CHAPITRE FRAISE[23]

Un orage et ma bite.

Qu’est-ce que je déconne, moi ! Je veux dire : une rage m’habite.

Froide, malgré la température. Implacable. Suppose qu’une bête nuisible vienne (Autriche) dévorer sous tes yeux toute une garderie de marmots ; hein, suppose ?

Tu n’aurais qu’une idée en tête : la détruire. Eh bien, c’est ce qui se passe présentement avec Stromberg. Tout mon individu, corps et esprit, se ligue en vue de sa destruction. Je me dis qu’il aurait fallu l’abattre sans sommation, à ma première rencontre. Nombre de vies humaines eussent ainsi été épargnées. Leur nombre, je te laisse le soin de le calculer, moi j’ai d’autres paragraphes à fouetter en cette fin d’ouvrage épique.

Alors je cours dans la nuit où bourdonnent, comme on dit puis dans les ouvrages de dames, des chants et des danses. Les rues, malgré l’heure tardive, sont encore pleines de monde. Malgré sa pogne scrafée, le tueur reste véloce. Il est vrai qu’il ne marche pas sur les mains. Ce gus, crois-moi ou bien va te faire mettre (mais tu iras de toute manière), a subi un fameux entraînement. L’art de s’enfuir, il l’a potassé aussi fort que celui de tuer. Il a une manière à lui de s’esbigner, profitant de tout ce qui s’offre : gens, ruelles, voitures, avec une prestesse diabolique.

Il cesse d’être là. Je force l’allure, explore, le réaperçois et fonce de nouveau, mais ma poursuite s’opère par saccades qui coupent le rythme et me font perdre un peu de terrain chaque fois, car lui agit sans marquer le plus léger temps mort. Alors ma rogne s’accroît davantage. Je me revois sur la plage de Copacabana, au Brésil, quand la barre m’entraînait au large. J’avais beau nager désespérément, au lieu de progresser, je reculais. En cet instant, je ressens un identique sentiment d’impuissance. Non, je ne veux pas lâcher prise. Je ne veux pas être semé.

Un couple de joyeux Noirs passent en riant dans le fracas de leurs vélomoteurs. Ne sachant plus où j’en suis, j’en ceinture un au passage, le propulse à dache, là qu’habite le fameux perruquier des zouaves, ramasse sa péteuse qui gronde au sol en tournicotant comme une folle.

Hop ! En selle ! Taïaut ! Taïaut ! Cette fois, c’est de l’exaltation que je ressens car je rattrape mon gibier.

Oui, oui, j’arrive. Me v’là.

Son sixième sens l’informe. Il se retourne, me voit débouler. Alors, il n’insiste pas et fonce à l’intérieur d’une maisonnette basse dans laquelle ça psalmodie en frappant des mains. Je l’y suis.

Figure-toi une grande pièce enfumée, chichement éclairée par une vieille ampoule crépite d’insectes morts. Une dizaine de Noirs sont là, assis au sol, sur des nattes : des hommes, des femmes, des enfants. Ils s’arrêtent de chantonner et de frapper dans leurs mains, sauf quelques tout petits qui ne pigent pas le changement d’atmosphère. Et ces gamins noirs continuant le rite créent une angoisse terrible.

Stromberg s’est placé derrière la première personne venue : une jeune fille d’ébène (cliché) belle comme la nuit (re-cliché).

Et moi je me tiens devant lui, à deux mètres. On se regarde. Il amorce un geste bref. Juste suffisant pour me permettre de voir qu’il tient un pointeau d’horloger de sa main valide.

La tension est générale, extrême, tout ça, le reste, plus encore !

C’est lui qui rompt le silence. Lui, l’horreur vivante. Lui, l’abject.

— Jetez votre revolver et disparaissez, sinon je massacre.

— Que vous touchiez à cette fille et je vous tue ! riposté-je.

Il a un ricanement. Toujours à l’abri de l’adolescente ; il esquisse un mouvement vif. Un hurlement retentit. Ce fumier, d’une rapide détente, a enfoncé le pointeau dans l’œil d’un vieux mec à cheveux blancs. Il l’en retire aussitôt.

— Jetez votre revolver, sinon je continue.

Le vieux râle, à la renverse. Son agonie déclenche des cris aussi perçants que le pointeau, aussi persans que ceux de l’Anatole comédie à qui une dame montrerait son frifri joli.

Stromberg est un fauve traqué. Ne pouvant utiliser sa main droite, il a saisi le col de la jeune fille avec ses dents pour l’obliger à se déplacer. Le voici près d’un gamin.

— Jetez ce revolver ou je tue le gosse ! Vite !

Qu’est-ce que tu ferais, toi ?

La même chose, non ?

Eh bien, moi aussi.

Je laisse tomber le revolver.

— Qu’espérez-vous ? lui fais-je avec une gravité qui m’honore de bas en haut. Vous sentez bien que vous ne pourrez plus aller encore loin dans la vie en massacrant vos semblables, comme on fauche de la luzerne.

— Poussez l’arme vers moi du bout du pied et fichez le camp ; vous avez de la chance que je ne la tienne pas en main !

De la chance ! Je pige sa manœuvre. Pour ramasser le feu, il devra se désunir un bref instant, et il craint que je le mette à profit. Alors il veut m’éloigner par sécurité, car c’est un vrai professionnel, je te le répète.

— Allons, vite ! s’emporte Stromberg.

Ce qui se développe alors échappe à mon entendement. Les réflexes ne sont pas racontables, puisqu’ils sont des réflexes. Analysables postérieurement, à la rigueur.

Attends, que vient-il de se passer ? Laisse que je décompose l’affaire, mon mec. Le revolver gît sur le plancher, très bien, merci. À un mètre virgule quéqu’chose du tueur. Je fais un pas en avant pour shooter léger dans sa crosse. Ce faisant, je me trouve à quatre-vingt-trois centimètres de la jeune fille qui lui sert de paravent et qu’il a lâchée pour pouvoir me causer puisqu’il la tenait avec les dents. J’avance mon pied droit en direction de l’arme. Stromberg ne me perd pas de l’œil. Un œil de faucon ou de vrai lynx. Acéré, comme on dit dans le tout à trois balles de la littérature. Son pointeau sanglant se trouve à la verticale de la tête frisée du bambin. Les assistants, fascinés, fous de trouille, se sont interrompus de glapir pour retenir leur souffle. Et moi, une force inconnue m’empare. Tout s’opère à mon insu. Qui a dit insu des pieds, dans la classe ? Quelle pauvreté !

Je repousse le revolver. Stromberg ne peut s’empêcher de suivre sa trajectoire. Avant que celle-ci se termine, j’opère une triple action, qu’on va tenter d’y voir clair dedans, comme exprime le Gros. Mon panard shooteur continue de s’élever et termine dans le ventre tout rond du gamin, l’expédiant à la renverse, ma main gauche a saisi la fille au cou pour la propulser de côté : dont acte. Quant à ma tête de Rodin, elle est partie franc dans la margoule à Jan Stromberg. But ! Ça craque. Le mec fléchit. Vachard en plein, il tente de me planter avec son putain de pointeau et parvient à me le filer sous le bras, me viandant au niveau de l’aisselle. Entraînés par mon élan, nous tombons sur le vieillard mort. Machin est étourdi, mais pour ce qui est de récupérer, pardon ! Et pour le karaté, merci bien ! Je suis un enfant de chœur, comparé. Il me place un chignoleur à trille, plus un gournazeau bancal et m’achève d’un clodomir en cru carabiné.

Mon corps s’insensibilise. Je me sens des fourmis de partout. Coup raté ! Tout est fini. L’honneur dans l’oigne ! Bye bye, maman.

Mais que tu ne sais pas ? Quelqu’un me file furtivement un truc métallique dans la main droite. Je saurai dans un instant que c’est l’un des vieux Noirs qui a ramassé le revolver et me l’a fourré en pogne.

À cet instant, Stromberg qui était à califourchon sur moi et qui n’a pas vu le gag se redresse, brandissant le pointeau au-dessus de mon visage. Holà, holà, là ! Un physique de théâtre tel que le mien ! Non, mais il délire, ce nœud volant. Je ramène le feu vitement vers son flanc et presse la détente (et non pas la gâchette, comme ils écrivent la plupart des fois, ces ignares. C’est la détente qui agit sur la gâchette).

La praline lui flashe un poumon, vrrran ! Il soubresaute, ouvre grand la gueule et les yeux. Incrédule, tiens donc ! J’en profite pour remonter mon bras, et placer l’orifice du canon au niveau de ses yeux exorbités.

— Je t’avais prévenu que ça ne pouvait pas aller encore loin, murmuré-je.

Et mon index enfonce le petit bout d’acier. La crosse devient chaude. J’ignore combien de valdas sortent de ce feu. Assez, toujours est-il, pour lui mettre la frite en compote. Il s’abat, non pas comme un chêne qu’on. Mais comme un loup-cervier cerné à la corne d’un bois, tu sais ? Oubliant grand-père défunté, les copains noirs me chantent des louanges impérissables en se grattouillant le trou du luth.

* * *

No Béru !

Par contre, de la populace, et des poulets avec leurs voitures sommées de phares gyroscopiques. Quel brouhaha, du tohu-bohu, bordel, chienlit ! Je reste à distance. Non : pas de Gravos, à moins qu’on ne l’ait déjà embastillé ? On dirait que toute l’agglomération est laguche, au grand et en petit complet. Vêtements indigènes en majorité : boubous de couleurs, dont certains brodés. Pieds nus ou babouchés. La foule, comme toutes les foules, sent la ménagerie. Il suffit qu’ils soient en groupe pour que les hommes démontrent leur appartenance au règne animal. Ça jacasse ferme.

Je me tiens dans l’ombre tiède de la place, sous les palmiers cosmiques à confluence épisodique. Fin de Jan Stromberg, le sanglant ! Cette rumeur de population en effervescence me paraît célébrer l’événement. Un individu de grande malfaisance n’est plus.

Mais où est donc Bérurier ?

Il manque à ma sauvage allégresse. « Voyons, mon petit gars, me dis-je familièrement, qu’aurais-tu fait à sa place ? Il venait d’échapper à un nouveau massacre de Stromberg, je coursais ce dernier tandis qu’il contenait de son mieux la survenance des clients de l’hôtel Sphinx. Et après ? »

Après, il a dû songer à me prêter tu sais quoi ? Oui : main forte. S’est élancé sur mes, tu sais quoi ? Oui : talons. Ne m’a pas trouvé. Alors, s’est dit qu’il fallait battre le ce que tu sais pendant qu’il est comme tu sais et il aura filé chez pépé Gauguin-Dessort, l’illustre peintre en mièvreries figuratives, manière d’en savoir un peu plus sur tout ça et le reste.

Conclusion : retraverse la place, vaillant Cent-ans-de tonneau et cours rescousser si besoin haie afin de porter haut les couleurs de la France.


Toujours prendre l’adversaire au dépourvu dans la mesure du possible. Aussi ne sonné-je pas à la porte, mais l’ouvré-je au moyen de mon éternel Sésame.

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadet…

La cabane est silencieuse. On ne perçoit que le grignotement d’une horloge de prix, quelque part. Le moins qu’on puisse dire est que le peintre se soucie peu de la mission du tueur et de son maître d’hôtel au Sphinx.

Le parfum des nanas flotte dans l’air à la ronde. J’hésite dans la pénombre. Le clerc de Maître Lune éclaire l’entrée, en provenance de la baie du salon. Le moment n’est-il pas venu de poser mes godasses ? Je les abandonne près de l’entrée, la pointe tournée vers la lourde, prêtes à être enfilées, ces salopes, en cas de départ précipité.

En chaussettes de cérémonie, je gagne l’escadrin conduisant to the first floor, feu en main, malgré qu’il soit vide, car j’ai balancé tout le bonheur dans la poire à Stromberg ; mais enfin, un revolver vide intimide davantage quelqu’un qu’un pot de confiture plein, tu vas te démerder d’en convenir avant que je me fâche. Ça y est ? Merci.

J’ai déjà mon premier pied sur la première marche, car à tout seigneur tout honneur, lorsqu’il me semble percevoir un bruit étrange venu d’ailleurs, et ce n’est pas du premier. Me ravisant, j’abandonne l’escalier pour me rendre vers les communs, là que se trouvent l’office, la cuistance, la buanderie et autres coulisses de l’emploi. Je tends l’oreille. Le silence seul me répond, comme l’écrirait le romancier que je te causais une centaine de pages plus avant.

Alors bibi, surprenant dans ses réactions thermidoriennes, au lieu de remuer tout le navire, je retire un tabouret en formica véritable de sous la table et y dépose soixante-dix et quelques kilogrammes d’individu en ordre de marche. J’attends… Quoi ? Tout ! J’écoute… Quoi ? Rien ! Drôlement passionnant, n’empêche. Le silence, le clair-obscur de Werther… Des odeurs safranées. Un laps de temps important passe. Et une sensation, confuse au début, s’affirme en moi. Quelque chose d’imperceptible que mes antennes ont néanmoins perçu. Je vais te dire quoi t’est-ce. Tu sais, dans Paname, t’es là, assis dans un square, au soleil, à rêvasser. Quelques piafs mélodisent dans les platanes, et puis un frémissement profond a lieu sous tes pinceaux. Tu dérêvasses en te demandant ce dont. Et tu te dis : ah, oui : le métro. Ici, dans la cuistance, c’est kif-kif bourricot.

J’éprouve cette notion de vie souterraine. Et vite je me file à plat ventre sur le sol, vu qu’il n’y a pas encore le métro à Gagnoa et que je veux absolument piger la nature de ce frémissement. Me faudrait un stéthoscope. J’entends malgré tout un bourdonnement.

Pas d’erreur : des gens existent sous la chape de ciment.

Je passe dans le couloir pour écouter encore. La lointaine rumeur de vie continue. Et moi, afin de délimiter le territoire secret, de poursuivre cette étrange auscultation du sol, comme Gulliver ausculterait un géant. L’opération me conduit dans le merveilleux jardin tropical. Les dalles des allées, quand on y colle l’oreille, laissent passer l’étrange respiration souterraine. J’accède à une construction octogonale, aux cloisons de verre, sorte de jardin d’été, contenant un bel échantillonnage de la flore du Bassin Parisien.


J’y pénètre. Des appareils y ronronnent, pour créer les conditions climatiques nécessaires à l’épanouissement des plantes.

« Voilà, pensé-je, le cœur irriguant le petit univers souterrain. Tout au moins, sa voie d’accès. Cherche, Médor, cherche ! »

Me faut pas longtemps pour trouver. Au centre du jardin d’hiver d’été, il y a une jardinière carrée d’un mètre vingt-trois de côté. J’en examine la base. Constate qu’elle repose sur des roulettes engagées dans des gorges de ciment. Je m’arc-boute pour pousser le récipient de fibrociment amadoué, et manque m’affaler, car la résistance est beaucoup plus faible que ma pression.

L’entrée est là.

Un escalier de fer comportant une dizaine de degrés me conduit à un sas de béton dans lequel prend une porte. Elle n’est pas fermée.

* * *

Lalère !

Ce que vous ne voyez pas à l’étalage, demandez-le à l’intérieur.

Pour tout te révéler ; c’est encore plus beau au sous-sol qu’au reste-chaussée.

Les tapis sont tellement onctueux qu’il est inutile de se déplacer en chaussettes pour amortir le bruit de ses pas. Des chefs-d’œuvre d’ivoire garnissent les vitrines du couloir principal, ainsi que des choses en or ciselé.

Un bruit de conversation m’induit vers une pièce sur la droite. La porte à deux battants en est ouverte (avec moi, cela représente trois battants). J’écoute avant d’inscrire ma personne dans l’encadrement. Dur, de refréner ma pugnacité. Mais plus prudent.

Voici la scène radiophonique dans son intégralité :

VOIX d’HOMME : J’ai l’impression qu’il (ou ils) tarde (nt) beaucoup ! J’ai envie d’aller aux nouvelles.

VOIX DE FEMME : Ne soyez pas inquiet pour Jan, rien de très facheux ne peut lui arriver.

V d’H : Quelle confiance !

V de F : Oui, mais quel homme !

V d’H : Amoureuse ?

V de F : Asservie, serait plus juste.

V d’H : Il a de la chance !

V de F : J’en ai également.

V d’H : Mes compliments. (Un temps.) Vous pensez repartir cette nuit ?

V de F : Le plus vite sera le mieux.

V d’H : Et mon pensionnaire ?

V de F : On va s’arranger pour l’emmener. L’affaire est maintenant trop brûlante pour qu’on puisse prolonger cet état de choses.

(Un temps assez long. Le commissaire San-Antonio s’apprête à intervenir, mais la voix d’homme reprend :)

V d’H : Vous conservez le neutraliseur ?

V de F : Et comment ! Il nous a coûté assez de maux. Vous savez que les Russes ont failli m’expédier à Moscou ! Imaginez alors ce qu’aurait été mon sort. (Rire de femme.) Le plus drôle, c’est qu’ils en ont fait venir un autre à Londres pour me faire dire où se trouvait le premier.

V d’H (curieuse) : Qu’éprouve-t-on ?

V de F : Rien, justement. À peine conserve-t-on la chose en mémoire.

V d’H : Aucune douleur ?

V de F : Pas la moindre. Peut-être un picotement aux yeux, comme lorsqu’on tombe de sommeil. D’ailleurs, vous avez vu fonctionner l’appareil sur votre copain, hein ?

V d’H : Stromberg n’a pas voulu que j’assiste à la séance. (Un temps.) Il n’a confiance en personne, on dirait.

V de F : (Ton amusé, révélateur d’admiration amoureuse.) Il est prudent jusqu’à la maniaquerie, ce qui ne l’empêche pas d’être téméraire au-delà du possible.

(Encore un long temps de silence. Bruit de liquide bu.)

V d’H : Écoutez, vous avez beau dire, moi je commence à trouver son absence alarmante. Ce flic français n’était peut-être pas aussi mal en point que ne l’affirmait la grosse Martha.

V de F : De toute façon, il n’est pas de taille à inquiéter sérieusement Jan ; cela dit, téléphonez à l’hôtel si bon vous semble.

V d’H : Je me méfie du téléphone, je préfère aller voir sur place.

(Bruit de pas.)


Quand le gusman sort de la pièce, je suis prêt à l’accueillir, le canon de mon feu bien assuré dans ma paume, la crosse présentée comme la tête de linotte contondante d’un marteau.

Sitôt qu’il surgit, je le frappe au milieu du front, sans prendre le temps de le saluer près à lavement[24]. Il morfle le coup de buis avec la sidérance d’un bovin et choit de lui comme un cache-pot d’une console à Asnam (ex-Orléansville).

C’est seulement lorsqu’il est croquevillé sur le sol que je l’examine. Il s’agit d’un gars d’une rantaine d’année, mince, chauve précocement, avec une couronne de cheveux blonds, plus une vingtaine soigneusement étalés sur le dessus de la pagode. Son regard chaviré est celui d’un hareng frappé par le saur quand il vient de sortir de saumure.

— Vous êtes tombé, Marcellin ? demande la voix de femme dont j’ai omis de te signaler qu’elle était imprégnée d’accent britannique, mais qu’est-ce que t’en as à foutre, Seigneur !

Je happe ma victime par son col de veste et la traîne dans la pièce, tout en conservant mon revolver en main.

Curieux salon, très bas de plafond, meublé seulement de canapés, d’un bar roulant et d’un électrophone. Arabella Stone, en robe de chambre, comme une pomme de terre dans son papier d’étain, est lovée sur des coussins, belle et paresseuse. Elle a tout à fait récupéré. Elle sursaute en m’apercevant, mettant un lapsus de temps à piger la situasse. L’homme inanimé, et qui n’a même plus d’âme pour captiver son âme et la forcer d’aimer, l’impressionne. Mon feu idem. Et surtout ma frite farouche : le sale air de l’happeur.

Elle récupère un brin de rien pour murmurer :

— Et Jan Stromberg ?

C’est pas de l’amour, ça ?

Louis XVI prenant des nouvelles de Samson !

Elle me voit sur mes patounes, moi que son jules est parti trucider, alors elle me demande comment il va, inquiète comme la femme de Terre-Neuvas qui ne voit pas débarquer son bonhomme de la Marie-Couch’touhala.

— Il fut ! lui dis-je.

Brève oraison funèbre, mais combien éloquente !

Elle fixe sur ma pomme un regard incrédule.

— Vous l’avez ?

— Rendu mort, oui, miss. Et comme il s’apprêtait à me faire le coup du père François, je n’éprouve pas le moindre remords.

Oh ! quelle erreur est la mienne de lui balancer la vérité toute crue ! En pareil cas, une femme amoureuse est capable de tout.

Tu vas en avoir la preuve séance tenante.

Hagarde, elle quitte son canapé en chancelant comme dans un dernier acte de Shakespeare. Je la regarde marcher dans ma direction, vaguement gêné je l’avoue. Veut-elle me sauter au visage, toutes griffes out ? Elle paraît trop abattue pour pouvoir nourrir de belliqueux desseins. Non : elle s’agenouille près de l’homme K.O. et, d’un geste infiniment lent, glisse la main sous le pan de son veston. Quoi ? Bon Dieu, je pige seulement ce qu’elle manigance : le feu du gonzier. Je me jette sur elle. Trop tard : elle a déjà cueilli l’arme. Je passe mon bras sous son menton.

— Lâchez ça, la môme, sinon les malheurs vont continuer de pleuvoir !

Une détonation me répond. Je sens une vache secousse par tout mon être admirable. Ai-je morflé ? Que non point : car c’est sur elle qu’elle a balancé le potage. Dans son pauvre cœur dévasté. Pour le finir. Ce cœur qui n’appartenait qu’à Jan Stromberg the killer. Ploff ! En plein dans la cible ! Bel exemple de HI FI, mes amis. Femme de gangster, certes, mais édifiante à force de fanatique attachement et… Non, ça suffit commak, si je tartine trop je serai trop long et mon nez diteur va faire la gueule.

Or, donc, me voici en compagnie de deux personnes inconscientes, dont l’une à titre définitif. Sans perdre de temps, je ligote le chauve à poils ras avec les moyens du bord, comme chaque fois dans mes polars à la noix de cajou, que t’auras beau chercher parmi les douze mille que j’aurai écrits, pas un qui ne comporte un mec ligoté avec : des cordons de rideau, du fil électrique, des bretelles, des ceintures, du câble de vélo, des liens conjugaux, des attaches sentimentales, du fil à retordre, de la corde à piano, des courroies de transmission, des brides sur le cou et des bandes de cons. Mais chacun sa méthode, et pas tant de discours, comme le clamait Descartes avant d’être biseauté.

Ayant les mains libres et la poitrine haletante, je me mets à la recherche du fameux prisonnier évoqué naguère par Arabella et le prénommé Marcellin. Le logement souterrain n’est pas si vaste qu’il me faille chercher longtemps. Outre le salon que je viens de quitter, il comprend deux autres pièces aménagées en chambres. Dans la première, il n’y a personne. Mais la deuxième est occupée par un personnage de marque, ou du moins qui le fut temporairement. Sa Majesté, en personne ! Pas la mienne : Béru Premier, l’autre : Bok Dernier. Affalée sur un lit profond comme le tombeau de Léon Napo, elle est inconsciente, des bouteilles vides l’entourent et jonchent le plancher. Dans son sommeil, l’ex-grand tome appelle ses cousins de France qui, vu la distance, n’entendent pas.

Et comment Oreste l’entendrait-il, le bon Bok (dépanaché) avec le boucan qui se fait dans le mur ?

Des coups d’une violence pire qu’inouïe : inouise, font vibrer la pièce. De toute évidence, on s’en prend au mur de communication. Vitos, je vais récupérer l’arme dont s’est servie Arabella pour mettre fin à ses gracieux jours. Note que je pourrais m’esbigner : mais non, c’est pas le gendre de la Malmaison, comme dit le Mammouth.

Armé, attentif, j’attends. Les coups redoublent de violence. Tout vibre, tout tremble. Le fracas va briochant. Et puis enfin, vraaoumpflll ! deux bons mètres carrés de mur se déguisent en un demi-mètre cube de gravats. Dans la poussière de bombardement qui s’élève apparaît un homme. Un gros, un vrai ! Bérurier dans toute sa gloire, pioche en main, pareil à un héros de Germinal, la sueur au front, le faciès saupoudré comme un loukoum (ça fait deux fois dans ce book de chiasse que j’allusionne aux loukoums, raha de leur prénom, mais je compisse tes éventuelles remarques).

— Bon gu d’bois, j’sus t’arrivé à bon porc, à force d’à force, éructe l’Etrusque en époussetant ses frusques à gestes brusques. L’vieux a disparu, mais les gonzesses m’ont dise que s’lon elles, y avait un souterrain dans l’jardin car é z-entendaient du bruit.

— Comment te l’auraient-elles dit, aucune ne parle français ?

— Par gestes, mec ! Par gestes. Y a pas qu’avec des fleurs qu’on peut causer, y reste aussi la bite et les doigts, plus les espressions. Quand t’est-ce j’ai eu pigé, j’m’ai dégauchi un’ pioche et hardi p’tit !

Il tressaille :

— Mais, tézigue, comment t’es arrivé jusque-z-à-là ?

Je branle ce que tu sais et déclare :

— Oh ! moi, Gros, je suis moins courageux que toi, quand je vais en visite, je passe par la porte !

Загрузка...