L’aurore relaie l’incendie.
Principe des vases communicants.
Il faut dire que, depuis une bonne heure déjà, un Canadair s’active, venu d’Abidjan, pour juguler le sinistre.
Et il est sinistre, le sinistre. De la fenêtre de ma chambre j’aperçois, à perte de vue, la forêt proche, fumante, calcinée, avec de-ci, de-là, des embrasements tenaces car le feu est indomptable.
Mais le jour s’épanouit, et tout va mieux dans les cœurs après cette nuit de folie. On a dû conduire Lady Meckouihl à l’hôpital de Sassédutrou. J’ai rendu sa liberté à M’sieur Gracieux, après lui avoir promis d’autres sévices s’il se risquait à nous attirer de nouveaux ennuis. Bérurier a découvert une caisse de vin, dans les arcanes de l’hôtel ; quant à Samantha, brisée par l’émotion, elle a fini la nuit dans mon lit cancreleux, ce qui était la solution la plus raisonnable.
Elle a écrasé avec ses fesses un grand nombre d’insectes mystérieux et rébarbatifs qui raviraient un entomologiste.
Je me lève et cherche en grand vain une salle d’eau. L’unique salle de bains du Palace, qui comporte un lavabo et une douche, est en rideau, because l’incendie qui a épuisé les réserves. C’est donc à l’Evian que je me lave les chailles et vingt-cinq centimètres carrés de visage. Après ces maigrelettes ablutions, je pars sur le chantier de la guerre.
Primo : mes hommes.
Pas fraîches, les troupes. Et plutôt décimées puisqu’elles sont réduites de moitié. En effet, seul Béru occupe la chambre. Il est ivre à ne plus pouvoir décoller sa langue de son palais avant plusieurs jours.
Je le secoue rudement. Un de ses stores se soulève un tantisoit (qui mal y pense) et il demande :
— Mrrrr ?
— Où est César ?
L’Obèse prend une espèce d’élan à l’intérieur de son subconscient et articule un mot qui pourrait être le mot « yougoslave ». Je le presse de répéter intelligiblement.
Nouvel effort surhumain. Puis ses lèvres s’écartent de deux millimètres et, par la fente, il laisse filtrer :
— Pinaud se lave.
— Où ? Il n’y a plus d’eau.
— La mer.
— Il est allé se laver dans la mer ?
— Mrrroui. N’ p’vait pl’ r’ster comm’ ça.
L’odeur de la chambre confirme le bien-fondé de cette affirmation.
Il soupire :
— D’main…
Puis se referme hermétiquement et bascule dans les plus noirs oublis qui soient.
En bas, dans le hall du « Grand Hôtel-Palace », le directeur de l’établissement passe l’aspirateur, un vieil engin qu’on lui rachèterait un bon prix pour le mettre dans une collection privée. Ça ronfle, ça hoquette, et il en jaillit des volées d’étincelles. En plus, ça n’aspire que quelques scarabées écrasés et des capotes anglaises balancées dans le hall par la cage d’escalier après usage.
Il essuie de son coude droit douze centimètres d’excellente morve suspendue à son nez.
— M’sieur, me dit-il, y a la police, elle veut te voir. Elle dit, y faut que tu passes d’urgence, mon vieux, rapport à un mort qui est mort.
Je sens s’astrakaner mes poils sous les bras.
J’aurais dû me douter que l’affaire de la Grande Maison aurait des conséquences. Déjà, je me vois embastillé dans un cul-de-basse-fosse à Sassédutrou. Pas joyce ! Je ne suis pas maniaque du manioc et les punaises de l’Hôtel-Palace me suffisent.
— Où se trouve la police, patron ?
L’aspirateur-driver se remouche de la même manière que précédemment.
— Mon vieux, tu peux pas te tromper. Tu vois la rue principale qui est toute seule ?
— Oui.
— Eh ben c’est pas là, mais tu connais la place Zimboum-Lala qu’est au bout ?
— Je crois.
— Eh ben c’est pas là non plus, mon vieux. Pour la police, tu prends la route de l’éroport. Tu regardes une maison, y a comme ça écrit dessus « Gendarmie Nele ».
— Pourquoi Nele ?
— Parce qu’a un gros N et un autre tout petit avec un e. « Gendarmie Nle », tu comprends ?
Un aimable gendarme noir foncé, en chemise à manches courtes et pantalon clair me reçoit. Jeune, beau, lunetté d’or. Il me sourit.
— J’ai appris que vous étiez parmi nous, commissaire, et je suis honoré de vous accueillir.
Il me désigne un fauteuil de rotin, qui rote d’ailleurs quand je m’y dépose.
— Une cigarette ?
— Non, merci. De quoi s’agit-il, brigadier ?
— Vous étiez bien accompagné de l’inspecteur Pinaud ?
— Effectivement, pourquoi ?
Ce tour inattendu de la converse me chope au tu sais où ? Dépourvu. Le taulier de l’hôtel m’a dit que la police voulait me voir à propos d’un mort. Un tel préambule, truffé d’un imparfait redoutable, laisse entendre que ce défunt serait…
— J’ai le regret de vous dire que l’inspecteur Pinaud est décédé, déclare le jeune, noir, lunetté et beau gendarme, en conservant le sourire amical dont il ne se départ que dans les cas de constipation rebelle.
Cette affreuse nouvelle me glace l’âme.
Je reste marmoréen, inodore et sans saveur.
Il paraît assez content de son effet et repart :
— L’inspecteur Pinaud se baignait dans la mer, près de l’embouchure du Boû-Riko. Il avait déposé ses vêtements sur le rivage après avoir lavé son pantalon. Il se trouvait au large, lorsqu’un Canadair s’est posé sur le flot, sans le voir, le tuant net. Nous savons la chose par des pêcheurs qui ravaudaient leurs filets à proximité et qui ont assisté au drame. Lorsque le Canadair est reparti, ils ont mis une barque à l’eau pour se porter au secours de votre collaborateur ; hélas, le corps avait coulé et seule, une tache de sang subsistait à la surface de l’eau. C’est en inventoriant ses vêtements que j’ai pu découvrir qui il était.
Comment parviens-je à balbutier :
— Je vous remercie, docteur.
Du bout des lèvres ?
Mystère.
— Puis-je vous proposer un peu d’alcool, monsieur le commissaire ? s’emploie le jeune spéléologue distancié.
— Non, merci.
Il reprend, comme un pour qui la fin des autres est beaucoup plus envisageable que la sienne :
— Nous parvenons à juguler l’incendie de forêt.
— Tant mieux.
— Il est consécutif à un accident de voiture survenu à un touriste dont nous n’avons encore pu percer l’identité.
— Ah bon ?
— Il a brûlé entièrement, et avec lui tout ce qui aurait permis de l’identifier. Je viens de câbler le numéro de l’automobile à Abidjan ; il semblerait, d’après la carcasse, que c’eût été un taxi.
— Ah oui ?
Il a beau jacter, m’entretenir de choses qui me passionnaient encore il y a cinq minutes, je ne prends pas garde à ses paroles.
— Cet homme semblait revenir de la Grande Maison, continue le laryngologue sous-cutané. Pourtant, là-bas, ils déclarent n’avoir reçu aucune visite.
— Ah ! Vraiment ?
Mon interlo(poilde)cuteur m’adresse un clin de z’œil.
— Vous savez, je suppose, qui habite la Grande Maison, commissaire ? Votre séjour à Sassédutrou le prouve…
— Je, eh bien…
— En effet : le père Bok. Il est trop turbulent pour habiter Abidjan, notre gouvernement l’a installé ici, en lui recommandant de ne pas sortir.
— Ah ! Parfaitement, grabatule l’ahurissant Antonio.
— Ce qui, continue le caviste vertébral, ne l’empêche pas de traverser parfois la rue principale à cent cinquante à l’heure au volant de sa Porsche.
Moi, je m’en branle de Bokassa, du vrai et du faux, de celui qui vit et de celui qui est mort, je m’en torche de l’enquête au gendarme binoclé ; et que les habitants de la Grande Maison n’aient pas fait état du massacre de la nuit. Je pense à Baderne-Baderne, au Fossile, à la Vieillasse, à la Pine, au Bêlant, au Miroton ! À la vieille Pantoufle.
J’ai mon Pinuche en travers du cœur, et de la gorge, et de l’estom’. Pinaud, mon Pinaud !
Je m’arrache à mon siège.
— Merci, dis-je.
— Attendez, monsieur le commissaire, je vais vous faire un paquet de ses vêtements.
— Pas la peine.
Je hèle un vieux Noir à cheveux blancs qui passe devant la porte :
— Hep ! ça vous intéresse, ça ?
Il s’approche, considère les hardes que je lui désigne et amorce un sourire.
— Oh, oui, très chouette, M’sieur, t’es gentil.
Le gendarme a placé les papiers et menus objets dans une grosse enveloppe jaune ; et c’est lesté de ce mince et lugubre héritage que je reprends le chemin de l’hôtel.
La nouvelle réveille tout à fait Bérurier. Frais comme une fosse septique, il reste un moment au travers de sa couche vibrante de cloportes, les paupières pareilles à deux louches à potage renversées, le chapeau sur le front, le nez encombré de broussailles grumeleuses.
Il remue difficilement ses lèvres, comme on remue les pieds dans des bottes embouées. L’émotion le terrasse. Il devient blême sous la toile d’araignée violette posée sur sa face, telle une voilette.
Et alors, chose dantesque, chose atroce. Deux formidables larmes, semblables à celles que pleure le gros cierge d’une abbesse interprétant son con sert tôt d’après matines, la mâtine, roulent sur ce flamboyant visage glacé soudain par le chagrin.
Il ne les essuie pas.
Se lève en ahanant et va pisser par la fenêtre.
— Comme s’il aurait b’soin d’ se laver, murmure le Gros. Ça n’ lui arrivait presque quasiment jamais, et faut qu’il est venu en Afrique pour avoir un’ idée aussi tordue, c’ vieux glandu ! Tout ça sous prétexque qu’il avait bédolé dans ses nippes, comme si ça constituerait un cas de force motrice, bon Dieu d’bois !
Son jet personnel, impétueux, crépite sur la terrasse du « Grand Hôtel-Palace ». Il a la biroute glorieuse, au lever, l’Artiste, mais contrairement à la plupart des bonshommes chez qui l’érection matinale n’est guère utilisable, parce que résultant d’une simple pression momentanée de leur prostate sur leur urètre, chez lui, la bandaison est presque endémique et il faudrait pas mal d’acide bromhydrique pour atténuer cet état de gloire.
Donc, il pisse et pleure, et lamente tout à la fois, vidant sa peine et sa vessie avec une égale prodigalité, lorsque tout à coup, il cesse de licebroquer et de larmoyer.
Lance en main, il regarde.
Quoi, que regarde-t-il ? Il ne sait pas : l’eau. Le bassin qu’assombrissent le pin et le bouleau… dirait Victor.
Béru place un treizième pied à l’alexandrin par un pet implacable, brutal comme un coup de grâce.
— T’auras jamais vu ça ! promet-il.
Et de sa main qui ne tient pas sa queue, il me fait signe de partager avec lui le spectacle annoncé avec fracas.
Je vais.
Je vois.
Une cohorte, ou un cortège, voire une petite troupe ou tout ce que tu voudras, je m’en fous, s’avance vers l’hôtel, en provenance de la forêt consumée. Une bande de jeunes Noirs, qu’on appelait jadis négrillons, mais l’expression a vieilli et est devenue péjorative, s’avance, encadrant un Blanc et le criblant de quolibets. Le Blanc, je vais essayer. Mais il faut du talent. J’en possède, seulement il fatigue. Je me dépense sans compter, contrairement à certains de mes amis qui comptent sans dépenser (c’est toujours moi qui carme au restaurant).
Le Blanc, je te le dis tout de suite parce que c’est le principal, n’est autre que Pinaud.
Oui, mais quel Pinaud !
Pinaud nu, Pinaud cru, Pinaud cul !
Entièrement à poil. Le nez éclaté. Maigre qu’à côté de lui, un squelette d’amphithéâtre ressemble à un chanoine.
Il a les jambes noircies. Il marche en tenant ses deux mains en conque devant ses humbles génitoires. Ses cheveux ont disparu pour faire place à une sorte de casque rose. Et il clopine, le pauvre cher bougre. Te clopine. Tu dirais qu’il achève son Strasbourg-Paris en ne marchant plus qu’avec ses cors au pied. Pitoyable infiniment.
Mais vivant !
— C’est assez pas banal, hein, Gars ? soupire Bérurier en reprenant le cours de ses émictions. Vraiment, je regrette qu’on n’eusse pas un Kodak ; tout ça, c’est des choses qu’on n’a pas l’ droit d’ garder pour soye tout seul.
Le Détritus parvient à forcer son allure pour engouffrer le « Grand Hôtel-Palace », échappant enfin à la horde noire qui le moque.
Nous percevons son trotte-menuage dans l’honorable établissement. Je m’empresse de lui garder la porte ouverte, et il se jette à nous, comme d’autres à l’eau. Superbe élan, élan désespéré, farouche, issu de tous les ressorts affaissés de sa malheureuse personne. Ainsi procède le sauteur en hauteur à sa troisième et ultime tentative olympique.
S’abat sur le grabat de Béru. Haletant, lâchant enfin les pendeloques qui lui ont tenu lieu de testicules pendant tant de décades et qui ressemblent à ces deux petites pendeloques accrochées au cou des chèvres.
Comme il est en détresse, le chérubin génaire ! Amoindri encore, lui qui pourtant paraissait à bout de course de ce côté-là. Si détruit avec son pauvre nez en tomate écrasée, sa pauvre tête en os, dont les cheveux ont brûlé comme de la mauvaise broussaille d’automne, ses côtes si saillantes, ses yeux hagards, son fessier navrant, noirci par la fumée.
Il tremble, le bon biquet. Lui qui déjà sucre dans le civil. Un vrai pic pneumatique en action. On souhaiterait le bruitage, à tout prendre, cela rassurerait.
Bérurier est très bien, énergique, sobre (dans ses gestes). Il cueille une bouteille recelant un solide reliquat, la tend prestement à César en disant simplement :
— Allez, vite !
Et vitement, Pinuchet écluse le picrate subsistant.
Sa pomme d’Adam gambade dans le vilain sac en peau grise qui la contient mal.
La bouteille, aussi nue que lui, roule à son côté sur la couverture constellée de taches de : vin, merde, foutre, graisse, sang, rouge à lèvres.
— Ah ! mes chers vous deux, mes chers amis, si vous saviez ce qui m’est arrivé…
— Je crois le savoir, assuré-je.
Il secoue sa tête de neutre.
— Im-pos-sible, et je pèse mes mots.
— Je crois le savoir, pourtant, reprends-je avec force.
— Il te semble, mais ce qui m’est arrivé est inimaginable.
— Écoute, tendre rebut, écoute bien : ce matin, très tôt, tu as voulu te nettoyer mais, constatant qu’à cause de l’incendie l’hôtel se trouvait privé d’eau, tu es allé à la mer. Là, tu t’es débarrassé de tes épouvantables fringues merdiques et tu t’es baigné. À cet instant, le Canadair qui lutte contre le feu est venu emplir son réservoir. Il ne t’a pas vu et t’a ramassé, ce qui t’a fait éclater le pif.
— Oui, oui, comment tu peux, comment tu pus ?
— Ce n’est pas moi qui pue, c’est toi, inestimable artiste. Donc, te voici dans un réservoir plein d’eau, réussissant l’exploit rarissime de te noyer à douze cents mètres d’altitude. Heureusement, le trajet est de courte durée. Le Canadair a largué sa cargaison sur la brousse. Tu as chu comme une vieille poire blette sur les frondaisons en flammes. Et comme Dieu, dans sa souveraine bonté, épargne parfois les épaves, il a permis que tu ne te cassasses rien, que tu ne brûlasses pas, que tu pusses échapper à l’incendie qui, heureusement, périclite et que tu nous revinsses, contusionné, certes, tragique dans ta nudité dernière, mais inestimablement vivant.
Ayant dit, je l’embrasse. Il ne sent plus la merde, mais le brûlé.
— Crois-tu que j’aurai une chance de retrouver mes vêtements ? s’inquiète le parachutiste à eau de mer.
— Tu vas avoir au contraire la chance de ne pas les retrouver, vu que je les ai offerts à un autochtone à qui, chose peu croyable, elles m’ont paru faire plaisir. Mais voici tes papiers, la photo de Mme Pinaud, ton trousseau de clés, ton valeureux briquet à mèche et ta boîte de pilules pour l’estomac.
César opine tristement.
— Dommage, des vêtements de trente ans, auxquels je m’étais habitué. Tiens, mon chapeau… Je l’avais acheté pendant mon voyage de noces à Clermont-Ferrand… Comment vais-je m’habiller ? Je ne peux pas voyager nu.
— Non, tu ne le peux pas, aussi t’offrirai-je des vêtements neufs pour célébrer ta résurrection, ô Lazare ! Il y a bien un magasin de confection à Sassédutrou.
Il admet, pas heureux, déçu.
— Un complet neuf, il manque de plis d’aisance, tu comprends ? Il faut du temps pour qu’il se « fasse ». Pendant les premières années, on se sent un peu guindé.
Puis, tout à trac, sa mine allongée se détend.
— Toujours est-il que ma mésaventure n’aura pas été inutile, déclare le Délabré.
Il raffole parfois des périphrases, mettant une coquetterie à s’exprimer comme on joue au palet, en lançant des mots-plaques qui ne tombent pas fatalement dans la case visée.
— Pourquoi qu’tu dis ça ? réclame Béru. T’as contacté l’goût du parachutisse ?
V’là mon César tout joyce d’avoir éveillé notre curiosité. Il en oublie ses déboires et le manger.
— Pas du tout, mais on fait des rencontres intéressantes dans le ciel.
Il attend qu’on le presse. Pour le faire chier on s’abstient. Alors il fredonne, l’enfoiré. Impertinent avec ça. Le duel muet dure, n’en finit pas. Qu’à la fin finale, le Gros biche le mors aux dents.
— Écoute, Pénajouir, il soupire, quand on est déguisé en vieille limace, avec une bite au vent pas plus grosse qu’celle à un n’ouistiti, on s’permet pas des suffisances visse-à-visse des gens qui chialaient d’vous croire clamsé pas plus tard qu’un peu avant, merde ! Faut vraiment t’êt’ une bougre de vieille frappe merdeuse, un vieux branleur qui s’sent plus aller ; un chieur debout ; un râtelier sans rien n’autour pour v’nir chicaner ses amis dans la peine. Non, mais, Tonio, mords-moi c’vieux chamelier pourri, qui vient rouler les mécaniques qu’il a jamais eues pour essayer d’ nous impressionner, misère de mes deux belles grosses ! Tu veux qu’ j’te dise, Tonio ? C’est rien d’aut’ qu’une carcasse de poulet crevé, ce type ! Une varice sans jambe ! Un’ brosse à dents sans poils ! Y f’rait dégobiller les trois blattes qui traversent la chambre, en c’ moment, et y veut frimer ! Alors, là, l’bouquet ! Ce mec, qu’un quart d’heure au paravent, j’mijotais d’faire une quête à la maison bourremen pour y érectionner une estèle en marb’rose dont à sa mémoire d’vieux nœud, et M’sieur s’ ramène, avec un crâne kif un cul d’ singe et un blair à n’ jamais plus pouvoir s’ moucher, pour s’ payer not’ tronche. Moi, qu’est-ce voulez, j’intolère. Si tu voudras pas causer, eh ben va t’chier, la Pine, va vite si y t’rest’ encore de quoi.
Là-dessus, le Véhément sort en claquant la lourde, après avoir raflé son chapeau melon à la patère de bambou.
— Hé ! Gros ! l’hélé-je : tu oublies ton pantalon !
Il repique en gréant ses mots[16].
Réintègre cet immense sac à triple issue qui lui tient lieu de grimpant.
— Bon, balbutie le petit Pinet malingre, tout chenu et foutrique. Bon, très bien, je vais vous dire ma rencontre dans le ciel.
— T’as vu l’ange Césarin en train de se faire une pogne ? ricane Alexandre-Benoît.
— Non, repousse gentiment le décibêlant, non, non… Mais un avion de tourisme. Il survolait la forêt comme pour se rendre compte de l’étendue du désastre. Il m’est passé à moins de cent mètres. Moi, je chutais en chute libre. J’écartais les bras, il me semblait que je volais…
— Icare ! soupiré-je. Alors, ton zinc, qui passait ?
— Cela peut vous paraître aberrant qu’un homme épouvanté, à demi asphyxié, et qui dégringole du ciel ait le temps de voir une chose, tel qu’un petit avion, ainsi que ses deux occupants et de reconnaître l’un deux, n’est-ce pas ? Et cependant c’est la vérité pure. Cela n’a duré qu’un instant, une fraction de seconde, l’espace d’un cillement d’œil, mais…
Le Gravos se remporte à nouveau.
— On n’l’changera jamais, ce père la radote, bordel ! Au grand jamais ! Faut qu’y jacte avant d’ dire, quoi ! Qu’on se débatte dans sa montagne d’barbe à papa avant d’trouver la cerise confite ! Tu m’diras pas qu’on l’a pas vacciné av’c une aiguille à tourn’-disque, non ? C’t’une colique, quoi ! Faut admett’. Pas l’méchant homme, mais un’ colique ! Quand y parle, t’as envie d’ passer la serpillière. Y n’ cause pas, y flouze ; ça lu sort d’la clape comme ça lu sort du rectus. Quand j’ pense qu’ j’aurais allongé au moins cent pions pour son estèle !
« Tu veux qu’ j’vais t’dire pourquoi, Tonio, y réchappe aux pires coups fourrés, ce déglingué ? C’est parce que saint-Pierre a bien trop les flubes d’ le voir radiner là-haut. Y mettrait l’restant d’l’éternité à lu faire passer son examen d’ passage. Et pâte à scie, et patate oie, j’ l’entends dégoiser d’ici, César, au guich’ton du Paradis. »
Le rescapé rebiffe :
— Puisque tu prends San-Antonio à témoin, je lui ferai remarquer que pour l’instant, c’est toi qui tiens le crachoir, poussah ! Enfin, quand on est un énergumène de naissance, ivre chaque jour de surcroît, il est inutile que l’on vous prêche le self-contrôle. Ce que je tenais à t’apprendre, San-Antonio, mon cher, c’est que le passager du petit avion n’était autre que notre tueur, ce Stromberg. Ce qui revient à dire que ce n’est pas lui qui se trouvait dans la voiture accidentée, mais quelqu’un d’autre.
Il se tait, reprend souffle, confiance et vin (il en restait dans un autre flacon).
Sa révélation me carre une cartouche de dynamite dans le tempérament.
— Es-tu certain de ce que tu avances, Pinuche ?
Le Grand Chant Bêlant lève sa main droite pour un serment du jeu de paume pas piqué des charançons.
— Lorsque je suis catégorique, il est superflu de mettre en doute mes affirmations, proteste le gentil animal (à poil). J’ai vu, de mes deux yeux vu Stromberg à bord du petit coucou. Cela dit, vous êtes libres de ne pas me croire, auquel cas vous…
Nous le laissons continuer tout seul.
Survolté, j’entraîne Bérurier à l’extérieur.
— Je le sentais, assure le Majestueux. Ce mec est un viceloque de la pire espèce. Il allait pas s’ planter comme une crêpe au volant de sa tire, en pleine forêt. Comme il nous a sentis à ses chaussettes, il a compris qu’on allait s’occuper d’sa santé, pour dès lors il a chiqué à l’accident.
En bas, le petit groom a pris ses fonctions, à savoir qu’il s’est assis devant l’entrée sur trois briques superposées destinées à l’achèvement de l’hôtel, lequel a été remis sine die. Chose curieuse, il paraît prostré, lui si joyeux d’ordinaire. Il garde la tête penchée, les avant-bras posés sur ses genoux.
— Qu’est-ce que tu as, l’artiste lyrique ? m’inquiété-je, il y avait trop de sel dans ton tapioca, ce matin ?
Le gamin lève sa frimousse brumeuse.
— C’est à cause de mon grand frère, dit-il, il a disparu, on a peur qu’il ait brûlé dans la forêt. Il allait souvent y faire du cross avec son vélo.