CHAPITRE MAUDIX[18]

Il fait chaud, soif et faim.

Il fait torpeur.

Il fait chiasserie.

Les formalités ont été brèves avec le garçon noir qui s’occupe de l’aérodrome. Il connaît le zinc du Père Ladorure, lequel est un habitué. Il pousse même l’amabilité jusqu’à nous faire conduire en ville à bord d’une Pijot déglinguée par un grand édenté qui a le tort de garder le sourire.

Nous roulons entre deux gerbes de poussière blanche, mettant en fuite quelques volailles étiques qui se fourvoient sur la chaussée à la recherche de je-me-demande-bien-quoi ; sans le trouver d’ailleurs.

Des maisons minuscules, ravaudées à la va-comme-je-t’repousse, sur les seuils desquels sont accroupis des êtres engourdis par la vie torride d’ici. Végétation parcimonieuse, donc ombre rare… L’on n’entend que les insectes et les enfants en bas âge. C’est l’heure (les heures devrais-je écrire si j’étais moins con, mais on ne se refait pas, on a beau essayer, on retombe) de la sieste, laquelle, comme chez nous l’École Communale, est ici laïque et obligatoire.

Le centre du pays, je vais te dire, il est kif kif celui de Sassédutrou, mais la chaleur y est plus intense ; l’édenté nous gencive un ultime sourire en remerciement du talbin que je lui ai voté à l’unanimité plus ma voix, puis s’en repart dans son nuage opaque (d’œuf d’).

Tout est inerte, désert, cruel et surchauffé. À ébullition, tu vois ? Les boutiques sont fermées et tu croirais débouler dans une cité vidée par une quelconque peste de grande envergure.

Le Gravos dépose son pétard majuscule sur un amoncellement de gros tuyaux destinés à une future canalisation dans laquelle coulera je ne sais quoi, mais en tout cas pas de l’eau.

Mon ami soupire :

— Tu veux qu’j’vais t’dire un’ chose, Tonio ? J’ai tant tell’ment soif, qu’ j’écluserais jusqu’à d’la flotte si je pouvais.

Cet aveu consenti, pour la première fois depuis que nous nous connaissons, me remue le nerf d’apitoyage.

— On va s’occuper de nos gosiers, Gros. Nous ne sommes pas en plein Sahara, mais dans une ville de quatre-vingt mille habitants !

Il soupire :

— J’m’demande où qu’y z’habitent, les habitants : on n’voye personne.

— Tu as parlé trop vite, assuré-je (sur l’avis), car j’aperçois quelqu’un.

Il regarde ma désignance et, comme moi, doute de ses Saint-Saëns. Le quelqu’un annoncé, contrairement à ce que tu serais en droit de croire sans payer la moindre taxe à la crédulité, n’est pas un robuste Noir, mais un vieux Blanc. À l’autre extrémité de l’esplanade désertique, debout à l’ombre d’un arbre équivoque, aussi feuillu qu’une arête de hareng saur, cet homme chenu peint. À n’y pas croire ! Son chevalet est dressé, son matériel à barbouille entreposé sur une table pliante. Indifférent à l’abominable chaleur de ce midi presque équatorial pour son âge, il peint. De blanc maculé vêtu, l’artiste. Pantalon de toile, veste enfilée à même la peau et largement ouverte sur une poitrine garnie de poils blancs ; coiffé d’un chapeau de paille à larges bords ; des lunettes ovales, à monture d’acier, perchées au bout de son nez-bec ; barbu d’être mal rasé, si je puis dire (et ce n’est pas toi qui m’en empêcheras !) il se consacre à son œuvre, un bout de langue pointée à travers ses poils.

Notre survenance ne le trouble pas. Il est perdu au fond de son tableau, comme au fond d’un rêve aux doux méandres.

Je regarde le chef-d’œuvre.

Mon étonnement va pain-aux-raisins (ou croissant, si tu aimes les clichés). Car ce n’est pas la place dégoulinante de soleil qu’il peint, mais un paysage des bords de Seine, style Chatou ou Bougival, plein d’eau et de son corollaire la verdure, avec des maisons aux toits d’ardoise, des fleurs, des péniches, des arbres moirés par le vent… Je ne suis pas un forcené de la barbouille figurative, crois-je t’avoir souvent dit au paravent chinois, mais force m’est de reconnaître la qualité de cette toile.

— Pardon de vous importuner, dis-je, votre peinture est de qualité, monsieur. Vous êtes français, je gage. Car ce paysage, lui, l’est de façon indéniable.

Le vieillard (pas loin de quatre-vingts bougies aux prochains ananas) s’arrache de son œuvre, lentement, comme d’un cul après une éjaculation dûment retardée.

Il nous prend conscience et nous gratifie d’un hochage de tête.

— Bien sûr, bien sûr, français, répond-il.

De sa paluche tenant le pinceau, il dégage deux doigts qu’il nous tend pour une mini-poignée de main.

— Gauguin-Dessort, se présente-t-il. Dessort est mon vrai nom, Gauguin mon pseudonyme.

Montrant le chevalet, je ne puis m’empêcher de questionner :

— Comment se fait-il que vous supportiez une température avoisinant cinquante degrés pour peindre un paysage qui n’a rien à voir avec votre environnement ?

Il cligne de l’œil.

— Parce que je suis le maître de l’école antinomique, cher monsieur. Je pars du principe que l’inspiration est stimulée par un intense besoin de ce qui vous échappe. Lorsque j’habitais Maison-Laffitte, je ressentais un appel si aigu du continent africain que je le peignais depuis ma roseraie. À force de me le rendre enchanteur, j’ai fini par m’y fixer. Et à présent, je suis pétri de la nostalgie de l’ancienne et regrettée Seine-et-Oise. C’est au milieu de cette fournaise qu’elle me vient avec le plus d’acuité.

— Passionnant. Mais, ici, à qui vendez-vous vos toiles ?

Le vieux rebiffe.

— Sachez que je ne vends pas, monsieur ! J’accumule. Tout comme Van Gogh, je n’ai vendu qu’une seule toile dans ma vie, mais les circonstances firent que je décidai de ne jamais réitérer une telle infamie, ma famille m’ayant laissé de quoi vivre et mourir en me passant des autres.

Une colère rétrospective le fait trembler. À son âge, un rien vous fait, déjà beau qu’il ne sucre point naturellement.

Intéressé comme toujours par les êtres pittoresques qui échappent à la communauté mortelle, je le presse de nous révéler, là, en pleine chaleur, alors que j’ai un tueur à fouetter, les circonstances entourant la fameuse vente. Mais, sachant que la plupart d’entre toi est friand uniquement d’action et déteste mes digressions vouaseuses, je te sépare la partie intéressée, de manière que tu sautes à pieds joints le passage en question, lequel soit confié entre nous, est rudement scatologique une fois de plus, car, à l’image de l’humanité, mon œuvre est bâtie sur la merde, ce qui m’évite d’avoir à me présenter aux académies et de fréquenter les salons où l’on se fait chier et où le caviar n’est même pas du vrai caviar.

Bon, je commence… Saute, mon pote ! Saute !

……………………………………

M. Gauguin-Dessort nous explique comme quoi, à ses débuts de barbouilleur, il était plein d’illuses, cubiste sur les bords, hardi, insolent, tout bien comme on doit être quand on démarre dans ce noble art de la peinture. Il réussit à participer à une exposition de jeunes loups dans une galerie parisienne. Par chance, la critique qui éreinta l’Exposition fit exception pour lui, signalant ses qualités de ceci-cela, nanananère, charabia habituel, le plus abscons possible, toujours en matière picturale, tu remarqueras. Certains auteurs daubent sur les critiques littéraires ; eh ben, mon vieux, que diraient-ils s’ils avaient affaire à des critiques de peinture ? Les critiques littéraires, eux, au moins, écrivent intelligiblement, alors que les autres se croient obligés de faire des vers libres pour causer d’un tableau, ces manches ; toujours toujours. Essaie de lire une préface de catalogue raisonné, ou bien le texte d’une invitation à un vernissage et tu comprendras ta douleur. Tout cela, je l’ai déjà dit ailleurs, mais je le répéterai car il est des clous sur la tête desquels il ne faut pas avoir peur de taper.

Donc, à cette expo, Gauguin-Dessort est le seul à tirer son épingle du jeu, comme il est dit dans les écritures des lavedus. Pour le coup : jalousie aiguë des copains qui se sont fait impitoyablement étendre. L’un d’eux, le plus aigri, se livre à une vengeance mesquine : ayant lu l’article, il se fout le doigt dans le cul en revenant à la galerie, et dépose une brune virgule sur l’œuvre de notre nouvel aminche. Ses potes, séduits par la qualité de cette réaction, en font autant, et voilà que la toile exposée par Gauguin-Dessort se met à ressembler à un mur de chiottes publiques.

Gauguin-Dessort se pointe. Il est effondré. Sans voix de trop d’indignation, les bras pendants comme toutes les bites de l’Institut. À ce moment, un visiteur étranger, acheteur éminent pour le compte d’un musée de Berlin, tombe en arrête (il était pédé) devant l’œuvre emmerdée. Il se met à égosiller que c’est « schön » (et ça ne sait pas), que c’est ultra « wunderlich », « kolossal » et autres, bref, il achète sans discuter le prix et court emporter le chef-d’œuvre dans les Allemagnes de merde. Hilarité générale, emboîtage des petits copains, Gauguin-Dessort s’enfuit, envoie les sous de la vente pour le petit Noël des vidangeurs parisiens et jure qu’on ne l’y prendra plus et que, désormais il sera figuratif et peindra pour lui seul.

Dont acte.

Émouvant, n’est-ce pas ?

Allez, viens, on va rejoindre les autres truffes.

……………………………………

Le Gravos qui, comme tu le sais, fait du débilium très mince, essuie d’une seule coudée une livre et demie de sueur suiffeuse et demande :

— Dites-moi, M’sieur Léonard de Vin Cuit, vous savez-t-il où l’on pourrait faire un repas valab’ dans ce charmant port de plaisance, j’ai la menteuse comme une pierre ponce et l’estom’ qu’applaudit des deux mains.

Gauguin-Dessort essuie ses mains à un chiffon emplâtré de peinture.

— Je vais vous conduire chez moi, nous trouverons de quoi vous sustenter.

Bérurier a un petit ziguilili gêné.

— Écoutez, l’artiss, j’voudrais pas qu’ait maldonne ; moi, c’est pas de m’sustenter qui m’intéresse, mais d’bouffer. P’têt’ qu’un bon restaurant s’rait mieux dans la note, non ?

— Venez, venez ! tranche le vieillard, des compatriotes affamés, c’est sacré.

Il se met en route, marchant à pas vifs sous le soleil de plomb, sans en être incommodé.

— Vous abandonnez votre toile et votre matériel ? m’étonné-je.

— Ils ne craignent rien, ici on me respecte ; je suis une espèce de vieux sorcier.

Quelques centaines de mètres à parcourir, et ma stupeur s’épanouit comme la corolle d’un parachute dont les suspentes ont bien fonctionné.

L’existence est pleine d’imprévus pour qui remue. Tu te livres à des estimations, et la réalité te baise en canard (c’est une de ses barbaries).

Ainsi, je m’attends à débouler dans une cahute infecte, genre antre (nom masculin) d’artiste vieux et armagnac. Zob, mon frère ! Gauguin-Dessort crèche dans la plus belle demeure de Gagnoa, au milieu d’un jardin de rêve, exotique certes, mais par rapport à quoi, Ducon ?

Demeure Île-de-France : toit d’ardoise, murs blancs avec du frometon autour des ouvertures, portes-fenêtres, volets gris. Si le jardin est exotique par rapport à la France, la Maison l’est par rapport à l’Afrique.

— Venez, venez ! presse le Dabe en escaladant le perron de meulière.

Et on pénètre dans une vaste pièce où ronronne un appareil à air conditionné. Elle est pleine de canapés, de meubles dix-huitième, il y a même un piano à arbre droit, noir, avec la photo de Beethoven dessus. Les murs sont garnis avec les toiles du maître. Au fond, une cheminée dans laquelle brûle un vrai feu de bûches dont la chaleur est neutralisée par un pare-feu frigorifique. The luxe !

Mais ce n’est pas tout.

Une sixaine de filles stationnent dans ce fastueux livinge. Trois Blanches, trois Noires. Les Blanches comprennent : une blonde, une brune, une rousse. Les Noires : une ébénite, une capucino, une mulâtreuse. Ces dames sont ravissantes et sobrement vêtues d’une ceinture d’or à laquelle est accrochée une plaque portant leur nom.

— Mon harem, présente sobrement le peintre, installez-vous.

Il empare une sonnette d’argent à manche de prunier confit et l’agite, drelin drelin, jusqu’à tant qu’arrive un énorme Turc enturbanné, chamarré, obèse, eunuque, ça, tu peux y compter, muet comme dans les films qui racontent une histoire d’amour dans l’Arabie d’avant le pétrole, à l’époque où les émirs se déplaçaient pas en jet privé mais en tapis volants, qu’ensuite, leurs esclaves allaient vendre aux terrasses des cafés.

Gauguin-Dessort se tourne vers nous.

— Je vous propose un foie gras frais de la Barrière Poquelin, arrosé d’un château d’Yquem ; suivi d’une potée auvergnate qu’accompagnera un cahors servi frais. Fromage, tarte à l’ananas. Si vous jugez cette collation insuffisante, je peux dire à Ali d’intercaler un ris de veau Clamart entre le foie gras et la potée ?

Bérurier, bien qu’il soit déshydraté à outrance, trouve le moyen de laisser dégouler une stalactite à l’énoncé du festin.

— C’est trop d’bonheur, monseigneur, balbutie-t-il, oui, oui, d’accord sur tout, et d’accord aussi pour l’inclusion du ris de veau, si ça ne vous inconvègne pas.

Gauguin-Dessort nous sourit.

— Vous me pardonnerez, mais je vais devoir retourner à mon tableau. Quand l’inspiration est là, c’est comme pour la bandaison : il ne faut pas la faire languir. Oh ! à propos de bandaison, il est bien entendu qu’après votre repas vous avez toute latitude pour vous amuser avec ces demoiselles. Vous serez tranquilles : aucune ne parle le français. J’y ai veillé. Pas même l’anglais. Cela facilite les transports. Combien de filles sublimes m’ont saccagé les ardeurs d’un mot inopportun ! Mais le pire, oh ! oui, le pire, c’est « après ». Ce besoin de bavardage qui les prend, Seigneur ! Elles veulent justifier, expliquer, s’assurer de vous. Je fuyais, ou bien les chassais. Mais il est difficile de foutre à la porte une donzelle nue et surtout décoiffée par l’amour. Enfin, maintenant tout est bien. Sur ce, laissez-moi jouer les Ruy Blas en vous souhaitant bon appétit, messieurs.

Et l’excellent homme se hâte vers le chef-d’œuvre abandonné sur la place.

Béru le regarde disparaître, ému :

— Tu veux qu’j’vais t’dire, Gars ? il susurre, tu n’trouves plus de bonshommes commak, d’nos jours. L’savoir-viv’, c’est un truc des aut’fois. De nos jours d’aujourd’hui, on n’sait même plus mourir.

* * *

Et puis bon, je ne vais pas te raconter le repas, à toi, bouffe-merde comme je te sais. Non plus que les papouilles, mignardises et lutineries que nous prodiguons à ces affables damoiselles en attendant la jaffe, renon plus l’à quel point on se fait rigoler le zigomard folâtre, après le dessert, Bérurier et moi. Un enchantement ! Romain, quoi. On se prend pour les cousins germains de Caligula. D’autant que le cuisinier mérite au moins deux étoiles, comme le général de Gaulle ; et que les filles sont, prétend Béru, d’une expertise rare dans l’art de t’extrapoler le sensoriel en te faisant voler la bistougnette en éclats, les chères salopes. Elles raffolent se laisser grumeler le joint de culasse, vu que c’est la spécialité du père Gauguin-Dessort et qu’elles se pratiquent le lapsus, entre elles, pour meubler les temps morts ; mais où l’on obtient auprès d’elles un succès franc et massif, c’est à la baguette magique. Tu les verrais se bousculer au portillon pour toucher leur pension ! Fatal : la tringle, c’est pas le domaine au peintre, compte tenu de ses quatre-vingts balais, à cézigue pâteux. Il a beau se faire une santé dans la térébenthine (je dois toujours compulser le dico pour savoir où l’on met l’ « h ») il ne caracole plus de l’aubergine à moustaches, l’ancêtre, y a une limite à tout.

Bref, je ne peux pas m’attarder sur la fiesta. Je suis un auteur plein de retenue (surtout quand j’allais au lycée) et qui ne se complaît (veston) pas dans les descriptions au jus de burne. Tout ce que je peux te dire, c’est que la séance mérite un détour ; surtout du fait de la Blanche rousse qui prend de la bagouze pis que toi et Chazot la friponne, et te fait une séance d’écrou cannelé à t’en tréfiler le bigoudi à tête casquée. Sans parler aussi de la brune qui devait être contorsionniste avant de s’engager dans l’Armée du Salubre ; ni d’une des noiraudes, charogne, elle travaille de tout à la fois. Femme orchestre (de chambre). Cette puissance, mamma mia ! Tiens, rien que de t’en causer, mords un pneu l’effet que ça me fait ! Mais n’insistons pas.

Toujours sobre. Tout dans la dignité, l’Antonio. Jamais un mot plus haut que l’autre.

Or, donc, lorsque nous nous sommes rempli l’estomac et vidé les testicules, il me revient en mémoire que nous sommes ici, non pas par la volonté du peuple, pas plus que par la force des baïonnettes, mais bien pour tenter de mettre la main (en anglais : the hand) sur l’épouvantable Stromberg, homme sans foi ni loi, sans feu ni lieu, dont la conscience doit ressembler à un camion de vidange accidenté.

Le soleil n’étant plus au zénith, mais un peu plus à gauche, au-dessus du bazar, je décide de réaffronter ses rigueurs. Le Gros rechigne un peu, fait le plein de champagne, manière de se préparer une fraîcheur du tube digestif, et gobe la Valère ! (comme le dit volontiers le cher Jean Desailly). Quelques bibises à la ronde, une ultime pelotée de dargifs, juste pour les choses de l’amitié, et en route bonne troupe !

L’animation est revenue sur la ville. Y a de la bagnole, du monde, des cris, un chatoiement (de Lady Chatterley, à moins que tu ne préfères : « Crime et chatoiement », avec ma pomme il en pleut comme vache qui épice) de couleurs où dominent les bleus, les beaux bleus intenses d’Afrique.

Le Chari varie. L’air zonzonne comme une ligne électrique. Mon complet assouvissement organique me plonge dans un état d’euphorie sacerdotale ravissant. Je me sens kif Mathurin Popeye après sa goulée de spinach. Vroum ! vrrroum ! Je tourne rond, plein gaz ! Sus ! Sus ! Pétarade du mental. L’énergie me jaillit des pores comme, après un vigoureux brossage, le sang des gencives. Je vais tout fracasser, moi, tu sais ! Et que je ne crains personne, moi, tu sais !

— Marche pas si vite, époumone Béru, t’as becqueté du lion ! Et d’abord, où qu’tu vas ?

— Je ne sais pas, mais je vais bientôt y arriver, promets-je. Bon, faut que je te pose une question : comment t’y prendrais-tu, toi, pour renouer avec la piste du tueur ? Tu visiterais les hôtels de la localité ? Tu arrêterais les passants en montrant le portrait robot ? Raconte pour voir, ça m’intéresse. Non ? T’es sec comme tes claouis ? Alors je vais essayer de faire sans toi, mon pote, comme d’habitude.

D’abord, les hôtels, il n’y faut pas songer quand on vient de se faire déposer dans un zinc dont on a bousillé le pilote. Stromberg est de plus en plus aux abois (il jappe déjà !). Il s’est donc rendu à un endroit précis où il était assuré de trouver asile et sûreté. Ce lieu, privilégié pour lui, c’est fatalement un coinceteau particulier. Il convient par conséquent de déterminer les lieux particuliers de Gagnoa.

Sans coup ni férir, je vais rejoindre le papa Gauguin-Dessort, toujours debout et concentré devant son chevalet, peignant son coin d’Île-de-France avec dévotion, en transes ou presque, ne s’interrompant que pour contempler la place bigarrée afin de vérifier que ce qu’il brosse correspond parfaitement à la réalité environnante.

Le maître de l’École antinomiste s’extrait de son état second pour nous sourire. Nous le remercions chaleureusement (ici ce n’est pas difficile) de son royal accueil. Puis l’ayant derechef (de gare) complimenté à propos de son rechef-d’œuvre, je lui expose le mobile de notre venue dans cette coquette cité.

Il m’écoute, et son visage se modifie. S’altère (ce qui est logique avec une pareille chaleur). Il rembrunit. Il amaigrit sous nos yeux. Son souffle devient rauque (comme Feller). Un vent de haine lui sourd (mais il va mettre un Sonotone) des naseaux.

Quant à son regard, il lance des éclairs qui ne sont ni au café, ni au chocolat.

— Flics ! fait-il, d’une voix agonisante de trop tout. Flics ! J’ai nourri des flics ! Ô, Seigneur, pourquoi m’as-tu laissé dériver jusque-là ? Ils ont mangé dans ma vaisselle ! Je vais devoir la briser menu, la réduire en poudre ! Ils ont bu mon vin venu de France ! Ils ont baisé les femelles de mon harem ! Comment réparer sur ces donzelles pareille souillure ? Les baigner dans de l’alcool à quatre-vingt-dix ? Passer leurs chattes insanes au lance-flammes ? Non, non ! Les remplacer, oui. Les flanquer dans une bétaillère et les faire conduire très loin d’ici, aux confins du désert, pour qu’elles s’y dessèchent comme des gazelles mortes ! Des flics ! Et je leur ai souri, parlé, serré la main ! Ma main qui peint, misère ! Ma main qui peint ! Pourra-t-elle reprendre le pinceau, désormais et interpréter mon génie ? Que faire ? Sera-t-il possible de lui redonner un jour sa dignité de main ? Lourdes ? La tremper dans l’eau miraculante ? Peut-être ! Oui, pourquoi pas : Lourdes ! Qu’elle fasse la charité aussi, et que les pauvres la baisent. La rédemption de ma main par la gratitude d’autrui. Et ils restent là, ces deux purulences, à contempler mon tableau, le rendant nul et non avenu. Ah ! charognards !

Il se met à lacérer sa toile avec le couteau servant au mélange de ses couleurs.

— Fuyez ! Fuyez ! nous crie-t-il. Fuyez avant que je ne vous en fasse autant, abominances !

Nous nous mettons à reculer, pour tenter, coûte que coûte, de lui épargner l’infarctus. Ses invectives rameutent la populace. Ça grouille d’aimables Noirs hilares qui nous regardent en se poilant. Un Blanc souille de sa grisaille hépatique cette foultitude d’ébène. Je m’adresse à lui : c’est un grand gros, avec une casquette de toile bleue, de la barbe en instance, un regard débordant de scotch et un bide couveur de cirrhose.

— Dites, il est siphonné, ce vieux, ou quoi ?

Il hausse les épaules :

— Le père Gauguin ? Non, pas particulièrement, mais il a ses crises parfois quand une gueule ne lui revient pas. C’est un ancien bagnard. Jadis il a été accusé d’avoir assassiné ses parents. Il a tiré plusieurs années à Cayenne, jusqu’au jour où son avocat a découvert un élément nouveau qui a permis la révision du procès, puis sa réhabilitation…

J’acquiesce. Tout s’explique. Ça et le reste. Les hommes ont toujours des motivations qui justifient leur comportement.

— Il y a un bon hôtel, dans le secteur ? demandé-je à mon terlocuteur.

— Il y a le Sphinx, au bout de la place.

Il nous détranche sans complaisance, le gros mec, comme s’il partageait d’instinct l’aversion du vieux peintre pour nos personnes.

La tentation me vient de le questionner pour en apprendre un bout sur le pays et ces fameux lieux « particuliers » que je subodore ; mais il se montre si hermétique, brusquement, et si proche de la franche hostilité que je renonce. Il doit bien y avoir d’autres personnes à Gagnoa susceptibles d’éclairer ma lanterne, non ?


Alors, viens ici qu’on se marre : nous nous esbignons à pas de laboureurs jusqu’à l’hôtel Sphinx ; mon idée est d’y retenir deux piaules manière de nous assurer un P.C., puis de partir en chasse.

Et juste comme nous atteignons ce coquet établissement, une Pigeot 504, en bon état, s’arrête devant l’hôtel. Elle est pilotée par un Blanc plus que blanc, puisqu’il est blond et rose. Chose pas solite dans ce pays, l’homme est en complet de ville mal coupé, dans les tons passe-partout. En plus, ce nœud porte un bitos de feutre gris à ruban noir. Mais là commence seulement ma surprise (en anglais my surprise), car, à peine la chignole vient-elle de stopper, qu’un couple sort de l’hôtel.

Un couple de Blancs.

Elle, c’est Arabelle Stone, la gonzesse du train de Londres qui s’est fait alpaguer par des Soviets à Victoria Station. Lui, c’est un Russe, ou en tout cas un Slave (à grande eau), pas besoin d’être notaire, ni même grand clerc, pour piger ça au premier coup d’œil. Sa physionomie est déjà un début de passeport. Les yeux, la mâchoire, la coupe de cheveux, tout chez ce quidam est révélateur.

Le couple grimpe dans la 504, laquelle démarre sans plus attendre.

Le Mastar murmure :

— Est-qu’t’as vu c’qu’ j’ai vu, Mec ?

— Il me semble, le rassuré-je.

On demeure comme deux admirables nœuds, à regarder la fumaga bleutée de l’échappement. La guinde vire sur la droite (par rapport au détroit de Béring, mais disons sur la gauche, si on se réfère au cap Horn) et disparaît.

Alors là, pour une stupeur stupéfiante… Si je m’attendais… Etc. etc. (Tu ajoutes tes propres exclamations car je sais que chacun a ses habitudes.)

— Ça veut dire quoi-ce ? me demande Bérurier.

Je branle le chef, comme la première cuisinière venue.

— Que nous sommes sur la bonne piste, Gros. Ce pays est au cœur d’un micmac pas charançonné.

* * *

Le Sphinx, contrairement au « Grand Hôtel-Palace » de Sassédutrou, est un établissement agréable, construit en carré, avec un vaste patio en son milieu. Pas d’étages. C’est le style motel. Chaque chambre donne sur le patio où glougloute un bassin et où poussent gaillardement des plantes qui, à Paris, valent un prix fou chez Lachaume, alors qu’ici tu les as à l’œil, mais bien entendu, faut payer le voyage.

L’hôtel est tenu, soutenu, entretenu par une grosse dame qui ressemble à l’ex-reine Juliéna des Pays — (qui volent) Bas, celle qui a refilé son vélo de cérémonie à sa grande fifille. Dodue, avenante, l’œil pardonneur, le sourire pour cartes postales, elle est accompagnée de son Bernard de Lippe, en l’occurrence un petit bonhomme du genre crevard à nez poreux qui ne touche pas des pots-de-vin mais les boit.

Cette exquise personne nous reçoit avec une infinie courtoisie. On lui raconte un chouette vanne pour expliquer notre absence de bagages, comme quoi nous avons été obligés de nous poser ici alors que nous nous rendions à Cakaocho, biscotte une avarie survenue à notre zavion, coupable d’avoir flanché de la durite intercostale double, et qu’il nous va faudre (comme dit Bérurier) attendre la pièce de rechange commandée au grand bazar d’Abidjan ; tout bien.

Elle s’en ravit, nous décerne les turnes 7 et 8, nous y escorte, célébrant chemin faisant les charmes de son hôtel. Moi, tu me connais ? Secco, je la branche sur ses clilles du moment. Non, elle n’a pas grand trèpe : quelques exportateurs venus de la capitale, et puis deux Russes et une Française arrivés du matin : des diplomates en poste qui se donnent un peu d’air. Le couple occupe la chambre 9 qui est à deux lits, et leur ami, la 10. Manière de tout vérifier, je m’informe que si des fois elle n’aurait pas hébergé, du temps qu’elle y était, notre brave tueur, lui faisant de l’homme une description impec, car le portrait robot annonce par trop notre couleur et il est préférable de s’abstenir. Mais non, elle n’a personne vu, dit-elle.

Les deux piaules sont contiguës mais pas communicantes. Sobres et de bon ton. Pas grandes, fonctionnelles, proprettes. L’une dans les tons paille, l’autre dans les bleu branlette.

J’en fais compliment à la rombiasse. Elle rosit.

— Apportez-nous donc une bouteille de champagne, qu’on trinque, proposé-je.

Elle trémousse, l’œil tout de suite allumé, avec du flottement dans le Zuyderzee. Les dames sur le retour, crois-moi, une œillade de velours les détrempe.

La voilà qui se radine, après s’être filé un coup de peigne en trombe et passé un peu de rouge dégueulis sur les lèvres. Sa poitrine batave se dresse comme le double canon d’une mitrailleuse anti-avions.

Je lui propose la chaise unique, me contentant du lit. Sur mes instances, le Gravos va perquisitionner au 10 et au 9 pendant que je lutinerai la taulière.

Il serait mieux que les rôles fussent inversés, mais c’est moi qui ai le ticket excitateur, et donc le choix est fait par la dame.

Tout en l’abreuvant d’un champagne servi à la même température que l’eau de ton bain, je l’ensorcelle de l’œil et de l’inflexion. Et depuis combien de temps demeure-t-elle en Côte-d’Ivoire ? Vingt ans déjà ! À la suite de quoi ? Elle était dans un bordel français d’Abidjan ! Elle suçait la coloniale ! Chère vaillante ! Ensuite, le bas de soie avant rempli le bas de laine, elle est venue ici avec Jérôme pour y installer un hôtel ? La belle idée ! Jérôme est un con ? Oui, cela se pressent. Il ne baise plus ? On l’admet sans mal. Alcoolique ? Bien sûr : l’Afrique, pour les Européens, hein ?… Elle s’est attachée à ce fascinant pays ? Comme on la comprend !

Je place ma bottine secrète.

A-t-elle des relations à Gagnoa ? Pas beaucoup. Un pasteur hollandais et sa femme, quelques fonctionnaires français, un restaurateur italien, un boutiquier chinois, deux exportateurs arméniens, un banquier juif… Mais les gens ne l’intéressent pas. Elle, c’est l’ambiance.

Ici, la vie finit par être envoûtante. Martha va parfois chasser le singe dans la forêt. Ou bien cueillir des noix de coco dans son jardin à la campagne.

Elle trémousse son gros cul immatriculé NL, la mère. Joyce en plein de l’intérêt que je lui porte. Tant qu’elle m’en devient émouvante, ma Néerlandoche, y a pas de sot coït, les gars. Chacun a droit au panard, en tous lieux, à tout âge.

Now, c’est pas le tout ; faut aller de l’avant. Et qu’à force de toujours y aller, on finit par passer, je sens bien. On se trouve à l’autre extrémité, là qu’aucun garde-fou ne peut plus stopper ton élan vers l’abîme. Oui, oui, je sens bien. Je vois bien. Je sais bien. Tout pigé, tout compris, tout admis. Quand on y songe, y avait qu’à pas, quoi ! Mais y a eu ! Merde ! Et quand t’as pris totalement conscience, mon zami, tu arrives à te demander si ça vaut vraiment le coup de finir. Tout est fini en commençant. Rien n’existe qu’un moment d’illuse. La Terre aussi est en train de finir, tu le sais bien. Donc, pour ce qui est de l’immortalité tu repasseras. Cette oiseuserie à l’œil, pour causer, apprendre à mieux se taire ; voilà, maintenant je la ferme hermétique. Je te raconte une histoire. Que branler d’autre ?

Je te prétendais donc qu’on doit aller de l’avant, surtout quand on marne en action policière de mes couilles. Si tu laisses retomber le soufflé, ils te balancent le polar à la gueule, les lecteurs, t’envoient apprendre ton dur métier d’embrouilleur qui débrouille.

Alors, pour dire de la conditionner bien à bloc, je lui consens une petite main tombée. Le lézard fantasque : devine le nom de la bêbête qui monte qui monte.

Elle batave de la cramouille, dame Martha. Revient à ses antiques émois en toc d’avant la coloniale, quand un superbe mac de Pigalle la chibrait d’importance.

En somme, c’est quoi, comme patelin, Gagnoa ? Il y a des gens particuliers, ici, en dehors des indigènes et de ceux qui viennent y gagner leur buffle ? Un vieux peintre richissime, ancien bagnard réhabilité, légèrement focard sur les pourtours ? Et, en dehors de ce kroum ? Nobody ? Y a pas de maison coloniale à l’écart ? De palais résidentiel ? Non ? Prenons ses clients, dès lors : les Russes par exemple, ils ont radiné comment ? En avion ? Sont allés louer une voiture pour visiter la région ? Y a quoi à voir, somme toute ? Ici, c’est un bout de désert, mais la forêt est proche. On peut y chasser ? Oui, mais faut prendre un permis ; elle en délivre, mistress Van d’Expute. Non, non, les Russes ne lui en ont pas demandé.

En somme, je n’ai rien appris de positif. La daronne croit que je vais lui faire sa joie de vivre et souffle court. De la sueur préalable lui dégouline sur les ailes du nez et son regard chavire. Franchement, je ne m’en sens pas pour l’honorer (non : je n’ajouterai pas de Balzac, n’y compte pas !). Dis, je viens d’accomplir une bath prestation avec les gonzesses au père Gauguin-Dessort. Une brave femme comme Martha, c’est seulement possible les jours de jeûne, après un sévère Ramadan ; ou bien quand t’en as un coup dans les carreaux qui te porte aux euphories.

Qu’heureusement, je suis tiré d’une situasse embarrassante par Bérurier, lequel entre sans s’annoncer, la trogne lumineuse, la bouche comme une andouillette en train de mijoter au bord du fourneau.

— Navré d’vous déranger, les amoureux, mais faut qu’j’vais t’causer, Gars.

Le charme à la vioque est rompu : clac ! Je retire ma main de ses territoires en friche, l’aide à se mettre debout. Elle part, titubante. D’une œillade, je lui promets l’avenir. Pendant ce temps de mondanité, Béru écluse la boutanche de rouille.

— Tu as déniché quelque chose de valable ? l’interrogé-je, lorsque nous sommes seulâbres.

— Pas mal et toi ? il riposte, joyce comme un serin dont on vient d’ouvrir la cage.

Le rot complémentaire qu’il me délivre en bonne et due forme donnerait à penser que les lions attaquent.

Il en chasse les vapeurs subséquentes d’une main gracieusement agitée.

— Drôlement outillés, les frangins.

— C’est-à-dire ?

— Un attirail d’photographe vach’ment chiadé. J’t’ débute par la boîte en métal qui sert à l’transbahuter. Elle a un doub’ fond, c’t’-à-dire qu’y faut qu’t’ôte l’garnissage d’velours rouge, dont y s’déboîte, pour trouver, par en dessous, un mignon poste émettreur. D’la mignarisation admirab’, Mec. L’vrai véritab’ bijou. À tout hasard, j’ai engourdi la pièce maîtresse, qu’est le fignoleur d’fréquence, qu’ j’ai l’honneur d’te présenter ci-joint.

Il tire de sa vague une petite pièce chromée, cylindrique.

— Ils ont l’bonjour s’ils voudraient émettrer, maint’nant.

— Bravo. Ensuite ?

— Ensute, mon gamin, j’ai découvert qu’le trépied télescopé qui sert à faire d’la pose est en réalité une arme, lorsqu’on l’assemble différemment. Question d’emboît’ment. L’socle contient des bastos grosses comme des noyaux d’dattes, qu’en voicille une pour ton information personnelle d’à toute faim utile.

Je cueille l’espèce de projectile et le laisse rouler au creux de ma main.

— C’ doit z’êt’ une balle très partie-culière, hmmm ?

En effet. Seule la pointe est en acier fouinazé pour permettre la pénétration, le reste doit contenir une substance nocive, voire explosive, que sais-je.

— Toujours est-elle qu’y n’sont pas près d’s’en servir, ricane en souriant aigre le monstre des abysses, Magine-toi qu’j’ai enfoncé discrètement dans l’canon la barrette d’réglage d’mes bretelles qui just’ment v’nait de flancher.

Je donne une caresse pour chien sans puces au Mastar.

— Voilà de la belle besogne, mon ami.

— Quel plan tu mijotes, Grand Chef ? demande le Radieux qui remue la queue de plaisir.

— Attendre et voir, réponds-je. Je vais essayer de louer une bagnole quelque part pendant que toi tu perceras un trou discret dans la cloison de ta chambre, non entre ta piaule et la mienne, mais entre la tienne et celle qu’occupe le « couple ». Il serait intéressant d’écouter ce qu’ils se disent.

— Et s’ils causent en russe ? objecte Bérurier.

— Alors j’apprendrai le russe.

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