Longue marche. Il me faudrait une musique allègre pour me stimuler. Tiens, Le Pont de la rivière Kwaï, je le prends. La musique, ça assiste bien les hommes quand ils vont au casse-pipe.
On patouille dans la merde parisienne : la plus belle du monde ! Surtout dans le quartier Champs-Elysées où probablement nous vadrouillons. M’est avis que ça doit s’agiter en surface. On aura découvert et délivré Béru. Il aura parlé. Le rapt du président ne fait qu’un cri. L’opération du Rital est vraiment sans espoir, sauf, naturellement, s’il use du président comme mornifle d’échange.
Au bout d’une plombe au moins, on stoppe devant un collecteur plus petit qui se jette dans le nôtre comme la Saône dans le Rhône à la Mulatière, ce port fluvial où tant de gens vont passer leurs vacances d’été. On biche cet embranchement. Une centaine de mètres encore puis l’Italien stoppe devant une nouvelle échelle scellée dans la paroi. Rappelle-toi qu’il a dû préparer son histoire consciencieusement. Ça doit faire lulure qu’il était sur le coup, l’apôtre.
On hisse le président.
Une nouvelle cave. Le chef s’absente un moment et revient escorté de deux infirmiers qui ne sont autres que les deux Autrichiens manquant à la pelle. Ceux-ci portent une civière. On défait le président. On l’allonge sur le brancard, l’enveloppe dans une berlue, lui cloque un masque à oxygène sur le visage, histoire qu’on le méconnaisse. Tant de glandeurs se mettent un masque à sa ressemblance quand ils veulent faire les cons !
Les « infirmiers » emportent le « malade ».
« Bien, me dis-je. Leur coup se développe admirablement. Désormais, mon tagoniste n’a plus besoin de moi. C’est ici que nous allons nous séparer. Mais auparavant, il va me distribuer quelques pralines au poivre de son magasin de farces et attrapes. »
Nos regards se rencontrent. Il lit mes pensées.
— Non, non, me fait-il, pas encore ! Besoin de vous jusqu’au bout, mon vieux.
Tiens, voilà qu’il me vouvoie. Parce qu’il se sent plus détendu ?
Et de m’expliquer :
— On « l »’embarque en ambulance. Il se peut qu’on rencontre des barrages. Ce sera à vous de nous les faire franchir.
— Mais si on est au courant de mon propre enlèvement ?
— Vous tâcherez d’être convaincant, vous êtes notre seule chance en la matière, et celle du président. Suivez-moi. On va changer de fringues…
Un quart d’heure après, nous quittons l’immeuble. Tous les mecs du commando sont vêtus en infirmiers. Moi seul ai eu droit à un costar civil, beaucoup trop grand, à vrai dire, mais la nuit, les poulets, tout comme les chats, sont gris. Je ne reconnais pas tout de suite la voie où nous déboulons. Nous prenons place dans une grande ambulance à gyrophare, bardée de croix bleues et équipée d’une sirène qui t’escagasse les trompes. Je suis coincé à l’avant, entre le chauffeur et le Rital. Au bout de quelques centaines de mètres, je pige que nous déboulons rue de Ponthieu (Ponthieu de Ponthieu !).
Peu après, on enquille les Champs-Elysées. Je m’attendais à y trouver de la volaille survoltée, au lieu de ça, tout est peinard. On remonte jusqu’à l’Etoile (belle étoile du soir, messagère lointaine…) pour continuer ensuite par la Grande-Armée (ce qui me permet de te rappeler que la comtesse de la Trémouille, malgré sa grande piété, a usé plus de paires de couilles que l’Armée française de souliers). On va toute sirène glapissante jusqu’à la Défense. On oblique alors à gauche. L’ambulance fonce sans rencontrer d’obstacles. Mon effarement va croissant au beurre : ainsi donc, l’on n’a pas découvert le rapt du président ! Se peut-ce ? Béru n’a rien dit ?
Ma curiosité ne dure pas. Le Rital demande au conducteur :
— Tu as eu le temps d’achever le gros type et la fille ?
— Ja, répond l’interpellé, ce qui en autrichien comme en allemand signifie oui.
En moi c’est l’éboulade. Morte, Hélène ? Mort, Béru ? Pourquoi une fantastique fatalité me réduit-elle soudain ? Bon, ils sont morts. Et ce sera mon tour tout à l’heure. Fallait bien que ça arrive. Un peu plus tôt, un peu plus tard…
— Ç’a été moins une, continue le conducteur pile à cet instant, Kurt s’est planté sur le trottoir. Je n’avais pas d’arme sur moi, par mesure de précaution, avant l’opération camion je m’étais déchargé.
— Tu les as finis comment ?
— J’ai été footballeur !
Il éclate de rire… Je l’imagine shootant dans la tête de mes chers compagnons, leur faisant éclater la box crânienne, gicler la cervelle…
On s’arrache à la banlieue. Puteaux…
Qu’après quoi, le gonzier coupe la sirène et le gyrophare, baisse ses loupiotes. Il emprunte un chemin-rue qui longe des pavillons tristounets.
Ça cahote. On continue à allure modérée. Et alors on atteint une route secondaire qu’on prend sur un petit kilomètre. Je distingue, à travers la brumasse, des bâtiments aux toits en dents de scie : une usine. A mesure qu’on s’en approche, je m’aperçois que ses vitres sont brisées et qu’elle est à l’abandon. C’est néanmoins notre point de destination. L’ambulancier stoppe devant un portail rouillé et file un petit pet avec son klaxon. Les deux vantaux s’ouvrent (un vantail d’abord, puis un autre, ce qui fait bien des vantaux, pas la peine de me regarder comme ça !).
Nous débouchons (de carafe) dans une vaste cour d’au moins cent mètres sur cent, au beau milieu de laquelle stationne tu ne devineras jamais quoi. Un hélicoptère ! Quelques rares lumières éclairent mal un groupe d’hommes… Ils se tournent vers nous autres arrivants. Comme le chauffeur s’est mis en lanternes, je ne distingue pas leurs frimes. L’auto à croix bleues stoppe à quelques mètres de l’hélico :
— Cette fois, me dit le Rital, je pense que je n’ai plus besoin de vous.
— Et alors ?
Il a un ricanement aimable.
— Ben, concluez…
— Dommage de supprimer l’unique témoin d’un tel exploit. Le coup de main du siècle ! J’avais l’occasion d’entrer dans l’Histoire.
— Qu’y feriez-vous ? Et puis vous n’êtes pas l’unique témoin : il y a ces messieurs et moi.
— Ça n’aura pas la même valeur d’objectivité.
Il sort de sa tire et m’ordonne de le suivre.
— J’arrive, lance-t-il au groupe.
Et à moi :
— Mettons-nous un peu à l’écart pour dégager la piste.
— Qu’allez-vous faire du président ?
— Ah ! ça, mon vieux, impossible de vous répondre. L’horloger sait-il ce que va devenir la montre qu’il fabrique ?
Nous allons à tout petits pas : moi parce que je ne suis pas pressé, lui par mesure de sécurité. Méfiant comme un loup, il reste à distance. Pas mèche de l’avoir par une ruade rapide. Que puis-je tenter ? T’as un conseil à me donner ? Un sprint ? Avec la pétoire qu’il a en main, c’est inutile. On ne la fait pas à un type de sa trempe. S’il a été choisi pour une action pareille, c’est qu’il a des références, non ? Il travaille dans le téméraire calme. Le sans bavures. C’est M. Pense-à-tout.
Désinvolte, je glisse mes mains dans les poches flottantes du trop grand pantalon. Crever en étant fringué en gugus, merde alors ! Mais ! Quoi ! Oh ! non, je rêve ! C’est pas vrai ! Tu sais ce que je sens, sous mes doigts ? Une boîte d’allumettes. Bon, m’objecteras-tu, avec ta cordiale ignardise coutumière, et après ?
Après ?
Ecoute, Toto, cesse de ricaner. Il connaît plein de petits trucs marrants, l’Antonio. Entre z’autres l’art et la manière d’enflammer toute une boîte d’alloufs à la fois. Petit jeu de société. Ça, c’est Gérard de Montauban qui me l’a appris, un jour qu’on éclusait un gorgeon avec Dédé de Toulouse.
Ça se pratique avec le pouce principalement. Bien entendu, les autres doigts y mettent aussi du leur. T’entrouvres la boîte. Tu dégages une allumette ; et puis tu… Oh ! classe, j’ai pas le temps de t’expliquer. Sache que je sors, mine de rien, la boîte de la glaude.
Je prépare mon petit bigntz. Tout ça en trois secondes. Ma dernière, mon ultime et bien infime chance.
D’un geste de l’avant-bras que le Rital ne peut prévoir, je virgule la boîte dans sa direction. Elle entre admirablement dans mon jeu, la chérie. Merci ! Oh ! cent millions de fois à la vaillante Régie des tabacs qui nous produit des alloufs de cette qualité. Cela fait comme une minuscule fusée éclairante qui éclaterait à vingt centimètres du pif de mon bourreau. La surprise le fait se cabrer. La force du désespoir me fait agir. Dedieu, ce mastar pain brioché qu’il prend en pleine poire. J’entends craquer des cartilages. Il titube. Je me jette sur lui, biche son bras armé. Un coup sur ma hanche, vraccc ! Cassé ! Bien fait, salaud ! La rogne meurtrière me soulève. En trois centièmes de seconde je me suis accaparé le feu. J’appuie le canon sur son bide.
— Tiens, pour la petite demeurée, fumier ! Poum ! ponctue le flingue. Tiens, pour sa grand-mère ! Re-poum ! répète l’arme docile. Tiens, pour mon pote ! Tiens, pour ma collègue ! Tiens, pour la vieille Rolande !
Chaque fois il se chope une bastos dans le baquet. Et c’est du beau calibre, crois-m’en.
Je me jette à plat ventre contre lui. J’ai sa gueule contre la mienne. Il respire encore. Il devient sadique, l’Antonio.
— Ça va, la santé, amico ?
Non, non, ça ne va pas. Il émet quelques bouts de râles et se fout aux abonnés absents.
Seulement dis : ça réagit ferme dans le groupe. Ils ont mal distingué, à cause de la brume et de la pénombre. Ils ne savent pas très bien où on en est.
Le faisceau d’une loupiote m’inonde.
— Jette ton feu et lève-toi ! crie une voix en bon français. Vite, sinon on abat le président !
J’hésite. Vont-ils abattre le président ? Ont-ils manigancé tout cela pour en arriver là ? Cet hélicoptère indique clairement qu’on veut l’emporter dans un lieu secret et qu’il va servir à bien d’autres transactions qu’à la neutralisation d’un poulet.
En guise de réponse, je tire sur le groupe.
Un gueulement m’indique qu’il ne s’agit pas d’une balle perdue.
— Prenez la mitraillette avec silencieux dans l’appareil ! dit une voix.
Compris : ils vont me mitrailler, mais sans trop vacarmer. Le Rital est mon unique rempart, bien fragile. Combien ai-je lâché de pruneaux dans le bide de cézigue ? Cinq ? Plus un à l’instant. Je suis un petit dépensier. Si ça se trouve, mon magasin est déjà vide. Tant pis. J’aurai tout de même risqué l’impossible. J’attends, recroquevillé au maxi, blotti contre l’homme mort, regrettant qu’il n’ait pas l’embonpoint de Carlos. J’entends discutailler les mecs. L’un d’eux gémit. Il dit, en allemand (tiens, c’est donc un des Autrichiens) qu’il faut le soigner tout de suite, pas le laisser se saigner ainsi… Pauvre homme.
J’attends la salve. Et elle vient. Un feu « nourri » comme on disait dans les récits de guerre (14–18). Ça roule, ça roule, ça balaie. Mais pas dans ma direction. J’entends gueuler. Et ça continue d’arroser, de nettoyer, rrra… rrra… rrra ! La curiosité me perdra peut-être, mais je veux en avoir la cornette (pardon, le cœur net). Alors je soulève ma tête d’aristocrate de la pensée.
Ce que je vois me fout droit. Ils sont quatre mecs, habillés de sombre, Borsalino rabattu sur le front, qui arrosent le groupe de l’hélico. Et les gars du commando, pris par surprise, jonchent. Qu’à peine si un ou deux remuent encore faiblement. Ils sont ajustés de première par un nettoyeur de tranchée.
La cour immense est tout ennuagée de mort. Elle pue la poudre et le sang. J’hésite. Vais-je avoir droit, moi aussi, à ma ration de plomb brûlant ?
— Vous pouvez venir, commissaire ! lance une voix qu’il me semble reconnaître.
Je me relève et je m’avance, les mains nues.
Décor hallucinant, mon ami. Pour tourner ça, faudrait Coppola (au lait et noisettes). Misère des hommes, cette hécatombe. Ces infirmiers bidon, rouges de sang, pêle-mêle. Ce mec vêtu d’une combinaison verte (le pilote de l’hélicoptère), gagé-je ?
Et ce gus brun, là, avec un pardingue en poil de chameau… Mais ! On dirait… Pas de doute, c’est lui ! C’est tout à fait et très extrêmement lui !
Les quatre mitrailleurs se sont rapprochés. Tu les materais, dans le brouillard, à la faible lumière sourdant de l’ambulance ouverte ! Pardessus noir, gants et badas idem. Visages blêmes.
Il y a là César Césari-Césarini, Couchetapiane son secrétaire (de plus en plus particulier), plus deux julots qui me restent inconnus.
— On est tombés juste, pour vous et pour le président, non ? fait le patron du Grand Vertige avec satisfaction.
— Impossible de prétendre le contraire. Comment se fait-ce ? je réponds en me retenant de claquer des chailles.
— Grâce à vous, somme toute, qui m’avez mis la puce à l’oreille, répond mon sauveur.
Il me montre le gazier au lardeuss en poil de camel, lequel n’est autre que Jean Bambois, son factotum (de Savoie).
— Un vilain déserteur, dit-il. Je suis bien content de l’avoir aligné de ma main. Bien entendu, compte tenu des circonstances, commissaire, j’espère que cette petite sauterie sera portée aux pertes et profits par la justice, non ?
— Ben voyons ! Vous disiez que je vous avais mis la puce à l’oreille ?
— Quand vous m’avez dit qu’il prétendait que le fusil ne m’appartenait pas. Un jour il l’a lui-même nettoyé, pour ne rien vous cacher. Son mensonge m’intriguait.
— Il pouvait vouloir vous sauver la mise ?
— Sans doute, pourtant l’affaire me tracassait. On s’est mis à les filer de près, lui et sa femme. En fin de journée, elle s’est rendue dans un studio meublé qu’ils avaient loué la semaine passée. On y a retrouvé une robe du soir bleue, taille gendarme et une perruque blonde pour diva de cent kilos ! D’énormes gants blancs tachés de poudre. C’est lui qui a flingué mon pote.
— Quoi !
— Sa donzelle a avoué, on a fait le nécessaire.
— Qu’est-elle devenue ?
— Elle a déménagé. Elle habite, paraît-il, dans un rouleau de grillage, au fond du canal Saint-Martin. On va profiter de l’ambulance pour y conduire son bonhomme : ne jamais séparer ce que le Créateur a uni.
Il me prend le bras.
— Je vous l’avais annoncé, commissaire, que je vengerais mon pote.
Bon, alors comme il est très serviable, César (on s’appelle par nos prénoms maintenant), il me conduit à la maison ainsi que le président, lequel sort des vapes.
Chemin faisant, il me raconte l’historiette.
— Al Kollyc, chargé (moyennant finances) du kidnapping pour le compte d’une organisation iranienne. Seulement, il a la langue trop longue et il y a des fuites. A preuve ce message envoyé par la C.I.A. à l’Elysée. Ses commanditaires n’ont plus confiance et décident de le neutraliser dare-dare avant le coup. Difficile, car il ne quitte pratiquement pas ma crèche.
« Les gars du réseau sont fortiches, ils apprennent que Jean Bambois, mon larbin, est un ancien taulard qui a tiré douze piges pour meurtre. On le soudoie. Cézigue, allongez-lui cinquante bâtons, il se couche ! C’est lui-même qui, connaissant les lieux, les gens et les habitudes, combine le flingage de Al et qui le commet. Il sait qu’il ne risque pas grand-chose dans ce brouhaha du Nouvel An.
« Mais lorsque ma famille et moi déclarons que le fusil m’appartient, il prend les jetons car il était certain que nous battrions à niort sur le chapitre pour esquiver la béchamel. Alors il vous jure ses grands dieux que je n’ai pas de fusil, ce qui est la meilleure façon d’affirmer qu’il en ignore l’existence et donc de se mettre à couvert…
« L’équipe des Ritals est déjà à pied d’œuvre et la rencontre entre eux et Al s’opère dans mon cabaret. Mais mon malheureux pote est abattu, les Ritals croient qu’il y a un monstre caca dans l’histoire et se rabattent sur leur planque de Vréneuse. Un nouveau « cerveau » les y contacte. Un Français, un toubib… »
— Merde ! le coupé-je fort impoliment : le docteur Alex Handrin !
— C’est cela même ; vous connaissez ?
— Je l’ai eu à portée de flingue.
— Eh bien ! il a disparu, vous auriez dû presser la détente du flingue en question, commissaire !
Il pose sa main sur mon merveilleux avant-bras si velu, musclé et bronzé.
— Vous cassez pas, Antoine, et ne faites pas de zèle à son sujet. Je vais mettre quelques gars de bonne volonté à ses trousses ; il est préférable que ce soit nous qui le retrouvions. S’il avait affaire à la justice, il s’en tirerait avec une contravention.
— Tandis qu’avec vous ? ironisé-je.
Césari-Césarini a un geste fataliste :
— Ben, avec nous… Vous connaissez le tarif ? Vous avez vu la fine équipe de l’usine ?
— Je croyais que vous étiez rangé des bagnoles, César ?
— Je le suis, Antoine, je le suis tant qu’on ne vient pas faire du rébecca dans ma crémerie ; sinon je rempile dans les troupes d’élite des Etablissements Arcan and Co.
Il éclate de rire. Son expédition nocturne lui a filé une bouffée de jouvence, au taulier du Grand Vertige. A soixante et mèches, on est content de recartonner un peu et de s’assurer que vos réflexes sont restés impecs.
Il y a du feu chez nous.
Note que je serais entré tout de même.
Je remonte l’allée, le président s’appuyant à mon bras. Il a une puissance de récupération peu commune.
— Vous êtes un type très bien, commissaire, me dit-il. Je vous décorerai !
— Oh ! ce n’est pas la peine, monsieur le président. En numismatique, je m’intéresse aux pièces royales françaises et pas du tout aux médailles.
Il hoche la tête.
— Je croyais vous faire plaisir…
— L’intention me comble, monsieur le président, mais je préfère votre photo dédicacée.
— Vous êtes ambitieux, vous voyez grand, c’est bien ! D’accord, vous l’aurez !
— Si vous voulez bien la dédicacer au nom de Marie-Marie… C’est la nièce d’un de mes amis. Elle est socialiste.
— Et pas vous ?
Je réfléchis une seconde au moins.
— Si, monsieur le président, du fond du cœur ; mais seulement du fond du cœur.
La porte s’ouvre avant que nous n’ayons gravi le perron, car Félicie a entendu crisser le gravier. Elle se jette à mon cou.
— Mon grand ! Oh ! mon grand ! Quelle peur tu m’as faite !
— Tu es déjà au courant ?
— M. Bérurier est ici et m’a mise au courant. Oh ! bonne nuit, monsieur le président ! En pyjama, vous allez attraper la mort ! Entrez vite, j’ai du café tout chaud, tout bouillant !
Moi, ce que je retiens d’essentiel c’est : « M. Bérurier est ici. »
Alors je fonce.
Oui, il est bel et bien laguche, le Gravos, la tête enturbannée de gaze, faisant songer au dessin que Picasso fit d’Apollinaire en 1918.
Le restant de sa frite est d’un violet épiscopal, avec des marbrures vertes et des jaspures jaunes agrémentées d’ecchymoses.
Je le prends dans mes bras. L’étreins (de marchandise). Lui bisouille les emplacements disponibles.
— Toi ! Là ! Vivant !
Il rembrunit.
— Tout le monde il peut pas en dire autant, mec.
— Quoi, Hélène ?
— C’est fini pour elle.
— Je la décorerai à titre posthume ! déclare le président.
— Ça lu f’ra une belle jambe ! grogne le Gros.
Mais, s’avisant de la qualité de son interlocuteur, il s’écrie :
— Baladez-vous pas dans c’te t’nue, mon président, que v’s’allez nous faire un’ génuflexion de poitrine. T’as des fringues pour mon président, l’artiss ? Not’ qu’ je voye mal comment qu’il y glisserait sa p’tite bonbonne maison. Et pis les jambes du grimpant et les manches risqueraient d’êt’ trop longs. Vaut mieux tuber à vot’ dame qu’é vous envoye des fringues à vous, mon président. Elle aura bien quéqu’un sous la main pour apporter ; qu’autr’ment sinon, je peux y aller les chercher.
Le grand homme sourit.
— Je vais faire le nécessaire. J’espère que cette sombre histoire n’a pas été ébruitée ?
— Pensez-vous, interdiction formulée d’en causer jusqu’à nouvel ordre, mon président.
— Parfait. Alors disons qu’il ne s’est rien passé, n’est-ce pas, messieurs ?
J’adresse une pensée humide à la petite Hélène, à Lurette sur son lit de souffrance, à tous les gens, gredins ou non, qui ont défunté depuis le douzième coup de minuit du 31 décembre…
— N’ayez pas d’inquiétude, monsieur le président, soupiré-je, en effet, il ne s’est rien passé.