Au bout de trois heures d’une route brûlante, nous tombons en panne d’essence.
Faute de celle que j’aime et autres elfes linottes mal implantées en ce merveilleux pays.
La route longe la mer, s’en écartant parfois pour aller chercher l’ombre dense d’une forêt pleine d’étranges cris.
Là que nous sommes en rideau, la douce enfant britannique et moi, c’est comme qui dirait, pour ainsi dire, la savane. Des arbres rares, aux troncs biscornus comme ma littérature, de la terre rouge vif, des nappes de plantes rampantes et épineuses. Et t’ajoutes des affaissements de terrain, des mares sans eau, toute une faune d’insectes jacasseurs, et puis le ciel à la fois décoloré et lourd…
Nous nous trimbalons une pépie de première grandeur. Autant que notre chignole désamorcée. Pas drôlet. Et le gars Stromberg, lui, a-t-il été plus prévoyant que nous et s’est-il muni de jerricanes ?
J’ai déposé une banquette de la guinde au pied d’un gougnafier multiple, à coquilles vertébrales claquemurées, et nous voici assis, côte à côte, passablement tout cons, si tu veux la vérité franche et massive, déshydratés, désabusés, suant et maudissant notre imprévoyance.
Je me dis qu’une voiture finira bien par se manifester.
Un quart de plombe n’en finit pas de passer, malaxé par des tourbillons de bestioles aux carapaces luisantes dont les élytres produisent un vacarme de crécelle, lorsque tout à coup, un véhicule surgit, à contre-courant de notre voiture. Il s’agit d’un énorme camping-car presque aussi gros qu’un camion. Il est entièrement blanc, avec de gros caractères bleus peints sur ses flancs. Je me gesticule tout le système au milieu de la strasse et le véhicule s’arrête docilement. Un gros mec passe sa hure rubescente et déplumée hors de sa portière.
— Vous avez un problème ? il demande avec l’accent pied-noir.
— Panne sèche !
Il ricane :
— Touristes, hé ? Bon, je vais vous arranger les bidons.
Et il éclate de rire because sa boutade particulièrement bien venue, je dois admettre.
Les grosses lettres bleues peintes sur son équipage annoncent bizarrement ceci : « Tiens ! Voilà Duboudin. »
Le bonhomme se jette de sa tire. Il est en forme de toupie : renflé du haut et pointu du bas. Il a une tête marrante, à bajoues, avec un gros pif plongeant, pareil à un projet de trompe inabouti ; et de larges oreilles étrangement minces parcourues de veines, comme celles des lapins, où l’on voit presque circuler le sang. Il porte une chemise jaune dilatée par des poches-poitrine bourrées jusqu’à la gueule, un short en jean dont il ne peut assurer les boutons supérieurs, et des sandales de cuir défraîchies au travers desquelles fleurissent les plus admirables cors au pied qu’il m’ait jamais été donné d’admirer.
— Duboudin, Alphonse ! se présente l’homme-toupie.
— San-Antonio.
On s’en presse dix. Duboudin sourit à la petite Samantha.
— Elle paraît avoir soif, non ?
Il va toquer à la porte latérale du camping-car. Une dame rousse, en robe de chambre, mules bordées de cygne vert, fait coulisser l’huis.
— Des compatriotes en rade, Ninette. Allume une bouteille de champ !
Et, à ma compagne :
— Entrez, ma belle. C’est climatisé. Moi, je vais chercher de l’essence pour votre petit étourdi.
Il se rend à l’arrière de son attelage, escalade une petite échelle fixe et va dégager deux des quelque dix ou douze jerricanes rassemblés sur le toit.
Me les passe.
— Attrapez !
— Merci, vous êtes le père Noël ! lui dis-je.
Tandis que je transverse le carburant dans mon réservoir, je demande :
— Vous arrivez de Sassédutrou ?
— Exact.
— N’auriez-vous pas croisé une Peugeot 304 bleue et cabossée ?
— Si. Il n’y a pas tellement longtemps d’ailleurs.
Mon cœur y va d’un te deum (des familles). Ainsi j’ai vu juste. Ainsi je talonne le tueur. Pour un peu j’embrasserais Duboudin.
Je pressens le colporteur de brousse, en lui. Cette inscription sur les flancs de son véhicule est révélatrice. Il y a quelque chose de jovial, de prometteur dans ce « Tiens ! Voilà Duboudin ». Une manière cocasse d’utiliser un patronyme ridicule, de mettre les rieurs de son côté, quoi.
— Vous êtes dans le négoce ? questionné-je.
— Positivement, oui, rétorque mon samaritain.
— Et vous vendez quoi ?
Il pouffe :
— Du cul !
J’ai pour habitude de toujours éponger ma surprise, pensant, et je partage pleinement mon avis, qu’un homme qui se contrôle peut mieux contrôler les autres.
— Ça consiste en quoi ?
— Je parcours une partie de l’Afrique avec ce camping-car ultra-perfectionné. À l’intérieur j’ai deux belles putes que je renouvelle après chaque tournée.
— Et ça marche bien, le bordel volant ?
— Vous n’avez pas idée. Je suis connu comme le loup blanc. Il me suffit de stationner quelque part, dans une clairière, pour que les gars rappliquent. Et ils ne lésinent pas sur le prix. Je fais surtout dans le coopérant, le fonctionnaire, l’ancien colon, des chefs de villages aussi, côté indigène. J’éponge chaque bourgade jusqu’à la moelle. Je suis leur régal, à tous ces bons bougres.
— Les nouveaux missionnaires, en somme ? proposé-je, sans rire.
La formule le shoote.
— Bravo, je n’y avais pas encore pensé, mais y a de ça. Je répands le cul, comme les Pères blancs répandaient le christianisme.
— Vous êtes le de Foucauld de la fesse, renchéris-je. Combien vous dois-je pour l’essence, monsieur Duboudin ?
— Zob ! Cadeau ! Un compatriote en rideau, c’est sacré. Venez écluser une petite coupe, l’ami.
Et j’entre dans le bordel itinérant du cher Duboudin pour, justement, assister à une scène assez pas piquée des termites. Juge-z-en, l’abbé : les deux putes de mon dépanneur, excellentes dames de compagnie, et je dirais même de bonne compagnie, ont entrepris la belle Samantha.
Ces dames batifolent sur un canapé de travail recouvert d’une merveilleuse peau de loup synthétique. Elles forment, si j’ose m’imprimer ainsi, la parfaite chaîne du bonheur. Samantha se tient à quatre papattes, les pinceaux dans ses starting-blocks.
L’une des aimables pensionnaires de Duboudin lui déguste le centre d’attraction par-dessous son écrou de serrage, tandis qu’elle-même fait un brin de ménage dans le centre d’orientation de la seconde dame-pute. L’ensemble est plaisant, pousse-aux-sens et inspirerait le pinceau d’un peintre ou d’un tendeur.
— Regardez-les, regardez-les, fait Alphonse Duboudin, d’un ton d’indulgence, ces petites friponnes ne perdent pas de temps, hé ? Elles ont tout de suite reniflé que votre petite potesse marche au butane et te lui ont sauté sur le réchaud d’emblée. Faut dire que Ninette et Lolotte raffolent du gigot à l’ail. Tellement qu’elles sont saturées de bites, mes gredines passent leurs loisirs tête-bêche, à simuler le signe du poisson. Une vraie marotte. Alors vous parlez : une chatte toute fraîche, qu’elles n’allaient pas la laisser passer sans lui dire bonjour. Asseyez-vous, l’ami. C’est pas grand, mais on a son confort tout de même. Vous êtes d’accord pour une roteuse ? Dans cette putain d’Afrique, bien frappé, y a pas mieux. Si je vous disais que je m’en torche quatre par jour pour tenir la route. Autrefois, à Oran, je me goupillais un jardin secret à l’anisette pure, mais à la fin, mon foie demandait grâce. Mettez-vous là, vous serez mieux pour admirer ces dames en effervescence. Dites donc, elle en veut, votre copine. Elle n’est pas française, m’a-t-il semblé. Anglaise ? Oh ! Bon, tout s’explique. Là-bas, les bonshommes sont pas branchés sur le compteur bleu, hein ? Elles s’arrangent comme elles peuvent, les pauvrettes : avec des étrangers, des vibro-masseurs, d’autres frangines ; le plus souvent toutes seules, remarquez comment la plupart ont le médius de la main droite gercé. À la bonne vôtre. Ces demoiselles nous rejoindront plus tard quand elles auront achevé leur séance récréative.
« Seigneur, la vôtre, c’est une vraie professionnelle ! Mais elle va nous faire reluire Lolotte bel et bien, du train où elle s’active. Vous avez remarqué, parallèlement, le joli travail de sa main gauche ? Une virtuose ! Jamais Chopin n’a joué du piano comme ça, l’ami ! Et, dites, son petit mouvement de trot anglais, c’est le cas de le dire, pour accompagner le boulot de Ninette ! Chapeau ! Est-ce qu’elle monte aux asperges avec un pareil brio, l’ami ? Si oui, compliment, c’est l’exemple rarissime de la femme tout terrain.
« Comment trouvez-vous ce Rœderer ? Il supporte bien le dépaysement, non ? Faut dire que j’ai un caisson réfrigéré pour ma réserve. Alors, vous allez faire quoi, à Sassédutrou ? Import-export ? »
— Plus ou moins, réponds-je avec prudence.
Il n’insiste pas.
Mais demande :
— Pourquoi m’avez-vous demandé si j’avais croisé une 304 ? C’est un pote à vous ?
— Plus ou moins, réitéré-je.
Il désamorce la grimace réprobatrice qui lui venait. Un bavard déteste le laconisme des autres. Les idées saugrenues s’amoncellent dans sa grosse tronche éléphantesque. Elles me concernent. Il cherche à me situer avec précision. Enfin, son siège est fait, comme disait M. Galeries-Barbès. Pour me prouver qu’il sait à quoi s’en tenir à mon sujet, il soupire :
— Ça remue à Sassédutrou, les choses changent et y a à y faire…
Clin d’œil canaille.
Je me fends d’un autre clin d’œil non moins canaille pour lui donner satisfaction. Dialogue des carmélites dévergondées !
On boit. Lolotte prend son pied. Tu crois qu’étant pute, elle a appris à contrôler son panard quand le vase d’expansion lui déborde ? Fume ! Elle gueule pis qu’une petite-bourgeoise. S’étant envoyée aux quetsches, elle abandonne la partie en cours et de trio, le numéro devient duo, ainsi en est-il dans les formations de music-hall que la vie émiette au gré de ses fortuiteries.
— Brrrou, dit-elle en s’ébrouant, vous parlez d’une gourmande, celle-là. Comment qu’elle m’a dévasté la case trésor ! Je crois qu’on ne m’avait encore jamais briffée de cette manière, m’sieur Alphonse. J’en ai les jambes qui tremblent. Une coupe va me rétablir.
Elle est brunette, chiffonnée, plaisante.
— Vous devez pas vous ennuyer, avec une brancardière pareille, me dit-elle.
M. Alphonse lui verse à boire. Puis, à moi, toujours parfait homme du monde :
— Si leur matinée enfantine vous a mis le cœur en fête, Lolotte se fera un plaisir de vous bricoler une petite pipe de courtoisie, l’ami. Ne vous gênez pas, c’est la maison qui régale.
Je décline avec effusion. Ce serait avec plaisir, mais j’ai école et, puisque maintenant mon réservoir le permet, je dois reprendre la route.
Justement, Samantha monte au fade à son tour, avec des couinements de gorette britannique.
Nous allons pouvoir prendre congé.
T’imagine pas que Sassédutrou soit une vraie ville.
Pas du tout le moins. Il s’agit d’une grosse bourgade africaine, avec une rue principale bordée de magasins modestes. Au milieu de la rue, la coupant en deux : une place avec quatre palmiers poussiéreux, des bâtiments administratifs, un flic somnolent, quelques marchands ambulants. Dans la périphérie, il y a le quartier indigène à l’est, et à l’ouest, le quartier résidentiel, comme dans presque toutes les localités du monde. Ce dernier comprend quelques solides demeures blanches et bleues, flanquées de jardins, de pelouses, avec aussi une piscine parfois, et surtout de l’ombre fraîche là où il en faut pour pouvoir dormir, baiser ou boire son whisky sans suer comme une fondue savoyarde. L’une de ces maisons, plus grande que ses copines puisqu’elle comporte deux étages, s’appelle « Grand Hôtel-Palace ». J’y vois le drapeau ivoirien, bien joli, moi je trouve, puisqu’il représente le drapeau irlandais à l’envers. Un parking abrité par des roseaux tressés héberge quelques bagnoles unifiées par la poussière ocre. Un groom loqué de vert, avec galons orange, lit un très ancien numéro de Lui datant d’avant sa parution et qui a soutenu les élans d’onanisme d’un grand nombre d’adolescents noirs depuis qu’un touriste l’a oublié dans sa piaule.
J’ai prié ma pourlécheuse de stopper non loin, et je viens à pince mater les lieux avec circonspection.
Pas de 304 cabossée au parking de l’hôtel.
Je reste à l’ombre d’un geunefille en fleur et adresse un « pssst ! » de trident au groom.
Ce dernier abandonne la jolie chatte frisée d’une blonde starlette au sourire aussi engageant que celui de Maître Capello.
Il se pointe vers moi, en nonchalant, son glorieux menstruel illustré (et comment !) sous le bras. Il porte un pansement au poignet. Accident de masturbation sans doute, ce qui va le quelque peu handicaper pour se saisir du bifton préparé à son intention ; mais y a toujours moyen de tourner les difficultés lorsque votre intérêt entre en jeu.
Lui montre la photo robot de « l’homme ».
— Ce monsieur est descendu à l’hôtel, petit gars ?
— Non ; il est été à la Grande Maison.
— Comment le sais-tu ?
— Il a arrêté devant l’hôtel pour me demander où qu’était la Grande Maison.
— Et où est-elle, la Grande Maison, mon bout d’homme ?
Il me désigne une voie fleurie de palétuviers qui s’en va le long d’un chétif ruisselet plus ou moins marécageux et pestilentiel.
— Au bout du chemin.
— Et c’est quoi, la Grande Maison, mon Fruit d’Afrique ?
— Une grande maison, m’explique-t-il avec une précision digne des loges (si tu es concierge) ou des doges (si tu es vénitien).
— Qui est-ce qui l’habite ?
Il rigole, touche sa braguette et répète :
— Qui l’habite, la bite, la bite !
Un rien l’amuse, cet être pétri d’esprit. Je l’embrasserais pour ce témoignage de culture éminemment française. Que s’opère la pénétration du calembour en Afrique presque équatoriale est pour moi sujet d’orgueil.
Je laisse croître, s’épanouir, décroître et s’éteindre son rire.
— Alors, charmant bananophage ? me permets-je d’insister.
— La Grande Maison, c’est une maison qu’elle est au gouvernement, me révèle le morpion de brousse défrichée en ouvrant Lui en son juste milieu afin de me découvrir, pour le même prix, la ravissante carcasse d’une personne du sexe, à califourchon sur une banquette de velours bleu qui met en évidence sa toison d’or, adorable et frisée comme un bébé suédois.
— La bibite ! La bibite ! il m’exclame joyeusement.
Un peu obsédé, mais c’est de son âge. L’homme, n’importe sa race, est enfermé entre les parenthèses de la cupidité sexuelle. Entre l’impatience et les regrets. Adolescent et vieillard, il est hanté par la féerie de ce qu’il ne pratique pas encore, et de ce qu’il ne pratique plus.
Il capte mon pourliche avec adresse, nonobstant son poignet foulé.
— Dis-moi encore, mon brunet, aujourd’hui, trois personnes ont dû descendre à l’hôtel, non ? Une vieille dame anglaise, un gros bonhomme rigolo et un vieux type branlant.
— Oui, oui. Ils sont là.
Je lui donne une tape sur la joue.
— Va leur dire qu’Antonio est arrivé et qu’il les rejoindra bientôt. D’accord ?
— C’est bon !
Je m’engage dans le chemin aux palétuviers. Des insectes font un vacarme de tous les diables. L’eau du ruisseau est d’un beau vert hépatique, avec des bulles cloaqueuses qui éclatent comme des pets nauséabonds. Des palmiers-dattiers (retenez bien cette datte) s’alignent à perte de vue sans parvenir à faire de l’ombre. Et bon, je marche gaillardoche. Je me sens inquiet soudain, et puis morose aussi d’avoir constaté que la mère Samantha n’est pas une cliente pour moi vu ses mœurs. Mais quoi, la vie c’est comme ça, avec des coups fourrés à la pelle, des déceptions, des dangers imprévus et tout le reste, bon et mauvais, exaltant ou lénifiant, qu’il convient d’accepter au fur et à mesure sans rameuter chaque fois la garde.
Le chemin que je suis s’empoussière au loin, car une jeep radine, antenne de trois mètres fouettant l’air immobile.
À son bord, se trouvent deux types en chemisette kaki et short vert, têtes nues, avec des lunettes noires très noires. Je m’avise que celui qui ne conduit pas tient un fusil mitrailleur entre ses genoux. La jeep fonce à ma rencontre. Je m’efface pour lui laisser le passage, mais elle stoppe à ma hauteur. Le non-conducteur m’interpelle :
— Où allez-vous ?
— Je me promène.
— Papiers !
— De la part de qui ? objecté-je.
Il répète :
— Papiers.
Il se laisse pousser la barbe, mais elle pousse peu, et mal. Cela lui fait comme s’il avait bouffé un cul crépu en déplumance.
De grâce maussade, je lui file une brème sur laquelle y a marqué simplement « fonctionnaire », sans qu’y soit précisée ma profession.
Le gars la lit péniblement, ce qui m’induirait à penser qu’il a dû rater son doctorat de lettres. Puis me la rend d’un air dégoûté. Il mâchonne un morceau de je ne sais quel bois, et dans sa bouche brune et rose, la bûchette fait songer à un thermomètre.
— Allez vous promener ailleurs, il dit.
— Je ne fais rien de mal.
— Allez, allez, dégagez.
Son air, son ton, son arme : trois raisons pour moi de boire Contrex sans rouscailler.
Avec un haussement d’épaules, je bats donc en retraite.
M’est avis, baron, que cette « Grande Maison » dont cause le groom est dûment protégée. On doit surveiller les abords à la lorgnette et dépêcher les « dissuadeurs » de choc lorsque quelqu’un s’annonce à l’horizon. Cela signifie donc que Stromberg, lui, y a ses entrées. T’es d’ac ?
Brusquement, je trouve que mon affaire branle au manche. À présent, le tueur est dans cette forteresse. Comment se fait-il que cette « grande maison » appartienne à l’État ? Si Stromberg possédait un condé auprès du gouvernement ivoirien (y a qu’à lui offrir une canne blanche) il n’aurait pas besoin de trucider un malheureux chauffeur de taxi pour lui chouraver son tas de tôle, non ? Alors ?
Je vais récupérer la môme Samantha et nous descendons à l’hôtel pour y acheter deux nuits de sommeil. Le petit groom me déclare au passage que Lady Meckouihl et mes potes sont absents. Parbleu ! Ils morfondent à l’aéroport, à attendre la venue de Stromberg ! Lequel est déjà à pied d’œuvre.
Quand je te dis qu’on part en sucette !
Les chambres du « Grand Hôtel-Palace » sont un peu moins confortables que les chiottes de la gare Saint-Lazare mais elles sont beaucoup plus vastes. Un plumard pour grabataire du troisième âge, quelques meubles bancaux (à Monte-Carlo, s’écrit banco ; ailleurs certains indigènes de l’hexagone écrivent bancals), un ventilateur qui ne ventile plus. Le sol sert de piste d’entraînement à une compagnie de cancrelats en manœuvres. Ça pue le rance, le surchauffé, le cul intorché et le végétal fané.
Quoi encore ? Non, ça suffit commak, après tout, c’est seulement pour une nuit.
Je laisse tomber mes bras ballants de part et d’autre de ma personne, puis mon fessier sur le lit ; qu’aussitôt le sommier se décroche et se met en rapport direct avec le plancher, soucieux qu’il était de supprimer les intermédiaires.
Une fenêtre garnie d’un store intérieur, en je-ne-sais-quoi tressé (c’est ça qui pue le végétal fané), donne sur le chemin d’où je viens d’être chassé. Par-dessus le moutonnement des palétuviers roses, j’aperçois la Grande Maison. C’est une construction blanche, avec un toit plat, un péristyle parthénonesque, et des volets qui se soulèvent du bas, en pare-soleil de bagnole. Le tout est ruisselant de blancheur, cerné de palmiers-dattiers (1515 étant ma datte préférée, comme à beaucoup de cancres) et j’avise même une espèce de pièce d’eau à jet, que, de loin, tu croirais la rade de Genève miniaturisée et africanisée à l’extrêmement extrême[9]. Ce qui frappe, dans cette propriété, c’est le nombre de gars qui gravitent alentour. Certains en jeep, comme mes deux loustics de naguère, d’autres à pied, sans compter ceux qui sont assis au gré des surfaces surélevées et planes aptes à recevoir leurs dargifs. Alors, bon, l’Antonio phosphore et fait reluire. Des étincelles lui partent du cerveau, provoquant un incendie de cervelet. Et je fais mutinement tututt, avec l’ongle du pouce passé et repassé sur mes lèvres envoûtantes que tant de femmes contemplent en secret et en sécrétant. Je suis un doué, y a pas. À quoi bon finasser et jouer les pudiques ?
On toctoque à ma lourde.
C’est le petit chaperon rouge, toute guillerette de s’être fait déguster la gaufrette tantôt par les amazones au père Duboudin. Elle désanglaise un brin, Samantha, à force.
— Curieux palace, n’est-il pas ? elle me dit, depuis l’encadrement.
— Faut tenir compte de sa situation géographique, mon petit cœur…
Je reste ébahi sur mon lit sinistré, tout de guingois, la regardant avec cet œil flétrisseur qu’un mâle convaincant pose sur une lesbienne convaincue.
Œillade d’affliction, en somme. La nostalge engendrée par cette évidence : « T’es belle et pas pour moi ».
— Nous attendons my lady ici ?
— J’allais précisément vous prier de vous rendre à l’aéroport pour lui demander, ainsi qu’à mes compagnons, de rentrer à l’hôtel.
— J’y vais tout de suite.
Elle commence à battre en tu sais quoi ? Gamelin ! Bazaine !
Aux flambeaux ! Retraite, quoi !
— Hé ! la stoppé-je, puis la fais-je pirouetter (comme écrivent mes confrères sous-doués).
Elle me défrime oblique, sentant que je vais lui filer dans les badigouinsses une question tortillée en papillote.
— Qu’y a-t-il ?
— Répondez-moi franchement : l’assistance dévouée que vous apportez à Lady Meckouihl implique-t-elle également que vous distrayiez son veuvage ?
Elle sourcille, va pour m’envoyer un tantisoit au bain turc, mais se contient, et même se ravise.
— Voilà une question très indiscrète, remarque-t-elle.
Je m’emporte en courant :
— Écoute, môme, quand tu te faisais groumer l’ognasse, tout à l’heure, dans le camping-car, tu te foutais pas mal des indiscrétions, non ? Madame prenait son pied d’éléphant, très superbe. On lui aurait fait jouer du Wagner, pour lui escorter le coït, ça n’en aurait été que plus grandiose ! Merde !
Ma sortie la fait rentrer dans sa coquille[10]. Si elle n’a pas tout compris, elle a deviné le reste, ce qui est essentiel.
— Je suis une fille terriblement sensuelle, déclare Samantha, et je pratique l’amour sous toutes ses formes, si la chose vous intéresse.
Et comment qu’elle m’intéresse, la chose !
On échange un regard long comme un discours de Canuet, et qui se met à signifier beaucoup plus que ce qu’il avait l’intention de faire.
— Alors t’es tout-terrain, la mère ? Tu te fais la vieillarde, la pute, le julot ?
— Ouate doux youdde sait ?
— Comme with me que je t’explique.
Mon geste ponctue impérativement.
Elle s’avance, prend place auprès de moi sur le plumard détraqué.
— Alors, bien vrai, t’accepterais une partie d’écarté avec ma pomme, ma mimiss ?
— Je brûle de pour vous ! elle me dit en vrai français de France. Depouis que j’ai moi et vous, je souis fantastiquement excitinge.
Mon bénouze et mes tympans en craquellent d’entendre ça.
— Si t’avais des vapes, pourquoi cette partie de jambonneaux désossés avec les demoiselles de la brousse ?
— Je ne pouvais plou retenir moi de vous !
— Que ne le disais-tu, connasse !
— Je ne pas oser, je étais timide d’être your driver.
Pauvre bichette.
Salope à ce point, faut oser ! Tu sais que c’est un cas, la miss tu-m’-dégustes ?
Je l’entreprends maison, manière d’opérer une trêve des confiseurs dans mon équipée. Pour commencer, naturliche, je la bascule sur le plumard.
Et puis la débarrasse de ses fringues dont nous n’avons nul besoin. Cette nana, tout juste tu lui branches deux doigts dans la prise électrique, la voici qui démène, démantèle, tout bien, l’occase très formide, le coup inespéré comme les cas les plus beaux.
Elle affirme dard-dard comme quoi c’est bon, good, wonderful et tout le chenil ; qu’again, et oh oui, very again, on est pas pressés, faut prendre son temps pour prendre son pied, pas transformer les stances du Cid en rondeau. Bon, je sais que ça va pas être de la bâclette, mais du tout beau travail, style horlogerie suisse.
Bien prendre par le début. Se donner déjà dans l’avant-propos, et puis dans la préface, l’avertissement, le prologue, comme dans les bouquins à ces vieux crabes qu’en finissent pas de préambuler pour expliquer la chierie bâilleuse de ce qu’ils tartinent. Merde ! On devrait instituer une censure pour interdire d’emmerder les lecteurs. Si tartant, s’abstenir. Juste on ronéotype leur ramassis, ces nœuds, qu’ils se relisent à loisir puisqu’ils sont leur seul et unique lecteur.
Alors, donc, d’entrée de jeu, je la fignole. Lui fais gazouiller le trésor. Elle clapote du delta. Il y a con s’il y a bulle, disait mon vieux Léon, le sacré bougre de mes autrefois. Inoubliable. Formidé par le temps qui passe, Léon.
Des mouches énormes frelonnent autour de nos corps exaltés. Il fait chaud poisseux. Quelque part dans la Palace, y a une noirpiote qui chante un machin à Michel Sardou. Et un gars à la voix comme des pommes de terre plongées dans la friture qui en traite un autre d’enculé paresseux, comme quoi il a pissé dans la théière du 6 pour s’épargner de descendre aux chiches, le bœuf ! Non, mais tu te rends compte.
J’efforce de m’abstraire, d’oublier l’hôtel, l’Afrique, le tueur, pour bien déguster l’instant si joliment frisotté, blond et humide. Mais ma pensarde volplane, tu sais. J’entends la voix de Stromberg enregistrée par le mini-cassecouille à Mme Eva : « Pour vous, disait-elle, c’est une chose sans valeur, mais pour moi cela n’a pas de prix. »
Est-ce cette chose sans prix pour lui qu’il a amenée dans la Grande Maison si bien gardée ? N’aurais-je pas dû mettre la main dessus alors que j’en avais la possibilité ? Maintenant, il est à l’abri, l’artiste. Mam’zelle Miss glapit de plus belle. Si fort qu’un larbin pousse la porte sans verrou et passe sa tête par l’encadrement. C’est lui qui a licebroqué dans le thé du 6, probable. Un peu demeuré, le chenapan. Loucheur, chauvasse, ce qui est rare chez les Noirs dont les tifs sont si drus.
Il m’adresse une mimique complimentative, La môme reluit à plein régime (de bananes, naturellement). J’adresse au visiteur intempestif un geste destiné à le rappeler à la discrétion. Il ne semble pas comprendre et continue de mater. Bon, va falloir que j’opère un break pour le vider. Mais les événements m’évitent cette peine. En effet, une main se pose sur son cou. Une main venue d’ailleurs, qui le tire en arrière. Je perçois un remue ménagerie. La porte s’ouvre en tout grand cette fois et deux personnes pénètrent dans ma chambre, stoppant la pâmade de la chère Samantha. Il y a un type noir en bras de chemise, pantalon noir, qui tient un vieux numéro de Paris-Match à la main, duquel émerge un canon noir. L’autre est également noir, mais gras comme un Blanc, avec des plis entassés en guise de cou, un nez large comme le gant de boxe qui lui a valu probablement un tel volume, et un œil, entièrement blanc à la suite d’un accident énucléeur. Il porte une chemise comportant autant de poches que sa figure, dans les tons verdâtres, plus ou moins militaire ; un pantalon de jean blanc serré par un ceinturon dont la boucle de cuivre représente l’insigne de Mercedes ; et puis une casquette de toile verte à longue visière.
Le type au Match fourré revolver dégage son arme pour me braquer. Le gros s’approche de mes vêtements pour y prélever mon portefeuille.
— Hé, minute ! lancé-je, vous avez oublié de vous présenter !
D’un bond je retrouve la verticale et fonce sur lui.
— Ta gueule, espèce de merde ! me dit-il en me rebuffant d’un coup de coude appuyé au creux de mon estomac.
Le souffle m’échappe un brin.
Oh ! que j’aime pas.
Je me plie en deux, les paluches plaquées sur le point d’impact, geignant comme un avare devant le paquet de titres russes de son grand-papa.
M’estimant maté, l’homme se désoccupe de moi pour se consacrer à mon larfouillet. Si bien que je me paie en toute quiétude le shoot du siècle dans ses roustons. Heureusement, dans ma hâte de consommer la petite Anglaise, j’avais gardé mes chaussures. Le gros ne dit rien, mais sa gueule est aussi éloquente qu’une carpe assistant à la projection d’un film de M. Robbe-Grillet. Son œil valide devient aussi blanc que l’autre et il tombe à genoux.
Son garde du chose perd trop de temps à piger ce qui se passe. Manque de réflexes, ce petit. Il prend ma boule dans ses gencives et part à la renverse. Je cueille son feu, le biche par le canon, et m’empresse d’administrer un soporifique express au gros pour qu’il oublie un moment ses burnes éclatées. Le voilà allongé à plat ventre sur le plancher constellé de gentils cancrelats domestiques.
Arme en main, ton Tantonio chéri s’assoit sur un tabouret bancroche, la queue entre les jambes, le canon du feu pointé vers la tempe du mégarde du corps.
— Tu viens de la Grande Maison, fifils ?
Il ne répond rien, se contentant de rouler des yeux à chier partout, comme Dalida quand elle interprète une Samson très terriblement émouvante, cosmopolite et invertébrale.
— Ah ! pas de cachotteries avec moi, mon garçon, sinon je te vide ton chargeur dans le corps en commençant par le ventre et en remontant jusqu’au front, qu’ensuite tu ressembleras à une flûte. Tu comprends ?
— Oui.
— Donc, tu viens de la Grande Maison ?
— Oui.
— Et qu’est-ce que vous veniez fiche dans ma chambre ?
— M’sieur Gracieux voulait savoir qui c’est que vous êtes.
— Qui est M’sieur Gracieux ?
— Lui, là.
— Que faites-vous, à la Grande Maison ?
— On est gardes. M’sieur Gracieux est chef de garde. Moi, je suis juste garde garde.
— Et vous gardez qui ?
Il paraît surpris par ma question. Sans doute croyait-il que j’étais au courant.
— Mais…
— Eh bien, parle, mon bébé, n’aie pas peur.
— On garde Sa Majesté.
— Le père Bok ?
— Oui, Sa Majesté.
— Vous êtes nombreux à la garder ?
— Oui.
— Combien de personnes ?
Il accordéone du front et renifle ses souvenirs.
— Beaucoup… Y a moi, y a M’sieur Gracieux, M’sieur Sauveur, et puis Séraphin, Germinal, moi, Césaire, Victorien et moi.
— Plus des domestiques ?
— Plus, oui.
— Et Sa Majesté a du monde avec elle ?
— Seize de ses épouses, il a laissé les autres à Abidjan.
— Des enfants ?
— Non.
— Un monsieur lui a rendu visite, tout à l’heure, n’est-ce pas ?
Il opine.
La pièce est plongée maintenant dans la pénombre car la noye chute vite par ici. Déjà, la lune prend la relève.
— Toi, c’est comment, ton nom ?
— Évangéliste.
— Sa Majesté a reçu son visiteur ?
— Oui.
— Il va dormir à la Grande Maison ?
— Oui, on l’a porté à une chambre.
Je gamberge : sept gardes du corps. Deux sont ici, réduits à l’impuissance.
L’organe du Gravos retentit dans la nuit fraîchement tombée. Il chante les Matelassiers, le Mammouth, avec sa voix des soirs de hautes libations ; m’est avis qu’il a la cuite à marée haute, ce soir.
Je me porte à la fenêtre sans quitter pour autant Évangéliste du canon de son feu. Rapide coup de périscope à l’extérieur. Suffisant pour capter un spectacle délicieux. Lady Meckouihl avance, primesautière, vers le « Grand Hôtel-Palace » encadrée de Pinuche et Béru qui la tiennent l’un par le cou (le Gros), l’autre par la taille. Ils m’ont l’air beurrés comme des toasts pour caviar en pays capitaliste.
— Dear Samantha, soupiré-je, je crois que les circonstances nous contraignent à remettre notre entretien à une date que j’espère peu ultérieure. Nos amis arrivent, mettez la moindre des choses sur vos admirables formes et allez les chercher, de grâce.
— On est r’venus, biscotte les gonziers de l’éroport n’s’ont dit qu’aurait plus d’vol la notte, explique le Mastar en s’affalant, y n’sont pas équipés pour.
— Vous êtes blindés comme des chars russes ! rouscaillé-je en voyant s’écrouler la douairière sur le sommier.
— Cause pour Mélanie, mais moi et la Pine on est frais comme l’arroseur arrosé. Le gus qui tient la tour d’contrôle fait bistrot en mêm’ temps. C’t’un Rosbif. Figure-toi qu’il a servi dans l’Armée des Indes sous les ord’s au colonel Meckouihl, l’vieux d’la vieille. Ça s’arrosait. En outr’il est drôlement équipé du point d’vue vouiski, espère.
— Bon, c’est pas tout ça, gars. On a école.
— Quoi-ce ?
Je leur raconte, à Baderne-Baderne et à lui, l’insensé projet qui me fourmille dans la boîte à idées. Complètement dingue, mais euphorisés tels que les voilà, ils ne rechignent pas. Alors on se prépare dans le calme. Pour commencer, je vais ôter de son boîtier la pile de ma lampe électrique de poche super-plate. Je la débarrasse du papier à sa marque qui l’entoure et me pointe vers mon copain Évangéliste.
S’agit de lui jouer un tour à ma façon. Je m’inspire pour ce faire du drame puissant que j’ai vécu dans Meurs pas on a du monde[11] où des foies-blancs m’avaient affublé d’une bombe à ondes petafinées qui devait éclater si je proférais un mot fatidique.
Ces gueux, si tu te le rappelles, avaient sparadré l’engin sur ma poitrine. Le toucher équivalait à du suicide.
— Mon cher Évangéliste, dis-je au garde du corps du délit, va falloir que tu changes de camp, sinon ce qui subsistera de toi pourra filtrer à travers les trous d’un passe-thé.
« Tu vois ? J’attache cette bombe dans ton dos. Si tu cherches à l’ôter : elle explose. Moi seul peux t’en délivrer, compris ? »
— Oui, oui, balbutie l’autre, mais fais pas le con, patron.
Ce terme de patron dissipe la rudesse de l’exhortation.
Je lui tapote l’épaule.
— Aie confiance, vieille mouche, et sois fidèle.
Il me baise la main.
Bérurier balance un alizé subtropical, ce qui, de sa part, équivaut au coup de clairon sonnant la charge héroïque.