclé. Tu vas pouvoir épouser ta maîtresse.

Fausse note ; elle n’avait pas pu nommer Odile. Louis se retint de répliquer : Oui, c’est même la seconde fois que ça m’arrive. Il murmura :

— L’important, tu sais bien, c’est la suite.

La remarque, strictement réservée à Odile, n’aurait pas dû déplaire. Mais Aline, se l’appliquant aussitôt, y vit comme un bilan et se remit à dérailler. Sa voix se fêla :

— Envoie-moi le faire-part, c’est bien le moins. Mais auparavant tu devrais en faire imprimer un pour notre divorce : on en fait bien pour les décès.

Louis reposa son verre et dériva vers la porte, cherchant la formule d’adieu désormais convenable et suivi d’Aline non moins embarrassée. Comme il parvenait sous la marquise, l’irruption des Quatre rentrant de chez leur tante le délivra de toute civilité. Il put embrasser Rose, au passage, mais non les autres :

— Voulez-vous rentrer ! criait Aline.

9 juillet 1966

La fenêtre grande ouverte sur un brasillement d’étoiles, ils dormaient tous deux, parallèles et nus dans la touffeur, quand le poste mobile d’Odile — toujours posé de nuit auprès de son lit, sonnerie bloquée et index mis sur le vibreur — se mit à grésiller. Sans même allumer elle étendit le bras pour entendre le bourdonnement d’attente d’un taxiphone à pièces, puis un très insolite Allô, papa ? Ici, Rose… De saisissement elle se le laissa répéter deux fois, puis avec un remarquable sang-froid émit une sorte de grognement asexué, boucha le récepteur en le plaquant d’une main contre son sein, appuya de l’autre sur la poire électrique et se mit à secouer cet Adam poilu, ébloui, incrédule, à qui elle soufflait bas :

— Incroyable ! C’est ta fille.

— Qu’est-ce que c’est que cette blague ? fit Louis, enfin réveillé. Si on veut me joindre on m’appelle au bureau. Sauf mon père personne n’a celui de Vincennes.

— Justement, fit la voix de Rose. Je viens d’appeler grand-père et il me l’a donné, vu l’urgence. Pé est mort subitement d’une crise cardiaque.

La bouche cousue, mais l’oreille active, Odile avait pris l’autre écouteur. Pourquoi M. Davermelle n’avait-il pas transmis lui-même la nouvelle ?

— Je suis désolé, ma chérie…

Louis avait compris, lui. Pour Rose en deuil la poitrine où pleurer à l’aise était celle de son père, séparé d’elle pour toute la première partie des vacances. Elle continuait, en reniflant :

— Maman s’est fait conduire en taxi chez la tante Annette. On ne peut la joindre qu’à sa banque, après l’ouverture, et il faut qu’elle parte avec nous par le train de sept heures.

— Rosa, rosae, rosam…, déclinait tendrement Louis.

Un vieux code, ridicule et charmant, entre père et fille : À tous les cas, dans tous les cas, la petite rose à papa ! Odile, avec une crainte attendrie, découvrait un autre homme. La petite reniflait toujours :

— Maman ne voulait pas que je te prévienne… Elle criait : Ça ne le regarde plus ! Je t’appelle de la gare. Si je le faisais de la maison, Agathe cafarderait. De toute façon il fallait que tu saches… Je t’avais promis de m’échapper une ou deux fois. Je ne pourrai pas. Nous allons sûrement passer tout le mois de juillet à Chazé !

— Écoute chérie, je voulais te dire, quand tu reviendras…

— Tu seras remarié, je sais. Ne te tracasse pas. Je ne crois que ce que je vois… Je t’embrasse, papa, je me sauve.

Louis aussi fit claquer un baiser sur l’écouteur, puis resta un instant immobile, les doigts fourrageant machinalement dans le poil de sa poitrine. Oui, Rose et Guy, à l’improviste, étaient passés chez Mobiliart : Rabiot, papa ! On s’en va chez les cousins. On gratte un petit quart d’heure. Pourquoi les deux plus jeunes, pourquoi pas les deux grands ? Si on a les enfants que l’on mérite, pourquoi méritait-il ceux-ci et pas ceux-là ?

— Je ne crois que ce que je vois ! répéta Odile. On a dû lui raconter des horreurs sur mon compte.

— C’est probable, dit Louis.

Problème à venir, moins pressant. La mort de celui que son gendre appelait ironiquement « le vieux mâle dominant », plein d’exigences et de scrupules, faisait disparaître le seul modérateur de la tribu. Son seul soutien, aussi. Le coup était dur pour Aline et les siens. Plus de vacances au château. Plus de chalet, puisqu’il s’agissait d’un logement de fonction. La belle-mère n’aurait pas de quoi vivre avec, pour tout douaire, une demi-retraite de la Sécurité sociale. Mais la belle-mère, quoi ! Le titre était périmé, réduit à celui de grand-mère des Quatre. L’alliance par les enfants ne survit pas à l’alliance par la femme. Rose avait cru que si. Aline pensait, avec raison, que non. Louis se tourna vers Odile, la trouva singulière et, pour y remédier, lui fit l’amour.

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