Y A DES MECS QUI PRÉFÈRENT LES FILLES RAPIDES…

Y a des mecs qui préfèrent les filles rapides à celles qui hésitent plus d’une heure avant de t’accompagner à l’hôtel de « La Passe de Deux ». Moi, c’est les voitures rapides qui me régalent ! Appuyer sur un champignon de métal et sentir ta caisse foutre le camp sous tes miches comme un lavement que tu ne contrôles plus, quel panard !

Ma Maserati, tu peux pas savoir, les coïts épiques qu’on s’est payés, les deux. Le grand enivrement, c’est sur autoroute. Quand la voie est à peu près dégagée et que la carburation s’opère dans le moelleux. T’enfonces de toute ta plante du pied, sans à-coups. La belle régalade. Le moteur dit oui, les pistons pistonnent, ton dossard se colle au siège et t’entends susurrer les kilomètres dans tes cages à miel. L’extase, je te dis.

La semaine passée, sur l’autoroute Sud, mon pote ! A deux cent vingt-neuf, montre en main ! Et la tire qui bronche pas. Se met à bouffer de l’asphalte sans renâcler. Voilà un motard qui me course, m’intime de stopper. Je. Il déjugule son casque qui le faisait ressembler à la Grande Mosquée d’Istanbul. Bref salut militaire avec deux doigts ; il mouillait de bonheur dans sa culotte, l’apôtre. Et moi, pour lui exploser les jubilations, de lui brandir ma carte.

« — Vous allez tout me faire rater, bordel ! Vous ne voyez pas que je coursais un malfrat ! Féfé-le-Nantais, ça vous dit quelque chose ? Il a refroidi davantage de gens que la guerre de quatorze ! »

Ça lui disait d’autant moins que Féfé-le-Nantais n’existe pas. Ou alors, par inadvertance.

« — Il roule à bord d’une Renault 25 noire, me racontez pas que vous ne l’avez pas vue, nom de Dieu ! » ajouté-je.

Sur l’autoroute du Sud, le motard qui ne voit pas une R 25 noire, c’est qu’il pilote son cube avec une canne blanche, t’es d’ac’ ?

J’ai rembrayé sans attendre.

« — Je vais vous ouvrir la route, commissaire ! » il m’a crié.

Et voilà le cavalier de l’Apocalypse qui décarre avec sa lampe à souder sous les couilles ! Sirène hurlante, fumée au fion. Restait plus qu’à me laisser driver ! Ça roulait si vite que je n’avais pas la possibilité de matouzer mon compteur ! A ces vitesses-là, un éternuement et tu te retrouves dans les labours, à la renverse, ton volant en guise de couronne mortuaire !


Je repense à cette monstre griserie tandis que je pédale sur la nationale 13. Juste que je vais dépasser la bifurc de Vaucresson, j’avise une auto-stoppeuse debout à l’intersection, en train de jouer du pouce et du pétoulet. La vacca ! Cette vision ! Un éclair, j’enregistre à la vitesse du flash. Grande, mince, rousse, short en jean élimé sur mesure, cul admirable suivi de seins parfaits, c’est pas possible autrement, bien que le poids de son sac tyrolien mette ses loloches en vedette. Je freine comme si un pensionnat de fillettes venait de débouler sur la strasse. Stoppe cent mètres plus loin. Recule. Mais un autre tomobiliste moins fougueux s’est arrêté à point, pile devant la déesse du goudron.

— Permettez ! lui crié-je : je l’ai vue le premier.

— Et mon cul ? il me lance.

Je déboule de ma charrette.

— Ton cul, tu te le prends et tu te l’emmènes promener, figure de rat ! Tu crois que cette jeune fille a envie de voyager avec un goujat mal embouché ?

Du temps qu’on échange ces tout-venances banales, la fille a déjà placé son sac à dos sur ma banquette arrière et son fabuleux dargif sur ma banquette avant, ce qui règle le litige.

Le paltoquet repart, furax à apoplexier, en me conseillant d’aller me faire mettre par les Grecs. Ce que je te demande un peu pourquoi j’irais déranger des Hellènes alors que j’ai à dispose cette pure merveille de la nature à qui je peux rendre présentement un service que des Athéniens absents ne sauraient m’accorder.

Je reprends ma place au volant. La gonzesse me sourit. D’emblée je m’assure qu’elle n’est pas trop craignos. Ces arpenteuses de nationales ont souvent tendance à négliger leur service entretien et ma pomme, si une gerce n’est pas rigoureusement clean de partout, je préfère abstiner. Aucun effluve malséant ne m’outrageant les narines, je me sens soudain joyeux et je lorgne l’aubaine avec une sympathie accrue.

— C’est gentil ! me fait-elle avec un sourire que je lui dévorerais en pleine gueule si je ne roulais déjà à cent cinquante.

Son accent ! Une merveille ! Pas anglais, peut-être allemand ?

— Où allez-vous ? je lui questionne à m’en brûler le pourpoint.

— Rouen !

— Par exemple ! Moi aussi ! mens-je précipitamment car en réalité, je ne vais que jusqu’à Mantes-la-Jolie ; mais je suis extrêmement vacant en ce moment.

— Formidable ! se réjouit l’extrêmement bioutifoule.

Elle a la peau un tantisoit ambrée par l’air de ses vagabondages transeuropéens. La bouche pulpeuse, comme il sied dans un livre de ce tonneau, a été rechargée à la va-vite d’un rouge légèrement cyclamen. Les yeux sont bleu-gris, ou plus exactement gris-bleu. Le nez est d’une délicatesse extrême. Les pommettes dessinées par Van Dongen.

Quand il y aura un ralentissement, à un péage ou ailleurs, j’examinerai son hémisphère sud. Pour l’instant, ce serait imprudent, car je sais qu’il y aura alors un sacré court-jus dans mon système nerveux.

— Vous êtes allemande ? m’enquiers-je.

— Non, finlandaise.

— J’adore la Finlande ! Sa Laponie, ses lacs, ses forêts infinies, ses rennes blancs, ses élans du cœur aux ramures impressionnantes !

Je la guigne derechef et j’ajoute :

— Ses filles uniques au monde !

Elle me défrime en chanfrein et sourit.

Je lui fais comme ça :

— C’est chouette d’avoir préféré ma Maserati à la poubelle de l’autre tocard.

— Qui vous dit que c’est la voiture que j’ai choisie ?

Pile la réponse de rêve. J’aurais pas osé la souhaiter ! Une trimardeuse qui te virgule un machin comme ça, tu peux, d’aurore et d’orgeat (comme dit le Gros) courir te briquer le paf au lavabo, car il va être question de lui dans pas longtemps.

— Vous visitez la France ?

— L’Europe ; je reviens d’Italie et je remonte.

— C’est pas dangereux de voyager seule quand on est une fille éblouissante de beauté ?

— Au début, je suis partie avec mon ami. Mais à Vienne, il a attrapé une pneumonie et il a dû rentrer en avion.

— Vous n’êtes pas repartie avec lui ? constaté-je.

— Non ; je commençais justement à en avoir assez de ce garçon ; rien de plus révélateur que ce genre de voyages pour tester la qualité d’un amour.

Pas mal, cette greluse. Du chou ! De l’énergie !

— Les types qui vous prennent en stop n’essaient pas d’exploiter la situation ? tâté-je le terrain.

— Si, la plupart.

— Et alors ?

— Quand ils sont laids, vieux ou antipathiques, je sais leur faire comprendre qu’ils perdent leur temps.

— Et ils le comprennent ?

— Oui, car je leur dis que j’ai le sida.

— Et quand ils ne sont ni laids, ni vieux, ni antipathiques ?

— En ce cas je passe un bon moment avec eux ; cela fait partie des plaisirs de ma randonnée.

Voilà qui est net. Dieu que l’avenir immédiat se présente sous d’heureux auspices, comme on dit à Beaune.

— Vous avez le sida ? je questionne.

— Dieu merci, non.

— Donc, je peux déduire de votre réponse que vous ne me rangez pas dans la catégorie des laids, des vieux ou des antipathiques ?

— Absolument pas.

Ma main est déjà sur son genou bien rond comme un galet du Rhône, ce bon vieux papa de ma jeunesse.

Elle joue à m’emprisonner la main en serrant fortement les jambes. Oh ! le coup qui se prépare, monsieur le maréchal ! Cette gourme d’au moins dix centilitres que je vais balancer ! C’est pas une pile, c’est un groupe électrogène, la jolie Finnoise.

— Quel est votre prénom ?

Elle me déballe quelque chose long de plusieurs syllabes, tellement imprononçable que je renonce à tenter de le mémoriser.

— C’est pas un prénom, c’est un alexandrin, lui dis-je. Vous devez bien avoir un diminutif ?

— Mes amis m’appellent Mira.

Je ne lui dis pas que j’ai eu une chienne qui se nommait ainsi. Nous passerions le restant de nos jours ensemble, faudrait jeter des bases nouvelles. Mais pour aller tirer une superbe crampe à l’hôtel du Petit Flaubert (ex-Grand Corneille) à Rouen, Mira devrait suffire.

Bon, alors on roule. Je me cantonne dans les cent vingt réglementaires, biscotte mam’zelle me triture la membrane à travers le futiau. Tu crois que je vais pouvoir tenir jusqu’à Rouen, mécolle, avec plus de vingt centimètres de paf en béton dans le kangourou ?

J’envisage de stopper sur une « aire de repos » pour me faire dégorger le Nestor. Ce qui me retient, c’est ce bon vieux sens du perfectionnisme qui régit ma vie. Je me dis que s’expédier dans le cosmos en bagnole, ça a parfois du charme, c’est même assez mutin. Mais du point de vue de l’exploit intrinsèque, c’est restrictif. Tu peux perpétrer la « charge cosaque » toi, même dans une Maserati ? Et la « brouette mongole », dis ? Tu la tenterais en voiture, la « brouette mongole », Anatole ? Même pour le « caprice de Cupidon » tu l’aurais dans le cul (mais pas elle !). Alors, je suppute. Sur un parking, tout ce que tu peux ambitionner c’est l’enfilage Windsor, à condition de passer à l’arrière parce que cette foutue boîte à gants centrale condamne l’opération à l’avant. Bon, tu as le gentil calumet de départ, slave avale de soi. Mais si tu es bien élevé, tu ne peux pas te laisser engouffrer par une sœur sans lui revaloir la politesse. Surtout quand t’es né sous le signe du Cancer, ascendance Zorro.

— Ecoutez, Mira d’amour, je glapatouille, si vous ne cessez pas vos manœuvres d’urgence, je vais être obligé de me ruer sur le premier parking venu pour vous prendre en soudard comme n’importe quel garçon boucher d’Helsinki à sa sortie du culte. Alors que si nous patientons jusqu’à Rouen, je vous y ferai connaître des sensations que la pauvre Jeanne d’Arc, qui y est morte, n’a jamais connues ; elle qui, à l’ultime instant de sa vie aurait volontiers échangé, je suppose, son pucelage contre un pompier.

Même dans ces pays scandinaves qui tracent des croix sur leurs drapeaux, la jugeote féminine reste implacable.

— Nous sommes à combien de Rouen, du point de vue temps ?

— Une bonne heure.

— Voudriez-vous me faire croire que si nous marquions une halte maintenant, vous seriez incapable, dans une heure, de réaliser les prouesses que vous suggérez ?

Ça, c’est parler, non ? Imparable ! Ça s’appelle mettre un mec au pied du mur ! Justement, il nous est promis une « aire de stationnement » pour d’ici mille mètres. Ce sera une aire de félicité, donc !

Je ralentis, enquille la rampe le moment venu.

Comme le Seigneur est grand ! Comme Il est plein de mansuétude, même avec les pauvres pécheurs de ma sombre espèce. Il ne nous condamne jamais. Nous pardonne avec indulgence. Sa seule petite vacherie c’est de nous laisser le choix, le Seigneur. « Voilà un pot de confiture auquel il ne faut pas toucher, fiston, maintenant fais à ta guise ! »

Et moi, la confiture Mira, me demande pas si je suis preneur. La digue, quoi ! Cette môme, je me la caraméliserais dans les flammes de l’enfer plutôt que de la laisser passer. Ma nature ! On ne se refait pas. Et c’est tant mieux car si on se refaisait, on se louperait davantage encore.

Alors je prends conscience de cette aire de tringlerie. Ça fait des méandres dans une sorte de faux parc un peu pelé, où végètent des arbrisseaux tellement intoxiqués par l’oxyde de carbone qu’ils ne deviendront jamais plus gros que le tronc d’une louche à potage.

Au premier plan, il y a la cahute chichemanes qui fouette la pisse à cinquante mètres. Je la contourne. Je n’aperçois, à l’écart, qu’un camion international immatriculé in England. Le routier britiche doit se payer une sieste réparatrice. Je file jusqu’à lui et me colle à son fion, dans son ombre propice. Ouf ! Là, nous pouvons donner libre cours à nos bas instincts. Libre cours, c’est une expression que tu trouves dans des bouquins huppés. J’en pique une, temps à autre, prouver que l’Antonio n’est pas plus con qu’un autre et qu’il pourrait faire genre, lui aussi, si ça le bottait.

La jolie Finnoise, qu’à peine j’ai coupé le moteur, elle me bondit sur l’érable, comme on dit au Canada, et me file une menteuse de quinze centimètres dans la clape. J’en ai le souffle interrompu. On l’appellerait « langue agile » chez les Indiens, cette furie ! Quelle prestesse ! Quelle prêtresse ! Les dix-sept muscles striés de son organe charnu me déferlent entre les ratiches, se baladent sur mes gencives comme en terrain conquis, vont rendre une visite de politesse à mes amygdales. Je ferme les yeux car la voici trop contre moi pour que je puisse l’admirer, Mira. Je me livre à sa chaleur, à sa fougue. Pis que sa menteuse : ses menottes ! Elles sont partout à la fois. Elles me fulgurent dans le décolleté du grimpant. Me pressentent les aumônières, le casque de parade, tout bien tout ! Ah ! tu peux partir en stop quand t’es armé de la sorte, t’as du répondant, Armand !

Je veux apporter ma quote-part aux ébats. Y aller moi aussi de la paluche et de la languette, bien caméléoner cette Suzette, lui dégoupiller les mamelons, jauger son frifri somptueux.

Mais elle rebuffe à la langoureuse. « Attends, attends », supplie la petite princesse de l’embroque motorisée. « Not yet » qu’elle m’ajoute en anglais, manière de renforcer. Et alors, ma pomme, il m’arrive un truc terriblement bizarre. Mon pare-brise se trouve à deux mètres du camion et fait miroir de la sorte, me comprends-il-tu ?

Voilà que, dans cette glace improvisée, je distingue une silhouette floue, spectrale, j’oserais dire, ayant toutes les audaces. Cela fait songer aux apparitions dans les films d’épouvante. Le gonzier qui noue sa cravtouze devant son miroir et qui voit se constituer en fond perdu une image de fantôme. Elle s’approche, derrière lui, à la fois floue mais perceptible. Elle fait un geste lent. Là, mon spectre est minuscule. Il a l’apparence de Bruno Malvut, le copain de Toinet, celui qui fait médium à ses heures !

Le môme se pointe, avec sa petite frite de mulot, ses lunettes dont l’un des verres est opaque (comme l’œuf d’), son teint blême, sa mâchoire qui proémine de l’avant, façon décapsuleur. Tiens, au fait, C’EST un rongeur ! Il grignote la réalité, Bruno. Crée des courts-circuits dans les entendements.

Et donc, te dis-je, le voilà dans mon pare-brise-miroir. Il m’adresse une mimique muette. Un double signe : du regard et du doigt. Il me désigne quelque chose au-dessus de ma tête. Machinalement, je lève les yeux, mon regard plonge alors dans le rétroviseur, le vrai. Je prends la vision à toute volée dans la comprenette. Le canon d’une mitraillette est appuyé à ma vitre, dans mon dos. J’ai la réac superbe : je plonge sous le tableau de bord, arrachant ma zézette turgescente de la bouche admirablement bricoleuse de mam’zelle Mira qui venait de m’attaquer un solo de clarinette baveuse.

Tout a lieu dans la même fraction de seconde : un jet de balles impétueux carbonise la vitre, fouette l’habitacle en force. Une volée de frelons m’assaille. Je les sens grouiller sur ma tempe et mon épaule droites. L’arrosage est appliqué, fulgurant et pourtant parfaitement contrôlé. Malgré sa relative brièveté, il me paraît ne jamais devoir finir.

Et puis le silence se reforme. De courte durée car je perçois une galopade suivie bientôt d’un claquement de portière et du démarrage express d’une bagnole. Par la portière dont la vitre est pulvérisée, m’arrive le grondement proche de l’autoroute de l’Ouest ; s’y ajoute le miaulement sinistros du vent d’hiver.

J’entreprends de me redresser. Dur exercice car je me suis jeté avec tant de vigueur sous le tableau de bord que je m’y trouve comme encastré, bloqué en outre par les jambes sublimes de ma jolie stoppeuse. C’est elle, pour lors, qui a besoin d’être stoppée ! Déchiquetée, elle est, Mira-la-Belle. Lui manque un tiers de gueule et ses seins sont en bouillie.

Une fille pareille ! Ah ! que n’est-elle montée avec le freluquet de tout à l’heure au lieu de choisir ma rutilante Maserati ! Mais, dis voir, je ne me sens pas des mieux. Il me semble que je me baigne sur une plage infinie et que la barre océane roule jusqu’à moi, me happe, m’emporte !


Un bruit de converse m’atteint au fond de mes abysses. J’entends un mec anglais qui ne parle pas français donner des explications à un mec français qui n’entend pas l’anglais. Et moi, l’instinct revenant, de songer : « C’est le camionneur » du « long vehicle » garé devant moi. Je voudrais faire le traducteur. Le Rosbif explique qu’il roupillait dans son carrosse lorsqu’il a été réveillé par une salve de mitraillette. Le temps qu’il s’arrache à Morphée pour visionner l’extérieur, une voiture blanche démarrait, de l’autre côté de l’aire de stationnement. En force ! Elle a décrit plusieurs queues-de-poisson avant de récupérer son assiette, puis a disparu. Sa plaque ? A cette distance elle n’était même pas visible.

On m’a étalé dans l’herbe glacée. J’ai froid de partout. On me palpe. Une exclamation. « Merde ! Tu sais qui c’est ce type, Lucien ? Le commissaire San-Antonio ! » Et l’autre, avec une voix enrouée : « Sa gueule me disait quelque chose. »

Je perçois le grésillement d’un émetteur de radio sous tension. J’ai déjà pigé qu’il s’agit de motards. « Lucien » utilise l’appareil pour signaler l’attentat et réclamer deux ambulances d’urgence. Il précise qu’il y a un mort et un blessé grave. Sans mentionner mon identité. On est discret dans la Rousse. Je voudrais me manifester, mais ne le puis. Je n’ai même pas la force de soulever les volets de mes lucarnes. Encore moins celle d’émettre un son. Juste, je perçois les sons et je pense. Et parce que je pense, je me propose un diagnostic affreux concernant mon état. L’une des bastos n’aurait-elle pas touché ma moelle pépinière, comme dit Béru ? Et voilà que je suis devenu kif un pot de réséda. Pétrifié à jamais. On m’alimentera par perfusion et on m’enlèvera ma merde à la spatule. Félicie me lira les Contes de ma mère l’Oye. Je n’aurai même plus l’autonomie nécessaire pour me tuer ! Je serai un grand quartier de barbaque en train de gésir sur un matelas spécial.

Mais déjà, un formidable appétit de vivre me galvanise. Je tente de me réconforter. Non je ne suis pas paralysé : j’ai pu bouger puisque j’ai vu la jolie Mira en compote. Donc, je suis parvenu à m’extraire partiellement de ma niche. Retour du pessimisme : oui, mais n’est-ce pas précisément en produisant cet effort que je me suis fait claquer le centre nerveux ? Je m’efforce à la résignation. On est sur terre pour tout accepter, Antoine, y compris l’inacceptable.

— Il a l’air mal en point, non ? émet le coéquipier de Lulu-le-motard.

— Son cœur bat, objecte ce dernier.

Il a dû me palper pour vérifier le fait, mais je n’ai rien senti.

Alors, je me mets à gamberger différemment. Je me dis : « Tu rêves cette scène, Antoine. En réalité, tu es toujours sous le tableau de bord. Ton esprit ardent a tissé une suite logique, mais rien n’a eu lieu depuis la salve. C’est pas le routier anglais qui récite du Shakespeare, pas les motards français qui se penchent sur moi. Je fabule ! J’écris la suite à mon histoire avant que de la vivre. »

Et pourtant, je perçois un grouillement de bagnoles, des jactances, des appels, des ordres. On m’empare, m’emporte. Si au moins je pouvais perdre conscience, glisser au fin fond du schwartz pour m’y refaire un tonus ! Mais ouichtre, comme disent les Auverpiots. Je continue d’enregistrer des allées et venues, des paroles qui toutes me concernent, mais de loin, de très loin.

Je voudrais pouvoir regarder les choses et les gens. Juste les regarder afin de renouer le contact avec eux. Je produis un effort surhumain. Je reste obstinément dans le noir. En exerçant à bloc mon énergie, je parviens cependant à capter une forme floue, indécise, qu’il me faut beaucoup d’obstination pour identifier : Bruno Malvut ! Encore lui. Dans un halo bleuté comme sa peau d’enfant maladif. Ses étranges lunettes, si incommodantes, qui disloquent son regard en obstruant l’un de ses lampions.

Il s’approche de moi, incline sa frite de belette malade. Il ne parle pas, mais pourtant me transmet un message par télépathie : « Tu ne peux pas comprendre ». Le verre opaque s’élargit, s’élargit, bouffe complètement son visage, puis sa tête. Il a une espèce de lune blanche sur les épaules en guise de tronche. Alors il tourne les talons et s’enfonce dans les ténèbres les plus épaisses que j’ai jamais « vues » !

Et quand elles se sont complètement refermées sur lui, une aube apparaît, comme dans les dessins animés. Un point blanc, puis jaune, puis qui rougit en s’élargissant. La nature redevient ce qu’elle est. C’est l’hiver, y a de la grisaille ; l’herbe sur laquelle je suis étendu est froide. Les chiottes du parkinge fouettent la pisse comme celles d’une caserne zaïroise. J’aperçois le cul de ma Quattroporte, ses deux gros pots d’échappement chromés. Il y a deux motards, des infirmiers, un camionneur roux avec des yeux délavés et un cache-nez rouge vif. L’un des motards écrit en se servant du couvercle de ma malle arrière comme de bureau (faut pas se gêner !), l’autre jacte, plus loin, dans sa radio graillonnante.

— Lequel est Lucien ? lancé-je en me mettant sur mon séant.

Oh ! le sursaut de celui qui raye ma carrosserie avec sa pointe Bic ! Il laisse quimper son carbone, pour le coup. Me défrime comme si j’étais Dracula en slip de bain.

Bibi, je me dresse. Un genou raidard, biscotte l’humidité.

— Mais vous n’êtes donc pas mort ! s’écrie le pandore-écrivassier.

— Pas que je sache, réponds-je.

— Mais l’infirmier vous a ausculté avec son stéréoscope et a déclaré que vore cœur ne battait plus !

— Il l’aura appuyé contre mon portefeuille, supposé-je.

L’autre ne s’avoue pas vaincu :

— J’ai déjà mentionné votre décès sur mon constat ! proteste-t-il.

— Il semble que vous dussiez le recommencer, émets-je, je vous prie de m’excuser.

Il branle le chef.

— Lucien ! il hèle.

Le pandore-jacteur se retourne, m’avise à la verticale et réussit un « double-look » de cinéma comique extrêmement réussi.

— Ça, alors ! bée-t-il.

Puis, dans son micro bourré de friture en ébullition :

— Au temps pour moi, mon capitaine : le commissaire San-Antonio semblerait ne pas être décédé, contrairement à ce que l’infirmier Bubon Martial a prétendu, ce con !

L’infirmier incriminé, quant à lui, vient d’avoir un malaise et il est assis dans l’herbe, les jambes en « V » majuscule, l’air désenchanté du gars qui vient d’allumer son cigare avec son billet gagnant du loto. Son coéquipier lui fait respirer de l’oxygène et lui propose une piquouze de solucamphre. Mais ce fâcheux qui me fait une réputation de trépassé, dénègue en laissant une morve de cinquante centimètres s’épancher de ses naseaux. Dans les grands moments de stupeur, le respect humain te lâche, de même que tes sphincters.

— L’était clamsé, chuchote-t-il. Mort en plein ; zingué complet ! Plus le moindre pouls ! Son jeu était étalé sur la table ! (L’infirmier Bubon Martial est bridgeur.) L’œil atone ! Le teint cireux. Les lèvres blanches. Un début de nécrose, même, je crois bien ! C’est pas lui, impossible !

Je m’approche de sa pomme. Il a un sursaut d’effroi.

— Vous êtes mort ! m’aboie-t-il contre.

— Moi, mort ? Jamais ! avec mon Damart thermolactyl ! rigolé-je. Vous déconnez, mon vieux. Votre stéthoscope, vous l’avez prélevé dans la panoplie d’infirmière que votre gamine a reçue pour Noël !

Là-dessus je moule cette équipe de zozos pour aller interviewer le routier anglais, lequel a pris le parti de se confectionner un thé sur son réchaud-camping. Bien que j’aie entendu sa déclaration dans mon coma de naguère, j’éprouve le besoin de le questionner. Ça l’incite, que je lui cause en rosbif.

— Vous avez dit qu’une voiture blanche a démarré en trombe ; vous pourriez préciser la marque de cette auto ?

— Facile, à cause des cercles peints sur la carrosserie : une Audi Quattro.

— Combien de passagers à bord ?

— Deux.

— Deux hommes ?

— Oui : un jeune et un vieux. Le vieux tenait le volant et conduisait comme un con (en français dans le texte). Ils ont fait une telle embardée qu’ils ont failli emplâtrer la cabine téléphonique. A son démarrage, l’Audi a dû laisser deux centimètres de gomme sur l’asphalte.

— Vous pourriez préciser un point quelconque à propos de ces types ?

Il réfléchit.

— Ecoutez, je dormais dans ma couchette. Je suis réveillé par un tir nourri. Le temps de réaliser qu’il ne s’agissait pas de bruits d’échappement, que je me dresse sur un coude, que j’écarte mon petit rideau, cette putain de bagnole faisait déjà son rodéo. Tout ce que je crois pouvoir vous dire, c’est que le jeune était petit et qu’il avait les cheveux bruns. Je dis qu’il était petit car sa tête ne dépassait pas tellement du dossier.

Je le remercie.

L’un des motards est accroupi et recueille les douilles vides dispersées sur le macadam. Les infirmiers embarquent la carcasse perforée de cette pauvre Mira qui fut si mal inspirée en me préférant au tocasson qui souhaitait la charger.

Et puis voilà déjà des renforts. Et bientôt des journalistes. Ma Maserati est un brun saccagée de l’intérieur : le tableau de bord en loupe d’orme éclaté ! La portière du côté passager trouée en maints endroits ! Et le beau cuir fauve des sièges haché par les balles ravageuses du tireur.

Avisant un banc de ciment à quelques encablures, je vais y déposer mes kilogrammes de cul musclé. Une brusque fatigue m’empare. J’ai les cannes à claire-voie ; mais c’est surtout dans mon caberluche qu’il y a du fading. Je ressens une bizarre sensation de vide cosmique. L’image du môme Bruno me taraude la pensarde. Je revois sa silhouette floue dans mon pare-brise, son geste pour me désigner le rétroviseur dans lequel j’ai aperçu la mitraillette pointée sur mon dos. Et puis plus tard, alors que je me croyais paralysé complet, le gamin s’est de nouveau pointé pour me dire que je ne pouvais pas comprendre. L’infirmier Bubon Martial m’avait déclaré viande froide. Et bibi, entièrement récupéré, soudain se dresse tel Lazare dans sa gare ! Créant l’effarement des motards et des ambulanciers. C’est pas un peu sortilégique, tout ça ?

Ce petit con m’a crevé mon boudin, l’autre nuit, et maintenant il joue les anges gardiens (de but). J’aimerais bien piger ; du moins me proposer une interprétation valable.

— Vous êtes blessé, monsieur le commissaire ?

C’est un photographe de presse, avec un blouson de cuir râpé et un gros bonnet de laine duquel dépassent des favoris épais comme la toison pectorale de Demis Roussos.

Je me palpe la tête, le cou…

— Non, je ne pense pas.

— Pourtant vous êtes couvert de sang.

— Ce n’est pas le mien, probablement celui de la jeune fille qui…

Mais c’est dans le dos surtout que vous en avez !

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